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1 novembre 2012 4 01 /11 /novembre /2012 14:03

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Prétatou, suivant scrupuleusement le dictamen de sa conscience, ne me demandait plus en geignant combien de temps il nous faudrait avancer ainsi avant d'atteindre notre but. Il trottinait à mes côtés, ou bien derrière moi quand la végétation était trop dense, me laissant la tâche ardue de tracer le chemin.

 

Soudain des bruits de voix confus parvinrent à nos oreilles à l'affût.

« Qu'est-ce donc là ? murmurai-je.

Des voix d'hommes et de femmes, susurra Prétatou, se rendant à l'évidence et peu convaincu qu'on pût rencontrer des gens dans ce lieu inhospitalier. »

Nous suspendîmes un instant notre souffle.

« Ne seraient-ce pas des hallucinations auditives ? Je doute fort cependant que nous en soyons tous les deux victimes au même instant, fis-je observer sans grande conviction, mais laissant une part infime à l'espoir que ces voix ne fussent point réelles.

Prenons garde qu'on ne nous voie. L'endroit est mal choisi pour nouer des relations quelles qu'elles soient, ajouta pertinemment Prétatou. Leur timbre ne me plaît guère »

On entendait en effet rognonner des voix chevrotantes et catarrhales.

« Cela ne me dit rien qui vaille », pensâmes-nous de concert.

Nos impressions vibraient à l'unisson, à tel point que l'accord de nos émotions et de nos pensées nous confortait dans le sentiment que nous avions une perception semblable du monde tel qu'il était, hormis le doute qui aurait pu s'insinuer quant à la fragilité de nos sens, toujours prompts à nous tromper ; sur quoi nous nous tapîmes en nous rétrécissant le plus possible dans un épais fourré. Notre sang qui coulait dans nos vaisseaux à fleur de peau se retira et nous en devînmes blêmes. Notre coeur battait dans nos tempes jusqu'à nous faire craindre qu'il ne s'entendît de loin. Nous frémîmes à cette pensée. Les illusions sont parfois si intenses qu'elles dépassent l'entendement.

« Gardons notre sang-froid. Soyons prêts à tout », m'encouragea mon acolyte.

Nous écoutions et observions. La bande s'approchait. Les bribes de phrases que nous saisissions semblaient conçues par des esprits étiolés. Rien n'avait de sens.

 

« ... une paillasse, je veux une paillasse...  »

« Rien ne vaut ma vie passée... »

« Ma vie passée ne vaut rien...1 »

« ... trop tard, trop tard maintenant... »

« Le passé dépend du présent... »

« La vieille ne lâchera rien... »

« ... le moment rétrograde du vrai... »

« L'histoire s'écrit au futur antérieur...2 »

« Vos langues dialectales ne traduisent ni démocratie ni liberté... »

« ...que ce microcosme... que ce microcosme trop étroit... »

« Selon la théorie du chaos... »

Il semblait que ces propos fussent lancés à la désespérade.

 

« Que sont donc ces gens ? » me dis-je, et aussi invraisemblable que cela pût paraître, j'ajoutai par devers moi : « Ce sont des vieillards et des vieillardes vêtus vieillardement. Est-il possible ? »

« À les renifler j'en suis tout ébaubi, constata Prétatou. »

 

Nous restâmes silencieux de longues minutes à les observer dans leur déambulation, tels des morts-vivants.

Un corbeau grailla qui rendit la scène plus lugubre encore.

 

« Vois, me dit mon chien dont la vue aiguisée ne manquait rien, n'est-ce pas là monsieur Pro, suant et claudiquant ?

Ainsi donc a-t-il rejoint la horde des réprouvés, gémis-je. »

 

Nous laissâmes la file des malheureux passer devant nous sans qu'ils se doutassent aucunement de notre présence, et brusquement ils disparurent dans leur antre, un abîme béant qui sembla abruptement se dérober sous leurs pas.

 

C'est alors que me revint en mémoire l'image fugace d'un pauvre hère3 que j'avais entraperçu lors de mon arrivée à Utopinambourg. N'avais-je pas alors perdu l'esprit, terrassée que je fus par la vive émotion dont j'avais été la proie ?

Il y avait donc sur cette terre utopinambourgeoise, ô révélation des plus incroyables, des êtres qui portaient les marques de la vieillesse, les monstrueux stigmates de la sénescence !

 

................................................

1-« Rien ne vaut ma vie passée... »

« Ma vie passée ne vaut rien... »

À rapprocher de la phrase d'André Malraux dans Les Conquérants : Une vie ne vaut rien, mais rien ne vaut une vie.

 

2-L'histoire s'écrit au futur antérieur.

Voir > Michel Serres. « Philosopher, c'est anticiper » • Entretiens, Histoire...

 

3-C'est alors que me revint en mémoire l'image fugace d'un pauvre hère...

Voir le premier épisode des Délires :

> 1 Délires engendrés par un traumatisme irréversible - Honni soit qui mal y pense

 

NOTES

Titre : Délires autour d'une rencontre fantomatique

fantomatique (pas d'accent), fantôme.

Voir : L'accent circonflexe – Mettons-le seulement là où il faut - cru, crû, idolâtre, psychiatre, écolâtre, gaîment, absolument, ambigument, fantomatique, tempétueux... + Quiz 58

 

Prétatou, suivant le dictamen de sa conscience

Dictamen de conscience, dictamen intérieur, sentiment qu'a Prétatou que sa conscience (ou sa raison) lui dicte ce qu'il a à faire.

 

Des voix d'hommes et de femmes, susurra Prétatou

Le s de susurrer se prononce [s] bien qu'il soit entre deux voyelles.

Voir l'article : Cas où le S ne se prononce pas [z] entre deux voyelles

 

peu convaincu qu'on pût rencontrer des gens

l'espoir que ces voix ne fussent point réelles

pût, fussent, subjonctif imparfait.

Voir l'article : La conjugaison des verbes au subjonctif - Comment déjouer ses difficultés

 

L'endroit est mal choisi pour nouer des relations quelles qu'elles soient.

quel que, locution conjonctive.

Quel que + indicatif, subjonctif ou conditionnel, quel mode faut-il choisir ?

 

1-Prenons garde qu'on nous voie.

Phrases synonymes avec prendre garde

2-Prenons garde qu’on ne nous voie.

3-Prenons garde qu’on ne nous voie pas. (dans le sens de veillons...)

Ou :

4-Prenons garde à ce qu’on ne nous voie pas.

Les phrases 3 et 4 peuvent être considérées comme incorrectes.

 

ajouta pertinemment Prétatou

Pertinemment, d'une manière pertinente ; avec intelligence et bon sens.

Adverbe formé sur l'adjectif pertinent (+ment) donc 2M.

 

On entendait rognonner des voix

rognonner, bougonner, grogner, parler entre ses dents avec mécontentement.

 

des voix chevrotantes et catarrhales.

♦ chevroter, parler d'une voix tremblotante.

La chèvre bêle, elle chevrote.

♦ un catarrhe, catarrhal, catarrheux.

-Cf. Littré : Le catarrhe est l'inflammation et hypersécrétion des muqueuses, particulièrement des voies respiratoires. Catarrhe bronchique, chronique; souffrir d'un catarrhe

Catarrhal, ale, aux, relatif au catarrhe; qui est dû à un catarrhe.

En parlant d'une personne. Sujet aux catarrhes. Un vieillard catarrheux.

 

Cela ne me dit rien qui vaille, pensâmes-nous de concert.

de concert, locution adverbiale, ensemble.

de concert avec, locution prépositive, en accord avec.

Synonyme : de conserve (avec), ensemble, de concert.

 

Notre coeur battait dans nos tempes jusqu'à nous faire croire qu'il s'entendait de loin.

Notre coeur battait...

ou bien

Nos coeurs battaient...

Voir : Adjectifs possessifs - Cas particuliers

 

Les bribes de phrases...

Une bribe, un petit morceau.

Bribes de pain, de viande, de tabac...

 

des esprits étiolés

Cf Littré. Étiolé, qui a subi l'étiolement. Plante étiolée. Par extension. Enfant étiolé. Fig. Se dit aussi en parlant de l'intelligence. Un esprit étiolé.

S'étioler, péricliter par manque de contact avec la réalité.

 

Je veux une paillasse...

Entre autres acceptions, une paillasse peut être un matelas fait de paille. Ce peut être aussi une prostituée de bas étage (style populaire)

 

Il semblait que ces propos fussent lancés à la désespérade.

La désespérade. Ce mot n'est ni dans l'Académie ni dans le Trésor

Cf. Littré : Air de désespoir, acte de désespoir. 

Il semblait que... fussent lancés

Voir l'article : Il semble que, il me semble que, il paraît que – Faire que, faire en sorte que – Indicatif, subjonctif ou conditionnel, quel mode choisir ?

 

j'ajoutai par devers moi

quant à moi, de mon côté.

 

À les renifler j'en suis tout ébaubi.

ébaubi, surpris, stupéfait.

 

Un corbeau grailla qui rendit la scène plus lugubre encore.

Le corbeau graille, croaille, croasse.

grailler se dit aussi d'une personne qui parle avec la voix rauque.

♦ Voir le poème d'Edgar Poe :

EDGAR POE - The Raven - Le Corbeau

 

monsieur Pro, suant et claudiquant.

Claudiquer, boiter - Claudication.

Claudiquant, participe présent.

Claudicant(e), adjectif.

Voir l'article : Ne pas confondre participes présents, gérondifs et adjectifs verbaux, (en) fatiguant fatigant – (en) convainquant convaincant – (en) émergeant émergent – (en) résidant résident...

et aussi l'exercice d'application : QUIZ 51

 

sans qu'ils se doutassent aucunement de notre présence.

subjonctif après la locution conjonctive sans que.

♦ aucunement, nullement, d'aucune manière. S'emploie avec ou sans NE.

 

la horde des réprouvés

♦ les réprouvés : adjectif substantivé, les condamnés.

Une horde. Voir Le Trésor : HORDE

Ne pas confondre avec une HARDE

 

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Amoureuse des mots, je cherche comment faire partager ma passion. Il y a tant à découvrir dans les bibliothèques du monde, tant de mots à connaître intimement pour affiner notre pensée, tant de mots qu'on n'entend plus sur nos lèvres, enfermés qu'ils sont dans des livres poussiéreux. Il ne tient qu'à nous de les faire revivre et de les faire chanter. Notre langue, si belle, si riche, demande qu'on la respecte, qu'on la préserve, qu'on s'en amuse et qu'on la chérisse. Mamiehiou ............................................................................................................................................................................................ ...................................;....................................................................... « La langue française est une femme. Et cette femme est si belle, si fière, si modeste, si hardie, touchante, voluptueuse, chaste, noble, familière, folle, sage, qu'on l'aime de toute son âme, et qu'on n'est jamais tenté de lui être infidèle. » Anatole France ....................................................... ............... ................................................................................................................. « C'est une langue bien difficile que le français. À peine écrit-on depuis quarante-cinq ans qu'on commence à s'en apercevoir. » Colette

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