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17 janvier 2011 1 17 /01 /janvier /2011 14:27

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Je fus bien étonnée de me trouver seule dans cet endroit qui aurait dû fourmiller d'accros à la lecture, mais après une réflexion tant soit peu mathématique, je compris que même les soldats d'une armée innombrable, éparpillés dans cette immensité, n'auraient pu se croiser. Je frissonnais, de peur de me perdre dans le dédale* des salles que l'on pouvait parcourir l'une après l'autre, en se dirigeant successivement dans les quatre directions cardinales et je me promis de me limiter à un seul étage de peur que ne m'échappât le contrôle de l'orientation. J'avisai cependant des plans qui m'indiquaient exactement la salle où je me trouvais et je repris confiance bien que je susse qu'il m'eût été impossible de héler qui que ce fût dans le cas où je n'aurais plus retrouvé la sortie. Tout était fait de telle sorte qu'on se serait cru sur une île déserte, ne fût-ce le décor confiné qui ne m'offrait que des étagères dressées le long des quatre murs des pièces que je commençais à arpenter, chacun d'eux étant percé d'une porte qui s'ouvrait sur un espace semblable.

Chaque salle disposait dans son angle nord que m'aurait indiqué une boussole si j'en avais apporté une d'une étroite cage carrelée à l'extérieur comme à l'intérieur d'admirables mosaïques azulejos. Elle offrait au visiteur un petit cabinet de toilette au cas où une envie incongrue mais naturelle se serait fait sentir, trop pressante pour qu'on pût sortir sans dommages de la pièce où l'on se trouvait, parcourir les autres précipitamment, dégringoler l'escalier vertigineux ou prendre un ascenseur probablement occupé pour de longues minutes et accéder enfin au hall d'entrée où j'avais pu lire précédemment le mot TOILETTES en lettres lumineuses.

Le lecteur me pardonnera cette réflexion quelque peu scatologique si nécessaire à des impératifs auxquels nul ne peut se soustraire.

 

Après avoir visité par curiosité l'un de ces lieux d'aisance confortables où un irrévérencieux malotru avait laissé sur la table de toilette quelques manuscrits précieux —  encore heureux qu'il ne s'en fût point torché le c... — je cherchai en vain quelque répertoire qui eût pu m'indiquer l'emplacement de l'oeuvre que j'aurais voulu trouver si toutefois mon choix se fût porté sur l'une d'entre elles en particulier. À parcourir les rayonnages et à lire sur le dos de chacun des livres, l'un après l'autre, le nom des titres et de leurs auteurs, je constatai qu'il n'y avait aucune classification claire et commode. Tout semblait d'un désordre voulu et j'essayai vainement de trouver, dans ce bazar troublant, un fil conducteur qui m'eût indiquer quelque cohérence. Dans ce carrefour de tous les rêves de l'humanité** tout semblait conçu pour égarer le néophyte, mais je ne me décourageai point et je jurai qu'à force de faire travailler ma capacité de déduction et d'induction dont mon esprit toujours en effervescence ne manquait pas, je parviendrais bien à saisir la clef de ce capharnaüm.

 

Peut-être, pensai-je, Alcofribas me donnerait-il l'explication que je cherchais, mais il n'était plus à mes côtés et son absence, à cet instant, se fit cruellement sentir.

 

« Allez seule découvrir les trésors de cette bibliothèque » m'avait-il dit sur le perron. « Je vous laisse en face de vous-même et vous n'avez nullement besoin de moi. Le lecteur aspire à la solitude quand il s'aventure dans l'univers d'un livre. Il ne veut quiconque à ses côtés. Il n'est jamais qu'un voyeur jaloux de ses découvertes. Je ne saurais que vous embarrasser »

............................................................................................... 

*Le dédale - Pour rencontrer Dédale, Icare, le Minotaure, Thésée, Phèdre, Ariane et son fil, relire la note du texte Les Délires n°74

**Une biblothèque, c'est le carrefour de tous les rêves de l'humanité. Julien Green

 

NOTES

cet endroit qui aurait dû fourmiller d'accros à la lecture

Un accro, vient du mot accroché, par apocope de la dernière syllabe.

Anglicisme de l’anglais américain argotique hooked  littéralement accroché, dans le sens de dépendant.

Accro à une drogue, à l'héroïne, etc.

Ne pas confondre avec l'homonyme accroc.

> Ne pas confondre : du dû dus dut, due, dues, et dût

 

après une réflexion tant soit peu mathématique

Tant soit peu, très peu, si peu que ce soit.

 

une cage carrelée d'admirables carreaux azuleros

Des carreaux azuleros - L'azulejaria est un art décoratif du Portugal, que l'on trouve aussi au Brésil. Il consiste en la fabrication et la peinture de carreaux de faïence émaillée (azulejos) pour la plupart en bleu. Les décors sont souvent magnifiques. Cet art remonte à la période maure du début du XVème siècle.

On en trouve partout au Portugal, sur les façades, les murs, dans les maisons, les jardins, les monuments, etc.

 

trouver, dans ce bazar troublant, un fil conducteur

je parviendrais bien à saisir la clef de ce capharnaüm

Bazar, capharnaüm, souk, termes familiers pour désordre.

Bazar vient du persan, et souk, de l'arabe. Marché, ensemble de magasins.

 

on se serait cru sur une île déserte, ne fût-ce le décor confiné

ne fût-ce... si ce n'était...

> Eussé-je, eussè-je, j'eusse, fussé-je, fussè-je, je fusse, dussé-je, dussè-je, eût-il, fût-il, dût-il, fût-ce, fussent-ils, parlé-je...

 

le lecteur me pardonnera cette réflexion quelque peu scatologique

Scatologie, scatologique, scato.

Scatologie, écrit ou propos où il est question d'excréments.

Une plaisanterie scatologique.

 

Certains d'entre vous n'apprécient pas d'écarts politiquement incorrects. Qu'ils me le fassent savoir ! Pourquoi userais-je d'euphémismes, de périphrases ou de circonlocutions pour déguiser ma pensée, je vous le demande.

Pour ma gouverne, je citerai François Rabelais qui ne se priva en aucune manière d'user de l'expression se torcher le cul. Il décrivit même, de la bouche de son personnage Gargantua, cent façons de faire cette chose bien nécessaire. Pour preuve, l'extrait de Gargantua que je vous donne ci-dessous. Pour son plaisir... et pour le nôtre.

Les bégueules s'abstenir !

 

LE TORCHE-CUL DE GARGANTUA

(Grandgousier est le père du héros éponyme)

J’ay (respondit Gargantua) par longue et curieuse experience inventé un moyen de me torcher le cul, le plus seigneurial, le plus expedient que jamais feut veu.
– Quel ? dict Grandgousier.
– Comme vous le raconteray (dist Gargantua) presentement.
« Je me torchay une foys d’un cachelet de velours de une damoiselle, et le trouvay bon, car la mollice de sa soye me causoit au fondement une volupté bien grande ;
« une aultre foys d’un chapron d’ycelles, et feut de mesmes ;
« une aultre foys d’un cache coul ;
« une aultre foys des aureillettes de satin cramoysi, mais la dorure d’un tas de spheres de merde qui y estoient m’escorcherent tout le derrière ; que le feu sainct Antoine arde le boyau cullier de l’orfebvre qui les feist et de la damoiselle qui les portoit !
« Ce mal passa me torchant d’un bonnet de paige, bien emplumé à la Souice.
« Puis, fiantant derrière un buisson, trouvay un chat de Mars ; d’icelluy me torchay, mais ses gryphes me exulcererent tout le perinée.
« De ce me gueryz au lendemain, me torchant des guands de ma mere, bien parfumez de maujoin.
« Puis me torchay de saulge, de fenoil, de l’aneth, de marjolaine, de roses, de fueilles de courles, de choulx, de bettes, de pampre, de guymaulves, de verbasce (qui est escarlatte de cul), de lactues et de fueilles de espinards, — le tout me feist grand bien à ma jambe, — de mercuriale, de persiguire, de orties, de consolde; mais j’en eu la cacquesangue de Lombard, dont feu gary me torchant de ma braguette.
« Puis me torchay aux linceux, à la couverture, aux rideaulx, d’un coissin, d’un tapiz, d’un verd, d’une mappe, d’une serviette, d’un mouschenez, d’un peignouoir. En tout je trouvay de plaisir plus que ne ont les roigneux quand on les estrille.
— Voyre, mais (dist Grandgousier) lequel torchecul trouvas tu meilleur ?
— Je y estois (dist Gargantua), et bien toust en sçaurez le tu autem. Je me torchay de foin, de paille, de bauduffe, de bourre, de laine, de papier. Mais
Tousjours laisse aux couillons esmorche
Qui son hord cul de papier torche.
— Quoy! (dist Grandgousier) mon petit couillon, as tu prins au pot, veu que tu rimes desjà ?
— Ouy dea (respondit Gargantua), mon roy, je rime tant et plus, et en rimant souvent m’enrime. Escoutez que dict nostre retraict aux fianteurs :
Chiart,
Foirart,
Petart,
Brenous,
Ton lard
Chappart
S’espart
Sur nous.
Hordous,
Merdous,
Esgous,
Le feu de sainct Antoine te ard!
Sy tous
Tes trous
Esclous
Tu ne torche avant ton depart !
« En voulez vous dadventaige ?
— Ouy dea, respondit Grandgousier.
— Adoncq dist Gargantua :
RONDEAU
En chiant l’aultre hyer senty
La guabelle que à mon cul doibs ;
L’odeur feut aultre que cuydois :
J’en feuz du tout empuanty.
O ! si quelc’un eust consenty
M’amener une que attendoys
En chiant !
Car je luy eusse assimenty
Son trou d’urine à mon lourdoys ;
Cependant eust avec ses doigtz
Mon trou de merde guarenty
En chiant.
« Or dictes maintenant que je n’y sçay rien! Par la mer Dé, je ne les ay faict mie, mais les oyant reciter à dame grand que voyez cy, les ay retenu en la gibbessiere de ma memoire.
— Retournons (dist Grandgousier) à nostre propos.
— Quel ? (dist Gargantua) chier ?
— Non (dist Grandgousier), mais torcher le cul.
— Mais (dist Gargantua) voulez vous payer un bussart de vin Breton si je vous foys quinault en ce propos ?
— Ouy vrayement, dist Grandgousier.
— Il n’est (dist Gargantua) poinct besoing torcher cul, sinon qu’il y ayt ordure ; ordure n’ y peut estre si on n’a chié; chier doncques nous fault davant que le cul torcher.
— O (dist Grangousier) que tu as bon sens, petit guarsonnet ! Ces premiers jours je te feray passer docteur en gaie science, par Dieu! car tu as de raison plus que d’aage. Or poursuiz ce propos torcheculatif, je t’en prie. Et, par ma barbe ! pour un bussart tu auras soixante pippes, j’entends de ce bon vin Breton, lequel poinct ne croist en Bretaigne, mais en ce bon pays de Verron.
— Je me torchay après (dist Gargantua) d’un couvre chief, d’un aureiller, d’ugne pantophle, d’ugne gibbessiere, d’un panier, — mais ô le mal plaisant torchecul ! — puis d’un chappeau. Et notez que les chappeaulx, les uns sont ras, les aultres à poil, les aultres veloutez, les aultres taffetasser, les aultres satinizez. Le meilleur de tous est celluy de poil, car il faict très bonne abstersion de la matiere fecale.
« Puis me torchay d’une poulle, d’un coq, d’un poulet, de la peau d’un veau, d’un lievre, d’un pigeon, d’un cormoran, d’un sac d’advocat, d’une barbute, d’une coyphe, d’un leurre.
« Mais, concluent,
je dys et mantiens qu’il n’y a tel torchecul que d’un oyzon bien dumeté, pourveu qu’on luy tienne la teste entre les jambes. Et m’en croyez sus mon honneur. Car vous sentez au trou du cul une volupté mirificque, tant par la doulceur d’icelluy dumet que par la chaleur temperée de l’oizon, laquelle facilement est communicquée au boyau culier et aultres intestines, jusques à venir à la region du cuers et du cerveau. Et ne pensez que la beatitude des heroes et semi dieux, qui sont par les Champs Elysiens, soit en leur asphodele, ou ambrosie, ou nectar, comme disent ces vieilles ycy. Elle est (scelon mon opinion) en ce qu’ilz se torchent le cul d’un oyzon, et telle est l’opinion de Maistre Jehan d’Escosse. »

 François Rabelais 1483 ou 1484 -1553, médecin, écrivain humaniste de la Renaissance.

 

Vous aurez remarqué que j'ai surligné en bleu la meilleure manière de se torcher le c..., mais en tant que membre de la Société Protectrice des Animaux, je ne saurais vous la conseiller. À bon entendeur, salut !

Et pour ce qui est de noter littérairement l'existence de toilettes dans une bibliothèque, un certain Borges dont j'ai parlé précédemment (Délires n°111) en avait eu l'idée. Je n'ai su que lui rendre hommage !

 

« À droite et à gauche du couloir il y a deux cabinets minuscules. L'un permet de dormir debout ; l'autre de satisfaire les besoins fécaux. »

dixit Borges.

La Bibliothèque de Babel

 

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Amoureuse des mots, je cherche comment faire partager ma passion. Il y a tant à découvrir dans les bibliothèques du monde, tant de mots à connaître intimement pour affiner notre pensée, tant de mots qu'on n'entend plus sur nos lèvres, enfermés qu'ils sont dans des livres poussiéreux. Il ne tient qu'à nous de les faire revivre et de les faire chanter. Notre langue, si belle, si riche, demande qu'on la respecte, qu'on la préserve, qu'on s'en amuse et qu'on la chérisse. Mamiehiou ............................................................................................................................................................................................ ...................................;....................................................................... « La langue française est une femme. Et cette femme est si belle, si fière, si modeste, si hardie, touchante, voluptueuse, chaste, noble, familière, folle, sage, qu'on l'aime de toute son âme, et qu'on n'est jamais tenté de lui être infidèle. » Anatole France ....................................................... ............... ................................................................................................................. « C'est une langue bien difficile que le français. À peine écrit-on depuis quarante-cinq ans qu'on commence à s'en apercevoir. » Colette

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