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27 octobre 2010 3 27 /10 /octobre /2010 16:44

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AN TORNAOD - LA FALAISE

 

Je la revois encore ce jour-là, si merveilleusement jeune et belle. Elle dansait en un tourbillon au rythme du vent. Le geste qu'elle faisait pour retenir son bob, profondément enfoncé sur la tête pourtant, la rendait irrésistible de drôlerie. Elle riait et me lançait des mots que je n'entendais pas, perdus, envolés, emportés aussitôt par les bourrasques. Mes yeux ne pouvaient se détacher d'elle. Elle se livrait tout entière à l'élément déchaîné, et j'avais une furieuse envie de l'arracher aux bras d'Éole qui la fouettait si fort que parfois je la voyais vaciller comme un roseau. Mais elle se ressaisissait bien vite et continuait sa danse éperdue. « Je t'aime, lui criais-je », mais ma voix se perdait aussi, si bien qu'Adèle se retournait pour me regarder en m'interrogeant du regard, et je la voyais rire et rire encore. Comme nous étions heureux !

 

Ce coin de Bretagne, grandiose et sauvage, nous l'avions choisi pour nos vacances, nos premières vacances d'amoureux. Fuir la ville, fuir nos semblables, mettre une bonne fois nos études entre parenthèse, n'être que nous deux sur la terre. À nous aimer.

 

« Attention ! Tu es trop près du bord ! » Je me précipitai pour la prendre dans mes bras. Je la serrai de toutes mes forces. Elle se moqua de moi avec un petit roucoulement de plaisir. Oui j'étais bien là pour la protéger, mais je la laissai aussitôt s'échapper et la voilà qui recommence à me faire peur et elle met ses deux bras en balance comme le funambule qui ne craint pas les abîmes vertigineux qu'il défie. « Arrête ! lui criai-je » et le son de ma voix se fit plus pressant, plus crispé. Une rafale plus forte l'eût enlevée.

Je la grondai, je la traitai d'enfant. Elle jubilait.

Soudain, on sentit que la force du vent tombait doucement.

- C'est moins drôle, dit-elle. J'aimais bien Hurlevent.

- Ce sera bientôt l'heure de trouver un coin paisible pour monter notre tente, peut-être serions-nous plus raisonnables de descendre dans un lieu abrité, lui proposai-je.

- Oh non ! dit l'intrépide. Regarde, le vent s'est calmé. Dressons-la ici, que nous puissions voir, en nous couchant, le soleil baisser doucement en se jouant des nuages et nous offrir ses couleurs. Je veux, oui, je veux du spectacle !

- Ce sera bien sexy de devoir se relever la nuit et de défaire la tente si le vent se lève à nouveau, marmonnai-je.

- Tentons le diable donc ! Je veux me laisser bercer par le chant du ressac, et des vagues qui s'écrasent, tout en bas, sur la falaise. Je veux être ivre de sensations nouvelles ! Gaspar ! se mit-elle à hurler comme pour entendre un écho, mais sa voix ne revint pas à nos oreilles.

J'aimais lorsqu'elle donnait libre cours à son enthousiasme. Sa joie de vivre explosait, sans limite, et je mesurais à quel point j'étais différent d'elle, toujours soucieux des convenances, pesant le pour et le contre à chaque fois qu'il me fallait prendre une décision. Elle m'avait libéré, d'une certaine façon, et je ne m'offusquais jamais de l'entendre se moquer gentiment de moi. Je sentais que petit à petit j'avais commencé à me transformer depuis que je la connaissais. Je savais mieux prendre la vie comme elle venait, plus joyeuse était mon humeur et je parvenais même à mettre quelque fantaisie dans mes projets. Elle s'en réjouissait.

 

Nous arrivâmes à un calvaire qui se dressait, seul, comme abandonné dans le paysage inhospitalier. Il était de facture bretonne avec ses grands bras étendus que l'on devinait avoir été travaillé de pieuses sculptures depuis longtemps émoussées par le sel et le vent. Adèle ne manqua pas d'être émue à sa vue et évoqua, avec des accents profonds, la prière des innombrables femmes de pêcheurs qui, pendant des siècles, avaient dû venir là, sur le promontoire gigantesque, pour dire adieu à leur aimé en regardant s'éloigner son bateau dans le flot cruel, ou bien pour l'attendre, et voir, à l'horizon, se profiler soudain la silhouette reconnue du fragile esquif, et ressentir, à cet instant, un soubresaut violent dans la poitrine, jusqu'à ce qu'elles pussent serrer dans leurs bras, comme des folles, leur homme retrouvé. Je vis ma chère Adèle s'approcher de l'oeuvre monumentale et en caresser le fût rugueux dont le granite rongé était torturé de crevasses d'un vert grisâtre. Elle se recueillit un instant, puis se releva aussi vive et enjouée qu'elle l'était quelques minutes auparavant, et elle voulut m'entraîner dans sa course éperdue. J'avais sur le dos le matériel de camping qui commençait à peser et je fus ravi qu'Adèle prît pitié de moi et voulût bien en rester là de notre galopade aventureuse.

Nous nous installâmes sans tergiverser bien qu'il me semblât que l'endroit ne nous offrît pas une grande sécurité mais je succombai au pouvoir de persuasion d'Adèle qui faisait de moi tout ce qu'elle voulait. Il serait temps de déguerpir au plus vite si le vent se levait à nouveau. La facilité de déployer et de replier la tente était enfantine, et nous aurions tôt fait de changer d'endroit si l'inquiétude se faisait sentir.

 

Le crépuscule arriva doucement après une explosion de couleurs fantastiques. Quand nous fûmes installés, nous nous assîmes sur le roc infertile face au couchant. J'écoutai Adèle s'exclamer, et je jouissais, de concert avec elle, d'un ravissement inattendu devant le spectacle de la nature s'illuminant des couleurs du prisme qui viraient au fil des heures, à celles les plus chaudes, le jaune, l'orangé, le rouge, jusqu'à ce que le soleil eût disparu enfin derrière l'horizon. C'est alors que s'alluma le phare dans la nuit naissante, au milieu de l'eau, et il se mit à nous lancer, de façon intermittente, des clins d'oeil complices.

Lorsque nous décidâmes de nous arracher à cette contemplation pour profiter des dernières lueurs qui nous permettraient de prendre notre repas frugal, le vent se leva brusquement, une pluie battante nous surprit et nous força à plier bagage sur le champ. En jeunes gens ignorants des caprices du temps en ce lieu exposé, nous fîmes de mauvaise fortune bon coeur, comme nous avions vaguement prévu qu'un changement pouvait arriver, mais non la violence dont nous fûmes la proie en un éclair. Nous étions en train de rassembler nos affaires qui menaçaient de s'éparpiller, lorsqu'une rafale plus forte que les autres souleva notre tente dont les flancs s'étaient mis à battre de façon peu ordinaire, et nous n'eûmes que le temps de nous écarter pour la voir s'arracher de son ancrage que je m'étais pourtant appliqué à fixer le plus solidement possible, et s'en aller tout bonnement dans les airs, courir en sautillant jusqu'au bord du finisterre, là où la terre n'est plus, et plonger sans hésitation dans le vide, pour disparaître de notre vue. Nous fûmes tout ébaubis de nous retrouver dépouillés de tout, sous la pluie battante, parvenant à peine à résister à la force du noroît, qui, à coup sûr, avait atteint le haut degré de l'échelle de Beaufort, c'est ce qu'un météorologue aurait constaté s'il avait eu le loisir de le mesurer. L'urgence était de nous trouver un abri, et nous nous mîmes à courir comme des fous, sans savoir exactement où nous diriger, car nous n'avions pas repéré de havre qui eût pu nous abriter.

Le phare qui, tout à l'heure, jetait ses feux alentour, était invisible, et c'est tout juste si nous pouvions nous orienter dans la direction opposée de la falaise, pour ne pas être précipités dans la mer, si dense était l'air qui s'obscurcissait. N'eussent été les éclairs qui s'étaient mis de la partie et qui nous permettaient de nous situer approximativement, nous eussions couru dans un trou noir.

 

- Regarde ! Une maison !

Adèle, dont l'acuité du regard ne laissait rien échapper, me montra en effet un vieux manoir à proximité. C'était inespéré. Il nous semblait bien être déjà passés par là, mais ce devait être un effet de notre imagination. Nous nous sentions trop perdus pour nous étonner du fait que nous ne l'avions pas vu auparavant. Nous avions l'espoir qu'il serait habité, pour pouvoir y demander refuge, et, dans le cas contraire, nous étions prêts à toute effraction pour y pénétrer.

 

La bâtisse s'élevait, fantomatique, et sa silhouette de pierres grises se détachait sur le ciel noir, à chaque fois qu'un éclair la faisait surgir devant nous. Nous n'aurions jamais eu le coeur de nous approcher d'elle en d'autres circonstances, ni d'avoir la moindre envie de frapper à sa porte, car elle nous apparaissait bien peu accueillante. Cela tenait  à son aspect ancien, sans rien qui égayât sa façade austère. Haute de trois étages, avec sa toiture d'ardoise pentue et flanquée d'une tourelle, elle se dressait devant nous et nous en imposait.

 

Lorsque nous parvînmes non sans difficultés jusqu'à la porte, je saisis le marteau puissant qui devait résonner à l'intérieur dans toutes les salles, et je frappai trois coups. Nous dûmes attendre un moment interminable, et je n'osais pas frapper de nouveau pour ne faire aucun écart de politesse au cas où l'occupant eût besoin de tout ce temps pour arriver à l'entrée, ce qui l'aurait peut-être indisposé à notre égard dès l'abord. Nous étions prêts, Adèle et moi, à être les plus souriants et les plus aimables possibles bien que l'envie nous prît de pleurer, si longue était l'attente. Nous nous regardions, battus par l'orage, en nous scrutant à travers la pluie et les éclairs qui nous permettaient de nous entrevoir, et qui ajoutaient à notre angoisse.

On entendit une présence. Quelqu'un poussait un lourd battant derrière la porte, puis une clef grinça. Une vieille femme en noir nous ouvrit. Nous lui demandâmes l'hospitalité avec une politesse appuyée. Elle eut un mouvement d'hésitation, quand soudain, derrière elle, surgit une jeune fille souriante qui nous remplit d'espoir.

- Laisse, Gwen, dit-elle, je m'occupe de ces pauvres égarés.

Si la première impression que nous avait donnée la vieille femme était empreinte d'hostilité, nous nous sentîmes immédiatement réconfortés par le caractère aimable de la jeune fille qui nous pria d'entrer bien vite pour nous mettre à l'aise et nous sécher. Elle nous amena dans un grand salon qui nous sembla glacial et nous nous demandions comment il serait possible d'y tenir longtemps sans attraper une fluxion de poitrine. Mais la jeune fille demanda à Gwen (était-ce Gwenvred, Gwenola, peut-être Gwennina ?) de mettre du bois dans la cheminée, et de nous donner des couvertures. La domestique, ce ne pouvait qu'en être une, de celles qui, dans certaines rares familles encore, s'attachent à la maisonnée, prêtes à rester pour la servir jusqu'à la fin de leurs jours, car on devinait qu'elle avait depuis longtemps dépassé l'âge de la retraite - la domestique donc, continuait d'exécuter les ordres, comme si ce fût chose toute naturelle.

 

Nous n'étions pas étonnés que la maison fût éclairée par des lampes à huile, l'orage était si violent que l'installation électrique n'avait pas dû résister ; il semblait presque évident que, dans cet endroit désert, la foudre eût eu raison d'elle, et nous étions rassurés qu'on eût été céans aussi prévoyant. L'atmosphère qui régnait là était particulière, peut-être était-ce dû à la situation qui l'était aussi. Adèle et moi, nous nous lancions des regards entendus qui traduisaient à la fois notre étonnement et comme un léger malaise, mais nous chassions cela bien vite, car nous étions trop heureux d'avoir non seulement trouvé un abri, mais aussi la compagnie d'une jeune fille bien avenante, presque une enfant, qui ne savait quoi inventer pour nous être agréable. Ce qui nous charmait aussi, tout en nous troublant, c'était cette façon qu'elle avait de nous entretenir, en employant des formules surannées, comme si elle s'appliquait à vouloir nous étonner par ses manières qui ressemblaient bien peu à celles des jeunes filles de son âge. Elle avait revêtu une longue robe blanche, légère et décolletée, et il semblait que le froid ne la gênât aucunement, alors que nous grelottions tous les deux.

 

Après une bonne flambée qui nous réchauffa Adèle et moi, nous eûmes le plaisir d'entendre une proposition que nous n'osions pas espérer :

- Mes chers invités, permettez-moi de vous considérer comme tels, puisque le hasard a voulu que vous choisissiez ma maison pour y trouver refuge, je vous invite à une collation qui vous remettra de vos émotions, si vous le voulez bien.

- Nous ne pouvons refuser cette invitation qui nous paraît bien généreuse de votre part, et nous ne vous cacherons pas que nous mourons de faim puisque notre repas s'est éparpillé à tous vents. Merci de tout coeur, mademoiselle, lui répondis-je, ravi.

- Vous pouvez m'appeler Léonore. Sachez que je suis tout à fait enchantée de votre compagnie. Il y a bien longtemps qu'un voyageur perdu n'a pas franchi ma porte et je suis heureuse que le hasard ait conduit vos pas jusqu'à moi. Un hasard providentiel.

Nous lui déclinâmes nos noms. Quand je prononçai le mien, je vis un frisson la parcourir, et elle murmura :

- Je crois bien l'avoir entendu crier tout à l'heure, et il est parvenu jusqu'à mes oreilles, apporté par une rafale.

Nous nous regardâmes Adèle et moi, étonnés qu'une telle chose fût possible, et nous supposâmes que Léonore s'était approchée de nous quand Adèle avait crié mon nom. Nous aurions dû l'apercevoir alors, puisqu'aucun obstacle n'obstruait la vue, mais la jeune fille devait se cacher dans quelque anfractuosité du terrain pour nous épier, si rares devaient être ses distractions.

Nous passâmes dans la salle à manger. Une belle table ronde y avait été préparée, avant même que nous n'eussions accepté l'invitation, car de nombreux plats, tous plus appétissants les uns que les autres nous attendaient déjà, pour notre plus grande satisfaction. Une immense suspension garnie de chandelles illuminait le tout, et l'on se serait cru dans un conte du Roi Arthur. À peine aurions-nous été surpris de voir surgir ses Chevaliers. Nous ne prîmes pas le temps de nous extasier longtemps, si désireux que nous étions de goûter aux mets qui s'offraient à nous, pour assouvir l'appétit qui nous dévorait. Léonore s'assit en face de nous sans mot dire et nous regarda patiemment nous régaler.

Au milieu du repas, nous prîmes conscience de notre indélicatesse à nous restaurer ainsi en silence et nous décidâmes d'engager la conversation.

- Nous nous étonnons que vous vous vous trouviez toute seule avec votre domestique dans ce coin isolé. N'avez-vous donc pas de parents ? demanda Adèle intriguée.

- Oh si ! Et que Dieu les garde ! s'exclama Léonore. Mais ils ont dû partir pour Quiberon. On dit qu'une armée d'émigrés va débarquer avec le soutien de la flotte anglaise...

Elle s'interrompit comme foudroyée par un impair qu'elle venait de commettre.

- Je crois que je parle trop, mais j'éprouve quelque inquiétude pour eux. Hoche est sur les dents. Je n'aime pas que mes parents risquent leur vie pour des questions de politique. Leur témérité n'a d'égale, hélas, que leur générosité.

Adèle et moi fûmes perplexes en entendant les explications de la jeune fille qui parlait d'événements auxquels nous ne comprenions pas grand chose. Certes la question des immigrés sans papiers faisait couler beaucoup d'encre en ce moment, mais qu'ils se fussent organisés en armée nous paraissait bien improbable, et bien que nous sussions que l'Angleterre acceptât plus volontiers que la France que des émigrés s'installassent sur son sol, nous voyions difficilement comment une flotte aurait pu être affrétée pour soutenir ces pauvres gens. À croire que les Anglais voulaient s'immiscer dans notre politique nationale, ce qui nous sembla invraisemblable. Quant à ce Hoche que semblait bien connaître notre hôtesse, ce devait être le descendant belliqueux du général de l'armée Sambre et Meuse qui restait dans nos mémoires comme une bribe des leçons que nous avions apprises à l'école. Ainsi donc, depuis quelques jours que nous avions délibérément renoncé à écouter les infos comme nous avions l'habitude de le faire, il semblait s'être passé, sur la scène politique, des choses que nous ne soupçonnions pas. Nous ne demandâmes pas plus d'explications à Léonore qui paraissait contrariée de nous en avoir trop dit déjà, comme si ce fût une chose confidentielle, et nous continuâmes tranquillement nos agapes jusqu'à ce que notre faim se fût apaisée. Adèle me lançait des clins d'oeil entendus, elle supposait que c'était un esprit dérangé qui voulait nous faire croire des choses inventées, et elle l'interrogea, sans qu'il y parût, sur ses lectures. Léonore nous dit s'intéresser à tous les événements qui touchaient ses semblables. Elle dévorait maintes gazettes. Comme elle devait avoir été bouleversée par le tremblement de terre en Haïti l'année même, et sans y faire directement allusion, elle évoqua le souvenir de Toussaint Louverture qui avait dirigé la révolte des esclaves noirs et rappela le décret qui y avait supprimé l'esclavage, elle nous appris que le mot dollar venait de l'allemand thaler et que le mètre était la dix millionième partie du quart du méridien terrestre, comme l'avait défini l'Académie des Sciences, elle nous donna une leçon sur le système métrique dans les poids, les mesures et la monnaie et elle déplora qu'il ne fût pas institué dans le monde entier. Peut-être avait-elle séjourné longtemps en Angleterre et notre système décimal était pour elle une nouveauté à laquelle elle s'efforçait de s'habituer. Nous étions suspendus à ses lèvres à l'écoute de ce qu'elle nous racontait, pêle-mêle, avec un plaisir qu'elle ne cachait pas, et nous comprenions son avidité à faire partager ses connaissances à des jeunes gens qu'elle venait de rencontrer, alors qu'elle restait le plus souvent dans un grand isolement comme elle nous l'avait expliqué. On voyait qu'elle avait à coeur de s'attacher notre attention, et nous serions bien restés là toute la nuit pour lui plaire, si elle n'avait pas vu dans notre attitude la fatigue qui se faisait sentir.

- Je vais vous faire voir vos chambres, nous suggéra-t-elle.

Elle nous emmena suivre les couloirs d'un labyrinthe qui semblaient n'avoir pas de fin, et elle s'arrêta devant une porte qu'elle dît être celle de la chambre d'Adèle, l'autre, contiguë, la mienne.

Nous nous souhaitâmes une bonne nuit et Léonore s'en fut pour se diriger vers quelque autre endroit de la maison.

Mais Adèle, sitôt Léonore partie, se réfugia promptement chez moi, pour fuir l'angoisse d'être seule, et elle se lova vite dans mes bras afin de s'abandonner au contact de ma peau, je sentis alors ses jambes et ses pieds glacés qui me firent frissonner et que j'eus plaisir à réchauffer.

- Tu sais, me dit-elle, il n'y a pas d'eau courante. J'ai seulement repéré un broc de faïence ancienne, rempli d'eau fraîche, accompagné de sa large cuvette assortie, pour se laver. C'est d'un folklo ! Et pour ce qui est des toilettes, il y a, dans la table de chevet, un petit pot de chambre tout décoré, avec, au fond, un oeil peint... ou bien un vrai oeil, qui sait ?

Et elle se mit à rire, sans pouvoir s'arrêter, tant ses nerfs étaient à vif. Quelques minutes après, nous avions sombré au plus profond de notre sommeil.

 

J'entendis, au milieu de la nuit, un grincement ténu. C'était ma porte qu'on ouvrait lentement et j'eus un instant de panique. Mais je fus quelque peu rassuré quand j'entrevis Léonore, plus blanche que jamais dans sa longue robe, le teint diaphane, les yeux clairs grand ouverts, qui eussent pu m'hypnotiser si je n'avais pas été sur le qui-vive, les cheveux noirs défaits tombant jusqu'à la taille, et les pieds nus, au risque d'attraper la mort. Je sautai de mon lit, en ayant garde de ne pas découvrir Adèle qui n'était pas supposée s'y trouver, et je m'approchai lentement de Léonore pour ne pas l'effrayer. Elle me saisit la main, m'intimant de la suivre sans prononcer un seul mot. J'obéis. Nous détricotâmes le labyrinthe pour parvenir à une pièce que je devinai être sa chambre.

Elle se dévêtit en prenant sa longue robe par le bas, en la faisant remonter lentement le long de son corps, en levant les bras bien haut pour que passât le vêtement par la tête. Le temps qu'elle prit dura une éternité. Son corps dénudé s'offrit à ma vue. Un jeune corps de seize ans à peine, dans toute sa perfection. Elle s'étendit simplement sur sa couche et je fus, tremblant, comme frappé par le spectacle que m'offrait cette chambre étrange, éclairée d'une vague lumière verte, reflet de serpentine et de smaragdite, qui venait on ne sait d'où, et qui jetait des moires mouvantes sur les objets insolites qui la meublaient, et sur le corps offert de Léonore. On eût dit qu'on se trouvait au fond de l'océan, car des poissons passaient par instants dans l'espace, comme si une lanterne magique projetait ses ombres chinoises alentour. C'était un lieu enchanteur que devait avoir conçu la jeune fille, en donnant libre cours à son imagination féconde, pour se donner des sensations particulières. Des coraux grimpaient aux murs, des algues voletaient dans l'air mollement. Tout un décor marin des profondeurs qui me fascinait.

- Viens, susurra-t-elle.

L'invite n'admettait pas de refus et je me soumis à ses voeux.

Le plaisir brutal, violent, intense que je ressentis dans ses bras, jamais je n'en avais connu aucun autre qui lui ressemblât. Jamais aucun autre ne pourrait l'égaler.

Il y eut alors, dans la maison, un grand cri rauque et terrifiant qui n'en finissait pas. Je courus pour rejoindre Adèle qui devait avoir peur dans le lit que j'avais si lâchement déserté. Je ne sus comment je retrouvai ma chambre et je vis mon amie, saisie, sur son séant, attendant je ne sais quoi.

- Vite, lui dis-je, nous partons.

Elle ne me demanda aucune explication, enfila promptement son jean et son tee-shirt, et me suivit.

Devant la porte d'entrée se trouvait la servante qui nous barrait le passage. Je lui donnai un coup sur le côté afin que nous pussions sortir de la maison. Mais la porte était bien fermée.

“Pourquoi donc nous piéger ainsi ? pensai-je. Est-ce un cauchemar que je fais ?”

Léonore apparut, elle me tendit la clef. La vieille femme n'eut pas la force de nous empêcher de fuir.

 

La brume laiteuse recouvrait le plateau où se dressait la maison derrière nous. Nous eûmes tôt fait de trouver un chemin qui nous emmena dans le village proche. Nous entrâmes dans une auberge matinale où s'étaient réunis les marins en partance pour leur prochaine pêche. Il se donnaient du courage en parlant haut et fort, mais leurs voix se turent quand ils nous virent entrer dans l'état où nous étions. Nous entendîmes des sarcasmes à notre endroit. Ils parlaient de nous comme des étourneaux perdus et se riaient de notre accoutrement fripé, encore humide de la veille.

- Nous nous sommes perdus. Tout ce que nous possédions s'est envolé dans la tempête. Pourriez-vous nous faire l'aumône d'un café et d'un peu de chaleur ? demandai-je timidement à l'aubergiste.

Les marins ricanèrent.

- Vous avez donc passé la nuit dehors ? s'enquit l'un d'eux.

- Non, lui répondis-je, avec la ferme intention de ne pas lui donner trop de détails.

Je précisai :

 - Nous nous sommes abrités dans la maison près de la falaise. Nous y avons été aimablement invités.

Un silence mortel s'établit soudain.

- La maison sur la falaise ? Mais il n'y a pas de maison sur la falaise...

- Je comprends, poursuivis-je, vous vous moquez de nous !

- On se demande bien qui se moque des autres ici ! grogna un vieux loup de mer peu affable.

- Et qui donc vous a aimablement invité à passer la nuit dans cette fameuse maison ? interrogea un quatrième.

- Une jeune fille, de seize ans tout juste, et sa vieille gouvernante, répondis-je.

Le silence s'épaissit encore. Les sarcasmes cessèrent. J'ajoutai :

- La jeune fille nous a dit s'appeler Léonore.

- Léonore ? reprirent-ils en choeur. Vous avez bien dit Léonore ?

- C'est vrai, ajouta ma chère Adèle qui était restée coite jusque-là.

- Il y avait bien une maison sur la colline, expliqua l'aubergiste abasourdi. Mais il y a si longtemps, que l'histoire qui parle d'elle est devenue une légende. Nos anciens aiment la raconter et elle passe ainsi, de génération en génération. On ne sait plus très bien si elle est vraie.

- Il faut dire, enchaîna un marin qui avait gardé jusque-là le silence, que dans le petit cimetière derrière l'église, il y a bien une Léonore qui est morte à seize ans.

- Tu veux parler de cette famille royaliste qui a voulu soutenir les émigrés et s'est fait écrasée par l'armée vendéenne de Hoche, ajouta un autre. On n'eut plus jamais d'eux ni vent ni nouvelles.

- Mais Léonore était restée chez elle quand ses parents sont partis guerroyer, si l'on peut dire, précisa-t-on.

- Et la falaise s'est effondrée.

- Et la jeune fille est morte.

- Avec sa domestique.

- Personne ne les a jamais retrouvées. La mer les a emportées.

- Pauvre Léonore ! Un drame épouvantable. Elle était, paraît-il sur le point de se marier.

- La belle n'a pas eu le temps de connaître l'amour, se mit à fredonner l'un d'eux.

Chacun avait un détail de cette histoire à raconter, qui lui revenait en mémoire, et l'on se désolait que la vie de cette Léonore fût si tragiquement et si tôt interrompue.

Adèle et moi étions perplexes. Ne se moquaient-ils pas de nous ? Se pouvait-il que cette histoire comportât quelque vérité ? Nous nous remémorions ce que nous avait dit Léonore. Ses paroles pouvaient bien se rapporter au temps lointain où elle avait vécu, alors que nous croyions ferme qu'elle vivait aujourd'hui. Nous décidâmes de passer derrière l'église pour y lire les inscriptions sur les pierres tombales.

C'était vrai. Il y avait bien une famille De Coulanges D'Estoc dont un mausolée portait le nom sur son fronton, et une phrase qui ne laissait aucun doute :

À la mémoire de Léonore 1779-1795.

 

Mais il en fallait plus encore, à ma chère Adèle et à moi, pour en avoir le coeur net, et nous décidâmes de remonter sur la falaise pour apercevoir, s'il était encore possible, l'antique maison où nous avions passé la nuit.

Nous la cherchâmes, en vain. De guerre lasse, nous nous laissâmes tomber près du calvaire qui avait, la veille, arrêter nos pas. Adèle s'assit sur le socle, et, pendant que nous devisions, libérés de nos peurs, elle sentit soudain sous son doigt des lettres gravées que nous n'avions pas remarquées auparavant. Il semblait bien qu'il y eût des siècles qu'on les avait tracées là, comme pour l'éternité. Nous les lûmes avec difficulté. C'étaient deux noms entrelacés : Gaspar et Léonore.

Je frissonnai, sans pouvoir cacher mon trouble.

- Tu l'as aimée, murmura Adèle, interloquée. Je sais que tu l'as aimée !

Je ne pus mentir et les larmes me vinrent. Mon silence était un aveu.

- Ainsi, c'en est fait de moi, ajouta-t-elle bouleversée. L'amour que je te portais est mort à jamais.

- Je t'aime, Adèle. Je te jure que je t'aime.

En disant ces mots, c'est de Léonore que je rêvais.

 

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Amoureuse des mots, je cherche comment faire partager ma passion. Il y a tant à découvrir dans les bibliothèques du monde, tant de mots à connaître intimement pour affiner notre pensée, tant de mots qu'on n'entend plus sur nos lèvres, enfermés qu'ils sont dans des livres poussiéreux. Il ne tient qu'à nous de les faire revivre et de les faire chanter. Notre langue, si belle, si riche, demande qu'on la respecte, qu'on la préserve, qu'on s'en amuse et qu'on la chérisse. Mamiehiou ............................................................................................................................................................................................ ...................................;....................................................................... « La langue française est une femme. Et cette femme est si belle, si fière, si modeste, si hardie, touchante, voluptueuse, chaste, noble, familière, folle, sage, qu'on l'aime de toute son âme, et qu'on n'est jamais tenté de lui être infidèle. » Anatole France ....................................................... ............... ................................................................................................................. « C'est une langue bien difficile que le français. À peine écrit-on depuis quarante-cinq ans qu'on commence à s'en apercevoir. » Colette

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