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8 janvier 2015 4 08 /01 /janvier /2015 07:39

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CONTES, NOUVELLES ET POÉSIES DE MAMIEHIOU

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11 septembre 2001

C'est fait ! Je me suis lancé. Je tombe. Que pouvais-je faire d'autre, quand on n'a pour alternative que le choix entre se faire griller — j'imagine à peine comme ça doit faire mal, de toute façon, je n'ai pas le temps d'y réfléchir vraiment — et faire la dernière expérience d'une pauvre existence écourtée, et de combien ! Je suis jeune, merde ! Basta ! Il n'est plus temps de tergiverser. C'est fait. Je tombe. J'ai toujours eu l'envie de sauter à l'élastique, mais je n'avais pas le courage. Je me rends compte que je tombe. Je découvre une sensation enivrante. Elle me donnerait du plaisir à coup sûr si je savais que j'en reviendrais. Mais ici, c'est de peur que je suis ivre. J'aimerais m'évanouir pour ne plus me livrer sans défense à cette situation terrifiante. Mais comme je suis bête ! Pas la peine de s'évanouir pour un temps aussi court. Allez ! Que je me ressaisisse donc ! Pour jouir, oui ! pour jouir de cette sensation imprévue et vertigineuse qu'il m'est donné de vivre en cet instant fugace et précieux : mon dernier instant. Réjouis-toi, carcasse, de vivre encore, et cesse de perdre ton temps à gémir ! Je tombe. Je vole. Le vent me cingle les oreilles bien qu'il n'y ait pas de vent. Le vent, c'est moi qui le fait, c'est la vitesse qui transporte mon corps. La gravité. On appelle ça la gravité. La gravité du moment ! J'écarte les bras et les jambes comme je l'ai vu faire lors des acrobaties de certains fous qui se lancent de si haut qu'on dirait, vus d'en bas, de petites étoiles noires. Ils savent tournoyer et danser et planer. Je n'aurai pas le temps de m'essayer à faire quoi que ce soit... ni le coeur. Le trajet est trop court. La position que j'ai prise, comme un oiseau qui donne à la résistance de l'air la plus grande surface possible, va me permettre de gagner quelques millièmes de secondes de vie. Je pense à des conneries alors qu'il vaudrait mieux crier l'amour que j'ai pour toi. C'est toujours comme ça que ça se passe dans les histoires de catastrophes. George, je t'aime ! Mais qu'est-ce qu'il s'en fiche que je l'aime ? Il est vivant, lui, il va refaire sa vie sans moi ! Eh bien, tant mieux. Il doit s'être arrêté de travailler, vu l'événement. Il doit regarder de sa grande baie vitrée ce qui se passe dans la tour d'en face, la tour d'où je tombe. Poor George ! Il a peur pour moi, forcément. Il doit se dire que ce pauvre Tom (c'est moi !) est dans une situation critique. Un pétrin pas possible, oui ! La Tour Infernale. J'ai bien aimé le film que j'ai vu tout gosse et je m'étais juré de ne pas habiter une tour aussi haute. Il doit y avoir plein de pompiers qui sont en train de risquer leur vie pour sauver des imbéciles qui n'ont pas hésité un seul instant à s'installer dans cette tour démesurée. Mais, pour la plupart, ces imbéciles-là n'ont pas choisi. Ils y bossent. Et des tours, on en construira toujours. Je perds mon temps à des réflexions inutiles. Elles me mitraillent, comme ça, sans que j'y puisse rien. Damn ! Je vais mourir ! Mes vêtements s'agitent et me fouettent. Ma cravate dernier chic virevolte comme une folle. C'est toi George, qui me l'a offerte. Je vais bien l'abîmer. Dommage. J'aperçois tout en bas comme un remue-ménage, mais je n'entends rien. Seul le sifflement de l'air, qui me bouche les oreilles. Il doit y avoir des gens qui me voient. Je les entends d'ici (si l'on peut dire) : Qu'est-ce qui tombe de là-haut ? Mais qu'est-ce donc qui tombe ? It's terrible ! It's a man ! A man ! Oh my God ! I can't believe it ! La télé doit me filmer. Avec un zoom, il va sans dire. Un zoom qui laisse deviner l'homme que je suis, qui plane, qui s'agite, qui va mourir. Merde ! Jamais mot n'a été plus juste. Je vais bientôt être en bouillie ! Non, je me refuse à penser au futur. Seul l'instant présent compte. L'instant ! Mon dernier instant ! C'est le cas de le dire. Tiens ? cet instant n'est pas aussi court que je l'aurais imaginer. À vrai dire, je n'ai pas eu le temps d'imaginer quoi que ce soit. Pas le temps. Le temps ! On sait bien que le temps s'étire quand l'émotion est forte. Mais à ce point, c'est à n'y pas croire. Un paradoxe de Zénon fulgure dans ma tête. Peut-être vais-je rester suspendu ainsi dans les airs pendant l'éternité, chaque seconde répétant sans cesse la précédente. Et je pourrai ainsi divaguer à l'infini sur l'air qui me siffle aux oreilles, sur les spectateurs qui s'étonnent et frémissent devant leur petit écran, sur les lois de la gravité, sur George, the guy I am in love with, qui me regarde derrière sa baie vitrée et qui s'exclame en me voyant :« C'est peut-être Tom. Oh Tom, no... » Mais qu'est-ce donc que je suis venu faire dans cette galère ? J'étais si bien chez moi dans ma Provence ensoleillée, et parfumée, et bercée par le chant des cigales, avec son bon vin fleuri et sa douceur de vivre. Ah ! Si j'avais emboîté le pas de mon père ! Je serais plombier à c't heure. « Mon p'tit gars, me dirait-il, on ira s'faire une partie d'pêche ce vikende. Quéque t'en penses, mon p'tit gars ? » Et il me frotterait doucement les épaules comme preuve d'amour. « Dis, tu vas pas nous faire ça ? avait-il grondé. Partir aux Amériques ? Dis donc, quéque t'auras de mieux ? » J'avais pas su lui expliquer, à mon papa. Qu'est-ce qui m'a donc pris un beau matin de m'envoler (aïe, le mot est dur !) de m'envoler pour un rêve américain qui est en train de se transformer en cauchemar, un cauchemar que personne n'aurait pu imaginer. Mais quel con, ce pilote ! Il ne pouvait pas faire attention ! Elle se voyait de loin ma tour. Il pilotait en aveugle ? Il a été pris d'une crise cardiaque ? Et son copilote aussi ? Ils s'envoyaient en l'air ces minables ? Mais dans quel monde vivons-nous ? Vrai, on n'est jamais à l'abri d'un accident. Mais aujourd'hui c'est de moi qu'il s'agit. Et pourquoi donc la terre est-elle si basse que je n'arrive pas à l'atteindre ? Allez ! Qu'on en finisse. Je n'ai plus rien à dire ( ! ) ni à penser. J'en ai marre de ces conneries ! Ah, j'oubliais. Peut-être qu'une petite prière ne serait pas superflue en ce moment ultime. Mon Dieu, pardonne-moi mes fautes passées, je Te promets que je n'en ferai plus à l'avenir ( ! ) Je regrette. Je regrette. Je Te supplie de me croire. Mon Dieu, je regrette... J'ai bien peur de n'être pas cru. Je suis tellement peu préparé. Pas préparé du tout, veux-je dire. Mais ma mère m'a toujours affirmé que Dieu était miséricordieux. Il faudra bien qu'Il le soit quand il passera en revue tous mes péchés. Mes péchés ! C'est un mot que j'avais presque oublié et qui me revient comme ça, sans crier gare, au bon moment quoi. Je suis aussi fatigué que si j'avais fait un Paris-Dakar. Depuis le temps que je suis parti de là-haut ! En fait je n'y vois plus. C'est le calme plat. À peine si j'entends quelque chose. Il devrait y avoir tout plein de sirènes. Le vent s'est arrêté de siffler. Mais pourquoi est-ce que je pense encore ? Pourquoi est-ce que je pense encore ? Pourquoi est-ce que je pense encore ? Je n'y crois pas, je monte, ça alors ! Je monte. Il y a un gros tas dégoûtant comme de la charpie qui jonche le sol. Je monte. Quelle vue panoramique ! Voilà que j'entends les bruits, les sirènes, les cris, et je vois, oui, je vois, et la rue, et le World Trade Center, (Tiens, l'autre tour est touchée, poor George !) et Manhattan, et New York City, et la côte, et le continent tout entier, et la terre. Mais qu'est-ce que je fais donc là ? C'est ça : Je suis mort. Je suis mort. Je suis mort...

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2 mai 2011 “Justice has been done ! “ Obama

« Justice a été faite ! ».

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Notes

Un paradoxe de Zénon voir :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Paradoxes_de_Z%C3%A9non.

 

J'ai exceptionnellement usé d'un langage peu châtié dans ce texte. Mais les circonstances étaient telles que mon héros ne pouvait guère y échapper ; je lui laisse l'entière responsabilité de ses propos.

Mes lecteurs me comprendront.

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Published by mamiehiou.over-blog.com - dans contes-nouvelles-poèmes
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commentaires

Edwin 15/01/2015 13:08

Belle émotion qui, en ce temps des "11", "tombe" fort à propos !
Aurions-nous bouclé la première boucle d'une spirale historique mondiale de nouvelle violence impromptue qui touche aux symboles autant qu'à la chair humaine (une violence intégrale du biologique au spirituel) ?
Il va falloir ardemment se mettre à l'ouvrage, chacun en son cerveau et tous ensemble, pour infléchir cette spirale infernale vers la décroissance !
Une décroissance de la mort physique et symbolique imposée à autrui pour une croissance de la vie dans la différence et la paix offerte spirituellement à autrui.
Je vous laisse contredire ou poursuivre...............

mamiehiou 15/01/2015 15:26

Pour ceux qui liraient votre commentaire dans quelque cinq ans ou plus et qui auraient oublié ce que signifient ces "11", je rappelle que vous faites allusion au drame et à l'horreur des attentats de janvier 2015.
En bref "NOUS SOMMES TOUS CHARLIE"
"...infléchir cette spirale infernale vers la décroissance !" dites-vous. Tout un programme auquel vont s'atteler les princes qui nous gouvernent. Fasse le ciel qu'ils mettent enfin tout en oeuvre pour y parvenir !

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  • J'aime trop les mots pour les garder par-devers moi - au fond de mon coeur et de mon esprit. Ils débordent de mes pensées en contes drolatiques, avec des quiz et des digressions sur la langue.
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Amoureuse des mots, je cherche comment faire partager ma passion. Il y a tant à découvrir dans les bibliothèques du monde, tant de mots à connaître intimement pour affiner notre pensée, tant de mots qu'on n'entend plus sur nos lèvres, enfermés qu'ils sont dans des livres poussiéreux. Il ne tient qu'à nous de les faire revivre et de les faire chanter. Notre langue, si belle, si riche, demande qu'on la respecte, qu'on la préserve, qu'on s'en amuse et qu'on la chérisse. Mamiehiou ............................................................................................................................................................................................ ...................................;....................................................................... « La langue française est une femme. Et cette femme est si belle, si fière, si modeste, si hardie, touchante, voluptueuse, chaste, noble, familière, folle, sage, qu'on l'aime de toute son âme, et qu'on n'est jamais tenté de lui être infidèle. » Anatole France ....................................................... ............... ................................................................................................................. « C'est une langue bien difficile que le français. À peine écrit-on depuis quarante-cinq ans qu'on commence à s'en apercevoir. » Colette

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