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30 juillet 2011 6 30 /07 /juillet /2011 16:38

FLORILÈGE

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 Un florilège de textes sélectionnés par mamiehiou

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-9-

 

Mes mémoires

 

Alexandre Dumas (1802-1870)

 

Enfin on parlait de Géricault, absent, presque autant que de tous ceux qui étaient présents.

C'est qu'en effet, l'école nouvelle, qui attendait un chef, sentait que ce chef était en lui ; et, cependant, Géricault n'avait guère fait que des études. Il venait d'achever Le Hussard et Le Cuirassier – que le musée a racheté dernièrement à la succession du roi Louis-Philippe – et il était en train de finir sa Méduse.

Pauvre Géricault ! Lui aussi, sa Méduse achevée, il devait mourir, et mourir douloureusement.

Huit jours avant sa mort, je le vis.

Comment avais-je connu Géricault ?

Comme j'ai connu Béranger et Manuel.

Dans mes dîners hebdomadaires chez Monsieur Arnault, j'avais bien souvent rencontré le colonel Bro, bon et brave soldat, à qui tout souvenir de l'armée était cher, et qui m'avait pris en amitié, par cela seulement que j'étais le fils d'un général de la Révolution.

[...]

Un jour qu'on avait parlé de Géricault, qui s'en allait mourant, Bro me dit : « Venez donc voir son tableau de La Méduse, et le voir lui-même, afin que, s'il meurt, vous ayez vu au moins un des plus grands peintres qui aient jamais existé. »

Je n'eus garde de refuser, comme on comprend bien. Rendez-vous fut pris pour le lendemain.

De quoi mourait Géricault ?

Écoutez, et voyez combien, parfois, l'homme a un signe fatal gravé à côté de son nom.

Géricault possédait quelque fortune, une douzaine de mille livres de rente ; Géricault aimait les chevaux, qu'il peignait si bien. Un jour, au moment de monter à cheval, il s'aperçoit que la boucle de son pantalon manque ; il lie les deux pattes et part au galop ; son cheval le jette à terre : il tombe sur le noeud, et le noeud froisse deux vertèbres de l'épine dorsale. Une maladie dont Géricault était en train de se traiter en ce moment vient faire de cette contusion une plaie, et Géricault, l'espérance de tout un siècle, meurt d'une carie aux vertèbres – c'est-à dire d'une maladie les plus longues et les plus douloureuses qu'il y ait !

Quand nous entrâmes chez lui, il était occupé à dessiner sa main gauche avec sa main droite.

—Que diable faites-vous donc là, Géricault ? lui demanda le colonel ?

—Vous le voyez, mon cher, dit le mourant ; je m'utilise. Jamais ma main droite ne trouvera une étude d'anatomie pareille à celle que lui offre ma main gauche, et l'égoïste en profite.

En effet Géricault était arrivé à un tel état de maigreur, qu'à travers la peau, on voyait les muscles de sa main, comme on les voit sur ces plâtres d'écorchés que l'on donne pour modèles aux élèves.

Eh bien, mon cher ami, lui demanda Bro, comment avez-vous supporté l'opération d'hier ?

Très bien... C'était très curieux. Imaginez-vous que ces bourreaux-là m'ont charcuté pendant dix minutes.

Vous avez dû souffrir horriblement ?

Pas trop... Je pensais à autre chose.

À quoi pensiez-vous ?

À un tableau.

Comment cela ?

C'est bien simple. J'avais fait tourner la tête de mon lit en face de la glace, de sorte que, pendant qu'ils travaillaient sur mes reins, je les regardais faire en me soulevant sur mes coudes [Ah, si j'en reviens, je vous réponds que je ferai un fier pendant à l'étude d'anatomie d'André Vésale ! Seulement, mon étude d'anatomie, à moi, sera faite sur un homme vivant] [... ]

Bro demanda au malade la permission de me montrer sa Méduse.

« Faites, dit Géricault, vous êtes chez vous. »

Et il continua de dessiner sa main.

Je restai longtemps en face de ce merveilleux tableau, quoique je fusse bien loin, à cette époque, ignorant en art comme je l'étais, de l'estimer à sa juste valeur.

En sortant, je marchais sur l'envers d'une toile ; je ramassai cette toile, et, la regardant à l'endroit, j'aperçus une merveilleuse tête d'ange déchu. Je la donnai à Bro. « Voyez donc, lui dis-je, voyez ce que je trouve sous mon pied ? »

Bro revint au malade.

Ah çà ! Êtes-vous fou, mon cher, de laisser traîner de pareilles choses ?

Savez-vous ce que c'est que cette tête ? demanda Géricault en riant.

Non.

Eh bien, mon cher, c'est le fils de votre portier. Il est entré, l'autre jour, dans mon atelier, et j'ai été étonné du parti qu'on pouvait tirer de sa tête. Je l'ai fait asseoir, et en dix minutes, j'ai fait cette étude d'après lui... La voulez-vous ? Prenez-la.

Mais, si c'est une étude, vous l'avez faite dans un but ?

Oui, dans le but d'étudier.

Elle peut vous être utile un jour ?

Un jour, mon cher Bro, c'est bien loin, et d'ici là, il passera beaucoup d'eau sous le pont, et beaucoup de morts par la porte du cimetière Montmartre.

Eh bien ! eh bien ! dit Bro.

Prenez-là toujours, mon ami, dit Géricault ; si j'en ai besoin, je la retrouverai chez vous.

Puis il nous fit de la tête un signe d'adieu, et nous sortîmes.

Bro emporta sa tête d'ange.

Huit jours après, Géricault était mort et de Dreux-d'Orcy, l'ami intime de Géricault, et son exécuteur testamentaire, vendait avec grand peine, six mille francs à l'administration des beaux-arts, La Méduse, cette toile aujourd'hui l'une des plus précieuses du Musée.

Encore le gouvernement ne l'achetait-il que pour en faire couper cinq ou six têtes, dont il comptait faire des têtes d'étude pour les élèves.

De Dreux-d'Orcy obtint heureusement que ce sacrilège restât à l'état de projet. 

 

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*Le Radeau de la Méduse, 1817 - 1819

Lors de cet épisode, Alexandre Dumas avait 22 ans.

 

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FLORILÈGE - LA PENSÉE DES AUTRES (titres des textes)

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Amoureuse des mots, je cherche comment faire partager ma passion. Il y a tant à découvrir dans les bibliothèques du monde, tant de mots à connaître intimement pour affiner notre pensée, tant de mots qu'on n'entend plus sur nos lèvres, enfermés qu'ils sont dans des livres poussiéreux. Il ne tient qu'à nous de les faire revivre et de les faire chanter. Notre langue, si belle, si riche, demande qu'on la respecte, qu'on la préserve, qu'on s'en amuse et qu'on la chérisse. Mamiehiou ............................................................................................................................................................................................ ...................................;....................................................................... « La langue française est une femme. Et cette femme est si belle, si fière, si modeste, si hardie, touchante, voluptueuse, chaste, noble, familière, folle, sage, qu'on l'aime de toute son âme, et qu'on n'est jamais tenté de lui être infidèle. » Anatole France ....................................................... ............... ................................................................................................................. « C'est une langue bien difficile que le français. À peine écrit-on depuis quarante-cinq ans qu'on commence à s'en apercevoir. » Colette

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