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22 janvier 2014 3 22 /01 /janvier /2014 08:50

 

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La soirée fut douce et propice aux échanges ; nous nous racontâmes toutes les deux nos aventures avec cette joie particulière qu'éprouvent des amies quand elles se font des confidences après une longue séparation. Sissi s'étonna que je ne fusse pas restée à Utopinambourg alors que je m'étais hissée à une position sociale tout à fait estimable en fondant ma propre école. Qu'étais-je revenue hanter cette forêt obscure* ? Je lui fis comprendre en deux mots que trop de choses étranges avaient éveillé ma curiosité et que je ne pouvais en rester là.

Mon clabaud de Prétatou, malgré qu'il en ait, se retint de rognogner ; il soupira mais n'osa renchérir sur les sages paroles de Sissi, de peur de me voir froncer le sourcil. Il semblait penser : « Qu'ont-elles à vouloir se dire tant de choses, de omni re scibili*, et patati et patata ? »

J'arrivai au moment de mon récit, où, il y a peu, j'avais été stupéfiée de voir défiler, sans faire le moindre  bruit, ne fût-ce que le craquement ténu des branches qui se brisaient sous leurs pas, une colonne d'hommes et de femmes qui ne ressemblaient aucunement à ceux que j'avais croisés dans la cité. Ces êtres étranges vaguaient avec lenteur et jetaient des regards furtifs de droite et de gauche comme si un danger eût pu les surprendre. Ils étaient tous malingres et souffreteux, cassés, boitant et titubant ; certains d'entre eux s'appuyaient sur des bâtons noueux, d'autres se laissaient guider, le regard vide, la main tendue et appuyée sur l'épaule de ceux qui les précédaient – on eût dit les Aveugles** de Pieter Bruegel.

D'où venaient ces ombres et où s'en allaient-elles ?

Sissi me dit alors qu'elles les avait quelques fois rencontrées. Pour les avoir entendues susurrer d'obscures paroles, elle supposa qu'ils s'étaient échappés de quelque geôle cruelle où ils avaient failli périr. Ils se cachaient ; cela ne faisait aucun doute. Et si on les suivait dans leur déambulation improbable, on arrivait jusqu'à un gouffre sombre qui les engloutissait : leur repaire à coup sûr.

Sissi ne m'en dit pas plus parce qu'elle n'en savait pas plus ; et elle me mit en garde de ne pas les approcher car elle ne savait pas s'ils seraient capables du pire dans le cas où ils se sentiraient débusqués. Si, ma curiosité poussée à son paroxysme, je me décidais à vouloir, à tout prix, découvrir quelque chose de cette foule inconnue, à la suivre sans qu'elle s'en doutât, pourrais-je obvier à tout danger en prenant les précautions nécessaires, tel un fin limier connaissant toutes les ficelles de son art ?

Je me trompai moi-même en me disant qu'il fallait peser le pour et le contre pour agir ainsi. En fait je ne pesai rien car tout est toujours pesé d'avance. On se leurre à croire qu'on use de la réflexion pour se décider ; avant même de réfléchir, tout est décidé. Nulle tergiversation n'est nécessaire. Je savais, bravant tout danger, que j'allais suivre cette file lugubre et me faufiler dans l'antre où elle disparaissait.

Il est des situations qui comportent toutes les audaces.

« Voilà qui est entendu, me dis-je. Je n'aurai désormais de cesse que ces gens ne m'aient dévoilé ce que je veux savoir.»

.............................................................

*De omni re scibili et quibusdam aliis - De toutes les choses qu'on peut savoir et aussi de quelques autres" 


**Les Aveugles de Pieter Bruegel

voir La Parabole des aveugles - Wikipédia

fr.wikipedia.org/wiki/La_Parabole_des_aveugles

 

NOTES

Titre : Délires autour d'une curiosité qui n'en finit pas

qui n'en finit pas : qui ne finit pas d'être ce qu'elle est.

 

Sissi s'étonna que je ne fusse pas restée à Utopinambourg

je ne fusse pas restée, subjonctif plus-que parfait.

> Valeurs et emplois du subjonctif §4 et 5

 

Qu'étais-je revenue hanter cette forêt obscure ?

Pourquoi étais-je revenue hanter cette forêt obscure ?

QUE dans tous ses états – pronom interrogatif - pronom relatif - conjonction de subordination ou élément d'une locution conjonctive - adverbe interrogatif ou exclamatif

cette forêt obscure- Cf. la note dans : 158 Délires sur de froides retrouvailles dans la forêt obscure - la selva oscura (Dante)

 

Mon clabaud de Prétatou, malgré qu'il en ait, se retint de rognogner

Clabaud, chien de chasse qui a les oreilles pendantes et qui aboie fortement sans être sur les voies de la bête. Il se dit par extension, d'un chien qui aboie mal à propos.(Dictionnaire de l'Académie 8e édition)

Rognogner, bougonner, gronder, grommeler.

L'emploi correct de malgré que est rare - Locution admise dans "malgré que j'en aie" = malgré moi, à mon corps défendant. "malgré qu'il en eût"

> Malgré que

 

Qu'ont-elles à vouloir se dire tant de choses et patati et patata.

On joue sur l'alternance des voyelles i-a

et patati et patata : onomatopée employée pour désigner des bavardages futiles qui n'en finissent pas.

« Et patati et patata, la queue du chat » Souffrances du Professeur Delteil Champfleury (1853)

Variante : et patatipatali et patatatipatala

Prêchi, prêcha : locution désignant un mauvais discours - substantif un prêchi-prêcha.

Brédi-bréda : avec précipitation et confusion. Il nous a raconté tout cela brédi-bréda. Expression tout à fait familière. Littré

On dit quelquefois Brédi-bréda taribara. Dictionnaire de la langue verte d'Alfred Delvau page 59 > Dictionnaire de la langue verte : argots parisiens comparés ... - Gallica.

Cette expression vient de Bréda street (article connexe : Elle arpentait la rue Bréda)

picoti picota, comptine :

Une poule sur un mur
Qui picote du pain dur
Picoti, picota
Lève la queue
Et puis s'en va.

et ceteri et cetera

> ET CÆTERA, ET CETERA, ET CŒTERA, ETC.(Cnrtl)

>Alternance des voyelles i-a - et patati patata, prêchi-prêcha, brédi-bréda, picoti-picota, et ceteri et cetera

 

ne fût-ce que le craquement des branches

ne fût-ce que, locution, sens restrictif et conditionnel 

fût-ce, ne serait-ce que, quand ce ne serait que.

fût-ce, subjonctif imparfait

> Eussé-je, eussè-je, j'eusse, fussé-je, fussè-je, je fusse, dussé-je, dussè-je, eût-il, fût-il, dût-il, fût-ce, fussent-ils, parlé-je...

 

Ces êtres étranges vaguaient avec lenteur

vaguer, errer çà et là.

 

pour les avoir entendues susurrer d'étranges paroles

parce qu'elle les avait entendues (cause)

Le participe passé entendues est suivi de l'infinitif susurrer

Note n°2 (le participe passé suivi d'un infinitif) dans Règles de l'accord des participes passés

1-C'est une sorcière ; je l'ai vue cueillir des herbes.

Le part. passé s'accorde avec le complément d'objet direct placé avant si ce COD fait l'action de l'infinitif. L' (la élidé) c'est-à dire la sorcière : la sorcière a cueilli des herbes. 

2- Voici les herbes que j'ai vu cueillir.

Ici, le part. passé ne s'accorde pas parce que le complément d'objet direct que (les herbes) ne fait pas l'action de l'infinitif. Les herbes ont été cueillies.

 

on eût dit les Aveugles de Pieter Bruegel.

On eût dit, dire au conditionnel passé 2e forme.

on aurait dit, conditionnel passé 1re forme.

 

ils s'étaient échappés de quelque geôle cruelle où ils avaient failli périr

Geôle, prison – prononcer jôle,

de même pour geôlier, geôlière, gardien(ne) de prison.

> Prononciation problématique de quelques mots en français : gageure, almanach, handball, imbroglio, mas, tomber dans le lacs, abasourdi, blinis, Auxerre, Bruxelles, Cassis...

ils avaient failli périr - failli, participe passé de faillir.

> Verbes se terminant par I, IE, IS, IES, IT, ou ÎT

 

Sissi me dit alors qu'elle les avait quelques fois rencontrées

> Ne pas confondre : sortir, assortir, ressortir intrans. ou trans. indirect- quelquefois, quelques fois – davantage, d'avantage – bientôt, bien tôt – sitôt, si tôt - près de, prêt à

quelques fois (emploi rare) dans le sens de une ou deux fois

 

pourrais-je obvier à tout danger

obvier, cf. Littré : Prévenir un mal, un inconvénient.

Se conjugue avec l'auxiliaire avoir.

obvier : parer, éviter, remédier, faire face...

 

Il est des situations qui comportent toutes les audaces.

comporter, dans le sens vieilli de rendre possible, permettre. Cf. Grammaire des grammaires.

 

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Amoureuse des mots, je cherche comment faire partager ma passion. Il y a tant à découvrir dans les bibliothèques du monde, tant de mots à connaître intimement pour affiner notre pensée, tant de mots qu'on n'entend plus sur nos lèvres, enfermés qu'ils sont dans des livres poussiéreux. Il ne tient qu'à nous de les faire revivre et de les faire chanter. Notre langue, si belle, si riche, demande qu'on la respecte, qu'on la préserve, qu'on s'en amuse et qu'on la chérisse. Mamiehiou ............................................................................................................................................................................................ ...................................;....................................................................... « La langue française est une femme. Et cette femme est si belle, si fière, si modeste, si hardie, touchante, voluptueuse, chaste, noble, familière, folle, sage, qu'on l'aime de toute son âme, et qu'on n'est jamais tenté de lui être infidèle. » Anatole France ....................................................... ............... ................................................................................................................. « C'est une langue bien difficile que le français. À peine écrit-on depuis quarante-cinq ans qu'on commence à s'en apercevoir. » Colette

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