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28 février 2011 1 28 /02 /février /2011 17:13

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Il fallait bien qu'à tout prix, au péril de ma vie peut-être, je susse de quoi il retournait. J'enjoignis Prétatou de se tenir coi dans sa niche jusqu'à mon retour. Il trépignait déjà d'impatience mais, futé comme pas deux, il savait qu'il ne pourrait subir la question sans regimber, si elle se présentait. Mieux valait qu'il se tînt à carreau°. Aussi m'obéit-il sans protester.

 

Je me rendis au poste de police le plus proche. Bien que j'insistasse pour qu'on me dît le nom de l'assassiné, les inspecteurs présents gardèrent bouche cousue°. On me fit asseoir dans le commissariat en m'ordonnant d'attendre mon tour. Une enfilade de chaises, occupées par des quidams, tous plus agacés d'attendre les uns que les autres, s'étirait le long des murs. Je calculai vite que quelques heures seraient nécessaires pour que vînt mon tour. Je me raisonnai pour parvenir à prendre mon mal en patience. On m'interdit de bavarder avec mes voisins de droite et de gauche, ceux-là mêmes qui me lançaient des oeillades suggestives mais ne pipaient.

J'eus tout le loisir de promener mon regard sur les murs de la pièce où nous étions confinés. Drôle de lieu en vérité. Étaient inscrites, dans des cadres colorés, des phrases, sortes d'aphorismes incongrus, de maximes travesties, d'apophtegmes défigurés, ou pire encore, de proverbes d'antan détournés de leur fonction moralisatrice. Je songeais aussitôt avec regret aux sages sentences telles celles qu'affectionnait Michel de Montaigne, gravées sur les poutres de sa Librairie, pour l'aider à faire jaillir de sa pensée les idées, capables, aujourd'hui encore, de nous édifier. Que nenni ! Je dus vite me rendre à l'évidence. Les pensées étalées devant mes yeux ébahis donnaient à réfléchir.

Je vous en livre quelques-unes :

Vous êtes une balance, pesez vos mots !

Tout témoin devient suspect s'il la ramène.

Les manants ont toujours tort.

Notre impartialité, deux poids deux mesures.

Rien ne sert de sourire, il faut pleurer à point.

À chacun sa verbosité.

Vise avant de te tirer une balle dans le pied, pauvre demeuré !

Si tu es ange, fais la bête.

La justice est aveugle, tiens-le toi pour dit.

Toute parole peut te trahir, ferme-la.

Au pilori, Candide, garde confiance quoi qu'il advienne !

L'évidence pour toi n'est pas celle des autres.

Aux innocents, la déveine.

Ta tête ne tient qu'à un fil, ne la perd pas de vue.

La vérité, toute la vérité, rien que la vérité n'est pas souvent bonne à dire.

À l'injustice nul n'est tenu.

"Le soleil ne luit pour personne."*

Vante l'odeur de qui pète, et sauve ta tête 

"Lasciate ogne speranza, voi ch'intrate."*

"The future looks bright ahead, don't be cruel."*

"No pasarán !"*

"La libertad es uno de los más preciosos dones que a los hombres dieron los cielos..."*

"Wenn du zum Weibe gehst, vergiss die Peitsche nicht""*

 

Polyglottes... et misogynes avec ça ! m'exclamai-je en mon for intérieur.

Je décidai de méditer tout ce fatras de maximes abstruses, histoire de me faire une idée précise de la philosophie pratiquée en ce lieu.

.....................................................................................   

*Les citations d'auteurs sont entre guillemets.

Les autres aphorismes sont de moi, mamiehiou, quoi qu'on en pense !

Voir plus bas les notes sur les aphorismes.

 

NOTES

Il fallait que je susse de quoi il retournait

ce quoi il retourne, ce dont il retourne, comprendre

Subjonctif après il faut que

verbe savoir au subjonctif imparfait

Concordance des temps, le verbe de la principale est au passé, celui de la subordonnée aussi.

On dirait plus couramment : il fallait que je sache...

Voir : Valeurs et emplois du subjonctif

> Verbes au subjonctif imparfait du tac au tac - Exercice n°6 sur le subjonctif

 

j'enjoignis Prétatou de se tenir coi

enjoindre, ordonner formellement.

Se conjugue comme joindre.

Les verbes difficiles conjugués à l'indicatif présent, au passé simple, au subjonctif présent et au subjonctif imparfait

Se tenir coi (masculin) coite (féminin)

se tenir silencieux, tranquille.

 

il ne pourrait subir la question sans regimber

subir la question, la torture

mettre à la question, donner la question pour faire avouer quelque chose

sans regimber, sans ruer dans les brancards.

 

Mieux valait qu'il se tînt à carreau

Se tenir à carreau°, se taire, se tenir sur ses gardes, ne pas se faire remarquer.

 

Bien que j'insistasse pour qu'on me dît le nom de l'assassiné

Les deux verbes sont au subjonctif imparfait. (concordance des temps)

On emploie le subjonctif après les locutions conjonctives bien que (concession) et pour que (but).

subjonctif présent : Bien que j'insiste pour qu'on me dise...

Voir : La clef des modes dans les conjonctives

 

Garder bouche cousue°, se taire, garder un secret.

 

ceux-là mêmes qui... ne pipaient

Ceux-là même ou ceux-là mêmes ? Celles-là même ou celles-là mêmes QUIZ 64 

ne pas piper, ne pas piper mot.

Voir la note des Délires n°26

 

Je songeais aussitôt aux sentences gravées sur les poutres de la Librairie de Montaigne

Voir LES SENTENCES de Montaigne qui suivent le texte des Délires n°105

Sa librairie, sa bibliothèque.

L'APOPHTEGME : parole mémorable qui vaut une maxime

LA MAXIME : règle morale, règle de conduite, précepte, sentence.

 

tout ce fatras de maximes abstruses

Abstrus, abscons, sibyllin, incompréhensible, amphigourique.

 

NOTES SUR LES APHORISMES

Vous êtes une balance, pesez vos mots !

Balance a de multiples acceptions. Signifie dénonciateur, en argot donneuse, cousin.

 

Tout témoin devient suspect s'il la ramène.

La ramener, ramener sa fraise°, donner son avis de façon inopinée et mal à propos.

 

Les manants ont toujours tort.

Un manant, homme mal élevé. Sens vieilli : paysan. 

 

La justice, deux poids deux mesures.

cf. La Fontaine :

     "Selon que vous serez puissant ou misérable,
     Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir."

Les animaux malades de la peste 

L'ELLIPSE, en rhétorique, produit un effet de raccourci en omettant les éléments en principe nécessaires à la compréhension d'une phrase ou d'un texte.

 

Rien ne sert de sourire, il faut pleurer à point.

cf. Encore La Fontaine :

     "Rien ne sert de courir, il faut partir à point."

Le lièvre et la tortue.

 

À chacun sa verbosité.

cf. Luigi Pirandello, "À chacun sa vérité."

La verbosité, défaut de celui qui expose les choses en trop de mots et d'une façon confuse.

Dans le contexte évidemment, pour noyer le poisson°, déstabiliser l'interrogateur et donner le tournis.

 

Vise avant de te tirer une balle dans le pied, pauvre demeuré.

Se tirer une balle dans le pied°, être assez maladroit pour faire quelque chose qui va à l'encontre de son propre intérêt. Il y a des gens comme ça !

 

Si tu es ange, fais la bête.

On a ici un paradoxe.

LE PARADOXE, en rhétorique, expose une idée qui apparaît au premier abord contraire au sens commun.

     Cf. "L'homme n'est ni ange ni bête, et le malheur veut que qui veut faire l'ange fait la bête.

 Blaise Pascal, Pensées.

 

La justice est aveugle, tiens-le toi pour dit.

La Justice, figure  ALLEGORIQUE de la mythologie grecque, Thémis représentée par une femme qui a les yeux bandés, symbole de l'impartialité de la justice.

Dans le pseudo aphorisme de mon cru, on peut comprendre tout autre chose.

 

Toute parole peut te trahir, alors ferme-la !

Ferme-là ! J'admets que la formule est un peu cavalière.

 

Au pilori, Candide, garde confiance quoi qu'il advienne.

Candide. Pensons à celui de Voltaire.

 

L'évidence pour toi n'est pas celle des autres.

Question de subjectivité.

 

Aux innocents, la déveine.

cf. Proverbe. Aux innocents, les mains pleines.

 

Ta tête ne tient qu'à un fil, ne la perd pas de vue.

Ta tête ne tient qu'à un fil°, tu peux perdre la vie à la moindre cause.

 

À l'injustice nul n'est tenu. 

LE TRUISME ou LA LAPALISSADE exprime une idée évidente, elle n'apporte donc aucune information ! 

Le truisme n'a pas le caractère péjoratif de la lapalissade.

cf. le proverbe : À l'impossible nul n'est tenu.  

 

"Le soleil ne luit pour personne."

Paul Éluard

Quel esprit mal tourné !

 

Vante l'odeur de qui pète, et sauve ta tête

     "Tout flatteur vit aux dépens de celui qui l'écoute."

La Fontaine encore ! Le Corbeau et le Renard

 

"Lasciate ogne speranza, voi ch'intrate."

cf. L'Enfer, de Dante Alighieri, dans Divina Commedia, La Divine Comédie (1308-1321)

     "Lasciate ogne speranza, voi ch'intrate... Laissez toute espérance, vous qui entrez."

Déjà rencontré dans Les Délires n°48

 

"The future looks bright ahead, don't be cruel..."

L'avenir brille devant toi, ne sois pas cruel...

Écoute donc le King sur la toile Don't be cruel. Ah ! Elvis ! Elvis !

 

"No pasarán !"

lls ne passeront pas !

No pasarán, un célèbre slogan prononcé par les partisans de la Seconde République Espagnole, mouvement antifascite radical.

 

« La libertad, Sancho, es uno de los más preciosos dones que a los hombres dieron los cielos..."

 Cervantès, Don Quichotte, Livre II ; Chapitre LVIII

Lecteur non hispanophone, si tu veux la traduction de cette phrase et la citation plus étoffée, n'hésite pas, reporte-toi aux Délires n°114.

 

"Wenn du zum Weibe gehst, vergiss die Peitsche nicht !" 

So die populäre Variante eines Satzes von Nietzsche, der im Original lautet : "Gieb mir, Weib, deine kleine Wahrheit! » sagte ich. Und also sprach das alte Weiblein : « Du gehst zu Frauen? Vergiss die Peitsche nicht! »  

"Wenn du zum Weibe gehst, vergiss die Peitsche nicht !"

Il faut replacer la phrase dans son contexte. Traduction dont je porte l'entière responsabilité : Quand tu vas voir la femme, n'oublie pas le fouet ! C'est la variante populaire d'une phrase de Nietsche qui était exactement celle-ci : « Femme, donne-moi ta petite vérité, dis-je. » Et voilà ce que déclara la petite vieille : « Tu vas voir les femmes ? N'oublie pas le fouet ! »

Friedrich Nietsche, Also sprach Zarathustra, Ainsi parlait Zarathoustra.

 

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>> 121 Délires où « tout vient à point à qui sait attendre.° »

 

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Amoureuse des mots, je cherche comment faire partager ma passion. Il y a tant à découvrir dans les bibliothèques du monde, tant de mots à connaître intimement pour affiner notre pensée, tant de mots qu'on n'entend plus sur nos lèvres, enfermés qu'ils sont dans des livres poussiéreux. Il ne tient qu'à nous de les faire revivre et de les faire chanter. Notre langue, si belle, si riche, demande qu'on la respecte, qu'on la préserve, qu'on s'en amuse et qu'on la chérisse. Mamiehiou ............................................................................................................................................................................................ ...................................;....................................................................... « La langue française est une femme. Et cette femme est si belle, si fière, si modeste, si hardie, touchante, voluptueuse, chaste, noble, familière, folle, sage, qu'on l'aime de toute son âme, et qu'on n'est jamais tenté de lui être infidèle. » Anatole France ....................................................... ............... ................................................................................................................. « C'est une langue bien difficile que le français. À peine écrit-on depuis quarante-cinq ans qu'on commence à s'en apercevoir. » Colette

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