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25 mars 2014 2 25 /03 /mars /2014 10:01

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Le manuscrit inachevé

Conte amer


J'en ai assez de me battre, de me battre avec les gens qui se soucient de moi comme d'une guigne, de me battre avec les mots qui se bousculent tant et tant pour sortir de ma tête, telle une foule qui fait bouchon quand elle s'agglutine à la sortie. J'en ai assez de mon cancer qui me grignote lentement et sûrement et qui commence à faire de ma joue une excroissance faramineuse.

Je les entends qui s'écrient, sans craindre que je les entende : "Mon Dieu qu'il est laid !" De quoi je me mêle, dites-moi un peu. Je ne leur réponds pas et je détourne le regard, écoeuré par leur bêtise.

Non, je n'irai pas au bout de mon roman. Personne se saura jamais comment l'histoire que j'aurais écrite était belle. Une histoire d'amour, il va sans dire, une histoire comme on en imaginait dans les siècles passés.

On aurait aimé mon style soigné, l'harmonie de mes phrases avec leurs assonances choisies, leur rythme trépidant, lancinant ou langoureux selon les circonstances et le vocabulaire raffiné que j'ai pêché un peu partout, dans les Dictionnaires de l'Académie, dans le Littré, dans le Furetière... je vous fais grâce de l'énumération des cent dix-huit dictionnaires que j'ai dévorés pour l'occasion. Non que je voulusse à tout prix épater mes lecteurs, non ! mais je voulais me prouver à moi-même que Flaubert, Stendhal et Hugo n'avaient rien à m'apprendre et que j'aurais pu leur en remontrer.

J'ai relu mille fois chacun de mes chapitres. Je les ai sans relâche virgulés, points-virgulés, points d'exclamationnés ; je leur ai inventé des néologismes, des hapax qu'on aurait cités en me citant ; je les ai truffés d'hypocoristiques pour leur donner de la douceur, la douceur qu'on ne m'a jamais donnée ; je me suis livré à une folle concaténation de mots à tel point que l'Hippocampelephantocamélos de Cyrano ferait pâle figure.

Si je me souviens bien, voilà près de douze ans que je l'ai commencé, mon roman. Je lui ai fait suivre des plans labyrinthiques, jalonnés de titres de chapitres, de sous-titres de paragraphes, eux-mêmes divisés en aléas oh pardon, en alinéas ; les bas de pages ont fourmillé de notes multiples enchaînant les digressions, les explications, les connotations ; j'ai grammaticalisé, j'ai étymologisé ; j'ai usé sans compter des figures de style les plus étudiées, chiasmes, allégories, oxymores, énalages, anacoluthes, asyndètes, euphémismes et j'en passe ; j'ai ajouté des citations pour donner à ceux qui me liraient l'illusion de leur érudition, citations dont on ne cesse d'avoir les oreilles rebattues, citations fausses et écornées, toutes bien faites pour empêcher de penser par soi-même.

Mais maintenant c'est trop tard.

C'eût été le livre de ma vie. Que ne l'eussé-je terminé ! Quel soin j'aurais alors apporté à la confection de son écrin. Nul velin n'eût été plus fin et plus délicat ; nuls plats n'eussent été ornés plus richement ; et les culs-de-lampe que j'y aurais fait graver auraient ponctué mes chapitres avec des cupidons et des amours ailés.

Il paraît que les éditeurs reconnus reçoivent six mille manuscrits par an et qu'ils n'en choisissent de publier que cinq ou six. Quelle chance infime j'aurais eue qu'on me fasse une proposition intéressante mon livre publié à des millions d'exemplaires ! À voir les inepties qui s'étalent incongrûment dans les boutiques des libraires, je crois que le chef d'oeuvre dont j'aurais été l'auteur n'aurait jamais été reconnu à sa juste valeur.

Et me voilà, à cet instant, sans défense devant l'adversité, coupable de n'avoir pas su mener à bien l'oeuvre de ma vie mon grand oeuvre, mon magnum opus, qui aurait fait de moi ce que je suis vraiment, un être rare, un écrivain exceptionnel, un auteur devenu illustrissime à l'instar des plus grands et dont les écrits auraient traversé les siècles.

Je m'achemine inéluctablement vers mon dernier souffle. Le cliquetis ténu de mon ordi s'amenuise. Mes paupières percluses ne se lèvent plus pour suivre, sur l'écran mortifère, ma dernière phrase, mon dernier mot.

Le point final n'aura pas lieu.

 

NOTES

Accord de TEL

les mots qui se bousculent tant et tant pour sortir de ma tête telle une foule qui fait bouchon... (telle s'accorde avec foule, le terme le plus proche)

ou

les mots qui se bousculent tant et tant pour sortir de ma tête tels une foule (tels s'accorde avec mots, à éviter)

TEL sur le site du Cnrtl > TEL, TELLE, adj. et pron. Indéf.

"Remarque :Tel s'accorde avec le plus proche des deux termes mis en comparaison." [Certains auteurs] suivent [... ] l'autre principe"

 

Faramineux ou Pharamineux : prodigieux, énorme

> faramineux dans le TLFi.

 La bête faramine, un monstre fantastique horrifique.

 

Articles connexes dans le blog :

hapax, concaténation > Hapax, mots-valises, mots fantômes et autres mots étranges

hypocoristique > Des hypocoristiques

citations > De la recherche difficile de l'auteur d'une citation & Fausses citations

 

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  • J'aime trop les mots pour les garder par-devers moi - au fond de mon coeur et de mon esprit. Ils débordent de mes pensées en contes drolatiques, avec des quiz et des digressions sur la langue.
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Amoureuse des mots, je cherche comment faire partager ma passion. Il y a tant à découvrir dans les bibliothèques du monde, tant de mots à connaître intimement pour affiner notre pensée, tant de mots qu'on n'entend plus sur nos lèvres, enfermés qu'ils sont dans des livres poussiéreux. Il ne tient qu'à nous de les faire revivre et de les faire chanter. Notre langue, si belle, si riche, demande qu'on la respecte, qu'on la préserve, qu'on s'en amuse et qu'on la chérisse. Mamiehiou ............................................................................................................................................................................................ ...................................;....................................................................... « La langue française est une femme. Et cette femme est si belle, si fière, si modeste, si hardie, touchante, voluptueuse, chaste, noble, familière, folle, sage, qu'on l'aime de toute son âme, et qu'on n'est jamais tenté de lui être infidèle. » Anatole France ....................................................... ............... ................................................................................................................. « C'est une langue bien difficile que le français. À peine écrit-on depuis quarante-cinq ans qu'on commence à s'en apercevoir. » Colette

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