Overblog
Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
21 avril 2012 6 21 /04 /avril /2012 13:26

LES DÉLIRES Tous les épisodes

ACCUEIL & SOMMAIRE

Tous les articles du blog

Ma nuit fut hantée de pensées vagabondes.

Eussé-je dû marquer d'une pierre blanche° le jour où je te rencontrai ? J'avais attendu longtemps, si bien que l'espoir avait laissé la place à la résignation. Non que je souffrisse vraiment — l'être raisonnable que j'étais devenue s'était rendu à l'évidence : toute quête demeurait vaine — mais ne sentais-je pas comme un vide, là, quelque part, au tréfonds de mon coeur, ou peut-être, plus prosaïquement, quelque creux dans mon épigastre ?

Celui qu'on voudrait chérir et aimer — aimer passionnément et pour toujours, il va sans dire — n'existe pas. Il ne peut exister. C'est là un défaut de la nature.

Cette impatience, naguère si vive, doucement s'était consumée, comme le volcan, éteint, s'effondre sur lui-même.

 

L'idée que j'ai de l'objet du désir est si haute qu'il en devient inaccessible. Mais bientôt l'exaspération des nerfs s'étiole. L'hyperbole exacerbée d'une aspiration née de l'incomplétude s'amenuise enfin. Qui s'épuiserait à attendre des chimères ? Quel esprit tourmenté passerait ses jours et ses nuits à se perdre dans le vague d'une imagination délirante, dans des rêves qu'il croirait possiblement réalisables ?

Celui-là serait fou qui voudrait se forger un destin alors que la vie même est le fruit du hasard, et la voilà, chaque minute, ballottée, telle un fétu de paille, brinquebalée de droite et de gauche au gré de surgissements imprévus, frêle esquif balancé au gré des lames écumantes d'un océan sans rivage, quelque volonté que son capitaine puisse exercer sur une ligne de direction choisie à l'avance.

Tout est imprévisible, souvent inopportun, jamais planifié. Tout ce qui survient demande, dans l'instant, une adaptation de circonstance, qui, sans donner le temps de la réflexion la plus ténue, n'est qu'une fulguration le plus souvent douloureuse. Ainsi nos muscles se mettent-ils en branle sans qu'on leur demande rien, mus par des ordres cérébraux dont on n'est pas maître — quoi qu'on en pense — dirigés qu'ils sont par des réflexes involontaires, des sursauts d'expériences anciennes perdues au plus profond de soi, refusant de revenir à la conscience et que nulle résilience n'a pu adoucir, des ordres chaotiques engendrés par des maladresses ataviques entassées dans nos gènes abâtardis issus du fond des âges, héritages successifs d'une parentèle qui ne fut pas toujours irréprochable.

 

« Y a-t-il en ce monde un seul être qui me soit destiné ? » Cette question, je me l'étais posée mille fois. Et mille fois il m'avait fallu reconnaître ce fait indiscutable : il n'était pas encore né celui qui ravirait mon coeur.

 

Le jour était venu et je te rencontrai. Tu étais là, devant moi, paré de toutes les grâces du monde, les bras chargés de fleurs, arborant ton sourire que je n'oublierai jamais, un sourire indéfinissable tel que seuls les peintres renaissants surent le représenter, non pas un sourire large où les dents se découvrent, non pas un sourire, signe d'une triviale satisfaction, mais un sourire à peine esquissé, un sourire mystérieux, presque imperceptible et cependant attirant par son irrésistible force magnétique.

Pourquoi es-tu venu, toi que je n'attendais plus ? Tu bouleverses ma quiétude. Tu embrouilles mes convictions. Je ne sais que penser. Depuis que je t'ai vu, j'erre parmi les ombres, les ombres de l'incertitude, celles du doute et de la perplexité...

 

À mon réveil brutal, laissant s'échapper mes illusions oniriques, j'entendis une voix intérieure qui me susurrait, à la manière de Monsieur Coué : « En te levant le matin, rappelle-toi combien précieux est le privilège de vivre, de respirer, d'être [heureuse].1 »

Devais-je, envers et contre tous, me contenter d'un bonheur étriqué et me laisser abuser par des pensées étrangères ?

Je me dressai brusquement sur mon séant. Pourquoi venais-je de déraisonner ainsi en cette nuit agitée ? Avais-je donc, la veille, ressenti une émotion si aiguë que ma raison vacillait ?

« Ah ! ...Mon esprit est troublé2 », me dis-je.

J'effaçai mon rêve, et chassai, d'un revers de la main, ce pensement malvenu.

.............................................................................................  

1-En te levant le matin, rappelle-toi combien précieux est le privilège de vivre, de respirer, d'être heureux.

Marc-Aurèle, empereur romain, philosophe stoïcien (121-180)

 

2-Ah ! c'est moi. Mon esprit est troublé, et j'ignore où je suis, qui je suis, et ce que je fais.

L'Avare, Molière.

 

NOTES

Ma nuit fut hantée de pensées vagabondes

fut hantée, pas de liaison, disjonction. Le h de hanté est aspiré, la hantise.

La liaison - L'élision - L'enchaînement - La disjonction

 

Eussé-je-je dû marquer d'une pierre blanche le jour où je te rencontrai

conditionnel passé 2e forme

Aurais-je dû marquer... conditionnel passé 1ère forme
Le subjonctif plus-que-parfait s'emploie dans la langue soignée avec une valeur de conditionnel passé 2e forme.

J'eusse aimé vivre auprès de vous jusqu'à mon dernier souffle.

J'aurais aimé...

Eussé-je continué à vivre ainsi, pauvre et délaissée ?

Aurais-je continué...

Voir : Eussé-je, eussè-je, j'eusse, fussé-je, fussè-je, je fusse, dussé-je...

et : Ne pas confondre : du dû dus dut, due, dues, et dût

Jour à marquer d'une pierre blanche°, jour particulièrement mémorable.

le jour où je te rencontrai, passé simple

> Les emplois de l'imparfait de l'indicatif et du passé simple

 

Non que je souffrisse vraiment, subjonctif imparfait

> Non que, non pas que, non moins que, non plus que, non point que + indicatif, subjonctif ou conditionnel, quel mode choisir ?

 

L'être raisonnable que j'étais devenue

j'étais devenue l'être raisonnable

devenue, participe passé employé avec l'auxiliaire être, s'accorde avec le sujet je au féminin.

que, le pronom relatif qui représente l'antécédent l'être raisonnable, est attribut du sujet je.

devenir est un verbe d'état ou verbe copule.

Voir : Qu'est-ce qu'un attribut ?

 

ne sentais-je pas là, au tréfonds de mon coeur, comme un creux, ou plus prosaïquement, quelque vide dans mon épigastre

au tréfonds de mon coeur, au plus profond de mon coeur.

Prosaïquement, ici, banalement.

quelque vide, un certain vide dans le creux de l'estomac

L'épigastre, partie de l'abdomen (le ventre) comprise entre l'ombilic (le nombril) et le sternum (os plat du thorax où s'attachent les sept premières paires de côtes).

 

cette impatience, naguère si vive

Naguère, il y a peu, il y a peu de temps.

 

l'exaspération des nerfs s'étiole

S'étioler, se fâner, s'amoindir, s'affaiblir.

 

l'hyperbole exacerbée née d'une incomplétude s'amenuise enfin 

L'hyperbole, l'exagération, l'excès.

L'incomplétude, état de ce qui est incomplet.

S'amenuiser, rendre plus menu, diminuer

 

des rêves possiblement réalisables

Possiblement, adverbe rare.

 

tout ce qui survient demande, dans l'instant, une adaptation

Dans l'instant, à l'instant, aussitôt.

 

la vie, ballottée telle un fétu de paille

ou tel un fétu de paille > Tel (accord)

Ballotté, bringuebaler, brinquebaler, brimbaler.

 

quelque volonté que son capitaine puisse exercer

> Quelque... que

 

quoi qu'on en pense

> Quoi que

 

des expériences anciennes que nulle résilience n'a pu adoucir

La résilience, qualité de celui qui ne se décourage pas, qui rebondit après une épreuve difficile.

 

Cette question, je me l'étais posée mille fois.

Posée, participe passé qui s'accorde avec l' (la élidé, pronom personnel représentant question) complément d'objet direct placé avant lui.

Me, pronom réfléchi, complément d'objet second.

Voir : Qu'est-ce qu'un verbe pronominal (réfléchi, réciproque, subjectif...) ? + QUIZ 32 Accord du participe passé des verbes pronominaux

 

seuls les peintres renaissants surent le représenter

Les peintres renaissants, les peintres de la Renaissance.

 

celui-là serait fou qui voudrait se forger un destin

Il y a ici disjonction : qui, pronom relatif, est éloigné de son antécédent celui-là.

> Celui qui voudrait se forger un destin serait fou.

 

un sourire, signe d'une triviale satisfaction

Trivial, banal, ordinaire.

 

laissant s'échapper mes illusions orniriques

Onirique, qui tient du rêve.

 

j'entendis une voix qui me susurrait

Susurrer  > Cas où le S ne se prononce pas [z] entre deux voyelles

 

La méthode Coué

Répétez-vous donc tous les matins au petit lever :

"Tous les jours à tous points de vue, je vais de mieux en mieux".

Rencontré dans : 121 Délires où « tout vient à point à qui sait attendre.°»

 

je me dressai sur mon séant

Le séant, le derrière, le postérieur.

En son séant (vieux), sur son séant. En position assise (dans un lit)

Se (re)dresser sur son séant, se mettre sur son séant.

Séant, seyant, sis sont les participes du verbe seoir. Voir ce verbe défectif dans la note de : 6 Délires inconsidérés - Je n'en peux mais !

 

et je chassai, d'un revers de main, ce pensement malvenu

pensement, archaïque, action de penser. Cf. Littré

Ce pensement était son plaisir et sa consolation, G. SAND, François le Champi.

malvenu, inopportun.

 

<< 145 Délires autour d'une inéluctable séparation - Feu le Roi - Feu la Reine - La feue Reine

>> 147 Délires troublants - « Ce n'est point ici le pays de la vérité : elle erre inconnue parmi les hommes. »

 

LES DÉLIRES Tous les épisodes

ACCUEIL & SOMMAIRE

Articles classés par catégories (tags)

Tous les articles du blog

Partager cet article

Published by mamiehiou.over-blog.com - dans LES DELIRES
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : LE BLOG DE MAMIEHIOU - La langue française telle qu'on l'aime  De la grammaire, des exercices divers, des dictées commentées, des histoires, des textes d'auteurs, des infos pratiques...
  • : Pour tous ceux qui aiment la langue française. Son histoire, sa grammaire et son orthographe. Des dictées commentées, des exercices ébouriffants, un florilège de textes d'auteurs, etc.
  • Contact

Mon Profil

  • mamiehiou.over-blog.com
  • J'aime trop les mots pour les garder par-devers moi - au fond de mon coeur et de mon esprit. Ils débordent de mes pensées en contes drolatiques, avec des quiz et des digressions sur la langue.
  • J'aime trop les mots pour les garder par-devers moi - au fond de mon coeur et de mon esprit. Ils débordent de mes pensées en contes drolatiques, avec des quiz et des digressions sur la langue.

Mon blog

Amoureuse des mots, je cherche comment faire partager ma passion. Il y a tant à découvrir dans les bibliothèques du monde, tant de mots à connaître intimement pour affiner notre pensée, tant de mots qu'on n'entend plus sur nos lèvres, enfermés qu'ils sont dans des livres poussiéreux. Il ne tient qu'à nous de les faire revivre et de les faire chanter. Notre langue, si belle, si riche, demande qu'on la respecte, qu'on la préserve, qu'on s'en amuse et qu'on la chérisse. Mamiehiou ............................................................................................................................................................................................ ...................................;....................................................................... « La langue française est une femme. Et cette femme est si belle, si fière, si modeste, si hardie, touchante, voluptueuse, chaste, noble, familière, folle, sage, qu'on l'aime de toute son âme, et qu'on n'est jamais tenté de lui être infidèle. » Anatole France ....................................................... ............... ................................................................................................................. « C'est une langue bien difficile que le français. À peine écrit-on depuis quarante-cinq ans qu'on commence à s'en apercevoir. » Colette

Rechercher Un Mot Du Blog