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21 juillet 2012 6 21 /07 /juillet /2012 08:52

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Forte de ma détermination, je me mis en route. Rien n'aurait su me faire revenir en arrière. Prétatou voulut m'accompagner, ce à quoi je consentis, sous la condition qu'il se tiendrait coi si d'aventure nous rencontrions des animaux qui ne voudraient pas sympathiser.

« Promets ! lui dis-je. »

Il promit.

J'étais bien aise qu'il vînt avec moi car je savais qu'il me serait d'un grand secours dans les situations périlleuses qu'il me faudrait surmonter, et son instinct et l'intelligence avérée que je lui connaissais me sauveraient peut-être la vie.

Et nous voilà sur le chemin qu'un an déjà j'avais parcouru en sens inverse, et qui allait s'enfoncer dans la forêt que tous redoutaient.

« Quelle bravoure ! » s'exclama Prétatou. « Ne crains-tu pas les mauvaises rencontres ? Quel besoin as-tu, ma chère maîtresse, de vouloir toujours partir à la quête de la vérité ? Ton Graal semble s'éloigner toujours de toi, au fur et à mesure que tu avances. Et rien ne peut te retenir. »

Comme je gravissais allègrement la colline et que je ménageais jalousement mon souffle, je ne répondis pas, mais je m'émerveillais de la lucidité étonnante de mon compagnon à quatre pattes et je lui sus gré d'admirer mon courage et ma persévérance ; non qu'il me semblât que je fisse beaucoup d'efforts pour suivre la pente naturelle de mes inclinations, mais sa perspicacité aiguë renforçait chaque jour l'estime que je lui portais.

 

Soudain, au détour du chemin, alors que nous laissions vagabonder nos pensées jusqu'à relâcher notre vigilance, nous nous trouvâmes nez à nez avec un ours — non pas un ours tel que tu l'imagines, cher lecteur, mais une bête gigantesque surgi du fond des âges.

« Un ours des cavernes, murmurai-je, paralysée.

Non pas ! gronda l'animal qui avait saisi ma pensée. Mais prends en compte que je suis de descendance royale. »

Et son grognement fit trembler les hêtres et les frênes comme fétus de paille. Les hêtres et les frênes, passe encore, même les chênes séculaires en furent tout ébranlés, c'est dire !

Prétatou, réfugié dans mes jambes flageolantes, ne se sentit pas de peur. Aucun son ne sortit de sa gueule comme je le lui avais recommandé dès lors qu'on avait rencontré un être avec lequel on supposait qu'il serait difficile de s'entr'accorder.

Il valait mieux négocier avec le monstre qui me dépassait bien de six pieds.

L'ours, dont l'oeil lançait des éclairs, ne semblait pas cependant prêt à vouloir nous croquer, et comme il avait engagé la conversation, je me mis en devoir de lui répondre aimablement. Voulais-je en savoir plus sur ses aïeux, je n'aurais su le dire, mais il me sembla bien que le sujet ferait diversion.

*« Messire Ours, dis-moi : descends-tu de la chaste Callisto qui fut changée en ourse par la fureur d'Artémis, soeur d'Apollon, après que le grand Zeus se fut uni à elle sous la forme de la déesse ? On la voit encore nuitamment, dans sa forme stellaire, la Grande Ourse, accompagnée de la petite Ourse, son enfant Arcas qui fut un temps roi d'Arcadie. Serais-tu le digne descendant d'Iphigénie, qu'Artémis changea en ourse pour la sauver du sacrifice qu'avait ordonné le roi Agamemnon, son père ? Ou bien compterais-tu au nombre de tes ancêtres le prince troyen élevé par une ourse, Pâris, qui enleva la belle Hélène ? Ou ne serais-tu pas plutôt un cousin éloigné du Roi Arthur dont l'origine ursine se perd dans la nuit des temps ? Dis-moi, peut-être es-tu alors de la famille celte de la grande déesse Artio dont on retrouva la statuette près de Berne ? »

L'animal souverain m'écoutait en écarquillant ses petits yeux, comme subjugué que je pusse, non seulement cacher la terreur qui aurait dû me pétrifier en pareille circonstance, mais aussi lui tenir un discours qui le remplît d'une délectable félicité.

« Ainsi, pensait-il, mon statut de roi des animaux, qui dura plus de mille ans, est-il reconnu ici de toute évidence, bien que les hommes aient voulu me détrôner. »

Il grogna derechef, et ce de dépit, en pensant au lion, cet usurpateur qui ne sévissait même pas dans les forêts alentour.

« Ah ! Je te serrerais bien dans mes bras petite humaine, mais je crains fort que tu n'y périsses, car il est notoire que mon étreinte est mortelle. Aussi me contenterai-je de t'offrir ma protection si tant est qu'un jour tu aies besoin de moi. »

Bien que j'eusse dû frémir à la pensée d'un tel embrassement, il me sembla un court instant que nous étions bien proches, l'un semblable à l'autre, tel que nous l'avions été en des temps préadamiques où l'homme et l'ours ne faisait qu'un.

Je louai sa clémence digne de son rang et pris congé. La route était longue et je ne pouvais plus m'attarder à d'oiseuses flatteries.

.........................................................................

*Cette partie a puisé quelques idées dans le livre passionnant de Michel Pastoureau (2007) L'Ours - L'histoire d'un ours déchu

 

NOTES

Titre : Délires ursins

ursin, ursine, adjectif dérivé d'ours, qui se rapporte à l'ours.

Artémis, Arthur, Artios, Berne, sont des mots dont l'origine est ours.

Ainsi que Ursule, Ursin, Martin...

 

sous la condition qu'il se tiendrait coi

Coi, coite, tranquille, silencieux. 

Voir l'article Sous (la) condition que + indicatif ou subjonctif ?

 

J'étais bien aise qu'il vînt avec moi

vînt, subjonctif imparfait.

 

ton graal semble s'éloigner toujours de toi

Le Graal, sens figuré et moderne : la quête du Graal a pour dessein de rechercher de nouvelles connaissances, mais l'objectif est presque impossible à atteindre.

Le Saint Graal, la coupe dans laquelle Joseph d'Arimathie aurait recueilli le sang du Christ. Objet mythique de la légende arthurienne. Les Chevaliers de La Table Ronde partent à la quête du Saint Graal.

 

Prétatou, réfugié dans mes jambes flageolantes, ne se sentit pas de peur.

Ne pas se sentir de, ne plus se sentir de (suivi d'un substantif : peur, joie, plaisir...)

Perdre le contrôle de soi sous l'effet d'une forte émotion.

Cf. La Fontaine :

À ces mots le corbeau ne se sent pas de joie... (Le Corbeau et le Renard)

 

Aucun son ne sortit de sa gueule comme je le lui avais recommandé dès lors qu'on rencontrerait un être avec lequel il serait difficile de s'entr'accorder.

Voir Dès lors que

S'entr'accorder ou s'entraccorder

Ni le Trésor ni l'Académie ne donnent ce verbe.

Cf. Littré, s'entr'accorder, s'accorder, se mettre de bonne intelligence ensemble.

> L'agglutination – entr'acte ou entracte, grand'mère ou grand-mère, appui-tête ou appuie-tête, garde-meuble ou garde-meubles, des soutiens-gorge ou des soutien-gorge, un et des faire-part...

 

même les chênes séculaires en furent tout ébranlés, c'est dire !

C'est dire, c'est moi qui vous le dis ! C'est tout dire, je ne vous dis que ça, ce n'est pas pour dire, mais...

 

le monstre qui me dépassait bien de 6 pieds

Un pied mesure environ de 30 à un peu plus de 32 cm selon qu'il est pied romain, pied de roi, ou pied anglo-saxon.

Comme Oli mesure, disons, autour d'un mètre soixante-dix, l'ours qui nous intéresse fait près de 3,50 mètres, taille des ours des cavernes qui vécurent avant -15000, appelés ainsi parce qu'on a trouvé leurs os dans les cavernes. Pour ce qui est des ours bruns, ils mesurent environ 2,20 mètres, ce qui reste une taille impressionnante.

 

en pensant au lion, cet usurpateur qui ne sévissait même pas dans les forêts alentour. 

Sévir, acception dans le texte : pratiquer une action détestable, que l'on ne peut supporter.

Cet hiver, le froid a sévi d'une façon exceptionnelle.

 

mais lui tenir un discours qui le remplît d'une délectable félicité.

remplît, subjonctif imparfait

subjonctif dans une subordonnée relative qui contient une conséquence. 

Voir le §45b dans Valeurs et emplois du subjonctif

 

il grogna derechef, et ce, de dépit

derechef, de nouveau.

locutions adverbiales de sens différent : À NOUVEAU et DE NOUVEAU

 

si tant est qu'un jour tu aies besoin de moi.

Subjonctif ou indicatif après la locution conjonctive Si tant est que

 

en des temps préadamiques où l'homme et l'ours ne faisait qu'un

Préadamique, avant Adam.

Des textes très anciens font état que l'homme et l'ours avaient la même origine.

Le préadamisme est une doctrine qui veut que d'autres hommes aient été créés avant Adam.

 

je ne pouvais plus m'attarder à d'oiseuses flatteries

Oiseux, vain et inutile.

 

<< 149 Délires qui froissent l'amour-propre - « Ainsi en pleurant une séparation, c'est soi qu'on pleure »*

>> 151 Délires où Prétatou trahit son nom

 

À propos d'ours, rendons hommage à La Fontaine et lisons ou relisons sa fable pour notre plus grand plaisir...


L'OURS ET LES DEUX COMPAGNONS

Deux Compagnons pressés d'argent
À leur voisin Fourreur vendirent
La peau d'un Ours encor vivant ;
Mais qu'ils tueraient bientôt, du moins à ce qu'ils dirent.
C'était le Roi des Ours, au conte de ces gens.
Le Marchand à sa peau devait faire fortune :
Elle garantirait des froids les plus cuisants ;
On en pourrait fourrer plutôt deux robes qu'une.
Dindenaut prisait moins ses Moutons qu'eux leur Ours :
Leur, à leur compte, et non à celui de la Bête.
S'offrant de la livrer au plus tard dans deux jours,
Ils conviennent de prix, et se mettent en quête ;
Trouvent l'Ours qui s'avance, et vient vers eux au trot.
Voilà mes Gens frappés comme d'un coup de foudre.
Le marché ne tint pas ;  il fallut le résoudre :
D'intérêts contre l'Ours, on n'en dit pas un mot.
L'un des deux Compagnons grimpe au faîte d'un arbre.
L'autre, plus froid que n'est un marbre,
Se couche sur le nez, fait le mort, tient son vent ,
Ayant quelque part ouï dire
Que l'Ours s'acharne peu souvent
Sur un corps qui ne vit, ne meut, ni ne respire.
Seigneur Ours, comme un sot, donna dans ce panneau.
Il voit ce corps gisant, le croit privé de vie,
Et de peur de supercherie
Le tourne, le retourne, approche son museau,
Flaire aux passages de l'haleine.
C'est, dit-il, un cadavre : ôtons-nous, car il sent.
A ces mots, l'Ours s'en va dans la forêt prochaine.
L'un de nos deux Marchands de son arbre descend ;
Court à son Compagnon, lui dit que c'est merveille
Qu'il n'ait eu seulement que la peur pour tout mal.
Et bien, ajouta-t-il, la peau de l'Animal ?
Mais que t'a-t-il dit à l'oreille ?
Car il s'approchait de bien près,
Te retournant avec sa serre.
Il m'a dit qu'il ne faut jamais
Vendre la peau de l'Ours qu'on ne l'ait mis par terre.

 

Notes sur la fable

On rencontre Dindenaut dans le Quart Livre de Rabelais. Il vante ses moutons qu'il veut vendre à Panurge. Mais on sait ce qu'il adviendra de ces pauvres bêtes - plus bête qu'eux, tu meurs !

L'autre... tient son vent = il s'arrête de respirer.

 

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