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17 février 2011 4 17 /02 /février /2011 18:23

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J'étais sur le point de franchir le portail magnifiquement ouvragé du Jardin   portail qui, je vous l'assure, eût fait pâlir celui de la Place Stanislas — quand j'entendis qu'on me hélait : « Oli ! Oli ! ».

« Oh la la ! fis-je. Ce sera Roboland attaché à mes pas ! »

 

Bouleversant toutes les règles du savoir-vivre, vociférant comme jamais, et faisant se retourner sur son passage toute la gent huppée et mistifrisée qui jouissait en ce lieu des calmes et doux délices du soir, ce fâcheux poursuivit de sa voix de mêlé-casse : « Ma chérie, attends donc, il faut que je te dise... »

Je l'interrompis sans ménagements, excédée qu'il me traquât ainsi.

« Mon petit robotus, ne te mets pas en peine, sache que je n'ai pas de temps à t'accorder, je suis horriblement pressée ! »

Eussé-je voulu passer inaperçue, je crois bien que j'aurais renoncé à m'éclipser. Point de robotus plus importun que lui.

Je l'entendis hoqueter en gesticulant comme un beau diable° : « Il me faut... te parler... d'Alcofribas ! »

Certes, il piqua ma curiosité par ce mot, mais je compris vite qu'il voulait pincer ma corde sensible pour que je lui consacrasse un instant. Le grossier stratagème éventé, je ne me souciai plus de lui.

Et ainsi libérée, je m'en fus à grand pas hors du Jardin d'où il ne pouvait s'échapper.

Je l'entendis, de loin, qui marmottait en grasseyant : « Qui peut sans s'émouvoir supporter une offense ?** »

 

Un souci me taraudait. J'avais laissé passer l'heure où je devais rejoindre Alcmène et Amphi et je craignis que mon retard ne fût point sans représailles.

........................................................................

*Pour en savoir plus sur Roboland, le robotus, et les roboti, revenez aux textes n°95 et 96.

**Qui peut sans s'émouvoir supporter une offense ?

Corneille, Médée, Acte I, scène 5.

 

NOTES

Il est toujours pendu à mes basques°

il me suit partout, il ne me quitte pas.

Les basques sont une partie tombante de certains vêtements. Autrefois petite partie d'étoffe qui était au bas du corps du pourpoint et où il y avait des oeillets.

 

portail qui eût fait pâlir celui de la Place Stanislas à Nancy

Cette place est d'une grande beauté artistique.

Deux mots sur la famille Leszczynski

Cette grande famille d'origine tchèque s'installa en Pologne au Xe siècle, précisément en Posnanie. Stanislas Leszczynski fut Stanislas 1er, roi de Pologne de 1704 à 1709. Il devint Duc de Lorraine et de Bar en 1737. Stanislas contribua à l'embellisement de Nancy. Marie Leszczynska, sa seconde fille épousa Louis XV en 1725.

Nancy fut la capitale politique du duché de Lorraine jusqu'à son rattachement au Royaume de France en 1766.

 

ce fâcheux poursuivit de sa voix de mêlé-casse

un fâcheux, un importun, un gêneur, un trouble-fête, un empêcheur de tourner en rond.

une voix de mêlé-cassis, de mêlé-cass, de mêlé-casse, une voix rauque comme celle des ivrognes.

 

je l'entendis hoqueter en gesticulant comme un beau diable°

gesticulant dans tous les sens.  

 

Eussé-je voulu passer inaperçue, je crois bien que j'aurais renoncé à m'éclipser.

> Même si  j'avais voulu passer inaperçue...

Eussé-je, orthographe traditionnelle

Eussè-je orthographe rectifiée en 1990 du fait de la prononciation [ɛ]

De même fussé-je, dussé-je

et les anciennes formes des verbes se terminant par e avec sujet inversé, me trompé-je, fustigé-je, chanté-je...

Voir l'article : Eussé-je, eussè-je, j'eusse, fussé-je, fussè-je, je fusse, dussé-je, dussè-je, eût-il, fût-il, dût-il, fût-ce, fussent-ils, parlé-je... 

 

Règles de la politesse et du savoir-vivre

> voir le Quiz/test n°25 dans les Délires 139

 

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Digression autour d'un mot : Se mistifriser

 

« Va te mistifriser, on sort ! »

« Qu'est-ce que tu fais ? Tu te mistrifises ?

« Regardez-la, comme elle s'est mistifrisée ! »

C'est une douce musique de mon enfance qui me revient en mémoire quand je pense à ce mot, quand ma mère le disait. Je croyais qu'elle était la seule à le connaître, ou bien qu'elle l'avait inventé, pour nous. Je ne l'avais jamais entendu prononcer par quiconque.

Si gai, si vivant, si pimpant avec ses trois i qui éclatent en sourires, il suppose une application toute particulière dans l'activité qu'il décrit.

Je me faisais belle, je me coiffais avec soin, je me pomponnais, je me mistifrisais.

Maman avait ses mots, ses mots bien à elle, qu'elle avait conservés de sa jeunesse, et je ne m'étonnais pas de ne les entendre, pour la plupart, que dans sa bouche. Certes, je connaissais beaucoup des expressions qu'elle employait — ils appartenaient à la langue bien de chez nous, le gaga — mais se mistifriser, non, je croyais vraiment qu'elle l'avait fait pour l'ajouter à son vocabulaire riche, savoureux, coloré.

 

Un jour que Monsieur Toubon, alors Ministre de la Culture et de la Francophonie préparait sa loi qu'on nommerait la Loi Toubon, comme il se doit, et qui verrait le jour le 4 août 1994, loi destinée à protéger notre belle langue française, notre précieux patrimoine linguistique, contre l'invasion anglophone, je l'entendis s'exprimer sur ce sujet à la radio, et soudain, dans son discours, il évoque des mots qu'il affectionne et prononce : « se mistifriser ».

Je n'en reviens pas ! Ainsi ce mot est-il connu et résonne-il dans d'autres familles que la mienne...

J'en ai fait cadeau à ma fille.

Comme tu es belle, ma fille, toute mistifrisée !

 

Si l'on jette un coup d'oeil curieux sur la toile, on rencontre que beaucoup de gens se mistifrisent de par le monde, de nombreux dialectes s'étant approprié le mot, le lyonnais, le bourbonnais, le normand, celui de la Saintonge, du Poitou et de l'Aunis, et même les Cadiens, ou Cajuns dont le parler d'origine vient de ces trois provinces, encore tellement attachés à leur vieille langue française, celle que leurs aïeux ont emportée avec eux jusqu'en Louisiane au XVIIe et XVIIIe siècle.

 

Non, je ne suis pas la seule à aimer ce vocable guilleret et je m'en réjouis fort. Ne l'ai-je pas trouvé dans le Soulier de Satin de Paul Claudel qui nous donne à voir des « courtisans dorés et mistifrisés ». Pas de mistigri là-dedans, ni de mystification comme une certaine interprétation voudrait nous le laisser croire, mais du gaga assurément.

 

Et la voix de ma mère — chère voix qui s'est tue — qui me l'a fait entendre si souventes fois.

Mamiehiou

 

NOTES

Le gaga, le parler stéphanois.


se mistifriser

En regardant dans le dictionnaire de l'ancienne langue française de Godefroy, je lis quelques acceptions de miste.

Miste, adjectif : joli, gentil, bien mis, propret.

mais aussi

Miste comme substantif : élégant, élégante.

Une jeune damoyselle, miste, belle, gaillarde, dispose et affaitee. (1617, Le Diogène français)

Et d'autres encore.

Dictionnaire de l'ancienne langue française et de tous ses dialectes du IXème au XVème siècle, Frédéric Godefroy, 1880-1895

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Quelques mots gaga que vous trouverez dans ce blog :

Se mistifriser, reprise de la note du texte des Délires ci-dessus

beauseigne ! dans le texte : Les noms qui se terminent par au, aux, aus, eau, eaux, eu, eux, eus, oeu, oeux, ou, oux, ous

Les babets dans les notes du texte : 77 Délires qui vont m'amener à affronter l'inconnu

Le coissou, le matru, dans :  Poème - À Maxime nouveau-né - "Trois et Un font Quatre"

La même pour la même chose, dans  Ceux-là même ou ceux-là mêmes ? Celles-là même ou celles-là mêmes

Emploi régional, gaga (parler de Saint-Étienne), lyonnais...

   « J'ai pris un petit vin du Forez. Et vous, qu'est-ce que vous prenez ?

   —La même ! »

écafoiré dans : Une fable de Mamiehiou à la manière de La Fontaine : Le Gouda qui voulait se faire plus fort que le Camembert

 

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Amoureuse des mots, je cherche comment faire partager ma passion. Il y a tant à découvrir dans les bibliothèques du monde, tant de mots à connaître intimement pour affiner notre pensée, tant de mots qu'on n'entend plus sur nos lèvres, enfermés qu'ils sont dans des livres poussiéreux. Il ne tient qu'à nous de les faire revivre et de les faire chanter. Notre langue, si belle, si riche, demande qu'on la respecte, qu'on la préserve, qu'on s'en amuse et qu'on la chérisse. Mamiehiou ............................................................................................................................................................................................ ...................................;....................................................................... « La langue française est une femme. Et cette femme est si belle, si fière, si modeste, si hardie, touchante, voluptueuse, chaste, noble, familière, folle, sage, qu'on l'aime de toute son âme, et qu'on n'est jamais tenté de lui être infidèle. » Anatole France ....................................................... ............... ................................................................................................................. « C'est une langue bien difficile que le français. À peine écrit-on depuis quarante-cinq ans qu'on commence à s'en apercevoir. » Colette

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