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29 août 2010 7 29 /08 /août /2010 19:37

LES DÉLIRES Tous les épisodes

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Chaque année, à pareille époque, Madame Cécile-Clémence de Saint-Ange donnait un bal. C'était un événement dont on parlait des semaines à l'avance dans tout le canton. Qui serait convié à la soirée fameuse de Carnaval ? Telle était la question qui soulevait maintes conjectures et mettait en émoi tous les jeunes gens et les jeunes filles susceptibles d'y prendre part. Car Madame de Saint-Ange n'invitait que la jeunesse digne d'être distinguée. Cent jeunes coeurs seraient les élus, pas un de plus. On attendait avec fébrilité. Chacun de ceux et de celles qui entraient dans la tranche d'âge requise, de dix-huit à vingt-cinq ans, frémissait d'impatience à l'idée qu'il, ou elle, pourrait recevoir le carton d'invitation convoité. Mais la sélection ne se limitait pas au jeune âge. Madame de Saint-Ange triait sur le volet, ne choisissant que les jeunes personnes dotées de grandes qualités de coeur et d'intelligence — on chuchotait même qu'elles devaient répondre aux canons de la beauté. Une condition cependant était exigée, que nul ne se dévoilât jamais, pour garder un anonymat parfait. Il était strictement interdit de crier sur tous les toits que Madame de Saint-Ange avait choisi d'adresser une invitation à tel ou telle, même s'il démangeait qu'on arborât fièrement son carton, histoire de faire des envieux, sous peine d'encourir à l'avenir le mépris de la population et de se couvrir définitivement d'opprobre. Il y avait bien parfois des rumeurs qui couraient çà et là, donnant à deviner qui viendrait à ce bal, mais elles étaient le plus souvent infondées et malheur à celui qui les répandait et n'attirait sur lui que des regards où l'on pouvait lire le dédain, le dégoût même.

 

Le soir du bal, les malheureux qui n'avaient pas été choisis se terraient chez eux afin que personne ne pût les apercevoir, pour laisser croire qu'ils avaient été invités. Il restait ainsi un mystère autour de cette affaire, de sorte que le lendemain, chacun des jeunes gens déçus pouvait laisser supposer qu'il avait pris part aux joyeusetés, sans jamais, bien sûr, n'en dire un traître mot.

De toute façon, aucune des personnes qui y avait participé n'avait le droit d'en raconter un seul détail. On gardait tout par-devers soi, comme un trésor caché, un souvenir secret.

 

Le silence mythique qui entourait ces circonstances était tel qu'il excitait les imaginations au plus haut point. Certains esprits chagrins, qui n'avaient pas eux-mêmes vécu la chose, arrivaient parfois à se demander si des faits à la limite de la décence ne devaient pas s'y passer, mais Madame de Saint-Ange était femme à ne susciter aucune méfiance tant son honnêteté était proverbiale et son intégrité sans faille. Certains autres disaient, pour se consoler, que toute cette histoire était bien montée, afin que le bal demeurât le point d'orgue des festivités carnavalesques, moment de l'année prisé entre tous, tant on l'attendait avec impatience, et qu'il ne devait son succès qu'au halo de mystère dont il s'entourait, pour que Madame de Saint-Ange gardât la notoriété à laquelle elle tenait jalousement ; et elle profitait ainsi de cet état de choses qu'elle parvenait à faire perdurer, pour qu'on lui fît, tout au long de l'année, des courbettes à n'en plus finir, des ronds de jambes bien tournés, cela parce qu'on espérait qu'elle inviterait un jour ou l'autre, qui2 son fils, qui sa fille, qui un neveu ou une nièce, ou une jeune personne protégée.

Mais aussitôt, et pour les mêmes raisons énoncées plus haut, on se retenait vite d'émettre une telle ignominie à haute voix et l'on se fustigeait d'avoir pu penser une telle horreur.

Et les choses restaient en l'état.

 

Ainsi donc cette année-là, arriva le jour tant attendu. Madame de Saint-Ange avait envoyé discrètement les invitations. Elle organisait avec soin les festivités en s'occupant du moindre détail qui arracherait à coup sûr des cris d'étonnement et d'admiration aux invités. Il lui fallait faire preuve d'une imagination sans bornes3 pour inventer ce qui saurait capter l'attention et susciter l'effet de surprise le plus heureux, et il n'était pas question de renouveler certaines trouvailles de l'année précédente puisque quelques jeunes hôtes privilégiés, qui n'étaient pas nés de la dernière pluie, connaissaient les usages pour avoir déjà assisté au célèbre bal.

Madame de Saint-Ange se faisait fort de rameuter la gent huppée des alentours, sûre de ses choix, exigeante en tous points sur la tenue et les manières, ce qui était certain de conférer à la soirée une ambiance à la fois feutrée et galante. Et si d'aventure une minuscule anicroche en venait troubler la perfection que chacun s'appliquait à faire régner, la maîtresse de maison eût tôt fait d'y mettre bon ordre.

 

Le soir venu, les calèches anonymes, affrétées par l'instigatrice de l'événement, sillonnèrent les rues des villes afin de rassembler les brillants invités. Tout juste si l'on pouvait voir surgir on ne sait d'où, les ombres furtives, drapées de capes noires, qui s'y engouffraient pour parcourir la courte distance, jusqu'au lieu magique qui les attendait.

 

On les réunit tous, en un premier temps, dans le hall immense de l'hôtel particulier de Madame de Saint-Ange, qui offrit le spectacle d'un lieu bien peu banal. On y avait suspendu, pour aveugler les hautes fenêtres, de lourds rideaux de velours cramoisi qui donnaient, par leurs plis mouvants, l'impression d'une vague sanguine. D'immenses candélabres en bronze doré jetaient leurs feux sur la foule multicolore qui se pressait calmement, chacun prenant soin de garder entre lui et les autres une distance convenable. On se contentait d'aimables courbettes et révérences, esquissées entre gens de sexe opposé, comme pour rompre la glace. Un majordome se tenait debout près de l'entrée de la grande salle de bal où il s'appliquait à filtrer les convives qui lui remettaient en passant leur carton d'invitation. Toute personne qui n'aurait pas eu le sésame4 indispensable aurait été refoulée irrémédiablement, mais nul ne se serait risqué à faire aucun scandale pour forcer l'entrée.

 

Les jeunes gens et les jeunes filles, tous vêtus et parés plus élégamment les uns que les autres, entraient incognito comme il était convenu. Aucun signe distinctif n'était censé se faire apercevoir pour que personne ne pût deviner à qui l'on avait affaire. Les riches costumes avaient été confectionnés avec un goût très sûr ; chacun d'eux montrait une originalité particulière qui laissait deviner un choix mûrement réfléchi, propre à provoquer une admiration non feinte. Les soies, les damas, les satins, les dentelles froufroutaient en un concert diffus et se mêlaient aux ors, aux perles et aux pierreries. Tout ce monde se mouvait en gestes mesurés et gracieux. Les parfums les plus frais et les plus capiteux flottaient dans l'air par moments et leurs effluves étaient bien faits pour enivrer les sens.

On se mit à bavarder avec des airs que l'on voulait détachés, bien qu'on sentît que rien ici ne pourrait passer pour ordinaire. L'intelligence aidant, on s'efforçait de ne pas succomber à des accès de timidité qui auraient à coup sûr tout gâché. Et l'on prenait des poses naturelles comme si tout allait de soi.

 

Madame de Saint-Ange parut soudain, alors que tout le monde était aligné autour de la salle dont les murs étaient tendus de tapisseries qui représentaient des amours courtoises. Chacun la salua en un mouvement de vague merveilleusement coordonné. Elle salua à son tour en souhaitant à tous la bienvenue. Elle souligna, avec la délicate modestie dont elle était coutumière, qu'elle était très flattée qu'ils eussent répondu à son invitation et leur dit tout l'espoir qu'elle avait qu'ils passeraient une belle soirée.

 

« Musique ! » demanda-t-elle.

 

Et les musiciens, tout prêts sur leur estrade décorée de guirlandes et de fleurs, s'ébranlèrent en un joyeux intermède. Les jeunes demoiselles, comme il se doit, restaient un peu sur leur quant-à-soi, et attendaient que les jeunes messieurs se décidassent à s'approcher d'elles, et à leur faire la conversation. Elles n'attendirent pas longtemps. On commença à échanger quelques banalités, puis à se grouper selon les sympathies que l'on se découvrait, et bientôt de petits rires fusèrent, les bavardages s'animèrent, jusqu'au moment où l'orchestre entama une valse viennoise. Des couples se formèrent, et l'on n'était pas étonné que les Mousquetaires invitassent les Muses, que les petits marquis tendissent la main à des bergères, et que des reines couronnées se laissassent enlacer par de preux chevaliers. Hamlet5, sous son masque d'une pâleur à faire frémir, tournait sans cesse dans sa main le crâne du cher Yorick, exhumé du cimetière de Elseneur. Il y avait bien aussi quelques monstres destinés à faire peur, pour mettre un peu de piquant dans l'assemblée quelque peu trop léchée, comme un loup-garou6 prêt à dévorer la plus innocente victime, une Carabosse7 très enrubannée qui faisait bruisser l'air dans ses tourbillons, un Diable Amoureux8, tout de rouge vêtu, qui sifflait ses baisers dispensés dans les directions cardinales, une sorcière, comme échappée d'une Nuit de Walpurgis9, dont les oripeaux couleur de feu voletaient autour d'elle et lui composaient les flammes du bûcher où elle semblait se consumer ; on eût dit que des étincelles fusaient de toutes parts lorsqu'elle tournait dans sa danse infernale. Un grand escogriffe de Neptune noir en courroux brandissait son trident et faisait pousser des cris stridents aux jeunes filles effrayées, ou pour le moins, feignant de l'être. Don Quichotte se tenait au milieu de la piste, tout maigre et dégingandé, effaré, effondré même d'avoir à tout jamais perdu sa Dulcinée. Tout ce petit monde évoluait sans se reconnaître car il était inconcevable que l'on retirât son masque, parfaitement hermétique, bien fait pour cacher la moindre partie du visage et les cheveux qui eussent pu laisser deviner à qui ils appartenaient.

 

Au fil des heures de la nuit, on sentait que tout devenait plus simple et plus détendu. On tournoyait incessamment au son des valses, des polkas, des contredanses et des mazurkas. Quelques liqueurs capiteuses faisaient leur oeuvre. On se sentit libre de ses gestes et de ses propos. Tout devint gai.

Madame de Saint-Ange veillait à ce qu'il n'y eût pas d'excès. Elle fit annoncer qu'un buffet était dressé dans la salle contiguë, et la jeunesse affamée par la dépense d'énergie dont elle avait usé et abusé au cours de la soirée, ne se l'entendit pas dire deux fois. Et voilà que les plats délicieux et si merveilleusement disposés se vident en un tournemain. Les lèvres doivent se dévoiler un peu mais on les cache bien vite.

Tout semblait se dérouler dans le plus grand bonheur.

 

À minuit sonnant, un incident se produisit. Une petite personne, qui avait revêtu la robe de lumière de Peau d'âne10, recouverte de l'horrible peau de l'animal, monta sur l'estrade musicale et fit faire silence. Le timbre cristallin de sa voix était celui d'une toute jeune fille qui donnait à imaginer qu'elle devait être délicieuse. Soudain, elle laissa glisser jusqu'au sol le hideux camouflage, et elle apparut, fragile et délicate, la taille bien prise et le décolleté tout à fait séduisant. Des murmures assourdirent l'air qu'on hésita un instant de respirer, tant la stupeur paralysa les spectateurs qui s'attendaient à ce que la jeune inconnue fît tomber le masque. Quel scandale c'eût été !

 

« N'ayez aucune crainte, dit-elle d'un ton assuré. Je m'en vais vous faire part d'une décision que j'ai prise, envers et contre tous les principes que vous avez respectés jusqu'à cet instant. N'en prenez point ombrage, je vous en conjure, mais il faut qu'une fois pour toute la vérité éclate dans cette demeure qui a vu mille d'entre vous s'adonner aux plaisirs que Madame de Saint-Ange a cru bon de vous prodiguer. Madame de Saint-Ange est ma mère, ajouta-t-elle dans un souffle, je suis Marisa-Louise. »

À cet instant précis, elle arracha le précieux masque vénitien qui laissait supposer recouvrir un visage des plus adorables, et ce que l'on vit fut reçu avec des cris et des larmes. Les jeunes filles ne se retinrent pas de tomber dans les bras de leurs cavaliers qui avaient de la peine à les soutenir, tant elles étaient secouées de tremblements incoercibles. Trop dure était l'épreuve qu'on devait supporter, à voir la face noire et zébrée de cicatrices trop roses dont l'aspect était des plus épouvantables, les paupières boursouflées anéantissaient le regard, les cheveux semblaient avoir été arrachés par touffes et laissaient entrevoir des plaques nues sur le crâne dévasté.

« Qu'ai-je à me faire pardonner de vous, mes soeurs et mes frères... mes semblables ? N'êtes-vous pas vous aussi les victimes d'une nature injuste, abominable même, ou d'accidents affreux qui ont décidé de vous faire les plus laids du monde ? Vous êtes comme moi, de pauvres innocents marqués par le destin. »

 

C'en était trop. À ces mots, les invités mesurèrent l'horreur de la situation : ils étaient découverts.

« N'ayez aucune crainte, continua-t-elle, je ne demanderai pas de révéler à tous votre infortune, quand bien même j'en aurais le pouvoir, mais sachez qu'il n'est pas bon de vous terrer dans vos maisons et de vous empêcher de vivre sous prétexte que vous n'êtes pas faits selon les exigences de la beauté. Il faut de tout ici-bas, de la beauté certes, mais aussi de l'intelligence et de la bonté. Si vous n'avez pas la première de ces qualités, celle qui semble être, pour notre condition, indispensable pour paraître en pleine lumière, sachez que votre liberté peut faire voler en éclats le carcan qu'on vous inflige. Je veux être le témoin de l'absurdité qui fait que nous vivons dans un monde d'orgueil, uniquement soucieux des apparences, le monde de ceux qui nous entourent, de nos parents qui ne ressentent pour nous que honte ou pitié. Faisons-leur savoir que nous sommes des personnes à part entière, leurs enfants dignes d'avoir une vie décente, leurs enfants dignes d'être aimés. »

 

Le silence profond qui s'était établi pendant ce discours laissait pressentir que des pensées subversives naissaient petit à petit dans les cerveaux bouillants de cette jeunesse sacrifiée. Vrai ! N'était-il pas temps de secouer le joug pesant que l'on devait porter chaque jour et qui se dissipait si bien lorsqu'on passait le seuil de cette demeure, en étant assuré que personne ne saurait ?

Il n'y eut jamais, de mémoire d'homme, si douce enfant qui eût à coeur d'aider les plus infortunés.

 

Madame de Saint-Ange écoutait sa fille admirable. Comment aurait-elle pu imaginer un seul instant à quel point la portait son courage ? Marisa-Louise la dépassait en humanité.

 

C'est alors qu'une jeune fille se dressa de toute sa hauteur et s'avança pour être vue de tous. D'un geste rapide, elle mit bas son masque, et bien qu'on s'attendît à être en face d'une horreur, on fut bien étonné de reconnaître qu'on avait devant soi, l'une des plus belles créatures qui fussent au monde.

« Mais quelle est cette mascarade ? Voilà bien la preuve qu'on nous ment ici ! cria quelqu'un. »

 

À la seconde même, une autre jeune fille s'approcha de la beauté en personne et ôta son propre masque sans ménagement. Des murmures de dégoût accompagnèrent ce geste résolu. Elle invectiva la première qui se laissait admirer tout à loisir.

« Je te reconnais, dit la jeune fille au visage ingrat. Et je sais bien ce que tu as manigancé pour venir à ce bal. L'invitation ne t'était pas destinée ! Avoue ! Je sais que tu l'as dérobée à ta soeur qui s'est plainte à moi et je n'ai pu sécher ses larmes si grand était son chagrin. Ne laisse pas croire que tous les visages qui se cachent derrière les masques sont aussi beaux que le tien ! »

Elle se tourna vers l'assemblée qui ne savait quoi penser, chacun, doutant encore, croyant qu'il était l'un des rares déshérités.

 

La jeune traîtresse se laissa aller à un ricanement qui provoqua un frisson dans l'âme des plus aguerris.

« Je sais bien ce qu'il me reste à faire, dit-elle comme un défi. Demain, la ville se tordra de rire quand je... »

Elle n'eut pas le temps de finir sa phrase criminelle, les Mousquetaires avaient dégainé leur épée qu'ils brandissaient déjà, la pointe à la hauteur du visage de la belle.

« Un seul mot de tout cela, lui dit l'un d'eux d'une voix on ne peut plus menaçante, et jamais plus à l'avenir on ne reconnaîtra vos traits ! »

Bouleversée, elle pâlit, et s'évanouit, sans que personne tentât de freiner sa chute.   

Et un mouvement, comme un miracle inattendu, se produisit. Un à un, les masques tombèrent. Un à un, les visages apparurent, tous plus tristes et plus affreux les uns que les autres.

 

L'un était couvert de cratères creusés par la petite vérole, un autre semblait avoir subi les lacérations d'une cravache cruelle, un autre encore montrait ses boutons purulents, une enfant avait perdu sa mâchoire inférieure et ses dents orphelines saillaient démesurément, une autre souffrait d'un goitre énorme et repoussant, ses yeux hallucinés sortaient de son visage. Toute une multitude de monstruosités qui s'offraient aux regards. Personne ne pleurait plus, personne ne criait plus. Ils ne se prenaient pas en pitié parce qu'ils étaient tous pareils, ces êtres qui souffraient sans mot dire, depuis des lustres, et s'ils avaient accepté leur situation en silence jusqu'alors, qu'adviendrait-il d'eux maintenant que leur conscience s'éveillait ?

La sage Marisa-Louise, qui avait tant effrayé l'auditoire lorsqu'elle s'était découverte, reprit la parole. On s'était déjà presque habitué à sa figure peu ordinaire et on la regardait, plein de l'espoir d'une autre vie possible, une vie qu'elle leur avait fait entrevoir.

« Je déplore que nous ne soyons ici qu'une petite partie des malheureux qui vivent près de nous. Il fallait bien ne choisir que ceux dont le corps ne laissait deviner aucune difformité, rien ne devait jeter le trouble dans ce bal. N'étiez-vous pas censés être la fine fleur de nos familles ? Pensons maintenant aux contrefaits, aux paralytiques, aux boiteux et bossus que l'on cache encore dans nos maisons. N'ont-ils pas droit, eux aussi, à être reconnus ? »

On entendit des murmures d'approbation.

 

Il s'ensuivit des commentaires nombreux, on discuta avec ardeur pour améliorer le sort de tous ceux qui croyaient avoir reçu une terrible malédiction, si terrible qu'elle ne les autorisait jamais à paraître dans le monde. S'ils avaient enfreint la règle qui les retenait de vivre au grand jour, ils seraient morts de honte à l'idée de porter un coup fatal à la haute estime et au respect qu'on témoignait à leurs parents.

Vanité des vanités, tout est vanité !11

Des voix s'élevèrent : « Laissons parler nos coeurs ! Faisons preuve de courage ! N'ayons plus peur ! »

La petite jeune fille qui paraissait si fragile avait su lever le voile. Dès cet instant, personne ne pourrait plus oublier qu'il était possible et même nécessaire d'envisager sa vie d'une autre manière, en ayant l'audace, inimaginable il y a peu, de paraître aux yeux de tous, le visage mis à nu, tel que la vie l'avait façonné. On se sentit fort d'être ensemble.

Marisa-Louise se saisit alors d'une baguette, descendit de son estrade et s'approcha d'une console sur laquelle se dressait une imposante potiche chinoise bleue où couraient les Sentiers Célestes. La jeune fille donna un coup sec sur la porcelaine qui retentit d'un son mat et vola en éclat. Une cascade d'or en jaillit comme un prodige et s'étala sur le sol. On recula un peu pour que tout le monde pût la voir. On poussa des cris de surprise, ébloui par les écus qui brillaient sous la lumière des lustres de cristal.

 

Marisa-Louise expliqua :

« Mes chers amis, ne croyez pas que vos mères soient insensibles à votre souffrance. Chaque année, sachez-le, à l'occasion de ce bal fait pour réunir la jeunesse des familles les plus en vue, elles priaient désespérément que leur enfant disgracieux y fût invité. Pour forcer le destin, elles demandaient audience à Madame de Saint-Ange, ma chère mère, (à ce moment elle jeta un coup d'oeil à celle qu'elle aimait et elle vit que des larmes inondaient son visage bienveillant) et elles la suppliaient de vous choisir, vous plutôt qu'un autre, vous plutôt qu'une autre, vous qui n'aviez aucune chance de l'être. Mais l'occasion était trop belle, se persuadaient-elles, pour que vous pussiez passer la plus merveilleuse soirée de votre vie, bien cachés sous votre masque. Cette situation, cependant, vous pouvez bien l'imaginer, avait un revers, car vous alliez alors mesurer à quel point les plaisirs du monde vous étaient refusés. Vous n'en sortiriez pas indemnes. Vos mères croyaient bien faire, elles se jetaient aux genoux de celle qui avait le pouvoir de distribuer l'invitation attendue avec tant de fièvre, et elles déversaient leur bourse remplie pour acheter cette faveur qu'elles brûlaient de vous offrir. Les écus que vous voyez sont ceux que ma mère n'a pas voulus pour elle-même, peut-être attendait-elle ce jour pour qu'il en fût fait bon usage.

Qu'en dites-vous ? Que décidez-vous ? Ils sont le prix de l'amour maternel. Ils ne sont à personne. »

 

Après un court conciliabule, on décida que la petite fortune serait remise à l'hospice de la ville pour secourir les malades.

« C'est bien ! dit Marisa-Louise.

Et maintenant, musique ! »

 

On célébra de drôles de mariages cette année-là.

Et dans les années qui suivirent...

 

NOTES

Le titre : Un conte en abyme

Ce conte s'inscrit au coeur d'un autre conte : Les Délires.

*1 Mise en abyme (plus rarement en abîme)

Construction particulière qui veut que deux ou plusieurs éléments s'imbriquent les uns dans les autres comme un jeu de miroirs :

- une peinture dans une peinture, Les époux Anolfini de Jan Van Eyck,  Les Ménines de Diego Velasquez...

- un récit dans un récit, Les Mille et une nuits, Le Manuscrit trouvé à Saragosse (roman fantastique) de Jan Potocki...

- une pièce dans une pièce, Hamlet de William Shakespeare...

- une image dans une image, La Vache qui rit...

- un film dans un film, La Nuit Américaine de François Truffaut... 

 - etc.

 

2 Répétition de qui  (distributif)  : qui son fils, qui sa fille, qui une nièce ou un neveu...

L'un...  l'autre... Celui-ci... celui-là...

 

3 Sans bornes  

Locution adverbiale, bornes au pluriel 

 

4  Sésame, ouvre-toi ! Formule magique prononcée dans Ali Baba et les quarante voleurs, une des histoires racontées par Shéhérazade dans Les Mille et une nuits.

Mille et une veut dire un très grand nombre.

 

5 Hamlet, prince danois, est  le héros éponyme de la pièce de Shakespeare dont la vie est secouée de drames terribles. (éponyme, qui donne son nom)

Rappelons le nom de celle qu'il aime, Ophélie, qui aura, elle aussi, un destin tragique.

Sur l'onde calme et noire où dorment les étoiles,

La blanche Ophélia flotte comme un grand lys. 

Rimbaud

 

Yorick, personnage de la pièce dont le crâne exhumé du cimetière de Elseneur (ville du Danemark) suggère, au Prince Hamlet, une méditation sur la mort.

  Acte V scène 1.

  Alas poor Yorick ! I knew him, Horatio, a fellow of infinite jest, of most excellent fancy, he hath borne me on his back a thousand times, and now, how abhorred in my imagination it is ! My gorge rises at it. Here hung those lips that I have kissed I know not how oft. Where be your gibes now ? your songs ? your gambols ?...

 

Hamlet, près de la tombe ouverte, considére le crâne de Yorick et parle à son ami Horatio.

  Hélas Pauvre Yorick ! Je l'ai bien connu, Horatio, c'était un type qui faisait preuve d'un humour sans bornes et d'une imagination débordante, il m'a porté sur son dos mille fois, et maintenant, quelle horreur j'éprouve en y pensant ! Cela me soulève le coeur. C'est là qu'étaient ces lèvres que j'ai embrassées je ne sais combien de fois. Où sont donc maintenant tes plaisanteries ? tes chansons ? tes cabrioles ? ....  

Cette traduction n'engage que moi. Les oeuvres de Shakespeare n'ont pas de traductions exemplaires. Autant de traducteurs, autant de traductions ! 

 

6 Le loup-garou ou lycanthrope sévit dans toutes les légendes du monde. L'homme qui devient loup, le plus souvent à la pleine lune.

On a aimé Thriller de Michael Jackson, et beaucoup d'autres histoires, récits ou films, où le loup-garou ne cesse de terroriser les aficionados avec bonheur. 

 

7 La fée Carabosse,  bossue à trente-six carats dispense sa méchanceté à tout va.

Elle apparaît dans des contes au XIIème siècle comme une très méchante fée. Chez Charles Perrault, elle porte son nom de Carabosse (pas encore dans La Belle au bois dormant).

Chez Grimm, elle est la treizième fée.

Chez Disney, elle a pour nom Maléfique.

 

8 Le Diable Amoureux, roman fantastique de Jacques Cazotte, écrit en 1772.

Thème repris par le psychanalyste Jacques Lacan  qui s'en servit lors d'un de ses séminaires pour expliquer les lois perverses et le graphe du désir. 

 

 9  La Nuit de Walpurgis, entre le 30 avril et le 1er mai, c'est Le Sabbat des Sorcières. On connaît cette célébration depuis des temps très anciens. Elle fut condamnée par l'Eglise Chrétienne.

Aujourd'hui encore on fête la nuit qui précède la Sainte Walpurge dans des pays comme l'Allemagne, la Suède, la Tchéquie, la Roumanie, en faisant de grands feux, comme à notre Nuit de la Saint-Jean (Saint-Jean-Baptiste)

La Nuit de Walpurgis est un thème repris maintes fois par les écrivains, les peintres et les musiciens.  

 

10 Peau d'Âne, conte de Charles Perrault  qui traite de l'inceste.

Un roi promet à sa femme mourante qu'il ne pourra épouser qu'une femme plus belle qu'elle. Son choix se porte sur sa fille, mais celle-ci, pour échapper à son père, revêt une peau d'âne et s'enfuit... 

 

11 Vanité des vanités, tout est vanité.

Dans L'Ecclésiaste,  l'un des livres de la Bible, l'Ancien Testament.

Traduction textuelle, Souffle des souffles, ou bien Vapeur des vapeurs.

Cette phrase renvoie l'homme à sa propre mort en soulignant que la vie humaine est éphémère et que les plaisirs du monde sont vains.

De nombreux artistes (des peintres en autres) se sont inspirés de cette parole de sagesse.

 

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Amoureuse des mots, je cherche comment faire partager ma passion. Il y a tant à découvrir dans les bibliothèques du monde, tant de mots à connaître intimement pour affiner notre pensée, tant de mots qu'on n'entend plus sur nos lèvres, enfermés qu'ils sont dans des livres poussiéreux. Il ne tient qu'à nous de les faire revivre et de les faire chanter. Notre langue, si belle, si riche, demande qu'on la respecte, qu'on la préserve, qu'on s'en amuse et qu'on la chérisse. Mamiehiou ............................................................................................................................................................................................ ...................................;....................................................................... « La langue française est une femme. Et cette femme est si belle, si fière, si modeste, si hardie, touchante, voluptueuse, chaste, noble, familière, folle, sage, qu'on l'aime de toute son âme, et qu'on n'est jamais tenté de lui être infidèle. » Anatole France ....................................................... ............... ................................................................................................................. « C'est une langue bien difficile que le français. À peine écrit-on depuis quarante-cinq ans qu'on commence à s'en apercevoir. » Colette

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