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25 février 2016 4 25 /02 /février /2016 17:54

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Note de Mamiehiou.- On ne s'étonnera pas que je veuille ici, en donnant des extraits de l'oeuvre de M. Littré, faire honneur à sa mémoire. Mon blog s'émaille de définitions et de références à son Dictionnaire auquel je retourne sans cesse.

J'ai choisi de reproduire ici les entrées : Charme, Espiègle, Épiloguer, Fille, Flagorner, Garce-garçon-gars, Garnement, Gauche, Gent, Ladre, Marionnette, Merci, Papillote, Personne, Poison, Sensé, Suffisant. Vous lirez comment ces mots se sont transformés au fil du temps et les acceptions inattendues qu'ils ont aujourd'hui.

Pour lire tout le texte, vous pouvez vous reporter sur Wikisource :

Livre : Littré - Pathologie verbale ou lésions de certains mots dans le cours de l'usage - 1880

 

Préface de M. Littré

Sous ce titre, je comprends les malformations (la cour au lieu de la court, épellation au lieu d’épelation), les confusions (éconduire et l’ancien verbe escondire), les abrogations de signification, les pertes de rang (par exemple, quand un mot attaché aux usages nobles tombe aux usages vulgaires ou vils), enfin les mutations de signification.

Notre langue est écrite depuis plus de six cents ans. Elle est tellement changée dans sa grammaire, dans ses constructions et même en son dictionnaire, qu’il faut une certaine étude, qui d’ailleurs n’est pas bien longue et que j’ai toujours recommandée, pour comprendre couramment l’ancienne. Malgré tout, un grand nombre de mots ont traversé ce long intervalle de temps, ils ont été employés par tous les Français, il est vrai, habitant le même pays, mais soumis à d’infinies variations de mœurs, d’opinions, de gouvernements. On doit admirer la constance de la tradition sans s’étonner des accrocs qu’elle a subis çà et là.

 

Pages 18 & 19

Charme. — Le mot charme, qui vient du latin carmen, chant, vers, ne signifie au propre et n’a signifié originairement que formule d’incantation chantée ou récitée. C’est le seul sens que l’ancienne langue lui attribue ; même au seizième siècle il n’a pas encore pris l’acception de ce qui plaît, ce qui touche, ce qui attire du moins mon dictionnaire n’en contient aucun exemple. C’est vers le dix-septième siècle que cet emploi néologique s’est établi. La transition est facile à concevoir. Aujourd’hui la signification primitive commence à s’obscurcir, à cause que l’usage du charme incantation, banni tout à fait du milieu des gens éclairés, se perd de plus en plus parmi le reste de la population. Mais considérez à ce propos jusqu’où peut aller l’écart des significations : le latin carmen en est venu à exprimer les beautés qui plaisent et qui attirent. L’imaginer aurait été, si l’on ne tenait les intermédiaires, une bien téméraire conjecture de la part de l’étymologiste.

 

Page 35

Espiègle. — On peut admirer comment une langue sait faire de la grâce et de l’agrément avec un mot qui semblait ne pas s’y prêter. Il y a en allemand un vieux livre intitulé Till Ulespiegle, qui décrit la vie d’un homme ingénieux en petites fourberies. Remarquons que Ulespiegel signifie miroir de chouette. Laissant de côté ce qui pouvait se rencontrer de peu convenable dans les faits et gestes du personnage, notre langue en a tiré le joli mot espiègle, qui ne porte à l’esprit que des idées de vivacité, de grâce et de malice sans méchanceté. C’est vraiment, qu’on me passe le jeu de mot, une espièglerie de bon aloi, que d’avoir ainsi transfiguré le vieil et rude Ulespiegel. 

Charles De Coster - Till l'Espiègle/ Thyl Ulenspiegel

 

Pages 34 & 35

Épiloguer. — Les mots ne nous appartiennent pas ; ils proviennent non de notre fonds, mais d’une tradition. Nous ne pouvons en faire sans réserve ce que nous voulons, ni les séparer de leur nature propre pour les transformer en purs signes de convention. On est donc toujours en droit de rechercher, dans les remaniements que l’usage leur inflige, ce qui reste, si peu que ce soit, de leur acception primordiale et organique. Épiloguer exista dans les quinzième et seizième siècles. Je n’en connais pas d’exemple qui remonte plus haut, à moins qu’on ne suppose l’existence du verbe grâce à l’existence du substantif verbal, attestée au quatorzième siècle par une citation de Du Cange « Épilogacion, c’est longue chose briefment récitée. » Épilogue, epilogus, ἐπίλογος, signifient discours ajouté à un autre discours ; aussi le verbe qui en dérive n’a-t-il dans ces deux siècles que le sens de résumer, récapituler. Jusque-là tout va de soi ; mais le dix-septième siècle, qui reçoit le mot, n’en respecte pas la signification, et il l’emploie sans vergogne au sens de critiquer, trouver à redire. Est-ce pure fantaisie ? non, pas tout à fait ; dans ces écarts il y a de la fantaisie sans doute, mais il y a aussi un rémora imposé par le passé. À ce terme manifestement d’origine savante et qui lui déplut comme terme courant, l’usage, en un moment d’humeur, s’avisa de lui infliger une signification péjorative ; et, cela fait, on passa sans grande peine de résumer, récapituler, à critiquer, trouver à redire.

 

Pages 35 & 36

Fille. — Ce mot, si noble et si doux, est un de ceux que la langue moderne a le plus maltraités ; car elle y a introduit quelque chose de malhonnête. L’ancienne langue exprimait par fille uniquement la relation de l’enfant du sexe féminin au père ou à la mère ; elle avait plusieurs mots pour désigner la jeune femme, mescine, touse, bachele et son diminutif bachelette, garce (voy. ce mot plus loin), enfin pucelle, qui n’avait pas le sens particulier d’aujourd’hui et qui représentait, non pour l’étymologie, mais pour la signification, le latin puella. La perte profondément regrettable de ces mots essentiels a fait qu’il n’a plus été possible de rendre, sinon par une périphrase (jeune fille), le latin puella, ou bien l’allemand Mädchen et l’anglais maid. Mais ce n’a pas été le seul dommage ; fille a été dégradé jusqu’à signifier la femme qui se prostitue. L’usage est parfois bien intelligent et bien ingénieux ; mais ici il s’est montré dénué de prévoyance et singulièrement grossier et malhonnête.

 

Page 38

Flagorner. — Quelle que soit l’étymologie de ce mot, qui demeure douteuse, le sens ancien (on n’a pas d’exemples au delà du quinzième siècle) est bavarder, dire à l’oreille ; puis ce sens se perd, et sans transition, du moins je ne connais pas d’exemple du dix-septième siècle, on voit au dix-huitième flagorner prendre l’acception qui est seule usitée présentement. Quelle est la nuance qui a dirigé l’usage pour infliger au verbe cette considérable perversion ? Est-ce que, inconsciemment, on a attribué par une sorte de pudeur linguistique, à la flagornerie le soin de parler bas, de ne se faire entendre que de près et à voix basse ? Ou bien plutôt, est-ce que, la syllabe initiale fla étant commune à flagorner et à flatter, l’usage, qui ne sait pas se défendre contre ces sottes confusions, a cru à une communauté d’origine et de sens ?

 

Pages 42 & 43

Garce, garçon, gars. — Ces trois mots n’en font qu’un, proprement : gars est le nominatif, du bas latin garcio, avec l’accent sur gar ; garçon est le régime, de garciónem, avec l’accent sur o : garce est le féminin de gars. Dans l’ancienne langue, gars, garçon, signifie enfant mâle, jeune homme ; mais, de bonne heure, il s’y mêle un sens défavorable, et souvent ce vocable devient un terme d’injure, signifiant un mauvais drôle, un lâche. Cette acception fâcheuse n’a pas pénétré dans la langue moderne. Il n’en est pas de même de garce. Tandis que, dans l’ancienne langue, garce signifie une jeune fille, en dehors de tout sens mauvais, il est devenu dans la langue moderne un terme injurieux et grossier. Il semblerait que le mot n’a pu échapper à son destin : en passant dans l’usage moderne, garçon s’est purifié, mais garce s’est dégradé. Il vaut la peine de considérer d’où provient ce jeu de significations. Le sens propre de garçon, garce, est jeune homme, jeune femme. Comme les jeunes gens sont souvent employés en service, le moyen âge donna par occasion à garçon l’acception de serviteur d’un ordre inférieur, au-dessous des écuyers et des sergents. Une fois cette habitude introduite, on conçoit qu’une idée péjorative ait pris naissance à l’égard de ce mot, comme il est arrivé pour valet. De là le sens injurieux que l’ancienne langue, non la moderne, attribua à garçon. Ceci est clair ; mais comment garce est-il tombé si bas qu’il ne peut plus même être prononcé honnêtement ? Je ne veux voir là que quelque brutalité de langage qui malheureusement a pris pied, flétrissant ce qu’elle touchait ; brutalité qui se montre, à un pire degré encore, dans fille, dont il faut comparer l’article à celui de garce.

 

Page 44

Garnement. — Garnement, anciennement garniment, vient de garnir. Comment un mot issu d’une telle origine a-t-il pu jamais arriver au sens de mauvais drôle, de vaurien ? Le sens original est ce qui garnit : vêtement, ornement, armure. Dans les hauts temps, il n’y en a pas d’autre. Mais, au quatorzième siècle (car ce grand néologisme d’acception ne nous appartient pas, il appartient à nos aïeux), l’usage transporte hardiment ce qui garnit à celui qui est garni ; et, avec l’épithète de méchant, de mauvais, il fait d’une mauvaise vêture un homme qui ne vaut pas mieux que son habillement. Il va même (car il ne dit jamais un bon garnement) jusqu’à supprimer l’épithète méchant, mauvais, sans changer le sens : un garnement. On doit regretter que, pour la singularité des contrastes, le sens de vêtement n’ait pas été conservé à côté de celui de mauvais sujet.

 

Page 45   

Gauche. — L’ancienne langue ne connaît que senestre, en latin sinister. Puis au quinzième siècle apparaît un mot (gauche) signifiant qui n’est pas droit, qui est de travers. Au quinzième siècle, senestre commence à tomber en désuétude, et c’est gauche qui le remplace. Pourquoi ? peut-être parce que, le sentiment de l’usage attachant une infériorité à la main de ce côté, senestre n’y satisfait pas. Il y avait satisfait dans la latinité ; car sinister a aussi un sens péjoratif que nous avons conservé dans le vocable moderne sinistre. En cet état, l’usage se porta sur gauche, qui remplit la double condition de signifier opposé au côté droit et opposé à adresse. L’italien, mû par un même mobile, a dit la main gauche de deux façons : stanca, la main fatiguée, et manca, la main estropiée.

 

Pages 46 & 47

Gent, s. f. — Il est regrettable, je dirais presque douloureux, que des mots excellents et honorables subissent une dégradation qui leur inflige une signification ou basse ou moqueuse et qui les relègue hors du beau style. Gent en est un exemple. Encore au commencement du dix-septième siècle, il était d’un usage relevé, et Malherbe disait la gent qui porte turban ; le cardinal du Perron, une gent invincible aux combats ; et Segrais, cette gent farouche. Aujourd’hui cela ne serait pas reçu : on rirait si quelque chose de pareil se rencontrait dans un vers moderne de poésie soutenue ; car gent ne se dit plus qu’en un sens de dénigrement ou qu’en un sens comique. À quoi tiennent ces injustices de l’usage ? à ce que gent, tombant peu à peu en désuétude, est devenu archaïque. Sous ce prétexte, on l’a dépouillé de la noblesse, et on en a fait un roturier ou un vilain.

 

Pages 56 & 47

Ladre. — Il est dans l’Évangile un pauvre nommé Lazare, qui, couvert d’ulcères, gémit à la porte du riche. Le moyen âge spécifia davantage la maladie dont ce pauvre homme était affecté, et il en fit un lépreux. Après cette spécification, Ladre (Lázarus, avec l’accent sur a, a donné Ladre au français), perdant sa qualité de nom propre, est devenu un nom commun et signifie celui qui est affecté de lèpre. Ceci est un procédé commun dans les langues. Les dérivations ne se sont pas arrêtées là. Le nom de la lèpre qui affecte l’homme a été transporté à une maladie particulière à l’espèce porcine et qui rend la chair impropre aux usages alimentaires. À ce point, ayant de la sorte une double maladie physique qui diminue notablement la sensibilité de la peau de l’individu, homme ou bête, on est passé (qui on ? on représente ici la tendance des groupes linguistiques à modifier tantôt en bien, tantôt en mal, les mots et leurs significations), on est passé, dis-je, à un sens moral, attribuant à ladre l’acception d’avare, de celui qui lésine, qui n’a égard ni à ses besoins ni à ceux des autres. Il n’y a aucune raison de médire de ceux qui, les premiers, firent une telle application ; ils n’ont pas été mal avisés, si l’on ne considère que la suite des dérivations et l’enrichissement du vocabulaire. Mais à un autre point de vue, qui aurait prédit au Lazare de l’Évangile que son nom signifierait le vice de la lésinerie ? et ne pourrait-on pas regretter qu’un pauvre digne de pitié ait servi de thème à une locution de dénigrement ? Heureusement, le jeu de l’accent a tout couvert. Lazare est devenu ladre ; et, quand on parle de l’un, personne ne songe à l’autre. Ainsi sont sauvés, quant aux apparences, le respect dû à la souffrance et l’ingéniosité du parler courant.

 

Page 62

 Marionnette. — Ce mot est un assez joli mot, et sa descendance est assez jolie aussi. L’ancienne langue avait mariole, diminutif de Marie, et désignant de petites figures de la Sainte Vierge. Le diminutif mariolette se corrompit en marionnette ; et, par un procédé qui n’est pas rare, l’usage transporta le nom de ces effigies sacrées à une autre espèce de figures, mais celles-là profanes. En même temps le sens ancien s’oblitéra complètement ; car, autrement, comment aurait-on commis l’impiété d’appliquer le nom des figures de la Sainte Vierge à des figures de spectacle et d’amusement ? La dégradation du sens s’est ici compliquée d’une offense aux bienséances catholiques.

 

Pages 63 & 64

Merci. — La pathologie en ce mot affecte le genre, qui, féminin selon l’étymologie en don d’amoureuse merci, est masculin dans un grand merci. L’usage n’aime guère les casse-tête grammaticaux, et il s’en tire d’ordinaire fort mal. Le casse-tête gît ici dans le mot grand : cet adjectif est, selon la vieille langue, très correctement masculin et féminin, comme le latin grandis ; mais, suivant la moderne, il a les deux genres, grand, grande. L’usage, quand il reçut la locution toute faite grand merci, a pris grand avec son air apparent, et du tout il a fait un grand merci. La signification n’est pas non plus sans quelque pathologie. Le sens primitif, qui est faveur, récompense, grâce (du latin mercedem), s’est rétréci de manière à ne plus figurer que dans quelques locutions toutes faites : don d’amoureuse merci, Dieu merci. Puis le sens de miséricorde qui épargne se développe amplement, et atrophie l’acception primitive. La miséricorde n’est point dans le latin merces ; mais elle est, on peut le dire, une sorte de faveur ; et la langue n’a pas failli à la liaison des idées, même subtile, quand elle a ainsi détourné à son profit le vocable latin.

 

Page 69

Papillote. — Il faut vraiment admirer le joli de certaines imaginations dont l’usage est capable. La langue avait, à côté de papillon, une forme moins usitée, papillot. Au quinzième siècle, on va dénicher ce papillot et en tirer une assimilation avec le morceau de papier qui sert à envelopper les boucles de cheveux des dames avant de les friser. Celui qui l’a fait mérite toute louange pour cet ingénieux néologisme. Notez, en outre, les sens variés de papilloter, tous dérivés de ce papillon qu’une heureuse et riante imagination a logé dans la papillote.

 

Pages 72 & 73 

Personne. — Personne est un exemple des mots d’assez basse origine qui montent en dignité. Il provient du latin persona, qui signifie un masque de théâtre. Que le masque ait été pris pour l’acteur même, c’est une métathèse qui s’est opérée facilement. Cela fait, notre vieille langue, s’attachant uniquement au rôle public et considérable que la persona jouait autrefois, et la purifiant de ce qu’elle avait de profane, se servit de ce mot pour signifier un ecclésiastique constitué en quelque dignité. C’est encore le sens que ce mot a dans la langue anglaise (parson), qui nous l’a emprunté avec sa métamorphose d’acception. Nous avons été moins fidèles que les Anglais à la tradition ; et, délaissant le sens que nous avions créé nous-mêmes, nous avons imposé à personne l’acception générale d’homme ou de femme quelconques. Le mot anglais, qui est le nôtre, n’a pas subi cette régression, ou plutôt n’a pas laissé percer le sens, ancien aussi, d’homme ou femme en général. En effet, cette acception se trouve dès le treizième siècle. On peut se figurer ainsi le procédé du français naissant à l’égard du latin persona : deux vues se firent jour ; l’une, peut-être la plus ancienne, s’attachant surtout aux grands personnages que le masque théâtral recouvrait, fit de ces personnes des dignitaires ecclésiastiques ; l’autre, plus générale, se borna à prendre le masque pour la personne.

 

Pages 74 & 75

Poison. — Deux genres de pathologie affectent ce mot : il n’a jamais dû être masculin, et jamais non plus il n’a dû signifier une substance vénéneuse. Poison est féminin d’origine ; car il vient du latin potionem ; toute l’ancienne langue lui a donné constamment ce genre ; le peuple est fidèle à la tradition, et il dit la poison, au scandale des lettrés qui lui reprochent son solécisme, et auxquels il serait bien en droit de reprocher le leur. C’est avec le dix-septième siècle que le masculin commence. Pourquoi cet étrange changement de genre ? On n’en connaît pas les circonstances, et on ne se l’explique guère, à moins de supposer que poisson, voisin de poison par la forme, l’a attiré à soi et l’a condamné au solécisme. Mais là n’est pas la seule particularité que ce mot présente ; il n'a aucunement, par lui-même, le sens de venin ; et longtemps la langue ne s’en est servi qu’en son sens étymologique de boisson. Toutefois, il n’est pas rare que la signification d’un mot, de générale qu’elle est d’abord, devienne spéciale ; c’est ainsi que, dans l’ancienne langue, enherber, qui proprement ne signifie que faire prendre des herbes, avait reçu le sens de faire prendre des herbes malfaisantes, d’empoisonner. Semblablement la poison, qui n’était qu’une boisson, a fini par ne plus signifier qu’une sorte de boisson, une boisson où une substance toxique a été mêlée. Puis, le sens de toxique empiétant constamment, l’idée de boisson a disparu de poison ; et ce nom s’est appliqué à toute substance, solide ou liquide, qui, introduite dans le corps vivant, y porte le trouble et la désorganisation.

 

Pages 79 & 80

Sensé. — C’est un des cas de pathologie que certains mots, sans raison valable, cessent de vivre. Verborum vetus interit ætas*, a dit Horace.

L’ancien adjectif sené (qui vient de l’allemand sinn, comme l’italien senno, sens, jugement) a été victime de ces accidents de l’usage. Mais sa disparition laissait une lacune regrettable, et c’est vers la fin du seizième et le commencement du dix-septième siècle qu’il a été remplacé par sensé. Quel est le téméraire qui le premier tira sensé de sens, ou, si l’on veut, du latin sensatus ? Nous n’en savons rien. Nous le saurions peut-être, si quelque Vaugelas s’était récrié contre son introduction. Personne ne se récria ; le purisme du temps ne lui chercha aucune chicane ; et aujourd’hui on le prend pour un vieux mot, tandis qu’il n’est qu’un vieux néologisme.

*Verborum vetus interit ætas

Ainsi tombent de vétusté les mots qui florissaient autrefois.

 

Page 84 & 85

Suffisant. — Suffisant a ceci de pathologique qu’il a pris néologiquement un sens péjoratif que rien ne lui annonçait ; car ce qui suffit est toujours bon. Bien plus, ce sens péjoratif est en contradiction avec l’acception propre du mot ; car tout défaut est une insuffisance, comme défaut l’indique par lui-même. On voit que suffisant a été victime d’une rude entorse. Elle s’explique cependant, et, s’expliquant, se justifie jusqu’à un certain point. Il existe un intermédiaire aujourd’hui oublié ; dans le seizième siècle, notre mot s’appliqua aux personnes et s’employa pour capable de ; cela ne suscita point d’objection : un homme capable d’une chose est suffisant à cette chose. La construction de suffisant avec un nom de personne ne plut pas au dix-septième siècle ; du moins il ne s’en sert pas. En revanche et comme pour y marquer son déplaisir, il lui endossa un sens de dénigrement relatif à un défaut de caractère, le défaut qui fait que l’on se croit fort capable et qu’on le témoigne par son air ; si bien que le suffisant ne suffit qu’en apparence.

Note : Un air suffisant,

un homme suffisant, vaniteux, prétentieux, imbu de sa personne.

 

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Amoureuse des mots, je cherche comment faire partager ma passion. Il y a tant à découvrir dans les bibliothèques du monde, tant de mots à connaître intimement pour affiner notre pensée, tant de mots qu'on n'entend plus sur nos lèvres, enfermés qu'ils sont dans des livres poussiéreux. Il ne tient qu'à nous de les faire revivre et de les faire chanter. Notre langue, si belle, si riche, demande qu'on la respecte, qu'on la préserve, qu'on s'en amuse et qu'on la chérisse. Mamiehiou ............................................................................................................................................................................................ ...................................;....................................................................... « La langue française est une femme. Et cette femme est si belle, si fière, si modeste, si hardie, touchante, voluptueuse, chaste, noble, familière, folle, sage, qu'on l'aime de toute son âme, et qu'on n'est jamais tenté de lui être infidèle. » Anatole France ....................................................... ............... ................................................................................................................. « C'est une langue bien difficile que le français. À peine écrit-on depuis quarante-cinq ans qu'on commence à s'en apercevoir. » Colette

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