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3 novembre 2013 7 03 /11 /novembre /2013 18:26

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Elle arpentait la rue Bréda1 ;

Elle faisait là les cent pas,

Laura.

Je l'ai rencontrée par hasard ;

C'était par un soir de brouillard,

Fort tard.

« Holà, dit-elle, le beau gosse !

Viens donc ici te faire des bosses2 ! »

 

Elle m'a soudain saisi l'aile,

La belle :

« Laura, c'est comm' ça qu'on m'appelle. »

 

Elle avait le ton amiteux3 ;

Je l'ai regardée dans ses yeux

Si bleus.

Qu'ils étaient vifs, ses deux ardents4 !

Ils m'auraient fait bouillir le sang.

 

J'aurais joué à pile ou face,

La passe.

Je n'étais vraiment pas à l'as5.

Hélas !

À fond à sec ; pas de michon6

Ni de pognon, ni de pilon,

Ni picaillons, ni pimpions,

Pas de galette, ni de braise,

Pas de sonnettes, ni de pèze.

 

Comment séduire une lorette7

Sans débourser quelques pépètes ?

C'est bête.

Seul un sou restait dans ma poche.

C'est moche.

 

« Je te gagne si ça sort pile ;

Tu vois bien comme c'est facile.

Et je te perdrai si c'est face ;

Veux-tu que le hasard le fasse ? »

 

La naïve, la joliette

M'a confié sa cassolette8,

C'est chouette !

Mais s'est ravisée brusquement,

Le côté face se pointant.

 

« Quoi ? Me crois-tu par trop pouffiasse ?

Ton mauvais tour de passe-passe

Était pipé dès le début !

À tous les coups j'aurais perdu.

Malotru !

J'ai cru que t'aurais su me plaire,

M'amuser et me satisfaire

À voir ton air tout angélique.

Bernique9 ! »

 

J'étais alors tout ébaubi

Et confus d'avoir mal agi.

J'avais ce que je méritais.

 Quel imbécile je faisais !

Mes désirs tombaient en quenouille ;

Et j'ai pleuré, triste gribouille.

Bredouille !


J'aurais voulu crier : Pardon !

Elle avait tourné les talons.

« Allez voir là-bas si j'y suis !10 »

C'est je crois ce qu'elle aurait dit.

Pardi !

 

Tu n'as pas eu de mes caresses,

Pas non plus d'andalouserie11.

Je t'aurais fait tant de promesses ;

Trop prestement tu es partie.

Toi que j'eusse si bien chérie,

Ma mie !

Je n'aurais pas fait de l'épate,

Humble, t'aurais tendu la patte,

Puis t'aurais prise éperdument.

J'eusse été ton fidèle amant.

 

Nous ne connaîtrons pas Cythère12.

 

Et me voilà bien solitaire,

Errant sans fin sur cette terre.

Misère !

J'ai les arpions13 bien fatigués

À marcher sur les vieux pavés.

 

Parfois j'entends une musique

Qui me rend tout mélancolique ;

Elle sort de piteux bastringues14 ;

Naguère j'y faisais la bringue.

J'en ai vu dans les brindezingues15 !

C'est dingue !

J'avais alors le coeur à rire.

 

Mais déjà ma tristesse empire.

Je ne puis t'oublier, Laura.

Laura !

Il brouillassait cette nuit-là

Et j'ai crié ton nom : LAURA !

 

Qui m'accompagne au fil du temps ?

Le vent !

Je veux l'entendre en m'en allant

Les pieds devant16.

 

De nombreuses expressions du texte figurent dans Le Dictionnaire de la Langue verte d'Alfred Delvau. Je les ai marquées d'un astérisque.*

 

1-Breda-street* - Cythère parisienne, qui comprend non seulement la rue Bréda, mais toutes les rues avoisinantes, où s’est agglomérée une population féminine dont les mœurs laissent à désirer, — mais ne laissent pas longtemps désirer. Mœurs à part, langage spécial formé, comme l’airain de Corinthe, de tous les argots parisiens qui sont venus se fondre et se transformer dans cette fournaise amoureuse. Nous en retrouverons çà et là des échantillons intéressants.
 

2-Bosse* - Excès de plaisir et de débauche. Se donner une bosse. Manger et boire avec excès. Se faire des bosses. S’amuser énormément. Se donner une bosse de rire. Rire à ventre déboutonné.
 

3-Amiteux* - Amical, aimable, doux, bon.
 

4-Ardents (les) – les yeux
 

5-As (être à l'as) - avoir de l'argent

Ne pas être à l'as, être à sec.

Pas de michon ni de pognon... et une suite de mots synonymes d'argent.
 

6-Lorette* - Femme entretenue par Monseigneur Tout-le-Monde, et qui habite volontiers dans les environs de l’église de notre dame de Lorette. D’où son nom, qui lui a été donné par Nestor Roqueplan.

Je suis coquette
Je suis lorette
Reine du jour, reine sans feu ni lieu !
Eh bien ! J’espère
Quitter la terre
En mon Hôtel... Peut-être en l’Hôtel-Dieu

G. Nadaud.
 

8-Cassolette - la bouche
 

9-Bernique ! – Rien à faire !

Bernique-sansonnet* ! - C’est fini ; il n’y a plus rien ni personne. Littré dit «  Berniquet pour Sansonnet : tu n’en auras pas. » C’est une variante dans l'argot populaire.
 

10-Allez voir là-bas si j'y suis – Fichez-moi le camp !
 

11-Andalouserie* - Romance mi-cavalière, mi-sentimentale, comme on en chante dans les cafés-concerts, et où il est toujours question du « beau ciel de l’Andalousie », des « beaux yeux des brunes Andalouses », et où le héros s’appelle toujours Pedro et l’héroïne Paquita. Argot des bourgeois.
 

12-Aller à Cythère* - Ce que les délicats appellent Ad summam voluptatem parvenire, et les voyous Aller au bonheur — le seul voyage que l’on ne puisse faire seul, et que l’on fait toujours à cheval sur une belle jument.

J’aime, dit Ros’, quand on m’mène à Cythère,
Qu’on se promèn’ pendant plusieurs instants ;
Dès qu’on r’ssort, ça n’ m’amuse guère.

Dida

13-Les arpions – les pieds
 

14-Bastringue*

a- Guinguette de barrière, où le populaire va boire et danser les dimanches et les lundis.

b- Bruit, vacarme, — comme on en fait dans les cabarets et dans les bals des barrières.
 

15-Brindezingues (être dans les)* - Être complètement ivre. Argot des faubouriens.

 

16-S'en aller les pieds devant - mourir

 

 

Voir aussi dans ce blog : le QUIZ du Dictionnaire de la langue verte d'Alfred Delvau

Sur la toile :

le Dictionnaire de la langue verte ; argots parisiens comparés - 2e édition 1866 – Gallica... d'Alfred Delvau

et l'incontournable Bob : dictionnaire d'argot

 

Vous voulez lire d'autres poèmes ?

>> Une fable de Mamiehiou à la manière de La Fontaine :

Le Gouda qui voulait se faire plus fort que le Camembert

>>Dorian Gray's sister - La soeur de Dorian Gray

etc.

 Les poèmes de mamiehiou

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  • J'aime trop les mots pour les garder par-devers moi - au fond de mon coeur et de mon esprit. Ils débordent de mes pensées en contes drolatiques, avec des quiz et des digressions sur la langue.
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Amoureuse des mots, je cherche comment faire partager ma passion. Il y a tant à découvrir dans les bibliothèques du monde, tant de mots à connaître intimement pour affiner notre pensée, tant de mots qu'on n'entend plus sur nos lèvres, enfermés qu'ils sont dans des livres poussiéreux. Il ne tient qu'à nous de les faire revivre et de les faire chanter. Notre langue, si belle, si riche, demande qu'on la respecte, qu'on la préserve, qu'on s'en amuse et qu'on la chérisse. Mamiehiou ............................................................................................................................................................................................ ...................................;....................................................................... « La langue française est une femme. Et cette femme est si belle, si fière, si modeste, si hardie, touchante, voluptueuse, chaste, noble, familière, folle, sage, qu'on l'aime de toute son âme, et qu'on n'est jamais tenté de lui être infidèle. » Anatole France ....................................................... ............... ................................................................................................................. « C'est une langue bien difficile que le français. À peine écrit-on depuis quarante-cinq ans qu'on commence à s'en apercevoir. » Colette

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