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14 février 2015 6 14 /02 /février /2015 15:54

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Je savais que Marie Cratère ne supporterait pas longtemps cette façon que nous avions, Prétatou et moi, de vivre à ses dépens. Ne nous avait-elle pas fait remarquer, d'une aigre trogne, que son chez-elle n'était pas une auberge et que nous ne pourrions pas continuer à y demeurer ainsi sans contrepartie. Elle en avait assez de prodiguer ses largesses sans qu'on lui témoignât quelque reconnaissance. Il nous faudrait un jour ou l'autre payer en retour. Mais payer comment ? Je n'avais pas un sou vaillant. Elle me tenait à sa merci. J'eus peur qu'elle usât d'un abus de pouvoir et se livrât à un chantage.

Il me traversa l'esprit que le mieux serait de m'en retourner à Utopinambourg où la vie m'était facile ; mais il me faudrait alors renoncer à étancher ma soif de curiosité.

Prétatou enfonça le clou : « Ne pourrais-tu te décider une fois pour toutes à ne plus te risquer dans des aventures périlleuses et à quitter cette forêt hostile ?

Non, je ne pouvais faire table rase de ces derniers jours que j'avais vécu, de ces longues heures que je n'avais pas dormi, de ces longs mois qu'avait duré ma quête de la vérité. Il me fallait aller de l'avant. J'eusse jouer matoisement pour arriver à mes fins, c'est dire !

Il me vint l'idée subite de me fondre, dès que je l'apercevrais, dans la file improbable des claque-faim qui cheminaient craintivement. Certes, je n'étais pas experte en feintise, mais aucun doute que j'aurais tôt fait d'y exceller. Je m'en convainquis, si ferme était ma détermination.

Prétatou pensa si fort que je l'entendis :

« Quelle folie ! Toi que je croyais si pleine de raison et de bon sens. Tu cours à ta perte, tu le sais, et quoi que j'en dise, rien ne pourra te faire changer d'avis, je le déplore.

Tu as la comprenette prompte, m'esclaffai-je, histoire de détendre l'atmosphère pesante. Allons, mon bon chien, tu vas te découvrir une fermeté de cœur que tu ne soupçonnes pas. Cependant, sache-le, il te faudra te cacher et m'observer de loin, sans aucun désir d'intervenir. »

J'en étais là de mes réflexions lorsque Marie Cratère surgit brusquement, abandonnant pour un temps ses fourneaux où mijotait sa macrabouillasse.

« Il va falloir me dire ce que tu comptes faire présentement ! tonna-t-elle. J'ai ouï dire que tu espionnes de pauvres hères que tu ne connais ni d'Ève ni d'Adam. Si l'un d'eux t'entraperçoit, ma pauvre fille, ton sort est scellé. Nul ne doit savoir qu'ils existent, et les espions, s'il s'en trouvait, seraient légion à les dénoncer. Mais ces malheureux traqués veillent et ils auront tôt fait d'occire illico tout intrus qui se mêlerait de leurs affaires.

Qu'est-ce à dire, Marie ? Ce sont des brigands ? Ils sont recherchés ?

Tout le mal qu'ils ont fait, c'est de connaître la vérité. Et comme tu le sais, celui qui clame la vérité à la face du monde doit mourir. Tu connais la chanson.

Sois plus claire, Marie, de quelle vérité parles-tu ?

De celle que l'on doit taire, petite sotte ; ne sommes-nous pas sous le joug tyrannique des gouvernants qui ont décidé une fois pour toutes de notre sort ? T'es-tu demandé comment on pourrait s'évader impunément d'Utopinambourg s'il nous en prenait l'envie ? Mais, je crois, vois-tu, que ces va-nu-pieds sont en train de trouver un moyen de sortir de cet enfer. Je ne te dirai rien à ce sujet ; pour peu que tu y ailles fourrer le nez, il pourrait t'en cuire ; et je veux te protéger malgré toi, bien que tu n'en vailles pas la peine, je le crains. »

C'était bien là le ton affectueux de Marie !

« Tu en as déjà trop dit, Marie. D'où viennent-ils donc, ces meurt-la faim ?

Ils ont été précipités dans les culs-de-basse-fosse du Château, ma petite. C'est le sort que tu aurais subi si Monsieur Pro ne t'avait tendu une perche salvatrice. Quelle chance tu as eue ! Cela sert parfois d'être jeune, et belle, et charmante, comme toi. Une pauvre laide y serait passée, répondit Marie en lâchant un gros soupir. »

Je m'exclamai avec horreur : « Ils ont été jetés dans les oubliettes et ils ont survécu ! »

Je n'en croyais pas mes oreilles.

« Un sur mille a survécu, reprit Marie Cratère, Peut-être moins encore. Mais il y a si longtemps qu'on les y abîme, qu'un matelas de chairs putréfiées a amorti leur chute. Qu'ont-ils fait alors pour subsister dans cette cloaca maxima d'où nul ne devait revenir ? Ils se sont livrés au cannibalisme. Il en est ainsi depuis que le monde est monde : l'instinct de survie est plus fort que tout. Ils ont ruminé leur misérable sort dans un hypogée qui serait devenu leur tombe jusqu'à ce qu'ils se déterminent à vouloir en sortir. Il a fallu qu'ils usent leurs ongles à creuser la terre, et les os des morts, racles improvisées, leur ont été bien utiles. Il s'agissait de percer un tunnel, un tunnel qui les ramènerait au jour. Et tu les vois aujourd'hui qui errent sans but, et cherchent à conserver le peu de vie qu'ils ont gagné. Comprends-tu maintenant pourquoi ils feraient n'importe quoi pour se cacher des intrus ? »

J'étais atterrée.

« Comment sais-tu tout cela ? Dis-moi, Marie, comment le sais-tu ? »

Le silence qui s'ensuivit ne fut perturbé que par les grincements de dents de mon interlocutrice. Je soupçonnais fortement qu'elle entretenait son bruxisme pour m'exaspérer. Elle ne voulut pas m'en dire plus ; et, une fois encore, je restai sur ma faim. Marie ne distillait les révélations qu'au goutte à goutte pour mieux jouir de leurs effets. Je n'insistai pas de crainte qu'elle se courrouçât.

 

NOTES

Le titre.- Délires édifiants. Édifiant, qui renseigne, qui instruit.

Littré : édifier [dans le sens d'instruire] Je veux vous édifier là-dessus.


une aigre trogne

la trogne (familier), la tête, le visage, la tronche (argot)

 

sans qu'on lui témoignât quelque reconnaissance

sans que, locution conjonctive suivie du subjonctif

> Sans que

 

je ne pouvais faire table rase de ces derniers jours que j'avais vécu, de ces longues heures que je n'avais pas dormi, de ces longs mois qu'avait duré ma quête de la vérité.

Les participes passés vécu, dormi, duré n'ont pas de complément d'objet direct mais des compléments adverbiaux de mesure (compléments circonstanciels). Ils sont invariables.

Autres verbes accompagnés de compléments adverbiaux de mesure : coûter, valoir, peser, mesurer, marcher, courir, vivre, dormir, régner, durer, reposer, etc.

faire table rase : ne rien laisser de ce qui existait


J'eus peur qu'elle usât d'un abus de pouvoir

usât subjonctif imparfait – le subjonctif s'emploie dans une subordonnée quand la principale comporte un verbe exprimant la crainte.

> Valeurs et emplois du subjonctif

L'emploi du Ne explétif est possible : J'eus peur qu'elle n'usât...

> NE explétif - Quand peut-on l'employer ? - sans que je ne - avant que je ne - je crains...

 

j'eusse joué matoisement

j'eusse joué, subjonctif plus-que-parfait à valeur de conditionnel passé – j'aurais joué.

matoisement, d'une façon matoise.

matois, rusé, futé, sans le laisser paraître et sous un air débonnaire.

 

Il me vint l'idée subite de me fondre dans la file improbable des claque-faim qui cheminaient peureusement

Subir > subi (ie) est un participe passé, subit (te) est un adjectif :

Il a subi des dommages - Une mort subite (qui surgit inopinément). J'ai eu alors une inspiration subite.

Les claque-faim, les affamés, les meurt-la faim.

 

Je n'étais pas experte en feintise

Feintise, synonyme de feinte (dissimulation, déguisement) vient du verbe feindre, faire semblant.

Littré donne aussi : habitude de la feinte. Le sens dans lequel je l'ai employé dans le texte ci-dessus.

 

je m'en convainquis

> Les verbes difficiles conjugués à l'indicatif présent, au passé simple, au subjonctif présent et au subjonctif imparfait

 

quoi que j'en dise

> Ne pas confondre : quoique et quoi que – quelque, quelque... que, et quel que

 

Tu as la comprenette prompte, m'esclaffai-je

Comprenette, comprenoire, variante : comprenure. Faculté de comprendre rapide ou non selon le cas.

 

ses fourneaux où mijotait sa macrabouillasse

macrabouillasse, terme inventé par le poète Frankétienne. J'aime bien ce mot que j'ai détourné de son sens.

 

Si l'un d'eux t'entraperçoit, ma pauvre fille, ton sort est scellé

entrapercevoir

> L'agglutination – entr'acte ou entracte, grand'mère ou grand-mère, appui-tête ou appuie-tête, garde-meuble ou garde-meubles, des soutiens-gorge ou des soutien-gorge, un et des faire-part...

Ton sort est scellé, ton compte est bon, tu vas mourir, ou tu vas être condamné.

 

les espions, s'ils s'en trouvait, seraient légion à les dénoncer

s'ils s'en trouvait, s'il y en avait.

légion au singulier

être légion, être très nombreux (emploi littéraire)


ils auraient tôt fait d'occire illico tout intrus

occire, verbe défectif - tuer.

illico (familier) sur le champ, tout de suite. .

 

Et comme tu le sais, celui qui clame la vérité doit mourir. Tu connais la chanson.

« Le premier qui dit la vérité
Il doit être exécuté. »
Guy Béart

 

il pourrait t'en cuire

Littré : En cuire, Verbe impersonnel. Être l'occasion d'un désagrément, d'un regret, d'un repentir. Il vous en cuira quelque jour. Il pourra bien vous en cuire.


Une pauvre laide y serait passée

passer verbe intransitif : mourir, passer de vie à trépas.

Elle est passée, elle est morte


Ils ont été précipités dans les culs-de-basse-fosse du Château

dans les oubliettes

singulier : un cul-de-basse-fosse

> Les noms composés - Quiz 97 Ma soirée avec Jojo


il y a si longtemps qu'on les y abîme

abîmer - Littré : Précipiter dans un abîme.

 

Qu'ont-ils fait alors dans cette cloaca maxima d'où nul ne devait revenir ?

La Cloaca Maxima était le nom du grand égout de la Rome antique.

 

Ils ont vécu longtemps dans un hypogée qui serait devenu leur tombe

un hypogée, sens propre : construction destinée à une sépulture - littéraire, construction souterraine

 

elle entretenait son bruxisme pour m'exaspérer

bruxisme : grincement des dents

 

Je n'insistai pas de crainte qu'elle se courrouçât

OU de crainte qu'elle ne se courrouçât

> NE explétif - Quand peut-on l'employer ? - sans que je ne - avant que je ne - je crains que tu ne - j'empêche que tu ne - je m'attends à ce que tu ne - je ne nie pas que tu ne...

 

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Published by mamiehiou.over-blog.com - dans LES DELIRES
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commentaires

Claudine Cottencin 27/02/2015 20:53

Bonsoir Mamiehiou,

Et merci pour cette belle leçon,
j'apprends avec vous les délices de notre belle langue, tant dans son amusement que dans sa
complexité, c'est un vrai bonheur.

Belle et douce soirée vers vous,
avec mon amitié
bisous de Claudine.

mamiehiou.over-blog.com 28/02/2015 08:09

Je suis contente de vous avoir divertie, Claudine.

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  • J'aime trop les mots pour les garder par-devers moi - au fond de mon coeur et de mon esprit. Ils débordent de mes pensées en contes drolatiques, avec des quiz et des digressions sur la langue.
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Amoureuse des mots, je cherche comment faire partager ma passion. Il y a tant à découvrir dans les bibliothèques du monde, tant de mots à connaître intimement pour affiner notre pensée, tant de mots qu'on n'entend plus sur nos lèvres, enfermés qu'ils sont dans des livres poussiéreux. Il ne tient qu'à nous de les faire revivre et de les faire chanter. Notre langue, si belle, si riche, demande qu'on la respecte, qu'on la préserve, qu'on s'en amuse et qu'on la chérisse. Mamiehiou ............................................................................................................................................................................................ ...................................;....................................................................... « La langue française est une femme. Et cette femme est si belle, si fière, si modeste, si hardie, touchante, voluptueuse, chaste, noble, familière, folle, sage, qu'on l'aime de toute son âme, et qu'on n'est jamais tenté de lui être infidèle. » Anatole France ....................................................... ............... ................................................................................................................. « C'est une langue bien difficile que le français. À peine écrit-on depuis quarante-cinq ans qu'on commence à s'en apercevoir. » Colette

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