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19 juillet 2013 5 19 /07 /juillet /2013 12:35

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Je voulus prendre quelque collation avant de partir à la quête de mon amie, histoire de me donner des forces. Mais les rares breuvages que je trouvai chez Marie Cratère me parurent pires que l'émétique, si forte était leur saveur vireuse. Je me désaltérerais en chemin à l'eau claire d'un ru que je connaissais, me dis-je.

Combien de lieues me faudrait-il marcher pour retrouver ma chère Sissi ? Nul n'aurait su le dire.

Prétatou serait de la partie et me seconderait dans mes recherches improbables. Son flair lui permettrait peut-être de humer une trace vaporeuse. Je n'aurais alors qu'à lui emboîter le pas. Mais je craignais qu'il refusât tout net de m'aider dans cette entreprise car j'avais cru deviner quelque jalousie lorsque je lui avais parlé avec enthousiasme de l'amitié qui me liait à ma laie.

« Drôle d'amitié, » avait-il susurré entre ses crocs. « est-il donc raisonnable de nourrir un quelconque sentiment pour la gent marcassine, tout juste bonne à fouir autour des troncs jusqu'à déraciner les chênes ? Encore que, » ajouta-t-il en se reprenant, « je dévorerais bien volontiers quelque jambon de laie et ne ferais qu'une bouchée de ses petits, tels que tu me les as décrits ; gras et croquants à souhait ! »

Et il se pourlécha.

« Ingrat, » murmurai-je à mon tour. « je t'aurais sauvé d'une vie errante, sans maîtresse à aimer, et voilà ton merci ! Crois-tu que je t'appartienne tout entière et que je ne puisse avoir d'affection pour nul autre que toi ? »

S'il eût vitupéré encore contre le choix des amis que je me faisais, il se serait vu remettre à sa place, la place qu'il n'aurait jamais dû quitter. Il en est des chiens comme des enfants : quand on leur montre trop d'indulgence, le laxisme n'est pas loin ; et ils se croient vite tout permis. Non que je voulusse lui retirer l'attachement que je lui portais —- entendons-nous bien — mais il était temps de clarifier les choses en rappelant la hiérarchie qui nous liait.

Après quelques grognements de désapprobation — il n'aurait jamais eu l'audace d'aboyer pour protester — je lui donnai une tendre caresse qui vint illico à clore notre brouillerie passagère.

Nous nous mîmes en route en direction de la bauge de Baucent, le compère de Sissi, qui m'avait maintes fois dévisager de son œil torve ; peut-être aurait-il des nouvelles de sa vieille compagne, bien que je doutasse fort qu'ils fussent encore ensemble ; mais j'étais bien décidée à ne pas me vexer des manières blessantes dont il me traiterait, n'ayant qu'un seul but, celui que je m'étais fixé.

Je ne trouvai aucun sentier praticable ; ma lente progression à travers les fougères géantes et les broussailles épineuses m'arrachait parfois des gémissements ; mes jambes et mes bras se zébraient de longues estafilades où perlaient des gouttes de sang ; ma robe fut bientôt en lambeaux . Eh ! Que m'importe ! pensai-je ; et cependant, pour rien au monde je n'aurais rebroussé chemin — tu connais, cher lecteur, l'entêtement dont je suis capable pour arriver à mes fins, quelles qu'elles soient.

Prétatou n'osait piper de peur d'être semoncé et de raviver une querelle qui n'avait pas fait long feu°. Bien qu'il n'y eût pas le moindre souffle de brise pour lui apporter les effluves âcres et fauves d'une laie vagabonde, il étirait le cou et semblait renifler consciencieusement les senteurs du sous-bois. Mais rien ne trahissait la présence proche ou lointaine de Sissi. Je m'aventurai à crier son nom qui ne revint pas en écho, si épaisse était la végétation alentour. Prétatou aurait bien voulu, lui aussi, donner de la voix ; je l'intimai de n'en rien faire de peur d'effrayer les oiseaux et d'autres bêtes craintives. Il grommela quelque chose sur ma délicatesse.

Après une couple d'heures, nous arrivâmes, fourbus, dans une clairière où perçait la lumière en longs rayons tremblotants. C'est à ce moment même que retentit le grognement assourdissant de l'hôte royal de ces bois, celui que nous avions rencontré naguère — t'en souvient-il lecteur attentif ? — j'ai nommé messire Ours, lequel nous avait fait si forte impression*. 

........................................

*messire Ours dont nous avons fait la connaissance dans : > 150 Délires ursins

 

NOTES

je voulus prendre quelque collation

une collation

 

avant de partir à la quête de mon amie

à la quête de quelqu'un ou de quelque chose (emploi rare)

(partir, aller, être, se mettre) en quête de quelqu'un ou de quelque chose

 

Le récit est au passé simple : je voulus (verbe du 3e groupe), je trouvai (1er groupe, tu trouvas...)

Il s'ensuit qu'on a un futur du passé et pas un futur dans : je me désaltérerais à l'eau claire d'un ru

désaltérerais : conditionnel présent à valeur de futur du passé.

> Le conditionnel ne serait-il plus un mode ? Le futur du passé, e futur antérieur du passé - Le futur hypothétique, le futur antérieur hypothétique - Exercice d'application

 

histoire de me donner des forces

histoire de, locution prépositive introduisant un complément de but

> afin de

Variante : histoire que je me donne des forces

histoire que, locution conjonctive suivie du subjonctif > afin que

 

les breuvages ... me parurent pires que l'émétique, si forte était leur saveur vireuse.

émétique, substance vomitive.

vireux, euse

Cf. Littré : Qui est doué de qualités malfaisantes, en parlant de substances végétales. Un mémoire sur la manière de séparer de l'opium sa partie vireuse. [Condorcet, Bucquet.]

Odeur vireuse, odeur qui ressemble à celle de l'opium, de la chicorée ou de la laitue vireuse. Son odeur puante et vireuse [de la ciguë] ne vous la laissera pas confondre avec le persil ni avec le cerfeuil, qui tous deux ont des odeurs agréables. [Rousseau, Lett. élém. sur la botan.]

 

L'eau claire d'un ru

un ru (vieilli ou régional) un ruisselet, un petit ruisseau

 

Mais je craignais qu'il refusât tout net de m'aider

refusât : subjonctif imparfait

emploi du subjonctif après un verbe exprimant la crainte.

> Valeurs et emplois du subjonctif

 

« Drôle d'amitié, » avait-il susurré entre ses crocs

susurrer, murmurer, chuchoter – le S n'est pas doublé entre les 2 U

> Cas où le S ne se prononce pas [z] entre deux voyelles

 

la gent marcassine, le peuple des sangliers, laies et marcassins.

> La gent, les gens, gentil, gentillesse, Gente Dame, un gentilhomme,, un gentleman, l'entregent, un Gentil, la gentilité

 

la laie, la femelle du sanglier.

« Voyez-vous à nos pieds fouir incessamment

Cette maudite laie et creuser une mine ?

C'est pour déraciner le chêne assurément. »

[La Fontaine, Fables, L' Aigle la Laie et la Chatte]

 

ses petits, tels que tu me les as décrits 

décrits, participe passé, s'accorde avec le complément d'objet direct placé avant lui LES qui remplace SES PETITS

> Règles de l'accord des participes passés

 

Et il se pourlécha OU il se pourlécha les babines

 

Crois-tu que je t'appartienne tout entière

tout, ici, est adverbe > Ne pas confondre : TOUT adjectif indéfini, pronom indéfini, adverbe variable dans certains cas et substantif

 

S'il eût vitupéré encore contre le choix des amis que je me faisais, il se serait vu remettre à sa place

s'il eût vitupéré : subjonctif plus-que-parfait dans la proposition conditionnelle introduite par SI (langue soignée) > s'il avait vitupéré, indicatif plus-que-parfait

Vitupérer contre quelqu'un ou quelque chose (emploi vieilli ou littéraire) pester contre

 Cf. Littré : vt La syllabe pé prend un accent grave quand la syllabe qui suit est muette : je vitupère, excepté au futur et au conditionnel : je vitupérerai, je vitupérerais) Terme vieilli Blâmer. Vitupérer n'est plus un mot de la langue. Acad. observ. sur Vaugel. p. 407, dans POUGENS]

 

la place qu'il n'aurait jamais dû quitter

dû est ici le participe passé de devoir. Il varie en genre et en nombre : dû, due, dus, dues

> Ne pas confondre : du dû dus dut, due, dues, et dût

 

Non que je voulusse lui retirer l'attachement que je lui portais... mais...

Non que, pas que, ce n'est pas que, locutions conjonctives suivies du subjonctif > Non que, non pas que, non moins que, non plus que, non point que

 

clore, verbe défectif

> Que dit-on ? clore ou clôturer

CLORE Cf. Littré : Usité seulement dans les formes suivantes : je clos, tu clos, il clôt ; je clorai ; je clorais ; clos ; que je close ; clos, close. REMARQUE

Des grammairiens se sont plaints qu'on laissât sans raison tomber en désuétude plusieurs formes du verbe clore. Pourquoi en effet ne dirait-on pas : nous closons, vous closez ; l'imparfait, je closais ; le prétérit défini, je closis, et l'imparfait du subjonctif, je closisse ? Ces formes n'ont rien de rude ni d'étrange, et il serait bon que l'usage ne les abandonnât pas.

 

Il n'osait piper de peur d'être semoncé

il ne pipait mot (il ne parlait pas) de peur d'être réprimandé, grondé.

Familier - Ne pas piper, ne rien dire, ne pas riposter.

une semonce, une réprimande.

 

de peur de raviver une querelle qui n'avait pas fait long feu

Ne pas faire long feu. Ne pas durer longtemps

Faire long feu°, ne pas aboutir, manquer son but

 

les effluves âcres et fauves d'une laie vagabonde

singulier : un effluve

âcre, qui irrite le goût et l'odorat

une odeur fauve, semblable à celle des fauves

 

Eh ! Que m'importe ! pensai-je

Je ne dois rougir en quelque lieu que ce soit d'être mis dans l'état que j'ai choisi : mon extérieur est simple et négligé mais non crasseux ni malpropre ; la barbe ne l'est point en elle-même puisque c'est la nature qui nous la donne, et que, selon les temps et les modes, elle est quelquefois un ornement. On me trouvera ridicule, impertinent. Eh ! Que m'importe ! Je dois savoir endurer le ridicule et le blâme, pourvu qu'ils ne soient pas mérités. Jean-Jacques Rousseau, Les Confessions

 

> Qu'importe (OU qu'importent) mes démons, si tu as ma tendresse !

 

une couple d'heures, deux heures environ – une couple de boeufs, de chiens

> Ne pas confondre : un couple, une couple

 

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>> 170 Délires sur une rencontre imprévue, si ce n'est qu'elle était inespérable

 

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Amoureuse des mots, je cherche comment faire partager ma passion. Il y a tant à découvrir dans les bibliothèques du monde, tant de mots à connaître intimement pour affiner notre pensée, tant de mots qu'on n'entend plus sur nos lèvres, enfermés qu'ils sont dans des livres poussiéreux. Il ne tient qu'à nous de les faire revivre et de les faire chanter. Notre langue, si belle, si riche, demande qu'on la respecte, qu'on la préserve, qu'on s'en amuse et qu'on la chérisse. Mamiehiou ............................................................................................................................................................................................ ...................................;....................................................................... « La langue française est une femme. Et cette femme est si belle, si fière, si modeste, si hardie, touchante, voluptueuse, chaste, noble, familière, folle, sage, qu'on l'aime de toute son âme, et qu'on n'est jamais tenté de lui être infidèle. » Anatole France ....................................................... ............... ................................................................................................................. « C'est une langue bien difficile que le français. À peine écrit-on depuis quarante-cinq ans qu'on commence à s'en apercevoir. » Colette

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