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22 août 2013 4 22 /08 /août /2013 07:39

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Sitôt que l'inquiétant grommellement eut fait vibrer les frondaisons, messire Ours parut à ma vue. Sa haute stature m'impressionna un bref instant, vu qu'elle ne m'était pas encore très familière1. Cependant rien ne laissait présager dans son attitude qu'il y avait une quelconque menace à craindre ; ne m'avait-il pas laissé entendre, lors de notre rencontre il y a peu, qu'il n'avait nulle intention de me croquer et que — j'en aurais mis ma main au feu° — mes propos l'ayant grandement flatté, ma présence lui était aimable.

 

Non, il n'avait rien d'un Diable libidineux, goinfre et coléreux comme on se plaisait à le décrire au Moyen Âge ; il n'avait rien non plus, dans les siècles qui suivirent, de la bête de cirque que l'on faisait danser et tourner dans les foires, l'anneau dans le museau, les dents et les griffes limées — meurtri, humilié, mortifié, jusqu'à perdre l'estime de lui-même.

Messire Ours, debout, aussi haut qu'un géant, me regardait, pacifique, de ses petits yeux où j'entrapercevais même un sourire — non, non, ne ris pas, lecteur incrédule, toi qui ne verras jamais ni un tigre, ni un lion te regarder avec aménité !

J'attendais qu'il engageât la conversation. Il eût été malvenu que la subalterne que j'étais eût pris la parole la première. Je connaissais les usages en matière de protocole et mon sens de la hiérarchie y était pour quelque chose.

Ainsi donc attendis-je en l'observant.

Et je pensais à Prétatou qui n'avait pas demandé son reste° et avait disparu pour se terrer dans les fougères bien loin de nous. Il s'était fait fort de ne point émettre le moindre son pour ne pas se faire repérer, trop effrayé qu'il était par l'impressionnant plantigrade.

« Voilà une rencontre qui me ravit, belle Oli ! entama le superbe animal. Me croiras-tu si je te dis que c'est par un pur hasard que je suis devant toi ? Non bien sûr. Je marche dans ton sillage depuis un grand moment pour avoir l'heur de jouir de ta présence. J'ai suivi les suaves effluves du parfum naturel que tu as laissés derrière toi, dès lors que mes narines les ont perçus et s'en sont enivrées. Petite Oli, je te sais gré de ne pas fuir ma présence. »

Ces paroles douces, doucereuses peut-être, me laissèrent interloquée. Je crus cette grosse bête près de faire une déclaration d'amour.

Ses petites oreilles tremblaient et papillotaient sous les rais de lumière qui filtraient à travers les feuilles. Était-ce un effet de l'émotion qu'il ressentait ?

Je m'apprêtai à briser là un entretien dont la tournure ne me seyait guère. Une chaude amitié eût suffi.

« J'aurais, Sire, une requête à vous faire si tant est que votre Majesté ne s'offusque pas de la liberté que je prends de lui demander quelque renseignement sur l'un de vos sujets. »

Parle sans crainte, mon enfant, puissé-je t'être utile à quelque chose !

Ne sauriez-vous pas où demeure mon amie Sissi que je cherche. Il semblerait qu'elle ait quitté les lieux qu'elle habitait l'an dernier avec ses petits et je n'ai d'elle ni vent ni nouvelle°.

Tu sais, petite humaine, que le sanglier et sa femelle sont doués d'une ubiquité peu commune et ne se lassent pas d'établir leur bauge ici ou là selon les circonstances ; il n'est pas si facile de savoir où ils migrent. »

Ces paroles, m'annonçant qu'il serait peut-être impossible de retrouver ma laie amie étaient sur le point de me plonger dans le désespoir quand mon interlocuteur reprit :

« Mais j'ai ouï dire qu'elle n'était pas loin d'ici. Quant à ses petits que tu crois être encore des marcassins, il y a beau temps qu'ils ont perdu leurs rayures et ils sont devenus de beaux mâles maintenant.

Se pourrait-il donc que je ne reconnaisse plus ni Si, ni Sou ni Souci2, si je les rencontrais ?

Toi non, mais eux te reconnaîtraient. Je te suggère de prendre cette direction-là, ajouta l'ours en pointant sa patte griffue vers le nord, tu auras toutes tes chances de les croiser en chemin. »

Ce que je fis.

« Se hace camino al andar. Al andar se hace camino3... » lança mon nouvel ami pour me donner du courage.

Et il s'en fut.

Dès qu'il eut tourné les talons, je vis mon Prétatou, l'air piteux et repentant, sortir du fourré où nul n'eût soupçonné sa présence.

Je pris pitié de lui et ne le semonçai point. À quoi cela eût-il servi, je vous le demande, d'autant que messire Ours n'eût pu faire de lui qu'une bouchée, et petite de surcroît.

Il me traversa l'esprit comme un éclair l'idée que mon chien depuis peu s'oursifiait.

 

Je me remis en route, songeuse, en prenant la direction indiquée.

« Reverrai-je jamais ma chère Sissi ? soupirai-je. Si j'en juge par les circonstances, le succès semble encore bien incertain. »

...................................................................

1-Sa haute stature ne m'était pas encore très familière

Lire : > 150 Délires ursins la première rencontre d'Oli avec messire Ours, rencontre édifiante s'il en est !

 

2- Oli fait la connaissance de Sou, de Ci et de Souci :

> 9 Délires amicalement compatibles - Faire contre mauvaise fortune bon coeur° - Le mot-valise

 

3-« Se hace camino al andar. Al andar se hace camino... »

Le chemin se fait en marchant. En marchant se fait le chemin.

Antonio Machado (Antonio Cipriano José María Machado Ruiz) 1875-1939

 

 NOTES

Titre : Délires sur une rencontre imprévue si ce n'est qu'elle était inespérable.

Inespérable, adjectif peu usité – qu'on ne peut (pouvait) espérer

 

Sitôt que l'inquiétant grommellement eut fait vibrer les frondaisons

sitôt que, locution conjonctive de temps suivi ici du passé antérieur

> Sitôt que

 

vu qu'elle ne m'était pas encore très familière

vu que, locution conjonctive de cause, vu invariable.

> Vu que

 

lors de notre rencontre il y a peu

il y a peu de temps

 

j'en aurais mis ma main au feu°

j'aurais donné ma main à couper, j'en aurais donné ma main, j'en étais absolument sûre

 

mes propos l'ayant grandement flatté

on a affaire ici à une proposition participiale avec le passé composé du participe présent du verbe flatter : ayant flatté.

Il a un sujet propre : mes propos.

Le participe présent serait flattant.

> Ne pas confondre participes présents, gérondifs et adjectifs verbaux, en fatiguant fatigant – en convainquant convaincant – en émergeant émergent – en résidant résident...

► grandement, extrêmement.

 

J'attendais qu'il engageât la conversation.

engageât : subjonctif imparfait

concordance des temps, le verbe de la principale est au passé.

> La conjugaison des verbes au subjonctif - Comment déjouer ses difficultés

 

Il eût été malvenu que la subalterne que j'étais, eût pris la parole la première.

Il eût été, subjonctif plus-que-parfait à valeur de conditionnel passé (dit conditionnel passé 2e forme)

il aurait été malvenu, conditionnel passé 1re forme.

 

Ainsi donc attendis-je en l'observant

Inversion du sujet (sujet postposé) après ainsi.

> L'inversion du sujet après ainsi, aussi, aussi bien, à peine, peut-être, sans doute, encore, du moins, pour le moins, tout au plus, encore moins, toujours est-il, encore, à plus forte raison.

 

Prétatou qui n'avait pas demandé son reste°

ne pas demander son reste, partir précipitamment sans rien dire, de peur d'être victime de violence.

 

Il s'était fait fort de ne point émettre le moindre son

il s'était engagé à ne faire aucun bruit.

Elle s'était fait fort... Le participe passé est invariable dans la locution se faire fort.

 

pour avoir l'heur de jouir de ta présence

l'heur, ce qui arrive d'heureux, ce qui fait plaisir, une chance heureuse.

> Ne pas confondre les homophones : leur, leurs, l'heure, leurre et l'heur

 

J'ai suivi les suaves effluves du parfum naturel que tu as laissés derrière toi, dès lors que mes narines les ont perçus et s'en sont enivrées

un effluve substantif masculin

Laissés, participe passé conjugué avec avoir, s'accorde avec le complément d'objet direct QUE placé avant lui (que mis pour l'antécédent effluves)

dès lors que, locution conjonctive généralement de cause, ici de temps (emploi plus rare)

> Dès lors que

perçus, participe passé conjugué avec avoir, s'accorde avec le complément d'objet direct LES placé avant lui

mes narines s'en sont enivrées, elles se sont enivrées des effluves

s'enivrer, verbe pronominal réfléchi

Dans la phrase, SE, le pronom réfléchi représente elles, il est complément d'objet direct de enivrer.

Enivrées, participe passé qui s'accorde avec le complément d'objet direct SE placé avant lui.

Remarque de Littré : Enivrer (an-ni-vré, an prononcé comme dans antérieur ; quelques-uns disent é-ni-vré ; mais cette prononciation est contre l'usage et fautive)

> Qu'est-ce qu'un verbe pronominal réfléchi, réciproque, subjectif... ? + QUIZ 32 - Accord du participe passé des verbes pronominaux

 

Ces paroles douces, doucereuses peut-être me laissèrent interloquée

doux, doucereux, douceâtre

doucereux, d'une douceur fade (goût) – d'une douceur hypocrite.

Douceâtre, d'une douceur fade.

interloquée, adjectif attribut de me, c'est-à dire Oli.

 

Je crus cette grosse bête près de me faire une déclaration d'amour.

près de, sur le point de.

 

Ses petites oreilles tremblaient et papillotaient sous les rais de lumière

papilloter, ici scintiller, trembloter dans la lumière.

 

je te sais gré de ne pas fuir ma présence.

Je te sais gré, je te saurai gré... Savoir gré

 

Je m'apprêtai à briser là un entretien dont la tournure ne me seyait guère.

Seyait, verbe seoir, convenir, bien aller. Ce costume lui sied.

> Les verbes défectifs - Pour peu qu'il vous en chaille !

 

Une chaude amitié eût suffi.

Aurait suffi, conditionnel passé.

 

si tant est que votre Majesté ne s'offusque pas de la liberté que je prends

si tant est que, locution conjonctive de condition avec une nuance d'incertitude – suivie du subjonctif ou de l'indicatif

> Si tant est que

 

puissé-je t'être utile à quelque chose !

Puissé-je, puissè-je – phrase optative, elle exprime un souhait.

> Ne pas confondre : je peux, je puis, je pus, je puisse, je pusse - puis-je, puissé-je ou puissè-je..

 

Il semblerait qu'elle ait quitté les lieux

On emploie le subjonctif après il semble que.

Ai quitté, subjonctif passé.

> Valeurs et emplois du subjonctif

 

et je n'ai d'elle ni vent ni nouvelle°

N'avoir ni vent ni nouvelle(s), n'avoir ni vent ni voie (de quelqu'un ou de quelque chose). N'avoir pas entendu parler de...

 

le sanglier et sa femelle sont doués d'une ubiquité peu commune et ne se lassent pas d'établir leur bauge ici ou là

a-ubiquité, don de pouvoir être à plusieurs endroit à la fois.

b-Ici, ubiquité signifie que le sanglier peut vivre en des lieux très différents.

 

retrouver ma laie amie

amie, substantif employé ici avec une valeur d'adjectif

 

Mais j'ai ouï dire qu'elle n'était pas loin d'ici.

J'ai entendu dire

Verbe ouïr, défectif

On retrouve ce verbe à l'impératif : Oyez !

> Les verbes défectifs - Pour peu qu'il vous en chaille !*

 

Se pourrait-il donc que je ne reconnaisse plus Si, Sou ni Souci, si je les rencontrais ?

Si, Sou ni Souci étaient des marcassins, progéniture de Sissi, l'amie d'Oli.

Le petit du sanglier est le marcassin. Son pelage a des rayures claires et sombres, qui lui permettent de se camoufler dans les bois. La laie a généralement un ou quatre petits jusqu'à douze parfois.

À six mois, le marcassin perd ses rayures, il prend le nom de bête rousse. Adulte à un an, on l'appelle bête de compagnie : il reste avec les autres sangliers. On peut trouver dans une compagnie des tiers-an, des mâles de trois ans, et des quartaniers de quatre ans.

 

Et il s'en fut.

Il s'en alla

 

je vis mon Prétatou sortir du fourré où nul n'eût soupçonné sa présence.

n'aurait soupçonné – conditionnel passé

 

Je pris pitié de lui et ne le semonçai point.

Semoncer, verbe rare, réprimander.

Semonce, réprimande, remontrance, reproche.

 

À quoi cela eût-il servi, je vous le demande, d'autant que messire Ours n'eût pu faire de lui qu'une bouchée, et petite de surcroît.

À quoi cela aurait-il servi, je vous le demande, d'autant que messire Ours n'aurait pu faire de lui qu'une bouchée, et petite en plus.

> d'autant que

et petite en plus, ellipse : et une petite bouchée en plus.

 

mon chien depuis peu s'oursifiait.

S'oursifier, verbe pronominal, (emploi littéraire), prendre un caractère d'ours, s'assombrir, devenir difficile à vivre.

 

Reverrai-je jamais ma chère Sissi ?

Emploi de jamais sans la négation

> Jamais, ne jamais, jamais plus, au grand jamais, à jamais, si jamais, oncques...

 

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Published by mamiehiou.over-blog.com - dans LES DELIRES
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commentaires

Les caprices de Cachou 02/09/2013 15:36

"'S'oursifier" ... j'avoue que je ne connaissais. Le correcteur orthographique non plus d'ailleurs : le voilà qui me dessine ses vaguelettes rouges incongrues .... Quel ignare !

mamiehiou 03/09/2013 07:25

Je suis ravie que le mot ait retenu votre attention. On le rencontre dans le Trésor de la Langue Française (sur le site incontournable du CNRTL). Mais il semble bien que vous l'ayez trouvé.

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