Overblog
Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
10 décembre 2015 4 10 /12 /décembre /2015 18:13

ACCUEIL & SOMMAIRE

Tous les articles du blog

Les diverses catégories (ou tags)

 

Il est bien difficile de se dire : "Je suis très malade. J'ai la certitude que je vais mourir."

Ce qui est insupportable, c'est quand on voudrait faire encore beaucoup de choses, comme si le monde attendait de nous qu'on réalise ce qui nous emplit la tête. On regrette de ne pas pouvoir mettre en route ce dont on rêvait, de petites choses, à coup sûr, de petites choses. Il ne reste plus de temps pour envisager de grands projets. Et l'on regrette déjà ce qu'on est sur le point de quitter, comme si, en se projetant dans un futur qui n'existe pas on imaginait précisément ce qu'on aurait pu faire et ce dont on aurait pu être fier, ce que les autres auraient peut-être aimé, apprécié, admiré, qui sait.

 

La vanité n'a pas de limites, non pas cette vanité qui veut qu'on se prétende meilleur que les autres, mais la vanité qui, en définitive, nous fait entrevoir que tout est vain.

Vanitas vanitatum dixit Ecclesiastes vanitas vanitatum omnia vanitas.

Vanité des vanités, dit l'Ecclésiaste, vanité des vanités, tout est vanité.

 

Alors que reste-t-il après que la colère, le déni, et le désespoir ont fait leur oeuvre ? Il reste à être prêt à partir, pour le grand voyage. Il nous reste à rouler dans notre tête des mots, supportant des pensées insupportables mais qu'on supporte malgré tout ; il le faut bien.

 

C'est alors qu'arrive la résignation.

Eh bien, puisqu'il faut mourir, mourons !

Nous sommes biologiquement appelés à mourir, quoi qu'on en dise.

Issue incontournable qui nous rend tous égaux. Et bientôt...

Quant de la chair, que trop avons nourrie,
Elle est pieça devoree et pourrie,
Et nous les os, devenons cendre et pouldre.
De nostre mal personne ne s'en rie :
Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre !
1

Ainsi doit s'accomplir notre destinée.

 

Il y a beau temps qu'on connaît le verset biblique : Tu es poussière et tu retourneras à la poussière. [Genèse 3:19]

Quand nous l'avons lu ou entendu la première fois, qu'avons-nous compris ? Qu'en avons-nous retenu ? En avons-nous été bouleversés ? Était-ce une mise en garde ? Un appel à la lucidité ? Tout orgueil ne s'est-il pas effacé d'un seul coup devant la prise de conscience de notre fragilité, de notre fin inéluctable ? Non, la plupart d'entre nous ont continué à vivre comme si de rien n'était, comme si l'on ne devait jamais mourir. L'homme pressé n'a pas à se soucier d'une pareille affaire.

J'ai cherché sur la toile le nombre total de personnes ayant vécu sur la Terre : 108 milliards.

Source : Quel est le nombre total de personnes ayant vécu sur la Terre

On en déduit aisément le nombre de celles qui sont passées de vie à trépas. Alors moi, que suis-je ? Moi qui compte pour une. Une sur plus de 100 millards. Une poussière parmi cet amas de poussière.

 

Qu'importe ! pourrais-je dire. Qu'il y en ait une de moins. Qu'importe ! Que cent ans passent, je serai oubliée.

On se rebiffe cependant. Quand on sait qu'on meurt, ce ne sont pas des autres qu'il est question, c'est du seul être auquel on soit viscéralement attaché : soi-même, encore qu'il y en ait quelques-uns qui se détachent d'eux-mêmes avec sérénité, sauf à se dire, en se donnant ainsi l'illusion de la liberté, que le suicide est encore possible ce qui, dans certaines circonstances ne l'est pas et qu'il reste une porte de sortie, une porte de sortie misérable ou courageuse ; ainsi le jugeront ceux qui ont eu vent de nous. Faut-il qu'ils soient prétentieux ceux qui se risqueront à imaginer ce que nous avons été pour avoir pris une telle décision ?

Se projeter dans l'avenir, toujours, malgré le point de non retour qu'on se décide à franchir...

 

Le croyant pense à l'Au-delà. Que sa foi soit ferme ou fragile, il tremble. Les saints sont-ils les seuls à ne pas trembler ? Quelle erreur de le croire ! Bon nombre d'entre eux ont tremblé, ont douté même ce qui n'enlève rien à leur sainteté.

On doute, et ce n'est point pécher que douter. Quelle conscience aiguë d'être quand on doute2 !

L'agnostique, indécis, suspend son jugement.

En droite ligne du stoïcien, celui-là même qui travaille à acquérir la tranquillité de son esprit pour parvenir à l'ataraxie où l'âme devient maîtresse d'elle-même au prix de la sagesse acquise3, je me répète :

[...] il faut donc que je meure. Je ne suis pas l'éternité ; je suis un homme, une partie du tout, comme une heure est une partie du jour. Une heure vient et elle passe ; je viens et je passe aussi : la manière de passer est indifférente ; que ce soit par la fièvre ou par l'eau, tout est égal. Épictète4

 

Rejoindre le Grand Tout, et s'y fondre, voilà peut-être la question.

 

Qui n'a pas ressassé le monologue d'Hamlet ? Qui ne s'est pas tourmenté en pensant à l'ultime instant ? Être ou ne pas être.5

Hamlet.

To be, or not to be - that is the question :
Whether 'tis nobler in the mind to suffer
The slings and arrows of outrageous fortune
Or to take arms against a sea of troubles,
And by opposing end them. To die - to sleep -
No more ; and by a sleep to say we end
The heartache, and the thousand natural shocks
That flesh is heir to. 'Tis a consummation
Devoutly to be wish'd. To die - to sleep.
To sleep - perchance to dream : ay, there's the rub !
For in that sleep of death what dreams may come
When we have shuffled off this mortal coil,
Must give us pause. [...]

 

Être, ou ne pas être, c’est là la question. Y a-t-il plus de noblesse d’âme à subir la fronde et les flèches de la fortune outrageante, ou bien à s’armer contre une mer de douleurs et à l’arrêter par une révolte? Mourir.., dormir, rien de plus... et dire que par ce sommeil nous mettons fin aux maux du cœur et aux mille tortures naturelles qui sont le legs de la chair: c’est là un dénouement qu’on doit souhaiter avec ferveur. Mourir.., dormir, dormir ! peut-être rêver ! Oui, là est l’embarras. Car quels rêves peut-il nous venir dans ce sommeil de la mort, quand nous sommes débarrassés de l’étreinte de cette vie ? Voilà qui doit nous arrêter.

Traduction de Hugo, François-Victor (http://fr.wikisource.org)

 

À quoi servirait de vouloir connaître toute la littérature sur la mort ? Elle ne nous apprendrait rien de plus. À quoi servirait de savoir ce que tous les philosophes ont écrit sur ce qu'a été et sera toujours leur principale préoccupation ?

Quand il s'agit de notre propre mort, on ne peut que s'étonner. On sait que la mort existe, et l'on s'étonne. C'est mon heure ? Est-ce possible ? J'ai si peu vécu !

Car enfin, on ne connaît la mort que par ouï dire, même si l'on a assisté à la mort de ses proches, à la mort d'inconnus qui ont croisé notre chemin. La mort, c'est avant tout celle des autres.

 

Me revient en mémoire la nuit de la mort de ma mère.

Ô nuit désastreuse6 qui ne cesse de me faire trembler lorsque j'y pense ! Ces instants douloureux où, à son chevet, j'accompagne dans la mort celle qui m'a donné le jour, celle qui m'a donné, sans mélange, sa tendresse, son amour, je les revis encore aujourd'hui en pensée. La résilience n'a pas encore fait son oeuvre...

 

On se fait une idée de la mort. Chacun a son idée, une idée qui lui est propre ; mais quand la mort est là, l'idée disparaît. La mort même n'existe plus.

 

En nos temps troublés, il n'est pas de jours où notre monde nous renvoie les pires scènes de massacres, de crimes, de guerre, d'attentats7 l'humanité souffrant des pires atrocités perpétrées par l'homme lui-même.

 

Je ne veux pas manquer d'évoquer ici la pensée de Michel de Montaigne. Qui mieux que lui a approché la mort au plus près, par son corps souffrant, par sa pensée lucide et éclairante ?

[...] si elle nous faict peur, c'est un subject continuel de tourment, et qui ne se peut aucunement soulager. Il n'est lieu d'où elle ne nous vienne. Nous pouvons tourner sans cesse la teste çà et là, comme en pays suspect : quæ quasi saxum Tantalo semper impendet.8[...]

*ce rocher de Tantale, toujours suspendu sur [notre] tête [Cicéron]

 

A-t-on voulu conjurer la mort en inventant les fantômes, les zombies, Halloween, les lieux hantés ? Histoires que tout cela, bien que certains d'entre nous y croient comme fer. Peut-être pour apprivoiser la mort ou pour l'exorciser, pour la rendre plus tangible, plus humaine (?), plus vulnérable. Ne la voit-on pas se promener çà et là brandissant sa faux ? La mort, la Faucheuse. La Grande Faucheuse.

Voir sur la toile : Images correspondant à la grande faucheuse

 

On pourrait croire que lire sur la mort apporterait quelque sérénité, l'illusion de mieux la connaître, de mieux l'appréhender peut-être. Il n'en est rien. Non, il n'en est rien. Elle se dressera un jour ou l'autre devant nous, inquiétante, menaçante, effrayante. On veut l'apprivoiser, elle nous échappe. La mort n'est point une allégorie, c'est une réalité qui s'efface au moment où elle fait son oeuvre.

 

Aucune crainte que les pensées mortifères que je viens d'égrener ne m'empêchent de continuer à vivre, à rire et à aimer, aussi longtemps qu'il me restera un souffle !

Plaise à Dieu que, le moment venu, nous puissions dire comme Jean d'Ormesson : Je dirai malgré tout que cette vie fut belle9.

 

Notes

1-La Ballade des pendus, François Villon > Une petite histoire de la Langue Française – Chapitre 8 Villon

2- Cogito ergum sum - Je doute donc je suis – René Descartes

3-Ataraxie - ATARAXIE http://www.cnrtl.fr/definition/ataraxie

4-ÉPICTÈTE - Entretiens - Ce qui dépend de nous et ce qui ne dépend pas de nous

5-Hamlet Acte 3, scène 1, William Shakespeare

6-Ô nuit désastreuse ! ô nuit effroyable Jacques-Bénigne Bossuet Oraison funèbre d'Henriette d'Angleterre 1670

7-Les attentats de Paris du 13 novembre 2015 nous ont ébranlés il y a peu.

8-Que Philosopher, c'est apprendre à mourir - Montaigne Essais Livre I Chapitre XIX.

9-Je dirai malgré tout que cette vie fut belle, Jean D'Ormesson, texte à paraître en librairie le 1er janvier 2016

 

Pour en lire plus :

http://agora.qc.ca/thematiques/mort/categories/etudes_sur_la_mort/la_mort_perceptions_et_figurations

Encyclopédie sur la mort | Accueil - Encyclopédie sur la mort

agora.qc.ca/thematiques/mort/

 

ACCUEIL & SOMMAIRE

Tous les articles du blog

Les diverses catégories (ou tags)

Partager cet article

Published by mamiehiou.over-blog.com - dans contes-nouvelles-poèmes
commenter cet article

commentaires

veronique 22/12/2015 18:00

Ce texte est triste... triste à en...
Heureusement, il faut aller jusqu'à "aucune crainte...aimer".
merci en tout cas pour toutes les explications sur la plus belle des façons de jongler avec les mots.
Comme vous, j'aime les mots. Le Français est ma langue maternelle bien qu'elle n'a pas été la langue maternelle de ma mère...

à bientôt

mamiehiou.over-blog.com 22/12/2015 18:14

Quand on envisage sa propre mort, l'esprit se rebiffe ; et il faut, à la fin, arriver à la résignation.
Merci pour votre aimable commentaire.

Présentation

  • : LE BLOG DE MAMIEHIOU - La langue française telle qu'on l'aime  De la grammaire, des exercices divers, des dictées commentées, des histoires, des textes d'auteurs, des infos pratiques...
  • : Pour tous ceux qui aiment la langue française. Son histoire, sa grammaire et son orthographe. Des dictées commentées, des exercices ébouriffants, un florilège de textes d'auteurs, etc.
  • Contact

Mon Profil

  • mamiehiou.over-blog.com
  • J'aime trop les mots pour les garder par-devers moi - au fond de mon coeur et de mon esprit. Ils débordent de mes pensées en contes drolatiques, avec des quiz et des digressions sur la langue.
  • J'aime trop les mots pour les garder par-devers moi - au fond de mon coeur et de mon esprit. Ils débordent de mes pensées en contes drolatiques, avec des quiz et des digressions sur la langue.

Mon blog

Amoureuse des mots, je cherche comment faire partager ma passion. Il y a tant à découvrir dans les bibliothèques du monde, tant de mots à connaître intimement pour affiner notre pensée, tant de mots qu'on n'entend plus sur nos lèvres, enfermés qu'ils sont dans des livres poussiéreux. Il ne tient qu'à nous de les faire revivre et de les faire chanter. Notre langue, si belle, si riche, demande qu'on la respecte, qu'on la préserve, qu'on s'en amuse et qu'on la chérisse. Mamiehiou ............................................................................................................................................................................................ ...................................;....................................................................... « La langue française est une femme. Et cette femme est si belle, si fière, si modeste, si hardie, touchante, voluptueuse, chaste, noble, familière, folle, sage, qu'on l'aime de toute son âme, et qu'on n'est jamais tenté de lui être infidèle. » Anatole France ....................................................... ............... ................................................................................................................. « C'est une langue bien difficile que le français. À peine écrit-on depuis quarante-cinq ans qu'on commence à s'en apercevoir. » Colette

Rechercher Un Mot Du Blog