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20 décembre 2013 5 20 /12 /décembre /2013 09:56

FLORILÈGE

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Un florilège de textes sélectionnés par mamiehiou

                                                                                                              

 

-31-

 

Le Silence de la mer

 

Vercors 1902-1991

 

C'est en rangeant les livres de ma bibliothèque, pour y faire un tri de mes livres – mais un tri est-il possible ? - qu'a surgi dans ma mémoire le souvenir d'une autre bibliothèque que j'avais vue dans un film, il y a bien longtemps déjà.

 

Si je parle de tri, c'est pour tenter de ne conserver que les livres que je crois devoir garder pour moi et ma famille, ceux que je relirai, et ceux qui seront peut-être lus par les gens que j'aime. J'ai tant de livres que je ne pourrai les garder tous. Ils se bousculent dans mes bibliothèques, ils grimpent le long de mes murs, ils se glissent dans chaque anfractuosité des pièces que j'habite, ils ont envahi mon sous-sol dans de vieux meubles qui craquent sous leur poids.

Jusqu'aujourd'hui je les ai accumulés en me défendant d'être raisonnable. Il faut me rendre à l'évidence : je ne pourrai les emporter tous dans mon nouvel appartement, assez grand certes, mais pas autant que la maison que je quitte sans regret.

Chaque livre me rappelle une histoire, celle qui me raconte comment il est arrivé chez moi, dans quelle librairie je l'ai déniché, dans quelle classe je l'ai étudié, qui me l'a offert et pour quelle circonstance ; on m'a donné celui-ci sur un coup de coeur parce qu'on savait que j'aimais lire, celui-là parce que c'était Noël ou mon anniversaire, cet autre parce qu'on voulait me faire connaître une œuvre ou un auteur ; j'en ai récupéré dans une vieille école, sur le point d'être jetés ; ces autres encore, du début du siècle dernier et que personne d'autre que moi n'a voulus, viennent d'une succession ; tous ceux que j'ai rapportés de mes voyages ; et les livres qui m'attiraient comme des aimants sur les étagères de mes librairies préférées, chez Plaine, chez Dubouchet, chez Le Hénaff, librairies* aujourd'hui disparues ; ceux aussi qui m'arrachaient des cris de joie quand je les découvrais chez Maxi-livres, des trésors pas chers !

Et les livres de la Pléiade, ceux de Michel de l'Ormeraie... Que de plaisirs !

Ceux de mon enfance, ceux de ma jeunesse, ceux de l'âge mûr et ceux qui ne peuvent pas exister hors de ma vie et qui forcent ma porte.

Les livres me racontent les moments que j'ai passés avec eux, lorsque j'étais en famille avec mes parents qui ne sont plus, lorsque j'étais amoureuse, lorsque j'étais à l'hôpital, lorsque j'étais en vacances...

Certes je pourrais ne garder que les livres des grands écrivains et me séparer des autres mais ce serait me couper de ma propre histoire.

 

Tous ceux qui ont des livres qu'ils aiment, soigneusement rangés dans leur bibliothèque, ou mis en vrac, faute de place, me comprendront. Les livres sont des compagnons sages qui attendent qu'on les caresse de la main ou du regard, et qu'on les ouvre pour relire un passage aimé.

 

Ainsi donc, en rangeant "mes bibliothèques", je repense à celle que Vercors a évoquée dans sa nouvelle Le Silence de la mer.

Le silence, c'est celui que gardent un oncle et sa nièce en présence d'un officier allemand, Werner von Ebrennac venu s'installer chez eux pendant la guerre. Un soir qu'ils sont dans la salle principale, Werner s'arrête devant la bibliothèque et il évoque la grandeur de la France à travers l'énumération de ses génies littéraires.

Il aurait espéré que la France et l'Allemagne s'unissent fraternellement dans leurs grandeurs respectives.

 

Le Silence de la mer – Extrait

Il était devant les rayons de la bibliothèque. Ses doigts suivaient les reliures d’une caresse légère.

« …Balzac, Barrès, Baudelaire, Beaumarchais, Boileau, Buffon…Chateaubriand, Corneille, Descartes, Fénelon, Flaubert…La Fontaine, France, Gautier, Hugo…Quel appel ! » dit-il avec un rire léger et hochant la tête. «  Et je n’en suis qu’à la lettre H !…Ni Molière, ni Rabelais, ni Racine, ni Pascal, ni Stendhal, ni Voltaire, ni Montaigne, ni tous les autres !… » Il continuait de glisser lentement le long des livres, et de temps en temps il laissait échapper un imperceptible « Ha ! », quand, je suppose, il lisait un nom auquel il ne songeait pas. « Les Anglais, reprit-il, on pense aussitôt : Shakespeare. Les Italiens : Dante. L’Espagne : Cervantès. Et nous, tout de suite : Goethe. Après, il faut chercher. Mais si on dit : et la France ? Alors, qui surgit à l’instant ? Molière ? Racine ? Hugo ? Voltaire ? Rabelais ? ou quel autre ? Ils se pressent, ils sont comme une foule à l’entrée d’un théâtre, on ne sait pas qui faire entrer d’abord »


Vercors est le nom de résistant et d'écrivain de Jean Bruller.

Le Silence de la mer a été adapté au théâtre en 1949. Jean-Pierre Melville a fait la mise en scène du film sorti en 1947.
 

On lira avec intérêt l'étude de Nathalie Gibert-Joly :

La bibliothèque dans Le Silence de la mer, un espace symbolique

Et sur le thème des bibliothèques : La bibliothèque dans l'oeuvre

 

Je me suis attachée au thème des bibliothèques en en décrivant une dans mes Délires, bibliothèque surréaliste, sœur de celles de Luis Borges et d'Umberto Eco. Il suffit d'en ouvrir un livre pour se trouver "physiquement"  dans l'histoire au moment du passage concerné.

111 Délires hitchcockiens

112 Délires sur une description qui met à mal la patience du lecteur - Le torche-cul de Gargantua

113 Délires sur les beaux livres

114 Délires cervantesques

[115 Intermède - Desocupado lector, lector carisimo, lector suave, lector prudente]

116 Délires shakespeariens - Suite de mes pérégrinations livresques dans La Bibliothèque du Jardin des Délices

117 Délires de Cadavres Exquis*- "Le cadavre exquis boira le vin nouveau."

 

Lire d'autres textes d'auteurs dans la catégorie:

 Florilège - la pensée des autres 

 

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* à Saint-Etienne, ma ville.

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Amoureuse des mots, je cherche comment faire partager ma passion. Il y a tant à découvrir dans les bibliothèques du monde, tant de mots à connaître intimement pour affiner notre pensée, tant de mots qu'on n'entend plus sur nos lèvres, enfermés qu'ils sont dans des livres poussiéreux. Il ne tient qu'à nous de les faire revivre et de les faire chanter. Notre langue, si belle, si riche, demande qu'on la respecte, qu'on la préserve, qu'on s'en amuse et qu'on la chérisse. Mamiehiou ............................................................................................................................................................................................ ...................................;....................................................................... « La langue française est une femme. Et cette femme est si belle, si fière, si modeste, si hardie, touchante, voluptueuse, chaste, noble, familière, folle, sage, qu'on l'aime de toute son âme, et qu'on n'est jamais tenté de lui être infidèle. » Anatole France ....................................................... ............... ................................................................................................................. « C'est une langue bien difficile que le français. À peine écrit-on depuis quarante-cinq ans qu'on commence à s'en apercevoir. » Colette

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