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21 février 2013 4 21 /02 /février /2013 11:31

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Peut-être Marie Cratère eut-elle un sursaut de remords de s'être montrée si intraitable à mon égard. Lorsqu'elle me dévisagea, curieuse qu'elle était de savoir jusqu'à quel point je supportais ses sarcasmes, une larme discrète coula le long de ma joue tendre.

N'avais-je pas usé d'autosuggestion1 et prononcé en mon for intérieur : « Pleurez , pleurez mes yeux et fondez-vous en eau !2 » Ce qu'ils firent. Une fieffée comédienne, voilà ce que j'étais devenue ; mais, à mon corps défendant. Qui m'en eût osé tenir rigueur en cette circonstance ? Ma détermination ne m'y pouvait que résoudre. Ne devais-je pas employer tous les moyens, si subtils et si blâmables qu'ils fussent, pour arriver à obtenir de Marie les réponses que j'attendais ? Non que je crusse qu'il fût aisé de la fléchir, mais je misais sur ce dont elle aurait pu faire preuve à mon égard, ne fût-ce qu'une once de faiblesse. Et c'est bien là ce qui se produisit. Rien de ce qui me concernait ne pouvait lui échapper.

Certes je savais qu'elle entendait toutes choses au premier mot, mais le plus souvent elle préférait faire la sourde. Elle était, en compassion, aussi grippe-sou qu'en économie.

Prétatou, qui suivait le fil de ma pensée, ne put se retenir de marmotter sans que, fort heureusement, Marie Cratère pût l'entendre : « Il s'en trouve qui sont si avares, chiches et pince-mailles qu'ils n'osent, comme on dit, boire de peur de pisser». Ce n'était guère là un langage châtié, mais il reflétait bien ma pensée. 

 

Mon pleur, cependant, toucha la vieille femme au-delà de mes espérances.

Un rictus mal contenu, une crispation légère que je devinai plus qu'elle n'apparaissait en vérité, me firent comprendre que Marie ne demeurait point insensible à la déception qui m'accablait. Sans doute s'en voulut-elle quelque peu —  c'est à tout le moins ce que je crus — car elle me susurra d'une voix mielleuse : « Qu'est-ce donc là que je vois, ma chérie ? Quel est ce chagrin qui gonfle ton coeur ? Sont-ce les refus que j'oppose à tes questions importunes qui te mettent en peine ? »

Puis, se reprenant brusquement, et avant même que je ne me fusse épanchée dans son sein — ce que j'aurais osé faire malgré ma répugnance, mais elle ne m'en donna pas l'opportunité — elle continua : « Tu ne lâcheras donc jamais ! »

Non, je ne me décramponnerais point de mon obsession et je continuerais toujours à la poursuivre avec les mêmes questions.

 

Je te prie, lecteur impatient, de ne faire aucune allusion à ce qu'il fallut que je cessasse d'être pour être qui j'étais devenue.4

...............................................................

1-autosuggestion ou auto-suggestion > L'agglutination – entr'acte ou entracte, grand'mère ou grand-mère

 

2-"Pleurez , pleurez mes yeux et fondez-vous en eau." Corneille, Le Cid, III, 2

 

 3- «[...] il s'en trouue qui sont si auares chiches et pince-mailles qu'ils n'osent (comme on dit) boire de peur de pisser [...]» Le Tondeux qui court en certains quartiers de la France, et pourquoi il tient la campagne. Auteur anonyme ? 1615 (dans BHVF attestations)

♦ trouue, auares > u consonne, ancienne forme du v

> Que les consonnes sonnent !

 

4-"Il a fait allusion à ce qu'il a fallu que je cessasse d'être pour être qui je suis." André Breton, Nadja, 1928

 

NOTES

Titre : Délires aux larmes de crocodile

Cf. L'Académie, 8e édition : Fig. et fam., Larmes de crocodile, Larmes hypocrites par lesquelles on cherche à émouvoir quelqu'un pour le tromper.

 

Peut-être Marie Cratère eut-elle un sursaut de remords

> L'inversion du sujet après ainsi, aussi, aussi bien, à peine, peut-être, sans doute, encore, du moins, pour le moins, tout au plus, encore moins, toujours est-il, encore, à plus forte raison.

 

curieuse qu'elle était de savoir...

curieuse, attribut de elle

 

prononcé en mon for intérieur

Cf. Académie, 8e édition : Le for intérieur, Le jugement qu'au fond de soi on porte sur soi-même, le tribunal de la conscience. Je suis sûr que, dans votre for intérieur, vous m'approuvez. Garder son for intérieur.

 

N'avais-je pas usé d'autosuggestion

phrase qui ne finit pas par un point d'interrogation.

Cas où l'on peut omettre le point d'interrogation dans une phrase interrogative

 

à mon corps défendant, malgré moi.

 

Qui m'en eût osé tenir rigueur en cette circonstance ? Ma détermination ne m'y pouvait que résoudre.

On dirait plus couramment : Qui aurait osé m'en tenir rigueur ? Ma détermination ne pouvait que m'y résoudre.

La première tournure est rare de nos jours.

> La place de Y et de EN dans la phrase. Vous recherchez des difficultés dans cet exercice ? Vous finirez bien par Y EN trouver. + QUIZ 67

 

tous les moyens, si subtils et si blâmables qu'ils fussent, pour arriver à obtenir de Marie les réponses que j'attendais

ils fussent, subjonctif imparfait de être

locution conjonctive suivie du subjonctif > Quelque... que

 

Non que je crusse qu'il fût aisé de la fléchir, mais je misais...

je crusse subjonctif imparfait de croire

locution conjonctive suivie du subjonctif, non que... (mais)

> Non que, non pas que, non moins que, non plus que, non point que

qu'il fût aisé, subjonctif imparfait : Une proposition dépendant d’un verbe au subjonctif peut avoir, par attraction, son verbe au subjonctif.

autrement dit : Non que je crusse qu'il était aisé de la fléchir, mais..

> § 72 dans Valeurs et emplois du subjonctif

 

ne fût-ce qu'une once de faiblesse

> Eussé-je, eussè-je, j'eusse, fussé-je, fussè-je, je fusse, dussé-je, dussè-je, eût-il, fût-il, dût-il, fût-ce, fussent-ils

♦ une once, ancienne mesure de poids > un rien, un petit peu.

 

Entendre toutes choses au premier mot

comprendre immédiatement ce qui est dit.

 

Elle était, en compassion, aussi pince-maille qu'en économie.

= elle était avare de sa pitié comme de ses sous.

Pince-maille, très avare, grippe-sou, chiche, ladre.

Dans la Grammaire des grammaires (cinquième édition) 1822

de Charles-Pierre Girault-Duvivier

Page 176 : Grippe-sou, pl. Des grippe-sou. Des gens d'affaires qui moyennant le sou pour livre, c'est-à dire une très légère remise, reçoivent les rentes. C'est dans le même sens que l'on écrira des pince-maille. Maille, dit l'Académie, était une monnaie au-dessous du denier : trois sous, deux deniers et maille.- Il n'a ni sou ni maille. - les pince-maille sont des personnes qui pincent, qui ne négligent pas une maille.

Ainsi les pince-maille sont de deux ou trois degrés plus ladres que les grippe-sou.

 

Il ne put se retenir de marmotter

marmotter, marmonner...

Cf. Littré, parler confusément entre ses dents.

 

Mon pleur, cependant, toucha la vieille femme.

> Ne pas confondre une larme, un pleur - j'ai coutume, j'ai la coutume, comme de coutume, à l'accoutumée – l'abîme, en abyme - une balade, une ballade – un martyre, un martyr – un/une couple

 

sans que Marie pût l'entendre

sans que, locution conjonctive suivie du subjonctif.

Pas de ne explétif dans la subordonnée.

> NE explétif - Quand peut-on l'employer ?

 

Sans doute s'en voulut-elle quelque peu

♦ inversion après sans doute : voir ci-dessus peut-être

♦ quelque peu, un peu.

 

Ce n'était guère là un langage châtié

CF. Littré, un style châtié, un style très pur et très correct.

(pisse, pisser, vulgaire)

 

sont-ce les refus que j'oppose...

Quand emploie-t-on c'est et ce sont, c'était et c'étaient ?

Pas toujours là où l'on pense.

Voir > Confusions : Débattre (Ø, de, sur ?) se rappeler (Ø, de ?) clore ou clôturer, qu'est-ce qui lui (le ?) prend ? Aller (au, chez) quid (de, sur ?) battre froid (à ?) contredire (Ø, à ?) c'est, ce sont...

 

avant même que je ne me fusse épanchée dans son sein

s'épancher, donner libre cours à ses sentiments, avec sincérité.

avant que locution conjonctive suivie du subjonctif 

> NE explétif 

 

à tout le moins, pour le moins, du moins.

 

elle me susurra d'une voix mielleuse

♦ susurrer > Cas où le S ne se prononce pas [z] entre deux voyelles

mielleuse, doucereuse, mêlée d'hypocrisie.

 

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Amoureuse des mots, je cherche comment faire partager ma passion. Il y a tant à découvrir dans les bibliothèques du monde, tant de mots à connaître intimement pour affiner notre pensée, tant de mots qu'on n'entend plus sur nos lèvres, enfermés qu'ils sont dans des livres poussiéreux. Il ne tient qu'à nous de les faire revivre et de les faire chanter. Notre langue, si belle, si riche, demande qu'on la respecte, qu'on la préserve, qu'on s'en amuse et qu'on la chérisse. Mamiehiou ............................................................................................................................................................................................ ...................................;....................................................................... « La langue française est une femme. Et cette femme est si belle, si fière, si modeste, si hardie, touchante, voluptueuse, chaste, noble, familière, folle, sage, qu'on l'aime de toute son âme, et qu'on n'est jamais tenté de lui être infidèle. » Anatole France ....................................................... ............... ................................................................................................................. « C'est une langue bien difficile que le français. À peine écrit-on depuis quarante-cinq ans qu'on commence à s'en apercevoir. » Colette

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