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17 octobre 2011 1 17 /10 /octobre /2011 12:50

 UNE PETITE HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE

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Enfin Malherbe vint...

 

François de Malherbe (1555 - 1628), procureur normand, arrive à la cour de Henri IV en 1605. Il s'attache à épurer la langue conformément au beau langage et c'est pour cela qu'il veut en chasser "les mots vieux, bas, vulgaires, obscènes, pédants ou palatiaux. [...] Il ouvre le règne de la grammaire, règne qui a été en France plus tyrannique et plus long qu'en aucun pays."2

 

Châtier son style est la formule des gens élégants.

Contrairement à ses prédécesseurs, la doctrine de Malherbe est restrictive. Et la langue est tellement épurée qu'elle s'appauvrit, à tel point que son lexique se voit retirer les mots des sciences, en particulier ceux de la médecine, que ce réformateur considère comme des mots sales, les termes techniques qui n'entrent pas dans la langue de la Cour et même ceux des arts.

 

Notons que seule une femme, Mlle Le Jars de Gournay, défendra la langue des hommes du XVIe siècle et critiquera par le menu les prescriptions et les arrêts de Malherbe qu'elle juge tyranniques. "Adjouster sans retrancher, c'est ce que nous recherchons", propose-t-elle en matière de vocabulaire et elle se convainc que l'usage aura tôt fait de chasser les mots étranges.

 

Malherbe veut que la langue française soit comprise de tous. Il déclare, par boutade, que ses maîtres pour le langage sont les crocheteurs du Pont-aux-Foins. Ce n'est pas qu'il demande qu'on se serve des mots crus de ces crocheteurs, mais qu'on parle avec des mots qu'ils connaissent et puissent comprendre comme tous les Français.

Pour écrire clair, il faut écrire juste. Il ne faut laisser aucune confusion comme on en trouvait dans les textes des poètes précédents.

Il réglemente la langue avec beaucoup de minutie, ― ses adversaires lui reprochaient de regarder les textes avec des lunettes2― et certaines de ses règles sont très importantes.

En voici quelques exemples :

 

Ne sera toujours suivi de pas ou de point (sauf cas très spéciaux) ; il faudra toujours exprimer le sujet des verbes ; on cesse d'employer le à possessif ("la fille à Galafron"), quand cessera de remplacer que.

Il inaugure la distinction des passés suivant qu'ils sont construits avec être ou avoir "j'ai demeuré, dit-il a un autre sens que je suis demeuré"2

 

Malherbe, cependant, n'est pas seulement théoricien de la langue. Il considère qu'être poète est son métier. Il nous a laissé dans son poème Consolation à Monsieur Dupérier cette belle phrase :

 

Et rose, elle a vécu ce que vivent les roses
L'espace d'un matin.
 
La légende raconte que Malherbe aurait écrit Et Rosette a vécu ce que vivent les roses.... Mais une erreur de l'imprimeur aurait transformé le début du vers, ce qui lui a donné toute sa beauté.
On se demande si Malherbe se prenait au sérieux lorsque, critiquant l'utilité de son art, il écrivait que c’était une sottise de faire le métier de rimeur [et] qu’un poète n’était pas plus utile à l’État qu’un bon joueur de quilles.
 

Vaugelas

 

Claude Fabre, baron de Péroges, seigneur de Vaugelas (1585-1659) est le plus célèbre des grammairiens. Avant de devenir l'un des premiers membres de l'Académie, il aime à fréquenter les salons, comme l'Hôtel de Rambouillet, où se forme le beau langage. Il publie en 1647 ses Remarques sur la langue française. Pour choisir le vocabulaire, le seul permis à l'honnête homme, il s'appuie sur le bon usage.

Le mauvais [vocabulaire] se forme du plus grand nombre de personnes, qui presque en toutes choses n'est pas le meilleur, et le bon au contraire est composé non pas de la pluralité, mais de l'élite des voix, et c'est véritablement celui que l'on nomme le maître des langues. Voici donc comment on définit le bon usage : c'est la façon de parler de la plus saine partie de la Cour.


 

Nicolas Faret, un ami de Vaugelas, écrit en 1630, dans L'Honnête homme ou l'art de plaire à la Cour :

Monsieur de Vaugelas s'était appliqué dans ses "Remarques" à nettoyer la Langue des ordures qu'elle avait contractées ou dans la bouche du peuple, ou dans la foule du palais, et dans les impuretés de la chicane, ou par le mauvais usage des Courtisans ignorants, ou par l'abus de ceux qui disent bien dans les chaires ce qu'il faut, mais autrement qu'il ne faut.

 

Dès ce moment-là, les Remarques de Vaugelas sont consacrées dans les livres et dans l'usage. La physionomie de la langue littéraire ne changera plus désormais.

Parler Vaugelas ne signifie-t-il pas comme au temps de Molière (cf. Les Femmes Savantes) que c'est s'exprimer avec pureté, dans un français châtié ?

 

L'Académie française

 

En 1635, Richelieu, ministre de Louis XIII, a vent qu'un groupe de "particuliers", amoureux des belles lettres se réunit un jour par semaine chez l'un d'eux. Le Cardinal, qui a l'esprit naturellement porté aux grandes choses, après avoir loué ce dessein, demande si ces personnes ne voudroient point faire un corps, et s'assembler régulièrement et sous une autorité publique3 .Leur mission est dorénavant de réglementer et de gouverner la langue.

L'Académie Françoise est née.

Une des règles sera de composer un Dictionnaire, une Grammaire, une Rhétorique et une Poétique sur les observations de l'Académie qui veillera à la pureté de la langue3

Le Dictionnaire de l'Académie, un peu trop aristocratique, n'a pas la faveur du plus grand nombre, lequel préfère d'autres dictionnaires dont le vocabulaire est plus près du peuple. En outre le travail de l'Académie est fort lent. On achève la lettre A en neuf mois.3

Le Dictionnaire ne paraîtra qu'en 1794, bien après que Colbert aura installé l'Académie au Louvre (en 1772).

 

Il n'empêche que l'Académie a survécu jusqu'à nos jours et il n'est pas d'élection d'un nouvel Académicien qui n'intéresse les amoureux des belles lettres. C'est un honneur de porter l'habit vert et une consécration. Parmi les Quarante Immortels, élus par leurs pairs, on compte, depuis 1980, des femmes dont la première fut Marguerite Yourcenar, une petite révolution dans cet aréopage masculin.

L'Académie en est aujourd'hui à la neuvième édition de son Dictionnaire, commencé il y a 25 ans. Le dernier fascicule paru au Journal Officiel s'arrêtait au mot "quadrivium" le 25 mai 2011.

L'avant-propos de cette neuvième édition (tome 2) commence ainsi :

Lorsque nous commençâmes, en 1986, de publier par fascicules la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française, nous rêvions de terminer notre ouvrage pour la fin du siècle. Si l’on ne rêvait pas, on n’entreprendrait jamais.

Maurice Druon
Secrétaire perpétuel honoraire

 

NOTES

1-"Enfin Malherbe vint..."

Célèbre hémistiche de Boileau (auteur de l'Art Poétique, 1674) qui rend hommage à Malherbe.

Un hémistiche est un demi-vers (le vers comptant plus de huit syllabes), mais c'est aussi le milieu d'un vers ; une césure à l'hémistiche est une coupure au milieu du vers qui ne peut être que lorsque le sens l'exige.

2-cf. Histoire de la langue française par Ferdinand Brunot, 1905

(palatial, au XVIIe siècle, relatif au Palais de Justice)

3-cf. Pellisson, Histoire de l'Académie Française, 1858.

____________

Tant d'amoureux de la langue française ont oeuvré pour la rendre claire, et juste, et belle. Ayons une pensée émue pour leur ardeur et leur courage. Grâce à eux notre langue rayonne encore dans le monde. Préservons-la, ne la laissons supplanter par aucune autre.

 

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Note : Pakti nous donne à entendre des vers de Malherbe > https://www.youtube.com/watch?v=L-yi0r_7cOw

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commentaires

CM 05/07/2015 00:17

Bonsoir,

Je cherche pour une traduction les différences utilisées dans la langue de Molière et son théâtre. Je voulais savoir si vous pouviez m'orienter, me donner des pistes, et savoir si une simple vision de la grammaire du temps permettrait de pouvoir "parler à la Molière" sans avoir à relire toutes ses pièces de théâtre ?

Merci beaucoup.

mamiehiou.over-blog.com 05/07/2015 08:17

Vaste programme que de vouloir parler comme Molière en utilisant les tournures spécifiques qu'il employait dans son théâtre. Je ne pense pas qu'il suffirait de connaître la "grammaire du temps".
La meilleure chose à faire est certainement, comme vous le supposez, de se plonger dans son oeuvre, de s'en imprégner et d'en compiler les passages qu'on reconnaîtra tout de suite comme moliéresques.
Les tournures grammaticales, le vocabulaire, le rythme des phrases, les procédés de style, etc.
Ce travail bien fait vous permettrait de publier un petit opuscule qui pourrait aider les amoureux de Molère.
Bon courage !

pakti 10/07/2014 18:54

Malherbe enfin récité sur la toile! moi je ne le trouve pas du tout sec comme on le dit, c'est très sonore et sensoriel au contraire
https://www.youtube.com/watch?v=L-yi0r_7cOw

mamiehiou 11/07/2014 11:44

Merci d'apprécier Malherbe qui a tant oeuvré pour notre langue !

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Amoureuse des mots, je cherche comment faire partager ma passion. Il y a tant à découvrir dans les bibliothèques du monde, tant de mots à connaître intimement pour affiner notre pensée, tant de mots qu'on n'entend plus sur nos lèvres, enfermés qu'ils sont dans des livres poussiéreux. Il ne tient qu'à nous de les faire revivre et de les faire chanter. Notre langue, si belle, si riche, demande qu'on la respecte, qu'on la préserve, qu'on s'en amuse et qu'on la chérisse. Mamiehiou ............................................................................................................................................................................................ ...................................;....................................................................... « La langue française est une femme. Et cette femme est si belle, si fière, si modeste, si hardie, touchante, voluptueuse, chaste, noble, familière, folle, sage, qu'on l'aime de toute son âme, et qu'on n'est jamais tenté de lui être infidèle. » Anatole France ....................................................... ............... ................................................................................................................. « C'est une langue bien difficile que le français. À peine écrit-on depuis quarante-cinq ans qu'on commence à s'en apercevoir. » Colette

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