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2 février 2012 4 02 /02 /février /2012 08:23

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Le cours que je donnai alors porta sur le mystère des origines, non de l'origine des espèces1 comme on pourrait le penser, ni de l'origine du monde — là n'était pas mon propos. Mais je m'aventurai à poser la question de savoir si quelqu'un d'entre nous se rappelait l'endroit d'où il venait, avant d'arriver à Utopinambourg, et s'il avait emporté avec lui le souvenir de sa famille, ou pour le moins, le plus fugace souvenir de son enfance, si tant est qu'il eût été un jour un enfant. J'osai me risquer à aborder un sujet qui plongea mon auditoire dans la plus grande stupéfaction. Je compris bientôt que jamais aucun d'entre mes auditeurs ne s'était vraiment posé la question. Je m'en étonnai d'autant plus que cette pensée, quant à moi, ne m'avait jamais laissée en repos et je supposai qu'ils avaient été les victimes d'un effaçage de souvenirs parfaitement réussi, d'un lavage de cerveau d'une redoutable efficacité. Pourquoi étais-je la seule à éprouver d'une façon aussi douloureuse la nostalgie aiguë d'un passé qui m'échappait, mais que je savais se cacher bien là, au tréfonds de mon inconscient verrouillé ?

 

Moi, Oli, oui moi, Oli, n'avais-je pas naguère rencontré, agitant leurs petites mains et souriant aux anges, deux enfançons des plus joliets, dans le bois de Marie Cratère ?2

 

Tout ce que je réussis à faire fut de jeter un pavé dans la mare°. J'entendis des murmures inquiets, je vis les fronts se plisser. La classe était en émoi. Je sentis comme une effervescence qui agitait les coeurs et les pensées. J'avais levé un lièvre° qu'il serait sans doute bien difficile de faire rentrer au gîte.
C'est alors que je fus assaillie de questions étranges et d'agressions verbales :

« Qu'est-ce donc qui vous prend d'inventer de telles histoires, de parler ainsi incongrûment ? »

« Existerait-il quelque chose hors de notre cité ? »

« Peut-on à l'avenir faire confiance à une maîtresse à penser qui raconte des balivernes ? » 

« Des fadaises, cria quelqu'un ! »

On lui emboîta le pas° :

« Des contes, à n'en pas douter ! »

« Sornettes que tout cela ! »

« Ce ne sont que sottises ! »

« Des calembredaines à coup sûr ! »

« Des coquecigrues ! » hoqueta-on. 

« Pourquoi diable ces billevesées ? » susurra un timide.

« Foin de telles fariboles ! »

On osa « foutaises » et « conneries ». Le croiriez-vous ?


J'étais bouleversée, désemparée. Mes disciples, mes chers disciples d'ordinaire si polis et si policés, si attentifs et si objectifs, si réfléchis et si affranchis de tout préjugé... mes disciples faisaient la révolution. Je me vis déjà arrêtée, embastillée, suppliciée peut-être. On ne jette pas le trouble impunément à Utopinambourg !


Je vis que mal m'en avait pris d'aborder un sujet aussi sensible. J'avais prévu quelques réactions qui auraient pu me surprendre, mais à ce point !

C'est alors que les esprits s'accoisèrent, brusquement.
Les jeunes gens les plus excités qui s'étaient levés — certains mêmes brandissant le poing — se rassirent.
Et dans ce silence assourdissant, l'un d'eux prit la parole :

« Chère mademoiselle Oli, dit-il, nous nous sommes laissé emporter, Pardonnez-nous cette réaction que nous ne comprenons pas très bien nous-mêmes. Peut-être vos questions nous ont-elles troublés, à tel point que, incapables de reconnaître qu'elles remuaient en nous quelque chose d'infiniment intime et de très profondément enfoui, nous avons ressenti un incompréhensible et insupportable malaise, lequel a bouleversé notre façon de penser, jusqu'à nous faire nous comporter comme des êtres insensés. »
« C'est quelque chose de très étrange », renchérit un condisciple qui lui aussi semblait être revenu à la raison. « Mademoiselle Oli, je crois que nous allons réfléchir à tout cela calmement. »

Une femme se leva et prit la parole à son tour :

« Il faut que je vous dise : une violente vibration m'a parcourue tout entière lorsque je vous ai entendu dire : "quand vous étiez enfant"... enfant... enfant...  » répéta-t-elle. « Avons-nous jamais été des enfants ? Et pourquoi n'y a-t-il pas d'enfants à Utopinambourg ? »

Elle se rassit, se jeta la tête sur les genoux, et éclata en sanglots.

J'en avais assez fait et assez vu ce jour-là dans ce cours qui avait ébranlé si fort les esprits.
Je donnai congé à mes auditeurs après les avoir remerciés de m'avoir écoutée et je m'éclipsai.
J'avais hâte de rejoindre Monsieur Pro qui devait s'être réveillé et qui, sûrement, avait d'étonnantes révélations à me faire.

................................................................

*Titre : « On ne renie pas son enfance ; on l'enfouit au fond de son coeur, et l'ombre portée, l'ombre magique devient un symbole. »
Dominique Blondeau (romancière québécoise d'origine française)

 

1- De l'origine des Espèces. Retrouvez le texte intégral de Charles Darwin,1809-1882, in Libro Veritas

Charles Darwin - De l'Origine des Espèces

 

2- La rencontre d'Oli et des enfançons

Voir les Délires n°13 et 14 :

13 Délires spectaculaires - Ô temps, suspends ton vol !

14 Délires chargés d'une émotion incommensurable - It's a long way to Tipperary*
 
 

NOTES

s'il avait emporté avec lui le souvenir de sa famille, pour le moins le plus fugace souvenir

pour le moins, à tout le moins, tout au moins, en estimant les choses au minimum, en se bornant au minimum.

fugace, qui dure très peu, qui passe vite.


si tant est qu'il eût été un jour un enfant
eût été, subjonctif plus-que-parfait
voir l'article
si tant est que

 

la nostalgie aiguë d'un passé qui m'échappait

aigu, aiguë, exigu, exiguë, exigus, exiguë, ambigu, ambiguë,

le tréma de l'adjectif au féminin est sur le e, comme la ciguë

Exiguïté, ambiguïté.

Avec la nouvelle orthographe, le tréma a changé de place

Réforme de l'orthographe - L'orthographe recommandée aux enseignants - Lexique

 

cette pensée, quant à moi, ne m'avait jamais laissée en repos

quant à moi, pour moi, en ce qui me concerne.

quant est toujours suivi de à, au, aux

Ne pas confondre avec la conjonction quand.

 

là, au tréfonds de mon inconscient verrouillé

au tréfonds, littéraire, ce qu'il y a au plus profond. 

 

Jeter ou lancer un pavé dans la mare (aux canards, aux grenouilles)°, faire une révélation qui scandalise, et jette le trouble.

 

Lever un lièvre°. Mettre au jour une question gênante ou cachée.

 

parler ainsi Incongrûment

d'une façon qui n'est pas convenable, ni correcte, ni juste.

Congru, congrûment.

incongru, incongruité (inconvenance)

Une réponse congrue, une réponse qui convient exactement.

Congruer : vieilli, convenir.

La portion congrue, ressources à peine suffisantes pour subsister.

L'accent circonflexe des adverbes congrûment et incongrûment est la trace du e disparu des adjectifs au féminin (in)congrue.

De même assidûment, continûment, crûment, dûment, indûment, goulûment, nûment (=crûment, tel quel).

Mais on a sans accent absolument, ambigument, éperdument, ingénument, prétendument, résolument.

Le Trésor donne prétendument et prétendûment, cette dernière graphie n'est admise ni par Littré, ni par l'Académie.

Substantif : Un éperduement ou éperdument est l'abandon à l'ivresse d'une passion
 

Emboîter le pas°, ici, imiter.


Foin de telles fariboles !

foin de, Interjection qui traduit le mépris ou l'impatience.

 

Je crus que mal m'en avait pris d'aborder un sujet aussi sensible

Mal lui en prit veut dire qu'il y eut des conséquences désagréables

Mêmes tournures avec bien : Bien m'en prend d'aborder le sujet.

 

c'est alors que les esprits s'accoisèrent

S'accoiser, se calmer, devenir coi (coite).

accoiser, rendre coi, calme, tranquille. cf. Littré

 

dans ce silence assourdissant

ALLIANCE DE MOTS, OXYMORE ou OXYMORON

 

nous nous sommes laissé emporter.

laissé, participe passé suivi d'un infinitif, invariable.

Voir : L'accord problématique des participes passés FAIT et LAISSÉ 

 

je me vis déjà embastillée

Embastiller, enfermer à la Bastille, emprisonner.


Une violente vibration m'a parcourue tout entière.
TOUT ADVERBE, toute tremblante, tout ébaubie.
Les adverbes sont généralement invariables, sauf TOUT dans un cas précis, pour raison d'euphonie, quand il précède un adjectif au féminin qui commence par une consonne, ou un H aspiré
On écrira,
une femme toute honteuse (h aspiré), toute menue, toute belle. Mais une femme tout épanouie, une chevelure tout hirsute (h muet, on fait la liaison)

Pour en savoir + sur tout, lire l'article :  Ne pas confondre : TOUT adjectif indéfini, pronom indéfini, adverbe (variable dans certains cas) et substantif

 

>>140 Délires sur la visite inopinée de Monsieur Pro. « La vie est une grande surprise... »>>

>>142 Délires sur l'origine d'Utopinambourg - Ne fallait-il pas lutter contre la banalisation et la surmédiatisation du mal, la pollution, la menace nucléaire ?*

 

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Amoureuse des mots, je cherche comment faire partager ma passion. Il y a tant à découvrir dans les bibliothèques du monde, tant de mots à connaître intimement pour affiner notre pensée, tant de mots qu'on n'entend plus sur nos lèvres, enfermés qu'ils sont dans des livres poussiéreux. Il ne tient qu'à nous de les faire revivre et de les faire chanter. Notre langue, si belle, si riche, demande qu'on la respecte, qu'on la préserve, qu'on s'en amuse et qu'on la chérisse. Mamiehiou ............................................................................................................................................................................................ ...................................;....................................................................... « La langue française est une femme. Et cette femme est si belle, si fière, si modeste, si hardie, touchante, voluptueuse, chaste, noble, familière, folle, sage, qu'on l'aime de toute son âme, et qu'on n'est jamais tenté de lui être infidèle. » Anatole France ....................................................... ............... ................................................................................................................. « C'est une langue bien difficile que le français. À peine écrit-on depuis quarante-cinq ans qu'on commence à s'en apercevoir. » Colette

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