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8 avril 2011 5 08 /04 /avril /2011 12:24

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Le lendemain matin, rien ne parut de mes émotions de la veille. Dès le lever, je me sentis prête à affronter tous les obstacles qui se dresseraient devant moi. Ne savais-je pas que j'étais capable de sortir indemne des situations les plus délicates que je pourrais rencontrer ?

Je mis en ordre mes tâches à accomplir. Dieu seul sait combien j'étais peu procrastinatrice ! L'urgence était de trouver un emploi, le plus tôt possible, c'est-à-dire le jour même, car dans cette cité fort bien organisée, il était formellement interdit de rester sans emploi plus de vingt-quatre heures sous peine d'un châtiment exemplaire. Tout juste le temps de choisir l'activité proposée parmi celles, nombreuses, qui étaient vacantes. Inutile de vous préciser que le plein emploi était la première loi que s'imposait le pays. Pas de chômage. Pas d'assistanat.

 

Comme tu le sais déjà, lecteur attentif qui n'oublie jamais rien de ce que je te raconte, il ne s'agissait que de travailler trois heures par jour tout au plus1, ce qui suffisait amplement à la bonne marche de la vie de mes concitoyens.

Je me rendis donc au Bureau de l'Emploi où je pourrais étudier la liste des postes à pourvoir.

Je songeais en chemin à ce qui me conviendrait.

 

Nul besoin de te dire, lecteur toujours curieux des us et coutumes de mon temps, que le travail en usine avait depuis longtemps disparu, tous les objets dont nous nous servions, ici, à Utopinambourg, étant inusables. La plupart d'entre eux avaient été inventés, élaborés et fabriqués il y a quelques siècles, dupliqués en des matières inaltérables, voire indestructibles, et ils étaient toujours en usage, et comme neufs, depuis que les hommes avaient compris une fois pour toutes qu'ils avaient été décervelés par la société consumériste à force de publicités, pour beaucoup mensongères, et vantant des produits dont nul n'avait l'utilité.

 

Il fut un temps où leur esprit s'était plié à toutes sortes de règles dont ils eurent beaucoup de peine à se défaire. Il fut un temps où était impensable l'idée même de renoncer au crédit, aux séductions de la publicité, au faux besoin irrépressible d'acheter des choses nouvelles coûteuses et parfaitement superflues, où il était tout aussi inimaginable d'abandonner cette habitude de n'avoir à disposition que des objets dont on avait programmé à l'avance l'obsolescence pour qu'ils fussent vite hors d'usage la panne toujours menaçant et qu'on eût tout aussi vite l'envie d'en racheter de nouveaux, à la plus grande avidité des trusts, des cartels, et des mafias de l'économie viciée qui ne disaient pas toujours leur nom.

Il fut un temps — que tu connais bien cher lecteur  le mensonge [était] passé à l'état de spéculation, mis à la portée de tout le monde, et circulant librement pour les besoins de la société et de l'industrie, toutes les vanteries, jongleries, sensibleries de nos poètes, de nos orateurs et de nos hommes d'état, autant de puffs !2

C'était pitié de voir ces consommateurs compulsifs, tous asinant sans le savoir, et courant à leur perte, comme des dératés°.

Sais-tu, lecteur, qu'il fut un temps où l'idée des antipodes était une inconcevabilité4?

Eh bien sache qu'il fut un temps où l'idée de mettre un terme à la société de consommation était tout aussi inconcevable.

 

Croître pour croître était son credo.

L'usure, la clé de son économie.

 

Mais quels gogos, quels pigeons avaient donc été la plupart des hommes de ce temps révolu ! Et quel retournement avait dû se faire, non sans mal, pour parvenir au résultat d'aujourd'hui ! Il fallut traitailler et les prêchi-prêcha furent légion.

Aussi ne fabriquait-on plus à la chaîne ni voitures, ni vêtements, ni ustensiles de ménage, et l'on ne construisait plus ni maisons, ni digues, ni routes, ni ponts. Tout était durable, robuste, solide, infrangible, incassable3, d'aucuns diraient « costaud et increvable ». Il faut reconnaître que tous ces adjectifs jouaient leur rôle à merveille.

De quoi s'éjouir !

 

    « Ainsi donc, me dis-je, confiante, les emplois ne manquent pas, et l'un d'entre eux m'attend forcément. »

....................................................................

1- il ne s'agissait que de travailler trois heures par jour tout au plus.

Voir la note à la fin de l'article (reprise de Les Délires n°69)

 

 2- Le mensonge passé à l'état de spéculation, mis à la portée de tout le monde... autant de puffs ! cf. Le Puff ou Mensonge et Vérité du dramaturge Eugène SCRIBE, 1859.

On sait que notre jeune héroïne ne vit plus dans ce temps-là, qui est encore le nôtre. Grâce à sa curiosité toujours en éveil elle est parvenue à découvrir l'époque dans laquelle elle vit. Voir les Délires n°106.

 

3- Incassable, Unbreakable, est un thriller de super-héros, film réalisé en 2000 par M. Night Shyamalan avec Bruce Willis et Samuel L. Jackson.

 

4-  Il fut un temps où l'idée des antipodes était une inconcevabilité. Littré

 

NOTES

Titre : Délires sur la folie du consumérisme - l'obsolescence programmée

Le consumérisme 

En sociologie, le consumérisme est une idéologie qui veut que la consommation de biens soit primordiale (cf. le roman Les Choses de Georges Pérec). Le consumérisme se rattache à l'idée de société de consommation et dénonce un comportement qui se donne la consommation, voire la surconsommation, pour finalité.

Cf. Alain Soral analyste sociologue, Emmanuel Todd, économiste, Bernard Stiegler, philosophe.

L'association américaine "Buy_Nothing_Day", les associations françaises "Casseurs de pubs" ou "Journée sans achat" dénoncent la surconsommation.

L'obsolescence programmée

C'est le fait de produire un bien en prévoyant le moment où il ne sera bon qu'à jeter.

Lire l'article qui suit : La folie du consumérisme- Prêt à jeter

 

Inutile de préciser... Nul besoin de te dire ...

LA PRÉTÉRITION : C’est lorsqu’on affirme passer sous silence une chose dont on va pourtant parler.

 

Dieu sait combien j'étais peu procrastinatrice

Procrastinatrice, procrastinateur, procrastination.

Le procrastinateur a pour formule : Je remets toujours au lendemain ce que je pourrais faire le jour même !

 

Il fut un temps...

L'ANALEPSE (une) : En narratologie, c’est un retour sur des événements antérieurs au moment de la narration.

 

Il fut un temps... il fut un temps... il fut un temps...

L’ANAPHORE (une) est une figure de style qui consiste à commencer des vers ou des phrases par les mêmes mots ou les mêmes syntagmes. Elle rythme le discours telle une obsession et renforce une affirmation. Elle crée un effet de symétrie.

 

ils avaient été décervelés par la société consumériste

Décerveler, abêtir.

 

les menteries, jongleries... autant de puff

Le puff ou peuf, de l'anglais souffle, bouffée de tabac, bulle de savon.

Tromperie de charlatan. Littré

 

C'était pitié de voir ces consommateurs compulsifs

La compulsion est une névrose. On se sent contraint de faire quelque chose, on ne peut y échapper par sa propre volonté. Ici on ne cesse d'acheter sans pouvoir se raisonner.

 

tous asinant sans le savoir et courant à leur perte comme des dératés

Asiner, faire l'âne.

Courir comme un dératé, il paraît que l'on court plus vite si l'on n'a pas de rate !

 

tout était durable, robuste, solide, infrangible

Infrangible, qui ne peut être brisé

 

mettre un terme à la société de consommation était inconcevable

L'inconcevabilité, caractère de ce qui est inconcevable.

Il fut un temps où l'idée des antipodes était une inconcevabilité. Littré

 

il fallut traitailler et les prêchi-prêcha furent légion

Traitailler, faire sans cesse de nouveaux traités, de petites conventions mal observées ; tripoter dans les négociations. Littré

Un prêchi-prêcha ou prêchiprêcha, prechi-precha, prechiprecha, discours moralisateur ennuyeux.

 

De quoi s'éjouir !

S'éjouir, se réjouir. Ce mot a un peu vieilli mais il est encore bon, nous précise le Littré en 1880 !

 

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AJOUT

Note du 21 janvier 2013

En écrivant cet épisode de la fiction surréaliste et fantasmagorique des Délires (n°69), je ne croyais pas si bien dire. À savoir que l'illustre économiste britannique, Mr Keynes, avait déjà imaginé qu'il serait possible de ne travailler que trois heures par jour dans une société où chacun aurait dompté son Hybris. Cela suffirait pour subvenir à ses besoins. Cf. J. M. Keynes, La pauvreté dans l’abondance - John Maynard Keynes 1883-1946

Comment suis-je parvenue à la découverte, chez Mr Keynes, de cette idée folle, mais ô combien intéressante, bien après qu'elle eut germé dans mon esprit ? Je vais vous le dire.

J'ai écouté l'interview de Monsieur Michel Rocard, que j'ai en grande estime, sur RMC, le 21 janvier 2013. Il fait allusion à la pensée de Mr Keynes, qui, si elle peut sembler datée à certains, contient une vision qui mérite qu'on s'y attarde aujourd'hui.

En surfant sur la toile, je retrouve l'idée dans la revue CONTRETEMPS.

En voici un extrait :

Keynes, et après ? | Contretemps

"Keynes poussa l’audace jusqu’à envisager, pour une société capable de dompter son hybris, « des postes de trois heures par jour ou de quinze heures par semaine », car « trois heures par jour suffiront amplement à satisfaire le vieil Adam chez la plupart d’entre nous »[28]. Dans la Théorie générale, il reconnait certes « qu’à l’heure actuelle, la grande majorité des individus préfèrent l’augmentation de leur revenu à l’augmentation de leur loisir », et qu’on ne peut obliger ceux qui préfèrent un supplément de revenu à jouir d’un supplément de loisir ». Mais, aujourd’hui comme hier, la question (que Keynes ne pose pas) est de savoir pourquoi tant d’individus peuvent préférer travailler plus pour gagner plus dans un travail aliéné, que se serrer la ceinture dans un temps réputé libre mais tout aussi aliéné et vide. L’expérience des 35 heures avec flexibilité et compensation salariale apporterait d'édifiants éléments de réponse."

Étonnant, non ?

L'utopie des trois heures de travail par jour apparaît dans la cité d'Utopinambourg, lieu où se passe mon récit. À y réfléchir de près, ne serait-ce qu'une utopie ?

 

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Amoureuse des mots, je cherche comment faire partager ma passion. Il y a tant à découvrir dans les bibliothèques du monde, tant de mots à connaître intimement pour affiner notre pensée, tant de mots qu'on n'entend plus sur nos lèvres, enfermés qu'ils sont dans des livres poussiéreux. Il ne tient qu'à nous de les faire revivre et de les faire chanter. Notre langue, si belle, si riche, demande qu'on la respecte, qu'on la préserve, qu'on s'en amuse et qu'on la chérisse. Mamiehiou ............................................................................................................................................................................................ ...................................;....................................................................... « La langue française est une femme. Et cette femme est si belle, si fière, si modeste, si hardie, touchante, voluptueuse, chaste, noble, familière, folle, sage, qu'on l'aime de toute son âme, et qu'on n'est jamais tenté de lui être infidèle. » Anatole France ....................................................... ............... ................................................................................................................. « C'est une langue bien difficile que le français. À peine écrit-on depuis quarante-cinq ans qu'on commence à s'en apercevoir. » Colette

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