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6 février 2012 1 06 /02 /février /2012 08:21

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Sitôt que j'eus poussé la porte de la pièce protégée où je l'avais confiné, monsieur Pro se leva, confus et bredouillant.

« Vous voilà reposé ? lui demandai-je.

— Merci... merci pour tout... pour votre courage... votre générosité... »

Je le laissai parler sans lui poser aucune question qui eût pu le mettre dans l'embarras. Il allait livrer, sans aucun doute, les motifs de sa venue chez moi.

« Je n'ai nulle part où aller... Je suis traqué... perdu... et personne à qui me fier... excepté vous... »

Il dut reprendre son souffle, l'émotion lui nouant la gorge.

« Rasseyez-vous, lui dis-je avec sollicitude. Je vous l'ai dit. Ici, vous ne craignez rien.

— Je ne suis pas venu pour échapper à mon sort. Je suis venu pour vous... et pour les autres... peut-être. »

Il s'arrêta quelques instants ; sa respiration se fit plus régulière.

 

Je m'étais installée sur un petit cabriolet, bien en face de lui, pour mieux le regarder, et je m'étonnais que son visage fût parsemé de rides. Était-ce le tourment qui l'avait ainsi marqué ? Était-ce la vieillesse qui faisait son oeuvre ? Rien n'aurait pu laisser imaginer qu'à Utopinambourg la vieillesse eût droit de cité. La vieillesse, aucun de mes concitoyens lambda n'en connaissait les signes, encore moins les affres.

 

Qu'était-il donc advenu de lui depuis notre rencontre ? Il y avait si peu de temps encore ; tout juste quelques mois ? Fallait-il qu'en ce pays que je croyais protégé de toute maladie, je pusse voir quelqu'un portant les stigmates d'un état qui ne laissait aucun doute ? Et comment se faisait-il que je les connaissais, ces signes de la sénescence, que personne, jamais, n'avait vus, dont personne, jamais, ne parlait ? Je songeai alors à Marie Cratère. C'était sur elle que je les avais remarqués : ses rides profondes, ses cheveux blancs, mais sur nul autre — ceux qui s'y connaissent quelque peu en gériatrie ajouteraient : ni démarche hésitante, ni voix chevrotante — et sa pensée et sa mémoire étaient aussi vives que si elle avait eu vingt ans. Marie Cratère — je frémis à son souvenir — la vieille Marie Cratère qui m'avait hébergée alors que j'étais perdue et dans le plus grand désarroi, celle-là même qui s'était livrée aux pires exactions sur ma personne.

 

J'attendais, impatiente, que monsieur Pro se livrât à moi.

« Quand vous saurez, me dit-il, vous comprendrez que vous courrez un grand danger... si jamais... 

Si jamais ? demandai-je.

Si jamais vous vous risquez à rendre public ce que je vais vous dire. »

Ce préambule n'augurait rien de bien rassurant. Je brûlais d'entendre la suite du discours.

Monsieur le sous-gouverneur inspira profondément et se résolut à me dévoiler son secret.

« Notre cité sort tout droit de l'imagination d'un être d'une intelligence supérieure, mais dont la prétention n'a d'égale que sa puissance. Pour échapper à une civilisation vouée à une lente décomposition, ou pire, à une destruction inéluctable — ne fallait-il pas se soustraire à la banalisation et la surmédiatisation du mal1, au terrorisme, à la pollution, à la menace nucléaire... ? cet être enfin, dont je n'ose prononcer le nom, imagina de construire Utopinambourg comme un havre capable de protéger une petite partie de l'humanité, microcosme que vous connaissez, mademoiselle Oli, un monde en réduction où vous vivez présentement, avec vos concitoyens tout aussi ignorants de leur passé que s'ils venaient de sortir du ventre de leur mère.

Cet univers en miniature, construit de toutes pièces par un groupe de scientifiques et de techniciens de haut niveau, les Maîtres d'Utopinambourg, c'était le dessein qu'ils avaient formé pour soustraire au monde corrompu quelques humains, triés sur le volet°, qui auraient vivre dans la plus grande plénitude, loin de la tyrannie et des malheurs auxquels ils auraient échappé, dans une cité parfaite où auraient régné l'ordre et la beauté, le luxe, le calme et la volupté2, une cité où même les nuages seraient merveilleux3.

« Personne ne manquerait de rien, se dirent-ils. Chacun se livrerait à ce qu'il aime, et surtout... la maladie et la mort en seraient bannies. »

 

Monsieur Pro poussa un long soupir de regret et fit une courte pause. Puis il reprit :

« C'était sans compter que la nature humaine serait toujours et irrémédiablement partagée entre le Bien et le Mal. L'homme, dès lors qu'il se sent libéré de toute contrainte, dès lors qu'on lui propose tout le bonheur possible, ne se résout aucunement à profiter de cette chance inouïe, mais aussitôt se livre à des exactions coupables envers ses semblables.

Utopinambourg, ma chère petite Oli, est un fiasco monumental. Ce n'est aujourd'hui que par la force, la répression policière, que l'on fait régner l'ordre... un semblant d'ordre.

Big Brother4, murmurai-je, ou bien quelqu'un, quelque chose qui lui ressemble.

C'est cela même, acquiesça monsieur Pro. C'est cela même... »

 

Il ne m'en dit pas plus. Je restai sur ma faim°. Mais le plus dur à avouer était d'ores et déjà dévoilé. J'étais sûre maintenant qu'il y avait, au-delà des frontières invisibles et infranchissables d'Utopinambourg, un autre monde, un monde ancien d'où j'étais issue, un monde d'où l'on m'avait tirée, sans que je pusse me défendre.

Comment me résoudre désormais à garder par devers-moi ce secret qu'on m'avait confié ? Et si je le révélais, ne craindrais-je pas qu'il ne subvertît les esprits, qu'il ne provoquât un soulèvement et des affrontements tels que taire la vérité serait un moindre mal ?

Devrais-je rester à l'avenir dans le dédoublement ? Je serais celle qui sait et qui se tait, et celle qui se tait tout en souffrant de savoir.

...................... 

1"...la banalisation et la surmédiatisation du mal : cash, crash, krach, trash et flash, en temps réel et en prime time ...

lire la page 105 du livre de Hervé Etchart, 2003.

Le Démon et le Nombre 

(voir l'aperçu sur la toile) 

Le Démon et le Nombre - Résultats Google Recherche de Livres

Le Démon et le Nombre est une réflexion sur notre société occidentale d'aujourd'hui. Des thèmes qui s'affrontent, le Bien et le Mal, la folie et la raison, la religion et la science, thèmes abordés de tous temps chez les philosophes, les théologiens, les hommes de sciences...

 

2 Là, tout n'est qu'ordre et beauté,
   Luxe, calme et volupté.
 

extrait de L'invitation au Voyage

de Charles Baudelaire 1821 - 1867

Les Fleurs du mal, Spleen et Idéal

Lire L'invitation au voyage

dans Poèmes d'amour – Tome 2 - Florilège proposé par mamiehiou

 

3 Les nuages, les merveilleux nuages.

dans L'étranger de Charles Baudelaire - Petits Poèmes en Prose

Lire le poème à la fin de l'article.

Les merveilleux nuages (1961)

Titre du roman de Françoise Sagan

 

4 Big Brother

dans1984 le roman de George Orwell

Voir la note du texte :  63 Délires sur Big Brother

Et

Pour lire la rencontre avec Marie Cratère, voir Les Délires N°16

Pour lire la rencontre avec monsieur Pro, voir Les Délires N°81

 

NOTES

Sitôt que j'eus poussé la porte de la pièce protégée où je l'avais confiné, monsieur Pro se leva

Sitôt que j'eus poussé (passé antérieur)

voir la locution conjonctive de temps > Sitôt que

 

monsieur Pro ou Monsieur Pro ?

> Quand faut-il mettre une majuscule à Monsieur, Madame, Mademoiselle, etc ? Comment abréger ces mots ? 

 

Je le laissai parler sans lui poser aucune question qui eût pu le mettre dans l'embarras.

qui eût pu, subjonctif plus-que-parfait à valeur de conditionnel (conditionnel passé deuxième forme)

> qui aurait pu le mettre dans l'embarras

 

je m'étais installée sur un petit cabriolet

Un cabriolet, ici, un fauteuil léger à dossier cintré.

 

Je m'étonnais que son visage fût parsemé de rides

fût subjonctif imparfait

subjonctif dans une conjonctive qui dépend d'un verbe exprimant un sentiment, je m'étonnais.

imparfait dû à la concordance des temps, la proposition principale étant au passé.

Au présent on a : je m'étonne que son visage soit parsemé...

 

ces signes de la sénescence que personne, jamais, n'avait vus

La sénescence, ensemble des phénomènes non pathologiques qui affectent le corps humain à partir d'un certain âge que l'on associe à la vieillesse.

 

Quand vous saurez, me dit-il, vous comprendrez que vous courrez un grand danger si jamais

Vous courrez, futur / vous courez, indicatif présent / vous courriez, conditionnel présent

Si jamais, voir >Jamais, ne jamais, jamais plus, au grand jamais, à jamais, si jamais, oncques... + Adverbes et locutions adverbiales de temps

 

la vieillesse n'avait pas droit de cité à Utopinambourg

Le droit de cité, c'est la jouissance de tous les droits du citoyen, membre d'une cité.

 

aucun de mes concitoyens lambda (ou lambdas) n'en connaissaient les affres

Lambda, le L grec 

adjectif et substantif, banal, quelconque, moyen

Des lambda, des citoyens lambda.

La nouvelle orthographe permet le s

> Réforme de l'orthographe - L'orthographe recommandée aux enseignants - Lexique

Les affres, substantif féminin pluriel. Très grande angoisse, épouvante.

Les affres de la mort, les affres de l'amour (les tourments)

 

Fallait-il que je pusse voir quelqu'un portant les stigmates

Je pusse subjonctif imparfait

subjonctif dans la conjonctive après falloir

imparfait, le verbe de la principale il fallait est au passé, concordance des temps.

Voir l'article :  Valeurs et emplois du subjonctif 

 

Trier sur le volet°, sélectionner soigneusement le meilleur.

 

par devers soi, ou par devers-soi, au fond de son esprit ou de son coeur. Cf. Littré

On ne fait pas la liaison si devers est suivi d'une voyelle. Cependant quelques-uns lient.

par devers / eux ou par devers-z-eux

 

quelques humains qui auraient dû vivre dans la plus grande plénitude 

> Ne pas confondre : du dû dus dut, due, dues, et dût

 

Je restai sur ma faim

Rester sur sa faim°  Ne pas manger à satiété.

Sens figuré, être déçu de ne pas obtenir ce que l'on attend.

 

un monde ancien d'où j'étais issue

issu, issue, adjectif dérivé du verbe issir, défectif.

> Les verbes défectifs - Pour peu qu'il vous en chaille !

 

Ne craindrais-je pas qu'il ne subvertît les esprits, qu'il ne provoquât un soulèvement

L'explétif Ne, voir l'article NE explétif - Quand peut-on l'employer ? - sans que je (ne) - avant que je (ne) - je crains que tu (ne) - j'empêche que tu (ne) - je m'attends à ce que tu (ne) - je ne nie pas que tu (ne)...

subvertir, mettre sens dessus dessous, renverser. 

......................

L'ÉTRANGER, Baudelaire, Petits poèmes en prose, I (1869)

—  Qui aimes-tu le mieux, homme énigmatique, dis ? ton père, ta mère, ta soeur ou ton frère?
—  Je n'ai ni père, ni mère, ni soeur, ni frère.
—  Tes amis ?
—  Vous vous servez là d'une parole dont le sens m'est resté jusqu'à ce jour inconnu.
—  Ta patrie ?
—  J'ignore sous quelle latitude elle est située.
—  La beauté ?
—  Je l'aimerais volontiers, déesse et immortelle.
—  L'or ?
—  Je le hais comme vous haïssez Dieu.
—  Eh ! qu'aimes-tu donc, extraordinaire étranger ?
—  J'aime les nuages... les nuages qui passent... là-bas... là-bas... les merveilleux nuages !

 

<< 141 Délires qui plongent dans l'inconscient - « On ne renie pas son enfance ; on l'enfouit au fond de son coeur... »* 

>> 143 Délires sur l'incrédulité de Lio- « Qui sait souffrir peut tout oser. »

 

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Amoureuse des mots, je cherche comment faire partager ma passion. Il y a tant à découvrir dans les bibliothèques du monde, tant de mots à connaître intimement pour affiner notre pensée, tant de mots qu'on n'entend plus sur nos lèvres, enfermés qu'ils sont dans des livres poussiéreux. Il ne tient qu'à nous de les faire revivre et de les faire chanter. Notre langue, si belle, si riche, demande qu'on la respecte, qu'on la préserve, qu'on s'en amuse et qu'on la chérisse. Mamiehiou ............................................................................................................................................................................................ ...................................;....................................................................... « La langue française est une femme. Et cette femme est si belle, si fière, si modeste, si hardie, touchante, voluptueuse, chaste, noble, familière, folle, sage, qu'on l'aime de toute son âme, et qu'on n'est jamais tenté de lui être infidèle. » Anatole France ....................................................... ............... ................................................................................................................. « C'est une langue bien difficile que le français. À peine écrit-on depuis quarante-cinq ans qu'on commence à s'en apercevoir. » Colette

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