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13 juin 2015 6 13 /06 /juin /2015 17:26

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Le problème était de savoir si je serais capable d'attirer l'attention d'Alcmène sans pour autant me faire remarquer des autres, problème qui me sembla aussi insoluble que de résoudre la quadrature du cercle ou le dernier théorème de Fermat – dans la théorie arithmétique, il va sans dire. J'observai, avec toute l'acuité qui m'était coutumière, la topographie des lieux et le rythme cahoteux de la file qui avançait, lequel laissait parfois s'entrouvrir, entre certains va-nu-pieds*, un intervalle qui me permettrait possiblement de m'y glisser. Mais l'affaire était hasardeuse. Alcmène ne jetterait-elle pas un cri de surprise en me voyant et n'ameuterait-elle pas ainsi ses pauvres mais vigilants compagnons d'infortune, toujours aux aguets et anxieux de n'être pas repérés ?

Il me fallut sauter le pas. Je me jetai sur la tête ma capuche, bien faite pour me camoufler le visage, et je fus assez habile pour m'introduire subrepticement dans la file, juste derrière mon amie, profitant de ce que le pauvre jeune homme qui la suivait, arrivant aux dernières extrémités de sa fatigue, s'était effondré. Je tirai avantage du temps qu'il mit à se relever, personne ne venant lui porter secours, pour me caler au plus près d'Alcmène qui n'avait pas soupçonné ma présence. La manoeuvre était téméraire. Je la réussis avec brio, sans faire de bruit, et j'eusse été marrie qu'on m'eût applaudie.

J'en étais là de mes réflexions lorsque j'assistai soudain à un branle-bas* de combat ; les acteurs de la scène insolite se mirent soudain, clochant et clopinant, à courir éperdument à la poursuite de quelque chose que je ne voyais pas encore. J'écarquillai les yeux, mon regard se faufilant avec peine entre les arbres et les fourrés ; et ce qui s'offrit à ma vue me stupéfia.

C'était Sissi, ma chère Sissi, ma laie fidèle, qui faisait diversion.

A-t-on jamais vu amie si généreuse ? Elle mettait pour moi sa vie en péril.

« Que me vaut donc tant de sollicitude ? m'interrogeai-je attendrie. »

Comme elle savait qu'elle représentait un mets de choix pour ces affamés, elle n'avait pas hésité à se sacrifier ; et cette batelée de gueux, sprinters improvisés battant le briquet, gémissant muettement de plaisir à la vue du repas convoité, haletaient, si épuisante était leur course. Leurs yeux, vides il y a peu, se mirent à lancer des regards chargés de cochonnaille : jambons, terrines, civets et autres saucisses.

C'est à qui serait le vainqueur. C'eût pu être un moment tintamarresque. Ce ne le fut point, chacun s'efforçant d'être le plus discret ; nul besoin de dire pourquoi.

« Bigre ! me dis-je, ces parias sans foi ni loi seraient bien capables d'étriper et de croquer ma bienfaitrice s'ils parvenaient à l'attraper. »

C'est à ce moment que surgirent trois gros sangliers, trois ragots menaçants aux défenses acérées, battant l'air de leurs grandes oreilles. Il semblaient assez belliqueux pour terrasser un régiment ; la Grande Armée ne les eût point fait reculer.

« Mais que vois-je ? Ne sont-ce point ici, venant à la rescousse, les petits de Sissi : Sou, Ci et Souci ? Dieu, qu'ils ont forci ! »

Les coquins s'égaillèrent illico tous azimuts. Les sangliers eussent-ils chargé, il y aurait eu, à coup sûr, maints enragés d'embrochés.

Je profitai de cet heureux instant pour m'approcher d'Alcmène que je n'avais pas perdue de vue.

...........................................................

*un va-nu-pieds

Nouvelle orthographe (ou Orthographe réformée) un vanupied, des vanupieds

> Réforme de l'orthographe - Lexique

*branle-bas, branlebas, branle bas

 

NOTES

Le problème était de savoir si je serais capable d'attirer l'attention d'Alcmène

Le style indirect et la concordance des temps

La proposition principale est au passé, la proposition subordonnée interrogative indirecte est au futur du passé (conditionnel présent)

Question directe « Serai-je capable d'attirer l'attention d'Alcmène ? »

Voir *La concordance des temps dans les propositions subordonnées + Le style ou le discours direct et indirect

 

le rythme cahoteux de la file qui avançait

Ne pas confondre cahot avec chaos.

Chaotique existe mais pas cahotique.

Ne pas confondre : feux et feus – sensé et censé – chaos et cahot – efficace et efficient – émotionné et ému - bruire et bruisser

 

il me fallut sauter le pas

Littré : au figuré et familièrement. Sauter le pas, le fossé, prendre une résolution extrême, hasardeuse.

 

je me jetai sur la tête ma capuche

Adjectifs possessifs - Emplois particuliers - J'ai mal à la tête ou à ma tête ? Ils ont pris leur chapeau ou leurs chapeaux ?

 

et j'eusse été marrie qu'on m'eût applaudie.

eusse été, subjonctif plus-que-parfait de être, à valeur de conditionnel passé, j'aurais été

► marri(e), désolé(e)

eût applaudie, subjonctif plus-que-parfait de applaudir

Voir le § 4 et 5 > Valeurs et emplois du subjonctif

applaudie, participe passé qui s'accorde avec ME le complément d'objet direct placé avant lui.

Voir §B, 1 > Règles de l'accord des participes passés

 

J'en étais là de mes réflexions lorsque j'assistai soudain à un branle-bas de combat

Littré : − En être là (de...). Être parvenu à un certain point, à un certain résultat. Nous n'en sommes pas là; nous en sommes tous là; vous n'en êtes encore que là?

 

elle représentait un mets de choix

le substantif METS prend un s au singulier

Les noms au singulier finissant par -S (ds, ts, cs, ps, rs, ns, ls, etc.)

 

et cette batelée de gueux, sprinters improvisés battant le briquet, gémissant muettement de plaisir à la vue du repas convoité, haletaient

Littré : une batelée. Une certaine quantité de gens réunis, quoique inconnus.

Un sprinter, en sport, se dit d'un coureur spécialiste des courses de vitesse

battre le briquet, Littré : Familièrement et figurément, battre le briquet, se frapper les chevilles des pieds en marchant.

gémissant muettement, sans dire une parole

 

Bigre !

Littré : Jurement adouci. Très familier

Bougre - Jurement très grossier. Ah ! b.... je me suis fait mal. Dans ce sens, ce mot ne s'écrit jamais que par sa première lettre ; et, quand il s'écrit, il se prononce bé.

 

trois ragots menaçants aux défenses acérées

Les ragots sont des sangliers mâles de deux ou trois ans

Les défenses sont de longues dents saillantes

 

ils semblaient assez belliqueux

belliqueux

Littré : 1-Qui se plaît à la guerre. Peuple sauvage et belliqueux. Cité belliqueuse. Ardeur belliqueuse. 2-Qui excite à la guerre. Des accents, des sons belliqueux.

 

la Grande Armée ne les eût pas fait reculer.

L'armée de Napoléon ne les aurait pas fait reculer.

 

Les coquins s'égaillèrent illico tous azimuts

ils se dispersèrent immédiatement dans toutes les directions

illico, tous azimuts, expressions familières.

 

Ne sont-ce point ici les petits de Sissi, Sou, Ci et Souci ? Dieu, qu'ils ont forci !

quelques adverbes de négation archaïques

> Je ne marche pas, je ne vois point, je ne mange mie, je ne bois goutte

on notera l'allitération de la sifflante [s]

ils ont forci, ils sont devenus plus gros et plus vigoureux.

Vous hésitez entre forci, forcis,ou forcit ?

> Verbes se terminant par I, IE, IS, IES, IT, ou ÎT

 

il y aurait eu, à coup sûr, maints enragés d'embrochés.

Littré : Des grammairiens modernes ont prétendu qu'il n'était pas correct de dire : il y a eu cent hommes de tués, et que le de devait être supprimé. La question avait été agitée déjà du temps de Vaugelas qui déclare que le de est appuyé par de bons auteurs. Aujourd'hui l'usage l'a consacré, usage qui d'ailleurs n'a rien d'inexplicable grammaticalement. Il n'y a rien qui paraisse de plus insensé à ceux qui ne sont pas éclairés d'en haut, [Bossuet, Hist. II, 11] On remarquera cette tournure : Bossuet ayant à construire rien de plus insensé avec paraître, a mis le verbe au milieu ; construction qui peut sembler insolite, mais qui est bonne et à imiter.

 

Je profitai de cet heureux instant

La place de l'adjectif heureux détermine (généralement) son sens.

1) antéposé, c'est-à-dire placé avant le substantif

cet heureux instant, cet instant favorisé par le hasard annonce quelque chose de favorable.

2) postposé, placé après le substantif

cet instant heureux, cet instant de bonheur.

 

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> QCM Vocabulaire rencontré dans les Délires du 170 au 179

 

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Amoureuse des mots, je cherche comment faire partager ma passion. Il y a tant à découvrir dans les bibliothèques du monde, tant de mots à connaître intimement pour affiner notre pensée, tant de mots qu'on n'entend plus sur nos lèvres, enfermés qu'ils sont dans des livres poussiéreux. Il ne tient qu'à nous de les faire revivre et de les faire chanter. Notre langue, si belle, si riche, demande qu'on la respecte, qu'on la préserve, qu'on s'en amuse et qu'on la chérisse. Mamiehiou ............................................................................................................................................................................................ ...................................;....................................................................... « La langue française est une femme. Et cette femme est si belle, si fière, si modeste, si hardie, touchante, voluptueuse, chaste, noble, familière, folle, sage, qu'on l'aime de toute son âme, et qu'on n'est jamais tenté de lui être infidèle. » Anatole France ....................................................... ............... ................................................................................................................. « C'est une langue bien difficile que le français. À peine écrit-on depuis quarante-cinq ans qu'on commence à s'en apercevoir. » Colette

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