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23 février 2011 3 23 /02 /février /2011 19:50

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LE CAUCHEMAR DE LYVIA

 

« Réveille-toi, je t'en prie. Réveille-toi, ma chérie ! Sors donc de ce maudit cauchemar ! »

Lyvia continue de pousser un long gémissement de douleur et son corps est la proie de brusques soubresauts. Plongée dans les abysses de son rêve, elle y est retenue prisonnière, insensible aux supplications de son mari. Il l'entoure de ses bras et lui murmure à l'oreille des paroles apaisantes. Rien n'y fait. Il craint de la brusquer trop et lui caresse le visage avec douceur sans parvenir à la réveiller. Il voudrait lui prendre son mal, entrer dans son inconscient impénétrable pour lutter avec elle contre le monstre insaisissable qui vient lui rendre visite de plus en plus souvent, au plus profond de la nuit.

« Je suis là pour te protéger, mon amour. Ce n'est qu'un rêve. »

Il la câline, lui embrasse les mains, serre son visage contre le sien. Elle gémit toujours. Et elle pleure.

 

Voilà deux mois que la jeune femme est aux prises avec un mal inconnu. Les cauchemars sont apparus, d'abord de façon intermittente, et depuis quelques nuits ils reviennent avec une régularité effrayante.

Marc allume la veilleuse de chevet. Il examine le visage de sa femme, il scrute les traits crispés qui la défigurent. Elle, si belle d'ordinaire, est devenue méconnaissable. Elle semble plongée dans un univers clos où elle se débat sans pouvoir en sortir. Il craint pour sa santé mentale. C'est décidé, il l'emmènera voir un psychiatre. Il sait qu'elle l'écoutera, qu'elle suivra son conseil.

Brusquement la crise cesse. Lyvia ouvre les yeux. Elle distingue le visage bouleversé de son mari, penché sur elle.

« Que se passe-t-il ? murmure-t-elle.

Ton cauchemar... encore. Essaie de te rappeler.

Rien. C'est comme un trou noir. Je suis fatiguée. »

Il jette un coup d'oeil à la pendule. Quatre heures.

« Il est trop tôt pour se lever, soupire-il.

Marc, j'ai peur de me rendormir tout de suite. J'aimerais prendre mon petit déjeuner avec toi. On se recouchera après.

Ne bouge pas, je le prépare et je t'appelle. »

Marc le confectionne avec soin, puis il retourne dans la chambre sans faire de bruit, de peur de la réveiller au cas où elle se serait rendormie.

« C'est prêt, Lyvia. »

Il l'aide à se lever, à prendre sa robe de chambre, à avancer de quelques pas, si difficile est l'effort qu'elle semble faire pour le suivre. Elle s'installe en face de lui et le regarde avec tendresse. Elle lui est reconnaissante de lui prodiguer autant de patience, autant de sollicitude. Il l'observe et guette un sourire fait pour le remercier et il se dit secrètement combien il aime savoir qu'elle mesure la chance qu'elle a de l'avoir rencontré.

Parfois, il lui vient la crainte de se lasser d'elle. Il y a peu, la vie était si facile. Est-il possible qu'elle bascule ainsi, sans que ni l'un ni l'autre ne puisse comprendre pourquoi ? Lyvia, d'aussi loin qu'elle se souvienne, n'a jamais éprouvé de telles angoisses. C'est arrivé d'un seul coup. Une vague scélérate a brusquement submergé le jeune couple, détruisant la sérénité et la quiétude de leur vie. Ils se sont interrogés vainement sur ce qui leur arrivait, et Marc a pensé que ce changement avait peut-être commencé lorsqu'ils avaient décidé d'avoir un enfant. Mais pourquoi ? se dirent-ils. Il n'y avait aucune raison d'inquiétude, ils étaient heureux d'avoir pris cette décision ensemble et s'en réjouissaient. Que ces troubles fussent apparus à ce moment-là ne pouvait être que pure coïncidence.

« Tu as raison, il faut que je me soigne, que je sache ce qui m'arrive. »

Un silence pesant s'installe.

 

Un mauvais rêve signifie-t-il toujours quelque chose ? Lyvia est en parfaite santé. Son humeur est d'ordinaire égale. Rien ne laisse deviner ce qui se cache aujourd'hui derrière son front soucieux.

 

Elle n'a pas voulu que son mari l'accompagne chez le médecin. Elle s'étonne qu'il ait insisté autant, et elle s'inquiète de le voir la materner à ce point. N'exagère-t-il pas la gravité de son état ? C'est un malaise passager, elle en est sûre. Une déprime qu'on aura vite fait de juguler. Il y a des médicaments pour ça. Elle est presque contrariée que Marc prenne cette situation autant à coeur, comme si elle était atteinte d'un mal incurable. Tout le monde fait des cauchemars, un jour ou l'autre. Mais ce que Lyvia redoute, s'il arrivait que cette situation perdure, c'est que la relation qu'elle entretient avec Marc s'abîme au fil du temps. S'il déploie tous les moyens possibles pour lui prouver qu'il l'aime et qu'il est capable de tout pour préserver son amour, elle ressent quelque chose d'insaisissable qui s'insinue entre eux peu à peu, comme s'il ne la considérait plus tout à fait comme sa femme mais comme un être fragile qu'il faut ménager à tout prix, et dont la seule raison d'être est de demander des soins, et une douceur, une attention particulières qui risquent de mettre fin inexorablement aux élans amoureux dont il est coutumier. Lyvia se défend de s'inquiéter trop. “Tous les couples ont des moments difficiles,” se dit-elle pour se rassurer. Ils ne se sont pas encore laissé enfermer dans cette situation. Loin de là. Ils n'auront pas attendu trop longtemps pour se décider à demander de l'aide.

 

« Je vous en prie, madame, installez-vous. »

Lyvia regarde le Docteur Krokovski avec attention. Elle le regarde l'observer. N'a-t-il pas déjà remarqué des indices qui la trahissent ? Cette façon qu'elle a eue de le saluer timidement, comme s'il devinait sa crainte à l'idée qu'il allait mettre sa pensée à nu, sa démarche hésitante, qui ne lui ressemble guère, la manière qu'elle a de rester assise au bord de sa chaise. Ne la sent-il pas prête à se relever brusquement pour prendre la fuite ? Cette situation peu ordinaire pour elle la met mal à l'aise. Il ne s'en étonne pas, il a l'habitude. Qui vient chez un psy de gaieté de coeur ? Il déploie tous ses atouts pour la réconforter, pour qu'elle lâche prise. Après lui avoir demandé les renseignements d'usage pour établir une fiche électronique à classer parmi les dizaines de sa clientèle, il lui montre un large fauteuil où Lyvia va devoir se livrer, s'abandonner, se perdre dans les méandres de sa pensée, sans itinéraire établi, en essayant de répondre aux questions qui l'emmèneront, malgré les obstacles à forcer, à la découverte d'elle-même. Elle ne résistera pas, elle se laissera aller, elle se laissera conduire au plus profond de son inconscient.

Si elle n'a pas refusé de consulter, c'est qu'elle a bien voulu se plier au désir de son mari qu'elle voit tellement inquiet à son sujet. Elle s'est étonnée, la première fois qu'il le lui a demandé, alors qu'elle n'avait encore aucune conscience de ses angoisses de la nuit. Elle en a ressenti un choc. Se pouvait-il qu'il s'érige en juge et détruise d'un seul coup les relations qui les mettaient l'un en face de l'autre en les faisant se considérer d'égal à égal. Il lui sembla alors qu'il se transformait peu à peu en un étranger qui chercherait à découvrir un secret qu'elle lui aurait caché, ou à trouver et à suivre les fils qui la rattacheraient à un passé douloureux, enfoui si profondément qu'elle en aurait perdu toute conscience et qu'il faudrait faire remonter à la surface pour le vider de ses effets néfastes. De quel droit s'arrogeait-il l'audace d'une telle démarche ? N'avait-elle pas eu l'habitude toute sa vie de se laisser guider, comme une petite fille bien sage ? Avec Marc, elle crut un moment qu'elle serait considérée comme une femme à part entière, qu'on respecterait ses choix, qu'elle pourrait enfin être maîtresse d'elle-même sans avoir à subir sans relâche des commentaires sur son comportement comme on avait su si bien l'accoutumer jusqu'alors, des conseils ou des ordres mêmes qu'on lui imposait et auxquels, jamais, elle n'avait tenté d'échapper. Aussi loin que la portaient ses souvenirs, elle avait docilement écouté ceux qui avaient la charge de sa personne, sa mère, qui ne voulait que son bien, les conseilleurs qui se pressaient, nombreux, autour d'elle. Avait-elle jamais douté d'eux ? Longtemps, elle avait cru que leurs intentions étaient pures et elle se pliait de bonne grâce à leurs exigences. On l'avait éduqué pour cela, depuis toute petite, au moment où la personnalité se fait jour et où l'esprit d'un enfant est si malléable. C'était devenue une seconde nature. Elle avait reçu cette révélation comme une gifle que la vie s'était toujours plu à lui donner sans qu'elle en eût pris garde.

 

« Lyvia, je t'aime, épouse-moi, lui avait-il dit un jour. Tu n'es pas seulement une image sur papier glacé. Tu passes le plus clair de ton temps sous les projecteurs, à déambuler dans des toilettes, que tout le monde admire, certes. Mais qui t'aime vraiment ? Dis-moi, qui t'aime vraiment ? As-tu jamais songé à être heureuse ? »

 

Trop habituée aux compliments qui venaient de toutes parts, admirée qu'elle était sans cesse, Lyvia croyait qu'elle ne pouvait accéder à plus de bonheur. Elle avait travaillé si dur pour arriver à un tel résultat. Tout ce qu'on avait exigé d'elle, les privations qu'on lui avait infligées, les moments de doutes et de fatigue, elle en était arrivée à bout. Elle avait réussi au-delà de toute attente. Et voilà que Marc, dès qu'il l'avait connue et aimée, avait voulu faire voler sa vie en éclats, alors qu'elle l'avait si patiemment et si vaillamment construite.

« N'es-tu pas lasse de cette cour qui ne sait que prendre et rien donner ? lui avait-il demandé. Moi, je t'aime. Je n'exigerai rien de toi, et je te donnerai tout. »

Quelques mois leur suffirent pour apprendre à se connaître. C'est ce qu'ils crurent. Et ils se marièrent.

 

Lyvia se sentit alors délivrée comme jamais elle n'aurait pu croire qu'elle pût l'être. Elle quitta les feux qui la faisait briller et personne ne la vit plus sur les premières pages des magazines. Elle se sentit libérée, trop brusquement peut-être, des fils qui faisaient d'elle une marionnette à la fois souple et vulnérable. Elle allait devenir une femme enfin. Pour la première fois elle prenait en main sa destinée.

 

Ce ne fut pas sans mal.

Lorsque Hannah Sörensen, sa mère, eut vent des projets de sa fille, elle ressentit une violente colère. Jamais Lyvia n'avait pris une décision avant de la consulter, jamais Lyvia n'avait pris aucune décision pour elle-même. Sa mère seule savait en prendre pour elle. Et ainsi, pour la première fois, elle voyait sa fille lui échapper. Sa fureur, elle sut la contenir, la garder secrète. Elle n'aurait voulu pour rien au monde la laisser paraître. Elle tenta, mais en vain, de retenir Lyvia qui lui apparut pour la première fois telle une rebelle, et de la dissuader d'abandonner sa carrière. Le dépit qu'elle en éprouva se mua en une rancoeur féroce. Il n'y eut pas de jour désormais où elle ne préparait, pour son enfant, une phrase assassine. Lyvia crut que sa mère devenait jalouse de son bonheur. Elle ne mesurait pas à quel point il ne s'agissait en aucune façon d'un amour exclusif que sa mère lui aurait porté, mais plutôt d'une blessure que cette dernière éprouvait d'avoir perdu l'instrument de son pouvoir sur le monde, la jouissance du plaisir que l'on a de posséder un être, de le façonner à sa manière, de lui apprendre à se plier à toutes les exigences possibles jusqu'au désir de lui ôter toute liberté de penser et d'agir. Cette idée fixe insupportable, qui s'était emparée de cette femme autoritaire, l'aurait bien rendue folle si elle n'avait caressé l'espoir de s'aliéner à nouveau l'objet de sa convoitise, le plus vite possible, persuadée qu'elle était que sa fille ne pourrait se passer d'elle longtemps, et se résoudrait, inéluctablement, quand les premiers émois de la passion amoureuse seraient passés, à retrouver le giron maternel.

 

Lyvia répond docilement au médecin. Mais elle fait trop d'efforts pour garder un calme apparent et le récit qu'elle donne de sa vie est trop lisse pour qu'il réponde à une réalité véritable. Le spécialiste du coeur humain essaie de la pousser dans ses retranchements, mais il se heurte à la rigidité du discours de sa jeune patiente. Bien que son désir soit grand d'échapper à l'enfermement qu'elle ressent obscurément et de se libérer des chaînes qui verrouillent son libre arbitre, la jeune femme reste une énigme, pour son médecin qui analyse chaque détail qu'elle lui donne à voir et à entendre, mais pour elle-même aussi. Elle s'étonne de ne pouvoir sonder le fond de son âme. Jamais elle n'a réfléchi vraiment aux motivations qui l'ont poussée à être ce qu'elle est devenue. Le moment serait-il venu d'apprendre à se connaître, alors même qu'il lui semble avoir échappé à l'emprise de son passé en épousant celui qu'elle aime ? Petit à petit, son interrogateur tente de lui faire adroitement remonter les étapes de sa vie pour dénouer les fils qui l'emmèneraient jusqu'à la découverte de son moi profond, telle une Ariane remontant pour Thésée les chemins sinueux du Labyrinthe. Et bien qu'elle fasse des réponses laconiques et le plus souvent inauthentiques, ― elles le sont malgré elle, malgré les efforts désespérés qu'elle fait pour découvrir la vérité et la dire clairement, ― le médecin n'est pas dupe et ne se laisse pas convaincre, sentant bien qu'elle est empêchée d'être sincère, entravée qu'elle est par une souffrance souterraine, trop pesante pour qu'elle puisse la porter sans dommages, et s'en libérer.

Le docteur pense qu'il sera long et difficile pour elle d'arriver à y voir clair, il prend en compte le fait que le dysfonctionnement de son comportement, (ses cauchemars récurrents) a commencé lorsqu'elle a décidé d'affronter une maternité. C'est bien de cela qu'il est question. Il faudra donc remonter à son enfance et surtout au vécu de sa mère pour découvrir un drame dont Lyvia n'a aucune idée.

 

Lyvia sort dans la rue, complètement abasourdie par ce qu'elle vient d'endurer. “Cet homme qui m'a fouillée de part en part n'est arrivé à rien, se dit-elle. C'est peine perdue.” Il lui a dit de revenir le voir, elle a une date de rendez-vous. Mais se sentira-t-elle le courage de passer une épreuve semblable, qui n'aboutira pas, elle en est sûre ? Non, elle y renonce, c'est au-dessus de ses forces. Jamais elle n'aurait dû commencer cette thérapie qui lui semble des plus aléatoires, et inutile. Mais elle sait que Marc ne voudra pas qu'elle en reste là, qu'il lui dira que les solutions ne se trouvent pas aussi rapidement, que les séances de psychothérapie sont un travail de longue haleine, et qu'il la forcera avec une apparente douceur, en lui suggérant habilement qu'il est nécessaire de continuer, à voir et à voir encore ce médecin qu'elle a maintenant en horreur. Pour éviter toute discussion et pour ne pas entendre des propos qui la contrarieront, Lyvia décide de ne rien dire de ses angoisses et d'assurer qu'elle continuera à consulter, avec la ferme intention de découvrir les causes de son mal. Mais elle est déterminée à mettre fin à ce manège qu'elle juge stérile, et, sans en avertir Marc, elle cessera ces consultations qui lui feraient plus de mal que de bien. Certes, elle est fort contrariée de mentir à celui qu'elle aime, mais pourrait-il en être autrement si elle veut se protéger de ces moments pénibles où on la force à entrer en elle-même avec une violence qu'on ne soupçonnerait pas, et surtout à parler de sa mère qu'elle regarde maintenant avec des yeux neufs, ce qui la plonge dans un désarroi douloureux ?

 

L'air froid la rend à elle-même et elle en vient à se demander pourquoi elle se tourmente ainsi. Elle se persuade de croire qu'elle est sur le point de se débarrasser de ses peurs, que la vie qu'elle mène avec Marc est la plus douce et la plus heureuse possible et que rien de dramatique ne pourrait leur arriver. Quelle absurdité d'imaginer qu'elle est malade ! Elle longe les vitrines de la rue et le reflet qu'elles lui donnent d'elle est celui d'une femme belle et épanouie. Elle s'admire. Cette démarche qu'elle a, à la fois aérienne et mesurée, qu'on dirait noble et naturelle, c'est le fruit d'un travail arrivé à la perfection. Cette façon qu'elle a de s'habiller, avec une élégance discrète, on la lui a apprise. Et son sourire esquissé, comme celui d'une Joconde inatteignable, elle l'a inventé, calculé et étudié devant son miroir. Que lui reste-t-il donc de libre et de spontané ? N'est-elle qu'une poupée faite pour être admirée ? “Ma beauté, se dit-elle, est un atout qui m'a été donné par la nature, je n'ai rien fait pour l'obtenir, ma mère était très belle aussi, et elle est fière de moi. Devrais-je me sentir coupable pour cela ?”

Les hommes qui passent près d'elle ne peuvent s'empêcher de la remarquer, et quand ils la dépassent, ils se retournent immanquablement pour l'observer et l'admirer. Elle connaît son pouvoir, elle en éprouve un certain plaisir, bien que parfois elle préférerait rester transparente. Certains la reconnaissent pour l'avoir vue dans les magazines ou dans un défilé de mode, et lorsqu'ils rentrent chez eux, ils s'exclament, ravis : “Savez-vous qui j'ai croisé aujourd'hui dans la rue ? Lyvia Sörensen !” Histoire de faire des envieux.

Mais cette notoriété a souvent des revers. Si l'envie lui venait d'aller s'asseoir dans un café, elle ne resterait pas longtemps sans que les yeux se posent sur elle avec insistance, et même si personne n'osait venir l'importuner ou lui demander un autographe, elle ne pourrait jamais jouir d'un instant de solitude au milieu de ses semblables, comme le font les inconnues, celles qui n'attirent pas le regard. Elle se sentirait immanquablement observée et ne pourrait se laisser aller à montrer un mouvement de fatigue ou un regard triste et perdu. Bien qu'elle pense qu'elle seule est la cause de l'admiration qu'elle provoque, elle fait tout pour qu'il en soit ainsi. Elle ne doit s'en prendre qu'à elle-même. Si elle ne se maquillait pas, si elle négligeait un peu sa coiffure, si les vêtements choisis n'étaient pas aussi élégants, si elle abandonnait cette allure qui lui sied si bien, elle pourrait passer pour une jeune femme quelconque, elle pourrait passer n'importe où sans se faire remarquer plus qu'une autre. Mais l'idée qu'elle pourrait n'être plus elle-même, simplement pour qu'on ne la remarque pas, lui est insupportable. Et si on la reconnaissait sous un accoutrement ordinaire, quelle honte elle éprouverait ! « Qu'ai-je donc à gémir ainsi ? se dit-elle, la plupart des femmes rêveraient d'être à ma place. Qu'est-ce qui m'arrive à la fin ? »

Le changement de sa vie qui s'est opéré depuis son mariage lui donne à penser que c'est de cela qu'elle doit souffrir. La vie intensive qu'elle avait auparavant où il ne lui restait aucune minute pour souffler, pour réfléchir, elle l'a troquée contre une oisiveté qu'elle juge aujourd'hui insupportable. Ne plus être sous les projecteurs ne lui manque pas, mais ce qu'elle craint, c'est cette inactivité qui remplace les journées trépidantes auxquelles elles ne pouvait échapper. Aujourd'hui, elle a le temps de penser. Peut-être, est-ce cela le plus difficile. C'est une chose toute nouvelle et à laquelle elle ne s'attendait pas. Elle pense. Elle sait qu'elle pourrait s'intéresser à mille choses, mais elle n'a pas les structures mentales pour ce faire. Son esprit ne s'est pas habitué à être curieux de tout. Elle n'a jamais fait aucun voyage d'agrément. Elle n'a pas pris le temps de se cultiver pour avoir envie de goûter au plaisir de connaître aucun art. Elle ne lit pas, ne visite jamais aucun musée, ne connaît ni le théâtre, ni la musique, ni même le cinéma où jamais aucun ami ne l'a emmenée. A-t-elle jamais eu un ami qui l'eût emmenée quelque part ? Elle se sent vide de tout, et n'a aucun désir. Elle a cru un moment que Marc serait capable de tout lui apporter pour remplir sa vie. Elle a vite déchanté. Et le voilà maintenant qui la met dans les mains d'un médecin pour qu'elle se comprenne elle-même ! Qu'a-t-il donc à s'immiscer ainsi dans son intimité ? Ne lui suffit-il pas de l'avoir tout entière à lui ? de la voir tous les jours lui donner le meilleur d'elle-même ? de jouir de sa présence sans faille, soucieuse à chaque instant de son bonheur ? Que lui faut-il donc de plus ? Ne se contente-t-il plus de la jolie poupée qui joue à être une épouse exemplaire?

 

« Une poupée, c'est bien ce que j'ai toujours été, se dit-elle »  

Elle se revoit toute petite encore, s'efforçant de faire la demoiselle, maquillée déjà, affublée de petits talons haut faits à sa pointure et de coûteuses robes qu'elle faisait virevolter à sa manière, une manière enjouée et séduisante qui savait allumer les regards. Elle déambulait, comme on l'exigeait d'elle, en balançant légèrement ses hanches, si docile et souriante qu'on n'aurait jamais pu imaginer les heures et les jours passés à chasser son naturel d'enfant. Plus de fantaisie, plus de maladresses, plus d'écart. Toutes les petites filles alignées sur la scène donnaient à voir la même mascarade avec plus ou moins de bonheur, et elles se jetaient parfois des regards de côté, pour s'épier, pour se déstabiliser les unes les autres en faisant des arabesques à la fois folles et mesurées. Elles auraient pu si bien jouer ensemble en d'autres circonstances, et rire, et donner libre cours à leur imagination enfantine !

Puis c'était la joie ou les pleurs quand on donnait les résultats du concours, les pleurs surtout. Une seule était l'élue. Toujours Lyvia. 

Tu es heureuse, ma chérie, disait Hannah à sa fille, pour se donner bonne conscience. Je sais que tu es heureuse.

Oui maman.

 

Lyvia n'a aucune envie de rentrer chez elle. Elle voudrait se débarrasser de ces souvenirs qui l'assaillent et du malaise qui s'est emparé d'elle. Elle craint par dessus tout d'entendre la phrase que Marc ne manquera pas de lui poser quand il rentrera : « Alors, cette consultation s'est bien passée ?” Elle en éprouve une nausée à y penser. »

Désemparée, elle marche d'un pas rapide, sans but, les joues en feu, elle se fait l'effet d'une femme insensée. Elle bouscule sans le vouloir les gens pressés qui ont envahi le trottoir trop étroit pour la foule compacte qui se déverse à cette heure d'affluence, des gens qui ont tenu une journée de travail et qui ont hâte de rentrer. Que pensent-ils, ceux-là, au front soucieux dont le regard ne s'arrête sur rien, absorbés qu'ils sont par les tracas de la journée et par la pensée de leurs proches qui les attendent en famille, si jamais ils en ont une  ?

« Je ne peux pas courir ainsi plus longtemps, se dit-elle, je dois me calmer et rentrer à la maison. Je suis injuste avec mes petites préoccupations de femme gâtée, alors que tant d'autres mènent une vie difficile faite de responsabilités qu'ils assument avec courage. »

Je t'attends depuis une heure, Lyvia. Je commençais à me faire du souci. Tu as éteint ton portable... Mais tu es en nage !

Pardonne-moi. J'ai marché. Je n'ai pas vu passer le temps.

Elle a envie qu'il la prenne dans ses bras, qu'il la console de tout sans qu'elle ait rien à lui dire. Elle lui demande de la serrer très fort et elle éprouve une douceur à le voir si tendre et à deviner le plaisir qu'il prend à la tenir ainsi, contre lui, à respirer son parfum, à sentir son corps chaud et tremblant, à entendre les battements de son coeur. Elle voudrait que dure toujours cet instant où elle se donne à lui tout entière dans la ferveur de l'embrassement.

Va-t-il l'interroger ? Elle se refuse à attendre la question et prend les devants :

« J'ai vu ton psychiatre. Je lui ai parlé de moi comme il me l'a demandé. Il pense que c'est une fatigue passagère. Nous n'avons pas à nous inquiéter. Je me reposerai et tout rentrera dans l'ordre. »

Elle va se rafraîchir dans la salle de bains avant de se mettre à table, la cuisinière ayant tout préparé, il ne reste qu'à faire réchauffer le repas.

C'est alors que Marc entend un bruit de verre brisé et le hurlement de sa femme qui le glace d'effroi. Il se précipite. Lyvia tient dans sa main le miroir fendu de part en part et s'y regarde, effrayée comme si un monstre la menaçait.

« Le cauchemar, crie-t-elle, le cauchemar ! »

Et elle jette au loin le miroir qui lui a donné d'elle un visage éclaté.

Marc ne comprend pas. Il la prend dans ses bras pour la calmer. Elle est saisie de soubresauts incoercibles et lui répète que son cauchemar était là, dans le miroir. Elle sait maintenant clairement ce qu'elle oubliait immanquablement au réveil, les images que Marc lui demandait de raconter, les causes de ses terreurs nocturnes. Elle sait maintenant. Ce visage torturé, ces traits asymétriques, cette bouche tordue et ce regard horrifié qu'elle vient d'apercevoir, non seulement lui ressemblent, tout en étant tellement dissemblables, mais elle les reconnaît pour les avoir vus, réellement, un jour, il y a bien longtemps, comme dans une autre vie. Elle croit perdre la raison en prenant conscience que cette idée qu'elle se fait est une aberration. Ce qu'elle a vu ne peut être qu'une hallucination. Marc la supplie de s'expliquer davantage. Mais elle y renonce, ne trouvant rien de plausible à lui dire, elle craint qu'il ne la prenne pour une folle.

« Pardonne-moi, Marc, je ne peux pas t'en dire davantage. Je ne sais pas ce qu'il s'est passé. Mais le visage en morceaux que j'ai vu dans le miroir a fait surgir des images de mon cauchemar, c'est tout. Je suis si lasse maintenant. Il faut que je me repose. »

Il la laisse partir dans la chambre, bouleversé par ce qu'elle vient de dire, ne sachant quoi en penser.

 

Au matin, il s'étonne que l'heure où elle se lève d'ordinaire soit passée depuis longtemps. Il se penche sur elle et lui murmure à l'oreille qu'il a préparé le petit déjeuner. Elle n'a pas gémi cette nuit, comme si elle était délivrée du poids qui l'oppressait. Elle s'étire avec volupté et lui sourit.

La table est dressée avec un grand choix des choses qu'elle aime. Les toasts sont grillés à souhait, et beurrés même, l'oeuf coque est décapité et les mouillettes sont disposées en corolle, une tranche de jambon bordée de tomates ciselées s'est invitée aussi, l'air sent bon l'arôme du café et le lait frais et fumant attend d'être versé, le jus des oranges pressées n'est pas oublié. Lyvia dit qu'elle a faim et Marc s'en réjouit.

« Je reste aujourd'hui près de toi. Nous irons nous distraire ensemble. J'ai prévenu. On ne m'attendra pas au travail. »

Lyvia lui adresse un sourire reconnaissant. Comme elle a été injuste de penser que Marc se détachait d'elle ! Elle a retrouvé sa sérénité comme si la nuit calme et salutaire avait effacé ses inquiétudes.

 

L'automne a déjà coloré le décor, et le jeune couple prend plaisir à déambuler dans le parc qui jouxte leur immeuble. Comme ils n'y avaient jamais vraiment prêté attention, ils s'étonnent d'avoir si près de chez eux un bien joli morceau de nature. Ils n'ont jamais songé à le découvrir. Ni Marc qui le longe en voiture chaque jour sans le voir, si préoccupé qu'il est par ses soucis professionnels, ni Lyvia qui ne verrait aucun intérêt à s'y promener toute seule, alors même qu'elle aperçoit souvent, par delà la grille qui sépare le parc de la rue, maints sportifs appliqués à faire leur jogging quotidien, ou des enfants qui se poursuivent en criant et parfois aussi des couples d'amoureux enlacés.

« Je crois, dit Marc, que je ne prends pas assez de temps avec toi. Tu dois te sentir bien seule. Peut-être regrettes-tu d'avoir abandonné ton métier. Peut-être n'ai-je pas eu raison de t'encourager à le faire.

Tu ne m'as rien dit d'autre que ce que tu as pensé être bon pour moi. Tu ne m'as pas forcée à quitter la vie que je menais. C'était une vie qui ne supportait aucun écart, aucun instant de détente et qui me prenait tout entière. Je ne regrette rien. Je t'ai. Cela seul compte.»

Elle pense, tout en prononçant ces paroles, qu'elle a cru renaître à une autre vie en épousant Marc, une vie nouvelle qu'elle allait s'appliquer à construire patiemment, où elle allait goûter les plaisirs d'une liberté qu'elle n'avait jamais connue, mais elle s'est vite rendue compte que la liberté n'était pas un espace vide qui se remplissait comme par enchantement. Ses certitudes anéanties, elle devait se réinventer. Il lui fallait des désirs. Et elle ne désirait rien. Son coeur lui semblait un vaste terrain vague qu'il lui faudrait défricher, et qu'allait-elle y construire ? L'idée d'espérer avoir un enfant l'avait un moment distraite de l'ennui dont elle souffrait. Mais était-elle suffisamment adulte elle-même pour affronter la responsabilité d'une vie qui dépendrait d'elle ? En y réfléchissant, elle s'était effrayée.

Marc se penche vers elle et la regarde. Comme il est heureux d'avoir à son bras une femme dont la beauté lui semble sans égale. Ces yeux noirs et profonds, à la fois tendres et mélancoliques, à chaque fois qu'il s'y plonge, lui procurent une délectation dont il sait qu'il ne pourra jamais plus se passer. La chevelure légère et dorée qui est dénouée se soulève au gré du vent et il remarque le petit duvet bouclé indocile qui tremblote sur la tempe et sur la nuque. Le visage de sa bien aimée, il le dévorerait de baisers s'il ne faisait l'effort de se retenir. Il songe qu'il aimerait connaître sa femme avec ses cheveux noirs, mais il n'ose pas lui demander de revenir à sa couleur naturelle, bien qu'il sache qu'ils s'accorderaient avec plus de bonheur encore avec le teint mat de sa peau fine et douce. « C'est ma mère qui veut que je sois blonde », lui avait-elle expliqué. 

Ils croisent un automate humain dont les gestes mécaniques, brusques et saccadés, les yeux fixes et globuleux et la bouche hilare et crispée, attirent le regard des passants qui ne manquent pas de sourire à sa vue. Des enfants accourent et font autour de lui une ronde endiablée.

Lyvia pense qu'elle ressemble à cet homme factice, maquillé, déguisé, mu par des gestes calculés pour attirer le regard de la galerie. Elle lui ressemble puisqu'elle ôte le naturel de sa personne dès qu'elle sait que quelqu'un est là pour l'observer. Mais elle se garde bien d'en dire un mot à Marc qui, lui aussi, entre dans ce jeu, puisqu'il ne lui dit qu'elle est belle que lorsque elle s'est parée de ses artifices. Elle prend soudain conscience qu'elle ne doit d'avoir été remarquée par lui seulement parce qu'il est sensible à sa beauté. Il lui est doux pourtant de l'entendre lui dire qu'elle est belle, mais quelles autres qualités voit-il en elle ? Elle voudrait lui demander s'il l'aimera encore quand, l'âge venu, la fraîcheur de sa jeunesse se sera dissipée, quand il ne sera plus question pour elle de se farder pour cacher à tout prix les marques du temps, au risque de voir les autres se moquer d'elle sur son passage. Non, elle se refuse à poser une telle question de peur de voir un visage interloqué, surpris de ne pouvoir répondre dans l'immédiat, avant même d'avoir imaginé une pauvre Lyvia différente, et de l'entendre lui dire : « Mais ma chérie, je t'aimerai toujours ! »

Marc ne sait quoi imaginer pour distraire Lyvia de ses sombres pensées. Il lui fait mille propositions qui pourraient rendre la plus agréable possible cette journée qu'il voudrait tellement faite pour lui plaire. Il choisit le restaurant qu'elle aime et il l'emmène faire les boutiques. Ils longent les belles avenues, bras dessus dessous et s'arrêtent un instant dans un square pour se reposer. Marc déploie galamment son foulard et l'étale sur un banc pour qu'elle puisse s'asseoir. Ils regardent sans mot dire le cantonnier qui s'applique à souffler les feuilles tombées avec une sorte d'aspirateur inversé, afin d'en obtenir un tas qu'il a vite fait de ramasser avec sa large pelle jusqu'à ce que soit remplie sa remorque. Ils observent l'homme avec attention et imaginent sa vie, une vie de labeur, au service des autres, faite d'efforts physiques, peu lucrative et peu valorisante, mais dont chaque citadin jouit du résultat, sans même penser un instant à l'énergie déployée. Lorsque Marc se lève pour repartir, il lui vient à l'esprit qu'il pourrait bien proposer à Lyvia d'entrer quelques instants dans l'église romane que longe le jardin. Il sait qu'elle n'a été élevée dans aucune religion et qu'une visite ne lui fera pas ressentir, en même temps que lui, les mêmes émotions. Mais elle se laisse convaincre et on la dirait contente. Ils entrent alors dans le lieu calme et désert, propice au recueillement, et s'assoient en face de l'autel. Lyvia est touché par la solennité des lieux, son regard suit les courbes douces et apaisantes de l'architecture et se pose, autour d'elle, sur les statues qui se dressent, patientes et immobiles, tout au long des murs. Elles sont là pour rappeler aux hommes la vie édifiante des saints personnages qu'elles représentent mais dont Lyvia n'a aucune idée. Si sa curiosité s'éveille, elle n'ose demander aucune explication à Marc, silencieux, plongé dans une méditation qu'elle ne saurait troubler. Les vitraux laissent passer une lumière diffuse que filtrent, grâce au miracle des lois qui régissent la lumière, le bleu et le rouge intenses. Et cette croix qui s'élance sur l'autel, que signifie-t-elle ? Un signe de mort, un instrument de supplice, l'opprobre et le scandale. Pourquoi les chrétiens se complaisent-ils à répandre partout des crucifix ? N'ont-ils pas un déchirement au coeur à chaque fois qu'ils les contemplent ? Non, il doit y avoir une raison qu'elle ne sait pas. Lyvia ne s'est jamais posé la question.

Elle regarde son mari absorbé par ses pensées, dans une attitude recueillie. « Il prie, se dit-elle, il parle à Dieu. Quelle chose étrange que de parler à Dieu ! A quoi cela tient-il de croire ? » Personne ne lui a jamais parlé de la foi. Cette notion lui est totalement étrangère.

Marc prie. Il a été élevé dans une famille où l'on était fermement attaché à sa religion. Dès l'enfance, il écouta les histoires des hommes qui en furent les fers de lance, il fut initié aux rituels, il fréquenta des gens du même bord. La religion et la prière s'inscrivaient dans son quotidien. Bien qu'il fasse preuve aujourd'hui d'un certain relâchement dans la fréquentation des offices religieux et des sacrements mêmes, sa soif de spiritualité n'est pas en repos et il déplore de se laisser emporter par le tourbillon de sa vie quotidienne sans se réserver, chaque jour, quelques instants pour une méditation féconde.

« Pourquoi est-il mort alors qu'il était Dieu  ? murmure-t-elle en fixant toujours la croix nue qui se dresse devant elle.

Il est mort parce qu'il était homme. Il est ressuscité parce qu'il est Dieu. »

Lyvia s'étonne que Marc puisse croire en ces choses surnaturelles, alors qu'elle le connaît à la fois si pragmatique, si rationnel. Elle l'observe, intensément tourné vers lui-même, plongé dans un ailleurs qu'elle n'imagine pas.

« Que dis-tu dans ta prière ? ose-t-elle lui demander.

Je demande à Dieu de nous aider, de nous assister. Dieu est à notre écoute. On ne lui demande pas assez .

Comment es-tu sûr de cela ?

Je le sais. Les Saints, les Docteurs de l'Église nous l'ont dit, et cette conviction, je l'ai faite mienne. Parce qu'il ne peut en être autrement. »

Le silence s'établit à nouveau. Lyvia songe qu'elle entre dans l'intimité profonde de Marc, tout un monde qu'elle ne connaît pas.

Il prie pour elle, pour qu'elle se libère des entraves qui font son malheur. Il ne désespère pas de la voir se débarrasser de l'inquiétude dont elle est affligée.

 

Lorsque la journée s'achève, moment propice à la douceur d'être ensemble, ils souhaitent tous les deux, et sans se le dire, que leur nuit sera sereine, qu'aucun monstre ne surgira pour les rendre malheureux.

 

Au petit matin, ils se retrouvent, reposés, après un sommeil qu'ils avaient redouté.

« Comme j'ai bien dormi ! s'exclame Lyvia. Comme je suis contente !

Il serait bon que tu ne restes pas toute seule toute la journée, lui suggère Marc. Fais quelque chose qui te distraie vraiment.

Tu sais, il faut que je rendre visite à ma mère. Il doit lui être pénible de ne pas me voir. Huit jours déjà ! Elle doit se morfondre. »

Marc se sent contrarié mais n'en laisse rien paraître. Il sait qu'elle ne reviendra pas de cette visite aussi détendue qu'il le voudrait. Mais il ne peut décidément pas l'en empêcher.

« Tu as l'intention de lui parler de tes cauchemars  ? lui demande-t-il.

Je ne sais pas. Je vais voir si elle est d'humeur à m'entendre.

Peut-être pourrait-elle te donner une explication, qui sait ? Elle t'a raconté des histoires à faire peur la nuit quand tu étais petite, et elles sont restées enfouies dans un coin de ta mémoire, essaie-t-il de plaisanter.

Ma mère ne me racontait jamais d'histoires. Elle n'avait pas le temps. Elle s'esquivait chaque soir, et je restais seule à l'attendre, parfois des heures et des heures avant de trouver le sommeil. Il n'y avait personne pour me consoler de son absence. Mon père disparaissait aussi. Je ne sais pas où il allait. Je n'avais que mes larmes pour me tenir compagnie. »

Marc entrevoit des traumatismes dont sa femme ne s'est pas encore débarrassé des effets pervers. Il croit ferme que le médecin à qui il l'a confiée sera capable de lui venir en aide. Il a subitement envie de lui demander quel est le jour de sa prochaine consultation, mais il se retient pour ne pas briser la sérénité du moment. 

 

Hannah Sörensen ne cache pas son étonnement de voir arriver sa fille.

« J'ai bien cru que je n'existais plus pour toi, lui déclare-t-elle sèchement, avant même de s'être laissé embrasser. Tu me sembles bien occupée, vraiment. Mais à quoi peux-tu bien donc passer tes journées ? Je suis sûre que ton métier te manque. Tu vas en vouloir bientôt à Marc de t'avoir ravi ta raison de vivre. Mais ne viens pas te plaindre auprès de moi. Je t'aurais prévenue. Ainsi, tu viens voir ta pauvre mère abandonnée. Ne sais-tu pas que tu me fais du mal à rester éloignée de moi aussi longtemps ? Veux-tu donc me mettre à l'épreuve ? J'ai bien peur que tu perdes la notion de tes devoirs. Alors dis-moi. Pourquoi es-tu là ? Et ne t'excuse pas je te prie. Ce ne seraient que simagrées. Tu penses n'avoir plus besoin de moi, c'est cela ? Après t'avoir tout donné, après avoir sacrifié toute mon énergie à faire de toi ce que tu étais devenue, voilà qu'aujourd'hui je te vois, telle que tu es, incapable de te prendre en mains dès lors qu'on t'a donné un peu de liberté. Tu abandonnes tout, ta carrière, la situation qui te permettait de côtoyer les couches de la société les plus huppées, l'admiration que l'on pouvait lire dans les regards qui se posaient sur toi....

-—Un objet de désir, voilà ce que j'étais, murmure Lyvia au milieu du discours qu'elle a hésité à interrompre.

-—Et quand bien même tu n'aurais été qu'un objet de désir  ! dit sa mère, interloquée, étonnée qu'elle puisse avoir une opinion aussi personnelle. Crois-tu vraiment que tu ne l'es plus aujourd'hui ? Tu l'es ! Pour un seul homme, alors que tu l'étais pour tous. Quelle différence cela fait-il ?

Ne crois-tu donc pas à l'amour, maman ?

L'amour, ma fille, c'est l'idée qu'on s'en fait, et qui s'échappe un jour, sans qu'on y prenne garde. Et il ne reste que l'amertume.

Je croyais que tu tenais à mon père.

Ton père ! Il m'a suivi comme on suit un petit chien sa vie durant. Il me disait qu'il m'aimait, il m'écoutait, il était toujours d'accord avec ce que je disais, il faisait tout ce que je voulais. Et il s'est épuisé à le faire. Je ne sais même pas s'il me manque. »

Elle s'arrête soudain de parler comme si le disparu était venu l'écouter. Et le silence s'impose.

Lyvia regarde sa mère avec attention. Elle a pitié d'elle qu'elle a toujours vue forte et maîtresse d'elle-même, convaincue qu'elle était de détenir un pouvoir sur son entourage. Elle se souvient de son père, un père effacé qu'elle a vu dépérir lorsqu'elle n'était qu'une adolescente. Il ne se plaignait pas, mais il était affligé d'une langueur qui contrastait tellement avec la vivacité de sa femme.

« Maman, l'interroge-t-elle soudain de but en blanc, ai-je jamais fait de gros cauchemars lorsque j'étais petite ? »

Hannah a un sursaut.

« Que me demandes-tu là ? Jamais ! Tu as toujours été une enfant très docile. Vraiment, je n'ai jamais eu à me plaindre de toi... »

Lyvia sent qu'elle veut noyer le poisson en parlant d'autre chose, mais le trouble de sa mère ne lui a pas échappé.

« Maman, l'interrompt-elle, ce que je voudrais savoir, c'est s'il y a eu dans ma vie une chose qui m'aurait frappée, une souffrance, un accident, que sais-je, et que j'aurais oublié. »

Lyvia remarque le geste vif que fait sa mère malgré elle l'intimant de se taire.

« Maman, il me semble bien que tu veuilles me cacher quelque chose. Je t'en prie, réponds à ma question. »

Sa mère se lève brusquement.

« Comment se peut-il que tu me parles sur ce ton. Tu as bien changé ma fille. Jamais tu ne te serais permis de me dire que je te mens. Explique-toi enfin !

Il se trouve que depuis quelque temps je suis assaillie par des cauchemars insupportables. Marc en est bouleversé...

Et c'est lui bien sûr lui qui t'a mis dans la tête, que je t'avais fait subir des sévices quand tu étais petite, que tout cela ressurgit de ton inconscient, etc., etc., etc. Il joue au psychanalyste et veut me faire porter les torts.

Mais maman, je n'ai rien dit de tel. Je demandais seulement...

Et moi je te demande de sortir de cette maison, ta vue me fatigue. Je ne sais rien, entends-tu, je ne vois pas où tu veux en venir. »

Elle prend sa fille par la manche et la repousse. Mais Lyvia ne se laisse pas faire.

« J'ai brisé un miroir qui a donné de moi un visage immonde. J'ai vu cette chose horrible qui n'était pas moi, mais qu'il me semblait reconnaître. C'était un autre moi qui faisait partie de ma personne, comme un double de moi-même. J'en ai été terriblement troublée. Je le suis encore. Cette image ne me quitte pas. Elle me poursuit. Qu'est-ce que cela signifie ? Je t'en supplie, maman, qu'est-ce que cela signifie ?

Ma pauvre enfant, tu es folle. »

Sur ce, Hanna lâche sa fille et la laisse seule.

 

Jusqu'au soir, Lyvia passe et repasse dans sa tête la conversation qu'elle a eu avec sa mère. Elle revoit ses regards éperdus qu'elle a cherché en vain de cacher, la crispation troublante qu'elle a montrée dans ses gestes, le ton qu'elle a haussé inconsidérément, et la façon qu'elle a eue de couper court à cette discussion. “Elle sait quelque chose qu'elle se refuse à me dire, se dit Lyvia, une chose inavouable sûrement. Je crois qu'il serait inutile d'essayer de l'interroger davantage, elle ne lâchera rien.”

Ainsi donc, Marc a raison. La cause des troubles dont elle souffre, il faut la trouver dans son enfance, et pour remonter jusque là, il faudra bien qu'elle se résolve à passer par une thérapie.

 

Le Docteur Krokovski l'accueille. Il a bien cru qu'elle ne viendrait pas au rendez-vous fixé, à voir la peur qu'il a pu lire dans les yeux de sa patiente lors de la première consultation. Il s'est trompé, elle est bien là. Peut-être sera-t-elle aujourd'hui dans de meilleures dispositions. Plus désireuse d'entrer en elle-même, plus perméable, plus confiante.

« Son aspect n'est pas aussi rébarbatif qu'il m'a paru la première fois, se dit-elle. Il m'a donné l'autre jour une mauvaise image de lui-même, celle de l'inquisiteur qui veut me percer à jour, à tout prix, malgré les forces que j'ai déployées pour me fermer comme une huître, sans que je le veuille vraiment en vérité, comme si une puissance avait pris le dessus sur ma volonté. N'étais-je pas ici pour me livrer entièrement à lui ? Qu'est-ce qui m'a retenue ? Peut-être est-ce parce j'ai toujours eu avec les autres hommes le sentiment de vouloir conquérir leurs regards, jeu irrépressible de la séduction. Celui-ci n'a pas montré un seul instant qu'il était sensible à ma beauté, y a-t-il prêté seulement attention ? Il a voulu tout de suite plonger dans mon intimité, au delà des apparences, pour découvrir ce que je ne connaissais pas moi-même, et cela, je n'ai pas pu le supporter. Quelle idiote j'ai été ! Je suis décidée aujourd'hui à le laisser me guider, jusqu'au tréfonds de mon âme, afin qu'il découvre ce que je cherche désespérément. Le pourra-t-il ? Trouvera-il les clefs ? J'ai hâte que tout cela soit terminé. Que je sache enfin ! Que je sache ? Mais peut-être, cette vérité que je cherche sera-t-elle insupportable, peut-être ne pourrai-je la croire, peut-être va-t-elle me bouleverser jusqu'à saper les fondements de mon existence ! Serai-je assez forte pour découvrir ce que ma mère me cache à tout prix ? »

 

Lyvia s'est allongée dans le fauteuil avec docilité et se livre. Le médecin a décidé de pratiquer une séance d'hypnotisme pour permettre à sa patiente de voyager plus librement dans son passé enfoui. Après avoir soumis sa patiente au rituel nécessaire à l'endormissement artificiel, il la questionne pour la faire habilement descendre dans son inconscient.

« Vous êtes une petite fille, et vous avez peur.

J'ai peur, dit-elle après quelques minutes, comme si elle avait du mal à se retrouver.

Où êtes-vous ? lui demande-t-il.

Elle me menace, elle ne veut pas que je descende dans la cave.

Qui vous menace ?

C'est ma mère. Elle est en colère.

Savez-vous pourquoi elle est en colère ?

Elle est descendue à la cave et je l'ai suivie.

Que s'est-il passé dans la cave ?

Lyvia ne peut répondre, elle tremble, elle revit cet instant, elle pousse un cri strident et se dresse sur son séant. Le médecin la réveille, la souffrance est trop forte. Lyvia a de la peine à reprendre son souffle.

Après quelques instants, quand le calme est revenu, Lyvia veut savoir ce qu'elle vient de vivre et elle écoute le récit que lui fait le médecin qui lui rapporte fidèlement ses paroles dont elle n'a aucun souvenir.

« La cave... la cave, répète-t-elle, la cave de la maison. Ce dont je me souviens, c'est que ma mère m'a toujours dit que la cave était un endroit dangereux, qu'il ne fallait pas que je m'y aventure. La porte qui mène à la cave m'a toujours fait peur. Même maintenant, je craindrais d'y aller. C'est stupide n'est-ce pas ?

Non, explique le docteur, vous avez vu probablement dans la cave quelque chose que vous ne deviez pas voir. C'est ce qui a contrarié votre mère et elle vous a effrayée pour que vous ne soyez pas tentée d'y retourner. Je crois que l'épreuve que vous venez de vivre a été très difficile, et vous devez vous reposer. Nous essaierons d'y voir plus clair la prochaine fois. »

Contrairement à ce que Lyvia craignait, elle se sent soulagée d'avoir pu avancer dans sa recherche, et elle est persuadée qu'elle saura bientôt ce qui s'est passé, ce qu'elle a vécu comme un drame dont elle souffre encore, et cela, il y a si longtemps qu'elle ne pourrait situer le moment où cette peur est apparue.

Elle veut savoir. Une impatience l'a saisie dont elle ne peut se défaire. Elle ne peut attendre.   

 

Marc n'a pas hésité à l'accompagner lorsqu'elle l'a supplié, et ils se dirigent maintenant vers la demeure où elle a vécu avant son mariage. Ils sonnent. Personne ne répond. La maison semble déserte. Pourquoi sa mère n'est-elle pas là ? Où peut-elle être ? Cela ne lui ressemble guère à présent de sortir tard le soir. Ils ne se résoudront pas à rester dehors à attendre. Lyvia cherche les clefs qu'elle a gardées. C'était chez elle après tout. Ils allument le vestibule puis le salon où le téléviseur est resté allumé. Peut-être Hanna n'a-t-elle pas entendu. La lumière crue jette ses feux sur la vaste pièce aux murs blancs, aux meubles blancs ; aucune tache de couleur ne vient égayer l'harmonie parfaite et glacée. Seul un bouquet de grands lys, disposé dans un vase élégant et précieux, rend la vue supportable. Lyvia appelle sa mère. Elle s'étonne qu'elle ait oublié d'éteindre le téléviseur, sa mère, si soucieuse de l'ordre.

Elle se dirige avec Marc, sans tarder davantage, vers la porte qui mène au sous-sol de la maison. Et Lyvia s'arrête brusquement comme paralysée. Marc ouvre la porte et regarde sa femme, qui, tétanisée, ne peut avancer d'un pas, comme si une force invisible la tirait en arrière. Marc la prend par la main et l'encourage. Elle réussit à descendre les marches. Marc n'est pas convaincu qu'il pourrait découvrir quelque chose et il fait le tour du sous-sol en cherchant le moindre détail suspect.

« Qu'est-ce qui t'a fait peur dans cette cave qui me semble bien ordinaire ? Pas de cache, pas de monstre.

C'était dans ce coin-là ! »

Lyvia lui montre du doigt le fond de la cave tapissé de casiers vides.

« Je me souviens maintenant que c'était là, assure-t-elle. Il y avait ce visage... ce visage horrible. »

Marc pousse les casiers qui tombent les uns sur les autres. Il tâte le mur qui ne veut rien révéler qui vaille la peine qu'on s'y attarde. Mais Lyvia insiste.

« C'était là. Je te supplie de me croire. »

La voix est si convaincante que Marc se refuse de mettre trop vite ces paroles en doute.

« Écoute, Lyvia. Je n'ai pas de pioche pour creuser. Il faudra que je revienne pour mieux chercher.

Tu ne reviendras pas ! lui crie-t-elle affolée. Tu ne me crois pas. Comment pourrais-tu me croire ? Ce que je te dis est tellement invraisemblable. Et pourtant c'est vrai ! Je te le jure ! Je ne suis pas folle. »

Et elle se jette contre la paroi muette qui la nargue et elle la griffe violemment de ses ongles. Le plâtre vieilli s'effrite. Marc essaie de la retenir en voyant ses mains ensanglantées.

« C'est de la brique, murmure-t-il. Il y a un double fond. Tu avais raison. »

C'est alors qu'un cri innommable les glace. Hanna est là, en haut de l'escalier, qui les regarde. Ils sont atterrés.

 

La police ne met que quelques minutes pour arriver. Marc a appelé sur son portable sitôt après qu'Hanna eut verrouillé la porte croyant qu'elle pourrait les retenir prisonniers. Il a demandé aux policiers d'apporter des pioches et les voilà qui s'affairent à démolir le mur. Le commissaire l'interroge. Lyvia, bouleversée n'a pu dire un mot. Elle attend. Elle regarde la cloison qui petit à petit s'écroule et laisse apercevoir un réduit. Tout, à l'intérieur, est recouvert de moisissure, à peine si l'on devine la présence d'un lit délabré. Dans un coin, un tas informe.

« Ce sont des os ! crie quelqu'un. Des os, recouverts de vieux chiffons ! »

 

Ils ont découvert Hanna qui ne cherchait même pas à se cacher et qui s'était étendue sur son lit. Elle s'est laissé menotter sans rien dire. Roulent dans sa tête mille pensées qu'elle met en ordre pour se défendre.

Elle avait la prémonition depuis longtemps que ce jour arriverait. mais pourquoi si vite ? 

« Cette petite peste de Lyvia, Qu'a-t-elle fomenté contre moi ? Se peut-il qu'une fille haïsse à ce point sa mère jusqu'à la trahir de la sorte ? Que lui ai-je donc fait qu'elle puisse me reprocher ? Je saurai me justifier. Tout ça, c'est pour elle que je l'ai fait, pour que sa soeur ne lui jette aucune ombre. Et c'était bien ainsi. Qu'aurait pu faire ce monstre que j'avais enfanté ? cette horrible créature dont la seule vue me soulevait le coeur, cette erreur de la nature. Je me souviens de son corps difforme, de ses traits hideux, de son regard perdu. Le dégoût est un des sentiments les plus douloureux qui puissent exister. C'était au-dessus de mes forces. Non, je ne voulais pas qu'on sache... Je n'aurais pas pu supporter la honte. La laideur m'effraie. Et tu es arrivée, ma Lyvia... si belle... si belle... ma Lyvia... Ma chère Lyvia, où es-tu ? »

 

Après l'interrogatoire serré que l'on a faire subir à la mère indigne, la police rapporte à Lyvia ce qu'elle en a retenu. La jeune femme est prête à entendre la terrible histoire de sa mère. Marc est à ses côtés et s'applique à la soutenir. Le commissaire explique :

« Le cadavre retrouvé dans la cave est l'enfant premier-née de Hannah Sörensen. La petite fille a été enregistrée sous le nom de Lyvia Sörensen. Comme sa mère était incapable de l'élever, c'était, a-t-elle précisé, au-dessus de ses forces, comme elle ne pouvait pas supporter de la voir aussi laide, et qu'elle avait trop d'orgueil pour se montrer avec elle, elle a décidé de l'enfermer et de la soustraire à la vue du monde. À entendre son discours, il semble que Madame Sörensen souffre de troubles phobiques, d'une névrose obsessionnelle qui l'a poussée à de tels agissements. Monsieur Sörensen n'a pas protesté, peut-être était-il trop faible pour se faire entendre. Ainsi a-t-elle fait de lui son complice. Il a nourri la petite fille et s'est occupé d'elle tant bien que mal, malgré les menaces de sa femme qui avait tellement d'emprise sur lui qu'il n'a pas eu le courage d'exprimer sa désapprobation. Elle a été de nouveau enceinte très vite et une deuxième petite fille est née, clandestinement, un an et demi après la première, cette enfant, c'était vous, madame, dit-il en se tournant vers Lyvia qui tremble de tout son corps. Votre mère vous a donné l'identité de votre soeur et personne n'a jamais su que vous aviez pris son nom... et sa place. Elle a reporté sur vous tous les fantasmes de beauté qui ont été fatals à votre soeur aînée qu'elle a sacrifiée, pour ainsi dire. Cette pauvre enfant a dû mourir des mauvais traitements qu'elle a subis, sans soleil, sans soins, dans un espace vicié...

Et sans amour, poursuit Lyvia, le visage inondé de larmes. C'est affreux.

J'ai le regret de vous dire que, aux yeux de la loi, vous n'existez pas, madame. »

À ces mots, Lyvia ne peut en supporter davantage et Marc, qui la regarde, atterré, la voit, les yeux soudain pris dans une fixité effrayante, se pencher lentement vers lui, et glisser de sa chaise. Il a le temps de la saisir pour éviter qu'elle ne s'effondre. Elle s'est évanouie.

 

.....

« Marc, murmure-t-elle, que m'est-il arrivé ?

Ne t'inquiète pas. Tu es à l'hôpital. Tu as eu un malaise. Mais c'est fini maintenant. Je reste près de toi. Repose-toi. »

Il est à son chevet et lui tient la main.

Elle ferme les yeux et laisse lui revenir en mémoire les événements terribles qu'elle vient de vivre.

« Tout s'éclaire à présent. Cette difficulté de vivre lorsque j'étais enfant. On m'appelait “la petite”, et mes camarades se moquaient de moi. Je ne comprenais rien. Tout m'était difficile. Le monde où je vivais ne s'accordait pas avec moi. Je ne savais pas pourquoi les autres comprenaient si vite des choses qui me semblaient insaisissables. J'ai toujours été en échec et je pensais que j'étais stupide. C'était, oui, tout s'éclaire à présent, parce que j'étais beaucoup plus jeune que les autres. Je n'étais pas à ma place. Je sais maintenant pourquoi j'ai suivi en tout, ma mère, aveuglément. Elle aplanissait pour moi toutes les difficultés. Elle résolvait tous mes problèmes. Je ne pouvais vivre sans elle à mes côtés. Elle n'a pas su m'apprendre à me détacher d'elle et je souffrais le martyre quand elle disparaissait de ma vue. Je n'avais de cesse de la retrouver, prise d'une peur panique, incapable que j'étais de me forger une autonomie. Il m'a fallu tous les courages pour affronter ma vie professionnelle. J'ai été aliénée jusqu'au jour où je t'ai rencontré, mon amour. Mais il n'y avait aucune lucidité dans mon esprit et j'ai cru bientôt que tu prenais sur moi un ascendant semblable à celui dont j'avais souffert toute ma vie. Je me rends compte aujourd'hui que la protection que tu voulais m'accorder, voyant que j'étais incapable de me défendre de mes fantômes, c'était une preuve d'amour. Et j'ai douté de toi. Pardonne-moi.

Aujourd'hui va commencer une vie nouvelle pour nous deux. Enfin tu vois clair en toi, et j'ai confiance.

Mais tu es libre, Marc, tu es libre. Tu n'es même plus mon époux ! As-tu entendu le commissaire ? Je n'ai pas d'état civil. Je n'existe pas.

Qui parle ici de ma liberté ? Chère Lyvia. C'est toi qui est enfin libérée d'un secret qui t'empêchait de vivre. C'est toi l'affranchie. La vérité est venue à ton secours. Aie confiance, toi qu'on a trahie. Aime, toi qu'on a haïe. Ouvre-toi au monde, toi qui étais prisonnière.

Ai-je encore le droit de porter ce nom qui n'a jamais été le mien ?

Tu es ma Lyvia et tu le seras toujours.

Je le porterai donc, pour perpétuer le souvenir de celle qui m'accompagnera désormais. Lyvia, ma chère soeur que personne n'a aimée. Tu ne seras jamais oubliée. »

 

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  • J'aime trop les mots pour les garder par-devers moi - au fond de mon coeur et de mon esprit. Ils débordent de mes pensées en contes drolatiques, avec des quiz et des digressions sur la langue.

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Amoureuse des mots, je cherche comment faire partager ma passion. Il y a tant à découvrir dans les bibliothèques du monde, tant de mots à connaître intimement pour affiner notre pensée, tant de mots qu'on n'entend plus sur nos lèvres, enfermés qu'ils sont dans des livres poussiéreux. Il ne tient qu'à nous de les faire revivre et de les faire chanter. Notre langue, si belle, si riche, demande qu'on la respecte, qu'on la préserve, qu'on s'en amuse et qu'on la chérisse. Mamiehiou ............................................................................................................................................................................................ ...................................;....................................................................... « La langue française est une femme. Et cette femme est si belle, si fière, si modeste, si hardie, touchante, voluptueuse, chaste, noble, familière, folle, sage, qu'on l'aime de toute son âme, et qu'on n'est jamais tenté de lui être infidèle. » Anatole France ....................................................... ............... ................................................................................................................. « C'est une langue bien difficile que le français. À peine écrit-on depuis quarante-cinq ans qu'on commence à s'en apercevoir. » Colette

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