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25 mars 2011 5 25 /03 /mars /2011 19:58

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Je commençai à douter de pouvoir jamais arriver à mes fins. Étais-je tombée dans un piège où l'on voulait m'empêcher de mener mes propres investigations, ou bien avait-on coutume d'épuiser l'énergie de ceux qui s'intéressaient quelque peu à leur prochain ? Je m'étais pliée de bonne grâce à toutes les lenteurs policières jusqu'à ce qu'il me fallût craquer, ce qui n'avait pas été du goût de Carat. J'en avais assez. Cependant, je me défendis de toute paranoïa en supposant que cette malaventure, avec un tel bicêtre, n'arrivait pas qu'à moi et qu'on se plaisait ici à émousser la résistance de ceux qui osaient poser des questions.

Comme je refusais de continuer à jouer le paragon de patience et que j'avais déjà marqué ma désapprobation, on consentit à m'écouter et à me répondre.

Un grand escogriffe de lieutenant dans un uniforme du dernier chic se présenta. Je vis aussitôt qu'il ne ressemblait en rien à son collègue blèche avec qui j'avais eu affaire avant lui, ce qui me donna quelque espoir. Il me dit que je n'avais pas à connaître les détails du drame qui venait de se dérouler À la bonne chère, l'enquête n'en étant qu'à ses débuts.

Je décidai de me mouver violemment les neurones pour le convaincre de me dire ce qui s'était passé.

Comme je précisai que j'étais employée là-bas, que mes patrons Alcmène et Amphi étaient des amis très proches, que je ne pouvais me résoudre à ne rien savoir du meurtre qui s'y était commis et que je ne savais dorénavant où aller puisque j'y avais le gîte et le couvert, mon interlocuteur reconnut que j'étais dans de sales draps° et me précisa que je pourrais toujours rester au poste de police si je ne voulais pas coucher dehors, d'autant plus que je devenais à ses yeux la première suspecte dans cette affaire. Comme il était très tard dans la nuit et qu'il devrait m'interroger à la première heure le lendemain, il ne me restait que peu de temps pour trouver un endroit quelque part, pour y dormir une heure ou deux tout au plus.

 

« Qui est mort ? Mais qui donc est mort ? » criai-je, n'y tenant plus.

J'entendis autour de moi grand éclat de risée et grand chuchillement*.

« Ces gens sont fous », pensai-je.

Je bisquais.

Je bisquais, que dis-je ? J'étais plutôt près de mourir de dépit !

Le lieutenant me vit si désespérée qu'il lâcha prise et me répondit enfin avec froideur : « Vos deux amis sont morts. »

J'étais effondrée. Je renonçai à en savoir davantage.

Je sortis pour aller retrouver Prétatou qui devait se morfondre à m'attendre.

« J'ai les crocs° », jappa-t-il d'aussi loin qu'il me vit.

 

Malgré la crainte que j'avais de me laisser surprendre, j'entrai avec lui dans le restaurant désert par la porte qui donnait sur le jardin. On ne m'avait pas demandé si j'en avais les clefs. Rien ne paraissait avoir été dérangé. Tout était comme à l'ordinaire, mais il planait un silence glacé. Je frissonnais à la pensée que je ne reverrais plus mes amis si chers. J'en eusse de marrisson pleuré comme une vache**. Une douleur gravative, telle une enclume, me pesait sur l'estomac.

 

Prétatou dévora sans vergogne ce qu'on n'avait pas servi ce soir-là. Je m'étonnai qu'il ne m'interrogeât point au sujet de ses maîtres que je savais qu'il chérissait, et qu'il ne voulût point en apprendre davantage.

      « J'aime les sushis** », grognait-il entre deux déglutitions.

.......................................................................  

* Pétrarque... En eût de marrison pleuré comme une vache, Mathurin Régnier, 1573-1613 Satire X

marison, marrisson ou marrison

 

**« J'aime les sushis » comme le dit Gad Elmaleh alias Chouchou dans le rôle-titre du film de Merzak Allouache tourné en 2003.

 

NOTES

Je commençai à douter de pouvoir jamais arriver à mes fins.

Je commençai à douter de pouvoir un jour arriver à mes fins.

sens positif de jamais

Voir l'article : Jamais, ne jamais, jamais plus, au grand jamais, à jamais, si jamais, oncques...

 

ceux qui s'intéressaient quelque peu à leur prochain

quelque peu, un peu.

 

jusqu'à ce qu'il me fallût craquer

fallût, subjonctif imparfait

On trouve parfois l'indicatif après jusqu'à ce que (cas rare)

craquer, familier.

Voir l'article Jusqu'à ce que, jusqu'à tant que


cette malaventure, avec un tel bicêtre, n'arrivait pas qu'à moi

Un bicêtre, un malheur, une infortune

Ce mot est voisin de bissextre, le jour bissextil, ajouté à l'année tous les quatre ans, et qui était considéré comme jour de malheur.

 

comme je refusais de continuer à jouer le paragon de patience

Un paragon (substantif), un exemple, un modèle, un archétype.

Littré : Ce qu'il y a de plus excellent, en parlant des personnes ou des choses.

Anne, puisqu'ainsi va, passait dans son village

Pour la perle et le parangon.

Le cas de conscience (Contes et nouvelles en vers par Monsieur Jean de La Fontaine)

En joaillerie : Une perle paragon, un diamant paragon se distinguent par leur grosseur et leur beauté.

 

il ne ressemblait en rien à son collègue blèche avec qui j'avais eu affaire avant lui

Blèche (ou Blêche que l'on trouve sur Littré), faible de caractère, laid, sans volonté, tarte, dolent.

Voir l'article : Avoir affaire ou avoir à faire ? Les affaires, une affaire de coeur, j'en fais mon affaire, je lui ai fait son affaire, une ténébreuse affaire, faire le bizness...

 

je décidai de me mouver violemment les neurones

Mouver, populaire, remuer, bouger.

Exemples :

-mouver (remuer) la sauce, en cuisine.

-mouver la terre d'un pot, en jardinage.

L'allégorie, la mythologie, la poésie sont essentielles à l'esprit humain, et c'est pourquoi précisément l'esprit qui mouve sans cesse doit renouveler sans cesse, par son éducation progressive, le langage de l'art. Bürger, Salons de 1861 à 1868

 

Être dans de sales draps°, ou vilains, beaux, jolis, mauvais draps.

Être dans une très mauvaise situation.

On dit aussi se mettre dans de sales (etc) draps°.

 

J'en eusse de marrisson pleuré comme une vache.

marrisson (Littré), marrison ou marisson (vieux mot hors d'usage), tristesse, chagrin, état de celui qui est marri (DMF) 

Ou : J'en aurais de chagrin pleuré comme un veau ! 

 

je bisquais, que dis-je, j'étais plutôt près de mourir de dépit !

Bisquer, mot familier et populaire, éprouver du dépit.

Près de, prêt à.

On confond souvent ces deux expressions.

Ne pas confondre : sortir, assortir, ressortir intrans. ou trans. indirect- quelquefois, quelques fois – davantage, d'avantage – bientôt, bien tôt – sitôt, si tôt - près de, prêt à

 

Avoir les crocs°, avoir très faim.

 

J'entendis près de moi grand éclat de risée et grand chuchillement

Grand éclat de risée et grand chuchillement, Jean de La Fontaine dans le conte Le roi Candaule et le Maître en droit : à en lire ci-dessous un extrait.

Chuchillement, sorte de chuchotement.

 

une douleur gravative, telle une enclume, me pesait sur l'estomac

Douleur gravative, sentiment de pesanteur.

 

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 Notes sur le Roi Candaule

Jean de La Fontaine & Théophile Gautier

Jean de la Fontaine, notre fabuliste toujours aimé.

(Fabrice Luchini ne me démentirait pas !)

On connaît de lui quelques-unes de ses fables les plus célèbres. Heureux ceux et celles qui les connaissent par coeur ! Mais que connaît-on de ses autres oeuvres ? Peu de choses en vérité.

Et pourtant !

Que de savoureuses histoires il a écrites dont nous nous délectons !

La Fontaine publia ses contes et nouvelles de 1664 à 1666. Ce sont des histoires paillardes dont il trouva l'inspiration chez l'Arioste, Boccace, et François Rabelais, entre autres.

Je ne peux résister à l'envie de vous faire connaître ou relire : 

 

Le roi Candaule, et le Maître en droit

(extrait du conte)

Force gens ont été l'instrument de leur mal ;

Candaule en est un témoignage.

Ce roi fut en sottise un très grand personnage.

Il fit pour Gygès son vassal

Une galanterie imprudente et peu sage.

Vous voyez, lui dit-il, le visage charmant,

Et les traits délicats dont la reine est pourvue ;

Je vous jure ma foi que l'accompagnement

Est d'un tout autre prix, et passe infiniment ;

Ce n'est rien qui ne l'a vue

Toute nue.

Je vous la veux montrer sans qu'elle en sache rien ;

Car j'en sais un très bon moyen:

Mais à condition. . . , vous m'entendez fort bien,

Sans que j'en dise davantage ;

Gygès, il vous faut être sage :

Point de ridicule désir :

Je ne prendrais pas de plaisir

Aux voeux impertinents qu'une amour sotte et vaine

Vous ferait faire pour la reine.

Proposez-vous de voir tout ce corps si charmant,

Comme un beau marbre seulement.

Je veux que vous disiez que l'art, que la pensée,

Que même le souhait ne peut aller plus loin.

Dedans le bain je l'ai laissée :

Vous êtes connaisseur, venez être témoin

De ma félicité suprême.

Ils vont. Gygès admire. Admirer ; c'est trop peu.

Son étonnement est extrême.

Ce doux objet joua son jeu.

Gygès en fut ému, quelque effort qu'il pût faire.

Il aurait voulu se taire,

Et ne point témoigner ce qu'il avait senti :

Mais son silence eût fait soupçonner du mystère.

L'exagération fut le meilleur parti.

Il s'en tint donc pour averti ;

Et sans faire le fin, le froid, ni le modeste,

Chaque point, chaque article eut son fait, fut loué.

Dieux, disait-il au roi, quelle félicité !

Le beau corps ! le beau cuir ! ô ciel ! et tout le reste !

De ce gaillard entretien

La reine n'entendit rien ;

Elle l'eût pris pour outrage :

Car en ce siècle ignorant

Le beau sexe était sauvage ;

Il ne l'est plus maintenant ;

Et des louanges pareilles

De nos dames d'à présent

N'écorchent point les oreilles.

Notre examinateur soupirait dans sa peau.

L'émotion croissait, tant tout lui semblait beau.

Le prince s'en doutant l'emmena ; mais son âme

Emporta cent traits de flamme.

Chaque endroit lança le sien.

Hélas, fuir n'y sert de rien :

Tourments d'amour font si bien

Qu'ils sont toujours de la suite.

Près du prince Gygès eut assez de conduite ;

Mais de sa passion la reine s'aperçut.

Elle sut

L'origine du mal ; le roi prétendant rire

S'avisa de tout lui dire.

Ignorant ! savait-il point

Qu'une reine sur ce point

N'ose entendre raillerie ?

Et supposé qu'en son coeur

Cela lui plaise, elle rie,

Il lui faut, pour son honneur

Contrefaire la furie.

Celle-ci le fut vraiment,

Et réserva dans soi-même,

De quelque vengeance extrême

Le désir très véhément.

Je voudrais pour un moment,

Lecteur, que tu fusses femme :

Tu ne saurais autrement

Concevoir jusqu'où la dame

Porta son secret dépit.

Un mortel eut le crédit

De voir de si belles choses,

A tous mortels lettres closes !

Tels dons étaient pour des dieux,

Pour des rois, voulais-je dire ;

L'un et l'autre y vient de cire,

Je ne sais quel est le mieux.

Ces pensers incitaient la reine à la vengeance.

Honte, dépit, courroux, son coeur employa tout.

Amour même, dit-on, fut de l'intelligence : 

De quoi ne vient-il point à bout ?

Gygès était bien fait; on l'excusa sans peine :

Sur le montreur d'appas tomba toute la haine :

Il était mari; c'est son mal ;

Et les gens de ce caractère

Ne sauraient en aucune affaire

Commettre de péché qui ne soit capital.

Qu'est-il besoin d'user d'un plus ample prologue ?

Voilà le roi haï, voilà Gygès aimé,

Voilà tout fait et tout formé

Un époux du grand catalogue ;

Dignité peu briguée, et qui fleurit pourtant.

La sottise du prince était d'un tel mérite

Qu'il fut fait in petto confrère de Vulcan ;

De là jusqu'au bonnet la distance est petite.

Cela n'était que bien; mais la Parque maudite

Fut aussi de l'intrigue ; et sans perdre de temps

Le pauvre roi par nos amants

Fut député vers le Cocyte.

On le fit trop boire d'un coup :

Quelquefois, hélas ! c'est beaucoup.

Bientôt un certain breuvage

Lui fit voir le noir rivage,

Tandis qu'aux yeux de Gygès

S'étalaient de blancs objets :

Car, fût-ce amour, fût-ce rage,

Bientôt la reine le mit

Sur le trône et dans son lit.

Mon dessein n'était pas d'étendre cette histoire :

On la savait assez. Mais je me sais bon gré ;

Car l'exemple a très bien cadré ;

Mon texte y va tout droit : même j'ai peine à croire

Que le docteur en lois dont je vais discourir

Puisse mieux que Candaule à mon but concourir. [...]

à lire sur Wikisource : Le Roi Candaule et le maître en droit

Note - Le candaulisme est la perversion de Candaule.

 C'est par Hérodote qu'on connaît l'histoire de ce roi sarde tué par Gygès qui lui ravit le trône de Lydie.

Théophile Gautier écrivit sa nouvelle Le roi Candaule en 1844.

A la lecture de cette oeuvre, Victor Hugo fit part à Théophile de son enthousiasme : «Vous êtes un grand poète et un charmant esprit. Cher Théophile, je lis votre Roi Candaule avec bonheur. Vous prouvez, avec votre merveilleuse puissance, que ce qu'ils appellent la poésie romantique a tous les génies à la fois, le génie grec comme les autres. Il y a, à chaque instant de votre poème, d'éblouissants rayons de soleil. C'est beau, c'est joli, et c'est grand.» (Propos recueillis sur le site L'Antiquité des Méditerranées) 

Vous trouverez entre autres sur le site (mediterranes.net) la liste des mythes grecs et romains. Ne vous privez pas de donner libre cours à ce vice impuni, la lecture. 

Le Roi Candaule, nouvelle de Théophile Gautier

Lire un extrait dans La Pensée des Autres :

> THEOPHILE GAUTIER - Le Roi Candaule - Nyssia et Gygès

et le texte intégral dans Wikisource :

...........................................................  

 J'ai une tendresse et une admiration particulières pour Théophile Gautier qui nous a donné une oeuvre pleine de fantaisie et de charme. Mamiehiou

Note

*Ce vice impuni, la lecture, Valéry Larbaud.

 

> Retour au début de l'article

 

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Amoureuse des mots, je cherche comment faire partager ma passion. Il y a tant à découvrir dans les bibliothèques du monde, tant de mots à connaître intimement pour affiner notre pensée, tant de mots qu'on n'entend plus sur nos lèvres, enfermés qu'ils sont dans des livres poussiéreux. Il ne tient qu'à nous de les faire revivre et de les faire chanter. Notre langue, si belle, si riche, demande qu'on la respecte, qu'on la préserve, qu'on s'en amuse et qu'on la chérisse. Mamiehiou ............................................................................................................................................................................................ ...................................;....................................................................... « La langue française est une femme. Et cette femme est si belle, si fière, si modeste, si hardie, touchante, voluptueuse, chaste, noble, familière, folle, sage, qu'on l'aime de toute son âme, et qu'on n'est jamais tenté de lui être infidèle. » Anatole France ....................................................... ............... ................................................................................................................. « C'est une langue bien difficile que le français. À peine écrit-on depuis quarante-cinq ans qu'on commence à s'en apercevoir. » Colette

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