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26 octobre 2014 7 26 /10 /octobre /2014 10:54

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L'antre était sombre, humide et malodorant. Était-ce un pourrissement de chairs humaines ou animales qui emplissait l'air d'exhalaisons nauséabondes ? On les recevait en pleine figure sitôt qu'on s'approchait du bord. Un réflexe me rejeta en arrière et je fus prise d'un haut-le-coeur irrépressible. Des sons lugubres et rocailleux sourdaient du gouffre béant, tels des râles caverneux et crépitants. N'eût été le désir insensé que j'éprouvais à vouloir découvrir ce qui se cachait tout en bas, je me serais enfuie en courant, comme si c'eût été l'enfer ; car je me doutais bien que ce ne pouvait être autre chose qu'un enfer d'où s'échappait le remugle fétide à tel point que je me demandais quelle force était capable de m'animer pour y descendre, empêchée que je serais bientôt par l'air irrespirable.

Avais-je eu, un bref instant, un mouvement de recul, par instinct ou frappée d'un éclair de lucidité la conscience aiguë que je rabêtissais dans mon obstination ? Non, aucun doute ne m'eût arrêtée.

Ainsi étais-je près de découvrir un monde qu'ignoraient la plupart de mes semblables, un monde où se terraient des malheureux que je devinais traqués. Ils étaient nu-tête et nu-jambes, les pieds chaussés de bric et de broc, le chef orné de cheveux en broussaille. Je les avais suivis jusqu'à leur repaire où ils s'étaient abîmés soudain comme par enchantement.

Où trouvais- je donc la force d'avancer ? Et ce, au péril de ma vie, j'en avais la certitude. D'où tenais-je cette volonté opiniâtre qui me poussait déraisonnablement ? Il fallait que je susse jusqu'où cette horde immonde de gueux m'entraînerait et, retenant mon souffle, je m'engageai dans le gouffre obscur.

La pente était raide, grasse et glissante et l'on avait quelque peine à s'assurer de mettre les pieds sur les marches grossièrement taillées dans le granite. Mais l'oeil, s'accommodant petit à petit à la lumière de plus en plus ténue, rendit la tâche moins périlleuse. La file qui avait déambulé devant moi tout à l'heure était depuis peu disparue et j'eusse craint de ne plus pouvoir la rejoindre, puis de me perdre à jamais dans les entrailles de la terre, si la rumeur gémissante n'était parvenue jusqu'à moi, guidant ainsi mes pas incertains.

J'avais bien descendu pendant une heure quand soudainement le couloir se rétrécit comme peau de chagrin. Je dus me faufiler quelques mètres encore, et là, brusquement, je me heurtai à un mur. Mes mains glissèrent sur toute sa surface pour y trouver quelque aspérité me permettant de déclencher un quelconque mécanisme qui m'eût ouvert la porte, car ce devait bien être une porte qui séparait le monde des vivants et celui des moribonds. Que m'eût-il servi de crier Sésame ? À n'en pas douter, ces pauvres hères se préservaient ainsi de toute intrusion ennemie.

Il ne me restait plus qu'à rebrousser chemin.

 

NOTES

Le titre

Délires abyssaux - Les abysses sont les endroits les plus profonds des mers et des océans.

abyssal : qui caractérise un abîme ou un abysse.

« Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu'importe ? Au fond de l'Inconnu pour trouver du nouveau !  » Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal.

 

L'antre était sombre, humide et malodorant.

On peut hésiter sur le genre de ANTRE. Un antre.

Féminin ou masculin ? Le genre des noms dont on n'est pas sûr + Quiz

Voir dans Le Trésor : ANTRE

 

sitôt qu'on s'approchait du bord  > Sitôt que langue soignée


Des sons lugubres et rocailleux sourdaient du gouffre béant, tels des râles caverneux et crépitants.

Verbe sourdre, jaillir, sortir de terre.

béant qui a une grande ouverture. Du verbe béer, bouche bée (la bouche grande ouverte).

Les râles crépitants, suite de bruits secs de la respiration (d'un moribond par exemple).

 

N'eût été le désir insensé que j'éprouvais à vouloir découvrir ce qui se cachait tout en bas, je me serais enfuie en courant, comme si c'eût été l'enfer ;

N'eût été le désir insensé, si ce n’avait été le désir insensé, s’il n’y avait pas eu le désir insensé

Propositions conditionnelles commençant par : n'était, n'étaient, n'eût été, n'eussent été - Variations syntaxiques

comme si c'eût été l'enfer, subjonctif plus-que parfait dans une subordonnée conditionnelle introduite par si ou comme si > Comme si

comme si cela avait été l'enfer.

empêchée que je serais bientôt par l'air irrespirable, je serais bientôt empêchée... Empêcher, (ici) arrêté par une entrave Littré.


la conscience aiguë que je rabêtissais dans mon obstination

aigu masculin, aiguë féminin.

L'orthographe rectifiée de 1990 donne pour le féminin : aigüe, ambigüe, etc.

Sachez quelle orthographe on enseigne à nos enfants

abêtir : Préfixe RE+abêtir

Littré - rabêtir

1 V. a. Rendre bête, stupide

2 V. n. Redevenir bête ; devenir plus bête. Au lieu de profiter au collége, il rabêtit.

Il a rabêti ou il est rabêti, suivant que l'on considère l'action ou l'état.

rabêti, ie

(ra-bê-ti, tie) part. passé de rabêtir

Des enfants rabêtis par de mauvais traitements.

Mais Le préfixe RE ne marque pas forcément une répétition ou un retour – QUIZ


Non, aucun doute ne m'eût arrêtée.

Subjonctif plus-que-parfait à valeur de conditionnel passé (2e forme)

Non, aucun doute ne m'aurait arrêtée (1re forme)


Ainsi étais-je près de découvrir un monde qu'ignoraient la plupart de mes semblables,

L'inversion du sujet après ainsi, aussi, aussi bien, à peine, peut-être, sans doute, encore, du moins, pour le moins, tout au plus, encore moins, toujours est-il, encore, à plus forte raison.

près de, sur le point de

Ne pas confondre : sortir, assortir, ressortir intrans. ou trans. indirect- quelquefois, quelques fois – davantage, d'avantage – bientôt, bien tôt – sitôt, si tôt - près de, prêt à

 

Ils étaient nu-tête et nu-jambes, les pieds chaussés de bric et de broc, le chef orné de cheveux en broussaille.

Il était nu-tête et nu-jambes, les pieds chaussés de petites sandales, le chef orné de longs cheveux. [Voltaire, L'Ingénu]

Les adjectifs FEU, NU, DEMI placés avant ou après les substantifs

De bric et de broc, de choses disparates.

le chef, la tête.


Je les avais suivis jusqu'à leur repaire où ils s'étaient abîmés soudain comme par enchantement.

Règles de l'accord des participes passés

je les avais suivis : le participe passé suivis s'accorde avec le complément d'objet direct LES placé avant le verbe conjugué avec avoir.

Ils s'étaient abîmés

le participe passé du verbe pronominal réfléchi s'abîmer s'accorde avec le pronom réfléchi SE (COD)

s'abîmer, tomber dans une cavité profonde
On trouve chez Littré : Fig. Tout s'abîme dans l'oubli. S'abîmer dans l'étude. Il s'abîme dans de tristes pensées. S'abîmer dans le désespoir.

Qu'est-ce qu'un verbe pronominal réfléchi, réciproque, subjectif... ? + QUIZ 32 Accord du participe passé des verbes pronominaux


D'où tenais-je cette volonté opiniâtre qui me poussait déraisonnablement ?

opiniâtre, Fortement attaché à son opinion, à sa volonté. La mule est un animal opiniâtre. Littré

déraisonnablement, adverbe rare.


Il fallait que je susse jusqu'où cette horde immonde de gueux m'entraînerait et, retenant mon souffle, je m'engageai dans le gouffre obscur.

que je susse, subjonctif (après la principale contenant falloir), imparfait (concordance des temps, la principale étant à l'imparfait.)

La concordance des temps dans les propositions subordonnées + Le style ou le discours direct et indirect

Le subjonctif imparfait et plus-que-parfait s'emploient dans la langue soutenue (littéraire). On emploie plus couramment le subjonctif présent ou passé : Il fallait que je sache...


les marches grossièrement taillées dans le granite,

ou le granit


La file qui avait déambulé devant moi tout à l'heure était depuis peu disparue

OU avait depuis peu disparu

Certains verbes conjugués le plus souvent avec avoir peuvent également être conjugués avec être, pour insister davantage sur le résultat de l'action.

Vous hésitez entre l'auxiliaire être et l'auxiliaire avoir ?

 

et j'eusse craint de ne plus jamais pouvoir la rejoindre,

subjonctif plus-que parfait à valeur de conditionnel, synonyme j'aurais craint

Je crains, tu crains,il craint, j'ai craint...

Les verbes difficiles conjugués à l'indicatif présent, au passé simple, au subjonctif présent et au subjonctif imparfait

 

J'avais bien descendu pendant une heure quand soudainement le couloir se rétrécit comme peau de chagrin.

J'étais bien descendue ou j'avais descendu ?

Littré : Descendre, se conjugue avec l'auxiliaire avoir, quand il marque une action : il a descendu à terre, aussitôt que le vaisseau fut abordé ; avec l'auxiliaire être, quand il marque un état : les passagers sont descendus à terre depuis longtemps. C'est pour cela que descendre, au sens d'être issu, se conjugue toujours avec l'auxiliaire être.

La Peau de Chagrin en référence au roman fantastique d'Honoré de Balzac (publié en 1831)


Que m'eût-il servi de crier Sésame ?

Littré - Que sert, à quoi sert-il ? quel avantage revient-il de.... ? Mais que sert la colère où manque le pouvoir ? [Corneille, Sertorius]

Que nous servira d'avoir du bien, s'il ne nous vient que dans le temps que nous ne serons plus dans le bel âge d'en jouir ? [Molière, l'Avare]

Sésame, ouvre-toi !

C'est le cri que pousse Ali Baba devant la caverne qui renferme les trésors des voleurs, formule magique pour que la porte s'ouvre.

Dans Les Contes des mille et une nuits, contes populaires en arabe, d'origine persane et indienne.

 

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Amoureuse des mots, je cherche comment faire partager ma passion. Il y a tant à découvrir dans les bibliothèques du monde, tant de mots à connaître intimement pour affiner notre pensée, tant de mots qu'on n'entend plus sur nos lèvres, enfermés qu'ils sont dans des livres poussiéreux. Il ne tient qu'à nous de les faire revivre et de les faire chanter. Notre langue, si belle, si riche, demande qu'on la respecte, qu'on la préserve, qu'on s'en amuse et qu'on la chérisse. Mamiehiou ............................................................................................................................................................................................ ...................................;....................................................................... « La langue française est une femme. Et cette femme est si belle, si fière, si modeste, si hardie, touchante, voluptueuse, chaste, noble, familière, folle, sage, qu'on l'aime de toute son âme, et qu'on n'est jamais tenté de lui être infidèle. » Anatole France ....................................................... ............... ................................................................................................................. « C'est une langue bien difficile que le français. À peine écrit-on depuis quarante-cinq ans qu'on commence à s'en apercevoir. » Colette

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