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21 décembre 2010 2 21 /12 /décembre /2010 12:06

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Nous traversâmes le jardin des roses. L'air s'embaumait.

Toute une collection des plantes les plus précieuses nous faisait une haie d'honneur ; les vigoureux rosiers grimpants aux feuilles denses et luisantes escaladaient des arbustes palissés ; les rosiers buissons balançaient mollement leurs larges fleurs solitaires perchées sur leur haute tige épineuse ; d'autres supportaient avec grâce leurs bouquets d'une vingtaine de petites fleurs serrées, suspendues sur des rameaux tout hérissés ; les rosiers lianes, souples et dociles, s'étaient laissés suspendre sur des arceaux et des pergolas.

Je vous épargnerai la liste du nom des roses que l'on s'était appliqué à inscrire sur de petits panneaux discrets pour instruire le curieux. Je ne vous parlerai pas de la Compassion, de la Dublin Bay Macdub, de la Handel macha, de la Gloire de Dijon, ni de la Buff beauty, de la Céleste, de la Complicata, de la Constance Spry, encore moins de la Bobbie James, de la Veilchen Blau, de la Seagull, de la Félicité Perpétue. Je ne vous dirai rien d'elles, ni de leur couleur, ni de leur parfum, ni de leur délicate architecture.

Mes sens enivrés me plongèrent dans une muette rêverie.

 

Quelqu'un, soudain, me surprit. Venant de derrière moi sans crier gare, on me chuchota à l'oreille :

Et rose, elle a vécu ce que vivent les roses,

L'espace d'un matin...*

Je fronçai le sourcil. Passe encore qu'un jeune homme osât m'aborder aussi cavalièrement en usant de la poétique, mais qu'il m'arrachât à la contemplation des merveilles de la nature, quelle impudence !

 

« Je vois, monsieur, que vous voulez entrer en conversation avec moi. Je vous y autorise à la condition que vous me serviez d'éclaireur dans ce labyrinthe où il n'est point aisé de se retrouver.

Qu'y a-t-il que je puisse faire pour vous être agréable, madame ?

Je cherche la table des calendriers, et je n'ai trouvé personne pour me l'indiquer. »

Sans attendre que j'émisse un soupir de protestation, le jeune inconnu me prit par la main, et je me laissai conduire en silence jusqu'à un vaste plateau circulaire où des aiguilles pivotaient, en des rythmes divers qui se télescopaient, les unes marquant les années, les autres les mois, d'autres encore les jours. Les minutes et les secondes n'étaient pas oubliées et les trotteuses sautillaient à vous donner le vertige. Le tout dans un kaléidoscope étourdissant qui marquait les civilisations et les pays, imbriqués les uns dans les autres, à vous faire perdre le nord.

« Quelle confusion ! m'exclamai-je. À y regarder trop, je n'y vois goutte. »

 

Et c'est ainsi que, grâce à la patience de mon sauveur pédagogue, je sus enfin que 6780 était l'année hébraïque où nous étions, 6112, l'année des Hindous, 5707 concernait les Bouddhistes,1098, les Chinois depuis l'avènement de leur République, 3056, ceux qui en étaient restés au calendrier Julien, 3763 donnait l'année ab urbe condita, les Persans étaient dans leur 2389ème année, et les nostalgiques de la Révolution Française en était restés à 1217.

Le seul repère que j'avais, la seule date que je connaissais, était l'An I de la République en 1792. Pour me situer dans mon année, moi qui étais française de souche, habitant dans un coin de France, je fis le calcul facile qui était d'additionner 1217 à 1792 et d'y ajouter 1, ce qui me donna l'année 3010.

« Ah, fis-je mine de m'écrier, voici l'année du calendrier grégorien, 3010. »

Et, triomphante, je pointai du doigt le nombre qui figurait sur l'immense ronde des dates.

Je venais enfin de me situer dans le temps des hommes.

 

Les années passent. Les hommes passent. L'humanité perdure. Jusqu'à quand ?

..............................................................  

*Et rose, elle a vécu ce que vivent les roses,

L'espace d'un matin...

François de Malherbe, 1555-1628.

Le poète avait écrit :

Et Rosette a vécu ce que vivent les roses,

L'espace d'un matin...

Mais une faute de copiage de l'imprimeur a donné ce vers ineffable :

Et Rose, elle a vécu ce que vivent les roses...

Mais peut-être n'est-ce qu'une légende...

Pour en savoir + sur Malherbe Une petite histoire de la langue française - Chapitre 12 - XVIIe siècle (1) - À L'AUBE DE LA LANGUE CLASSIQUE - Les grammairiens façonnent notre langue - Malherbe - Vaugelas - L'Académie Française

 

NOTES

L'air s'embaumait

Embaumer, remplir d'une bonne odeur.

S'embaumer, être imprégné d'une bonne odeur. cf. Littré

 

Note de mamiehiou : Vous l'aurez compris, cette histoire se passe dans mille ans puisque nous sommes encore en 2010.

Plus que quelques jours et nous passerons en 2011. Bon Noël à tous !

 

Je vous épargnerai... Je ne vous parlerai pas...

La Prétérition, figure de style. On affirme qu'on ne va pas vous parler de quelque chose pour ensuite vous en parler quand même.

 

m'aborder aussi cavalièrement en usant de la poétique

Une Poétique, un traité de l'art de la poésie. Cf. La Poétique d'Aristote.

 

à y regarder trop, je n'y vois goutte

voir la note sur les adverbes de négation archaïques

> Je ne marche pas, je ne vois point, je ne mange mie, je ne bois goutte

 

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Amoureuse des mots, je cherche comment faire partager ma passion. Il y a tant à découvrir dans les bibliothèques du monde, tant de mots à connaître intimement pour affiner notre pensée, tant de mots qu'on n'entend plus sur nos lèvres, enfermés qu'ils sont dans des livres poussiéreux. Il ne tient qu'à nous de les faire revivre et de les faire chanter. Notre langue, si belle, si riche, demande qu'on la respecte, qu'on la préserve, qu'on s'en amuse et qu'on la chérisse. Mamiehiou ............................................................................................................................................................................................ ...................................;....................................................................... « La langue française est une femme. Et cette femme est si belle, si fière, si modeste, si hardie, touchante, voluptueuse, chaste, noble, familière, folle, sage, qu'on l'aime de toute son âme, et qu'on n'est jamais tenté de lui être infidèle. » Anatole France ....................................................... ............... ................................................................................................................. « C'est une langue bien difficile que le français. À peine écrit-on depuis quarante-cinq ans qu'on commence à s'en apercevoir. » Colette

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