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23 novembre 2011 3 23 /11 /novembre /2011 05:30

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Au cours de ces mois glacés, Lio et moi jouîmes d'une vie tissue d'amitié et de tendre complicité. Nos caractères s'accordaient à merveille et nous ne doutions pas que nos jours s'écouleraient ainsi longtemps encore. Je songeai souvent à ma chère Alcmène que j'avais perdue pour toujours et pour laquelle j'avais éprouvé tant de gratitude en des temps tourmentés, et mon coeur se serrait à son souvenir. Le crime impuni qui l'avait arrachée à moi me laissait dans l'âme un regret et une amertume incoercibles.

Les premiers signes du renouveau apparurent et me soulagèrent un peu de mes pensées sombres, encore que je n'eusse guère de temps à consacrer à la rêverie.

Notre travail nous emportait dans un tourbillon salutaire. Et nous étions prêtes à consacrer nos heures de repos à nos disciples dont le nombre ne cessait de croître de semaine en semaine. Pouvions-nous leur refuser la sollicitude qu'ils attendaient de nous et les conseils qui les aideraient à vivre ?

 

Un jour, cependant que j'étais près, non pas de renoncer à découvrir quoi que ce fût sur l'énigme qui m'avait amenée jusqu'ici, dans cette ville étrange, mais plutôt de désespérer d'y parvenir, je vis se profiler dans le hall de notre école une silhouette qui me sembla presque familière, sinon que la démarche hésitante m'étonna au plus haut point.

« Il y a donc, me dis-je des hommes assez fous pour déambuler ainsi, affichant ouvertement leur état, au risque d'être arrêtés sur-le-champ ! »

Je craignis que son image, captée par des dizaines de caméras, n'inquiétât les autorités, et que ne surgît une horde de policiers pour se saisir de ce pauvre homme.

Je dégringolai prestement l'escalier pour aller à sa rencontre, et lui intimai de me suivre dans un endroit caché à la vue, et insonorisé de surcroît,

À le voir ainsi de près, je mis un nom sur son visage et m'exclamai : « Monsieur Pro ! Vous ici ? » Il mit le doigt sur sa bouche, effrayé qu'il était que quelqu'un eût pu le repérer et, les portes bientôt closes derrière nous, nous espérâmes nous protéger de tous.

 

La petite pièce où je l'emmenai ressemblait à un boudoir précieux que j'avais installé pour mon plaisir, et où je me refugiais hors de portée de vue et d'ouïe de Big Brother que je soupçonnais toujours à l'affût de quelque manquement à la sacro-sainte Règle à laquelle je m'étais aujourd'hui accoutumée, mais non soumise, comme vous venez de vous en apercevoir. Eût-on découvert mon cabinet secret, qu'une sanction je n'ose imaginer laquelle eût fondu sur moi comme l'épervier sur son innocente proie.

 

« Reprenez-vous  », dis-je au petit homme haletant et tout recroquevillé d'effroi, « et mettez-vous à l'aise. »

Il s'installa du bout des fesses sur l'ottomane que j'avais discrètement rapportée de chez Alcmène, en souvenir d'elle, et nous fûmes de loisir d'engager la conversation.

« Je suis piégé, » commença-t-il. « mon heure est arrivée ! Déjà ! »

Il fit une pause et respira profondément.

Il n'était pas douteux qu'il s'en allait au grand galop°.

 

Je pensais que chaque homme ici-bas s'étonnait quand il voyait la mort surgir devant lui, qu'il fût atteint d'une maladie mortelle, qu'il vît l'accident survenir, qu'il sentît le bourreau lever sa hache ou qu'il tombât d'une falaise.

« Déjà ! » Et la vie, qu'elle ait été longue ou courte — à l'échelle humaine s'entend — avant ces circonstances, se met à n'être qu'un point infime du temps.

« Déjà ! »  Et l'on se rend à l'évidence : on ne peut échapper à son humaine condition. Et l'on a beau se dire qu'avant soi des dizaines de milliards d'êtres se sont éteints, et qu'il faut, comme eux, en passer par là, on ne peut s'y résoudre, ou si l'on s'y résout, c'est au prix d'une grande sagesse ou d'une immense résignation, inconnue de la plupart des mortels. On est seul. Rien ni personne ne peut nous venir en aide. Nul n'échappe à l'inexorabilité.

Adresser à Dieu une prière instante serait l'ultime secours, la douceur de l'espérance. Mais la terreur paralyse, si bien que toute velléité d'apaisement, en cet instant ultime, semble vain.

Et pendant ce temps-là, la foule des vivants rit et suit sa folie.**

...................................................................... 

* "Nada saber si el mondo differenzia sono y vivir..."

"Personne ne peut savoir si le monde est fantastique ou réel, et non plus s'il existe une différence entre rêver et vivre."

Jorge Luis Borges, écrivain et poète argentin 1899–1986

 

** "La foule des vivants rit et suit sa folie."  Victor Hugo, 1802–1885

Dans le Cimetière de... Recueil : Les Rayons et les Ombres.

 

NOTES

Une vie tissue d'amitié et de tendre complicité

voir le défectif tître / tissu dans l'article sur les défectifs.

Les verbes défectifs - Pour peu qu'il vous en chaille !

 

les premiers signes du renouveau apparurent

Le renouveau, le printemps.

locutions adverbiales À NOUVEAU et DE NOUVEAU – nouvellement – une nouvelle - le renouveau ...

 

il n'était pas douteux qu'il s'en allait au grand galop°

Voir l'article sur douter

Douter que, douter si, se douter que / Je doute que, nul doute que, il n'est pas douteux que...

Il s'en va au grand galop, se dit de quelqu'un qui est tombé en langueur et dont la vie est fort en danger. Littré

 

le crime inpuni me laissait dans l'âme un regret et une amertume Incoercibles

un regret et une amertume incoercibles, irrésistibles, que je ne pouvais dominer.

 

encore que je n'eusse guère de temps à consacrer à la rêverie.

la concession exprimée avec : encore que, bien que, quoique

Voir l'article Encore que

 

nous fûmes de loisir d'engager la conversation

Être de loisir (vieilli). Pouvoir faire ce que l'on veut, et avoir tout son temps pour le faire.

 

Un jour, cependant que j'étais près, non pas de renoncer à découvrir quoi que ce fût sur l'énigme

Près de (sur le point de) sens différent de prêt à (= préparé à)

Cependant que, voir l'article.

quoi que ce fût, voir l'article Quoi que

 

sinon que la démarche hésitante m'étonna au plus haut point.

Voir l'article Sinon que

 

je me réfugiai hors de portée de vue et d'ouïe de Big Brother

voir la note du texte 63 Délires sur Big Brother

 

Eût-on découvert mon cabinet secret

Subjonctif plus-que parfait

Si l'on avait découvert mon cabinet secret...

 

il s'installa du bout des fesses sur l'ottomane

Une ottomane, voir la note du texte 71 Délires à vous donner des frissons, à votre corps défendant

 

Et la vie, qu'elle ait été longue ou courte – à l'échelle humaine s'entend

Cf. Littré S'entend, bien entendu, cela va sans dire, locution familière qui se dit par parenthèse.

 

Et l'on se rend à l'évidence

Et l'on a beau se dire...

ON ou L'ON - Quand peut-on employer L'ON ? 

 

Nul n'échappe à l'inexorabilité

Inexorabilité, caractère de ce qui est inexorable, inéluctable, impitoyable, de ce à quoi on ne peut échapper.

 

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>> 140 Délires sur la visite inopinée de Monsieur Pro. « La vie est une grande surprise » 

 

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Amoureuse des mots, je cherche comment faire partager ma passion. Il y a tant à découvrir dans les bibliothèques du monde, tant de mots à connaître intimement pour affiner notre pensée, tant de mots qu'on n'entend plus sur nos lèvres, enfermés qu'ils sont dans des livres poussiéreux. Il ne tient qu'à nous de les faire revivre et de les faire chanter. Notre langue, si belle, si riche, demande qu'on la respecte, qu'on la préserve, qu'on s'en amuse et qu'on la chérisse. Mamiehiou ............................................................................................................................................................................................ ...................................;....................................................................... « La langue française est une femme. Et cette femme est si belle, si fière, si modeste, si hardie, touchante, voluptueuse, chaste, noble, familière, folle, sage, qu'on l'aime de toute son âme, et qu'on n'est jamais tenté de lui être infidèle. » Anatole France ....................................................... ............... ................................................................................................................. « C'est une langue bien difficile que le français. À peine écrit-on depuis quarante-cinq ans qu'on commence à s'en apercevoir. » Colette

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