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11 octobre 2013 5 11 /10 /octobre /2013 15:00

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« Comment m'as-tu trouvée, ma belle ? Quel jour de bonheur ! Enfin je te revois ! Je savais que tu me reviendrais. Ne me l'avais-tu pas promis ? Est-il possible ? Est-il possible ? »

Du plus loin que Sissi m'aperçut, j'entendis ses exclamations qui traduisaient un bouleversement profond ; et je me réjouis de cet accueil enthousiaste, éperdue, à tel point que je restai muette, jusqu'à m'étonner moi-même.

Des grommellements sonores et de profonds soupirs entrecoupaient ses cris de joie.

La sombre forêt avait-elle jamais frémi de la sorte ?

«  L'a'vous vue ? L'a'vous vue tous ? A'vous vu ma petite Oli qui revient ?

«  Qu'a-t-elle donc, cette Pochemuchka, pour s'exprimer de la sorte ? susurra mon Prétatou prêt à souligner chaque écart que ferait mon amiequ'il croyait être ma préférée. Qu'est-ce qu'il lui prend ? Est-elle frappée d'hapaxépie ? L'émotion va la tuer à coup sûr ! »

 

Jour de liesse ! De toutes parts retentirent à qui mieux mieux les cris de la gent emplumée, et en si grand nombre que la contagion semblait s'être étendue jusqu'aux confins de la terre.

« Quelle fête, mes amis ! Quelle fête faites-vous donc là ! m'exclamai-je abasourdie. »

Les chants pleuvaient à tout rompre.

Ainsi donc mesurai-je à quel point ma popularité s'était renforcée pendant mon absence. L'alouette grisollait, la caille cacabait, le corbeau croassait, la corneille graillait, le geai cajolait, le paon braillait, la perdrix cacabait, le pinson ramageait, la pie jasait, le merle sifflait, la mésange zinzinulait ; la gent quadrupède accourut et se joignit au tohu-bohu ; le cerf réait, suivi de sa harde fidèle qui s'époumonait, ravie d'accompagner son raire ; le renard glapissait, la souris chicotait, le crapaud coassait ; les insectes, ceux-là mêmes d'ordinaire si peu sentimentaux, se manifestèrent ; le bourdon bourdonnait, le grillon, grésillant, avait peine à se faire entendre ; soudain, le hibou réveillé se mit à boubouler ; une chèvre perdue bégueta. On aurait pu craindre une cacophonie, mélange de bruits confus et assourdissants à s'en boucher les oreilles. Que nenni ! Il s'instaura en un éclair une harmonie qu'on eût dit céleste, comme on en entend parfois lors des rassemblements religieux où chacun se met à chanter un air inspiré qu'il invente à chaque mesure, le tout à l'unisson, manifestation d'une rare glossolalie digne de la plus haute expression spirituelle.

Et par dessus tout, les couinements mélodiques et ravis de ma Sissi, ma laie amie.

« Chère Oli, me dit-elle, j'ai, depuis une année entière, tant pleuré sur ton souvenir, que les hôtes de ces bois* se sont émus de ma tristesse et je leur ai parlé de toi. Ils en sont venus à t'attendre comme moi-même je t'attendais. Le croirais-tu, chère Oli, le croirais-tu ? J'avais grand peur que tu ne puisses pas me retrouver : je dus m'éloigner de la demeure de Marie Cratère qui me menaçait et m'accusait de n'avoir pu te conserver auprès d'elle ; puis je fus chassée de ce territoire ennemi par Lokis* le Grand Ours à qui personne ne peut tenir tête au risque d'être occis sur l'heure.

Ces paroles ne m'étonnèrent aucunement.

« Tu veux parler de Messire Ours ? C'est lui que tu crains ? Ne te mets pas en peine, chère Sissi. C'est lui-même qui m'a indiqué la direction que je devais prendre pour te rejoindre. Il est devenu mon ami. »

À ces mots, le saisissement atteignant son paroxysme, Sissi fut prise d'une violente commotion et elle s'effondra lentement en un bruit sourd.

Vraiment, c'était trop pour elle.

« On n'a pas pu empêcher qu'elle ne nous joue un tour à sa façon ; et je crains qu'elle ne refasse surface avant longtemps, conclut doctement mon chien. » 

................................................

*Les hôtes de ces bois

Emprunt à Jean de la Fontaine – Fable, Le Corbeau et le Renard.

 

**Lokis, Michel, noms donnés dans les légendes lithuaniennes à l'ours brun.

Prosper Mérimée s'est inspiré de ces légendes en écrivant Lokis (1869) une de ses plus belles et de ses plus énigmatiques nouvelles, la dernière, un an avant sa mort.

Cité dans le livre de Michel Pastoureau, L'Ours. Histoire d'un roi déchu - 2007

On peut lire la nouvelle de Mérimée sur la toile : Lokis - Wikisource

 

NOTES 

Comment m'as-tu trouvée, ma belle ?

Le participe passé trouvée s'accorde avec le pronom personnel M' (ME élidé) féminin, singulier, placé avant lui.

Me pronom personnel complément d'objet direct de trouver. Il représente Sissi, l'amie de la narratrice Oli.

Voir les règles d'accord des participes passés > Règles de l'accord des participes passés

 

Est-il possible ?

Tournure vieillie > Comment est-ce possible ?

 

Du plus loin que Sissi m'aperçut, j'entendis ses exclamations

Du plus loin que, locution conjonctive qui introduit une proposition subordonnée conjonctive > Loin que, aussi loin que, d'aussi loin que, du plus loin que, bien loin que

 

La sombre forêt avait-elle jamais frémi de la sorte ?

L'adverbe de temps JAMAIS ne s'accompagne pas toujours de la négation NE > Jamais, ne jamais, jamais plus, au grand jamais, à jamais, si jamais, oncques...

 

L'a'vous vue ? L'a'vous vue tous ? A'vous vu ma petite Oli qui revient ?

L'a'vous vue ? POUR : L'avez-vous vue ?

A'vous vu ? POUR Avez-vous vu

Hapaxépie : faute de prononciation. On omet un phonème (ou un groupe de phonèmes) qui aurait dû être prononcé deux fois.

Synonyme : Haplologie

En linguistique, l'haplologie désigne l'amuïssement (la disparition) dans un mot d’un ou de plusieurs phonèmes identiques ou apparentés.

Haplographie : même phénomène qui concerne l'écriture.

De nombreux mots se sont formés par haplologie.

Exemples : Clermont et Montferrand, deux villes qui furent réunies au XVIIIe siècle et prirent le nom de Clermont-Ferrand.

Dismorphobie pour dismorphophobie (peur d'être laid ou mal fait)

 

Qu'a-t-elle donc, cette Pochemuchka, à s'exprimer de la sorte, susurra mon Prétatou

Pochemuchka, mot russe lu sur twitter le 6 octobre 2013 emprunté à

¡Entérate!

 

"La palabra rusa más difícil de traducir es 'pochemuchka', se emplea para referirse al individuo que formula muchas preguntas."

Le russe a un mot difficile à traduire pour désigner quelqu'un qui pose beaucoup de questions : Pochemuchka.

susurrer > Cas où le S ne se prononce pas [z] entre deux voyelles

 

Qu'est-ce qu'il lui prend ? Ou bien Qu'est-ce qui lui prend 

> (CE) QUI ou (CE) QU'IL suivi d'un verbe impersonnel

 

les cris de la gent emplumée

Le peuple des oiseaux > la gent, les gens, gentil, gentillesse, Gente Dame, un gentilhomme,, un gentleman, l'entregent, un Gentil, la gentilité

 

Quelle fête faites-vous donc ! m'exclamai-je abasourdie.

fête & faites : homonymes homophones

> Que signifient les mots synonyme, antonyme, homonyme, homophone, paronyme, hyperonyme, hyponyme, holonyme, méronyme ?

m'exclamai-je > passé simple

abasourdie

prononcer abazourdi > Prononciation problématique de quelques mots en français : gageure, almanach, handball, imbroglio, mas, tomber dans le lacs, abasourdi, blinis, Auxerre, Bruxelles, Cassis...

 

Ainsi pus-je mesurer à quel point ma popularité s'était renforcée

L'inversion du sujet après ainsi, aussi, aussi bien, à peine, peut-être, sans doute, encore, du moins, pour le moins, tout au plus, encore moins, toujours est-il, encore, à plus forte raison.

pus-je verbe pouvoir au passé simple

> Ne pas confondre : je peux, je puis, je pus, je puisse, je pusse - puis-je, puissé-je ou puissè-je..

L'alouette grisollait, la caille cacabait, le corbeau croassait, la corneille graillait, le geai cajolait...

Les cris des animaux > Délires pour un bestiaire. QUIZ 3

 

le cerf réait, suivi de sa harde fidèle qui s'époumonait, ravie d'accompagner son raire.

Verbe réer

synonymes bramer, crier et raire > Les verbes défectifs

le raire, le cri du cerf - le brame

  s'époumoner 1N

LES MOTS QUI FINISSENT PAR ON ont le plus généralement leurs dérivés avec deux N.

Galon, galonné, talon, talonné, ballon, ballonné.

SAUF national, cantonade, cantonal (mais cantonner, cantonnement, cantonnier), patronal, patronage, patronat (mais patronner etc.), régional, détoner (exploser, mais détonner quand on chante), détonation, détonateur, donation, donataire (celui qui reçoit le don), s'époumoner, limoner, millionième, violoner, violoniste, sonore (de son), sonorité, assonance , assoner, résonance, résonateur, résonant (ou résonnant)...

Voir d'autres mots de leur famille.

 

les insectes, ceux-là mêmes d'ordinaire si peu sentimentaux, se manifestèrent

> Ceux-là même ou ceux-là mêmes ? Celles-là même ou celles-là mêmes

 

une harmonie qu'on eût dit céleste

eût dit : subjonctif plus-que-parfait à valeur de conditionnel passé (appelé aussi conditionnel passé 2e forme)

> une harmonie qu'on aurait dit céleste.

 

manifestation d'une rare glossolalie digne de la plus haute expression spirituelle

Glossolalie, phénomène appelé aussi don du chant en langues.

Langue inintelligible prononcée par les mystiques en extase.

Autre acception en psychiatrie

 

 je dus m'éloigner de la demeure de Marie Cratère

> Ne pas confondre : du dû dus dut, due, dues, et dût

 

Lokis le Grand Ours* à qui personne ne peut tenir tête au risque d'être occis sur l'heure

Lire la première rencontre d'Oli avec messire Ours 

> 150 Délires ursins

occis, occire (vieux verbe) tuer > Les verbes défectifs

 

On n'a pas pu empêcher qu'elle ne nous joue un tour à sa façon, conclut doctement mon chien. 

Après EMPÊCHER, on peut employer ou non le NE explétif.

NE explétif - Quand peut-on l'employer ? - sans que je ne - avant que je ne - je crains que tu ne - j'empêche que tu ne - je m'attends à ce que tu ne - je ne nie pas que tu ne...

 

<< 170 Délires sur une rencontre imprévue, si ce n'est qu'elle était inespérable

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Amoureuse des mots, je cherche comment faire partager ma passion. Il y a tant à découvrir dans les bibliothèques du monde, tant de mots à connaître intimement pour affiner notre pensée, tant de mots qu'on n'entend plus sur nos lèvres, enfermés qu'ils sont dans des livres poussiéreux. Il ne tient qu'à nous de les faire revivre et de les faire chanter. Notre langue, si belle, si riche, demande qu'on la respecte, qu'on la préserve, qu'on s'en amuse et qu'on la chérisse. Mamiehiou ............................................................................................................................................................................................ ...................................;....................................................................... « La langue française est une femme. Et cette femme est si belle, si fière, si modeste, si hardie, touchante, voluptueuse, chaste, noble, familière, folle, sage, qu'on l'aime de toute son âme, et qu'on n'est jamais tenté de lui être infidèle. » Anatole France ....................................................... ............... ................................................................................................................. « C'est une langue bien difficile que le français. À peine écrit-on depuis quarante-cinq ans qu'on commence à s'en apercevoir. » Colette

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