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10 mars 2011 4 10 /03 /mars /2011 11:33

LES DÉLIRES Tous les épisodes

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Vous me direz que de se sentir à l'aise dans un poste de police n'est pas toujours chose aisée, que l'air assuré dont je ne pouvais me départir, même dans cette situation délicate, aurait pu jouer en ma défaveur, qu'on pouvait suspecter que j'étais le centre d'une affaire dans laquelle j'aurais joué un rôle peu reluisant, que ma frimousse joliette aurait pu fort indisposer un interlocuteur suspicieux ; vous me direz que l'émotion aurait pu me submerger jusqu'à me faire dire des choses que je n'aurais pas dû, que les heures d'attente auraient pu émousser mon calme et ma raison ; vous me direz que j'aurais pu craindre le pire.

Certes vous me diriez tout cela si vous ne saviez pas déjà ce dont je suis capable, chers lecteurs. Mais je crains bien que votre appréhension, quoiqu'elle soit justifiée, ne demeure inutile.

 

Le réduit sans fenêtres où l'on me fit entrer n'avait rien de confortable, si exiguës étaient ses dimensions, si âcre et si irrespirable l'air vicié qui y planait ; quelque innocent qu'on pût être, on se sentait oppressé, confiné, emprisonné avant l'heure, pour ainsi dire, dans cette grenouillère insalubre. Bien que je craignisse qu'il n'advînt mille choses qui eussent pu atteindre mon intégrité, j'étais préparée à faire front et à batailler vaillamment pour me défendre, et pour défendre aussi ceux pour lesquels j'aurais donné toute ma fortune – avais-je seulement un shilling ou un kopeck vaillant ?°

On m'enferma, seule, quelques heures, pour m'épuiser davantage. Mais j'avais ouï autrefois que la patience rendait tolérable ce qu'on ne pouvait empêcher*.

Peut-être allais-je devoir me soumettre à l'épreuve du bertillonnage, ou pire encore, à celle de l'ordalie. J'aspirai à ce qu'on m'épargnât, au bénéfice du doute, comme on le fait d'ordinaire dans les véritables démocraties. Mais je n'étais pas convaincue qu'il en fût ainsi à Utopinambourg.

J'eusse aimé qu'on m'interrogeât hic et nunc.

Plût à Dieu que je ne tombasse point sur un finassier capable d'insupportables finoteries !

...............................................

*La patience rend tolérable ce qu'on ne peut empêcher. Horace, poète latin, 6 décembre 65 av. J.C - 27 novembre 8 av. J.C.

 

NOTES

Titre : On me laissa mijoter

1- cuire à petit feu°

2- Attendre en réfléchissant.

Laisser mijoter quelqu'un, le faire attendre d'une façon bien désagréable.

 

Vous me direz... vous me direz...

L'ANAPHORE

Répétition en début de phrase d'un même mot, d'un même groupe de mots ou d'un même syntagme pour marteler une idée, marquer une obsession, rythmer un discours.

Ajout du 6 mai 2012 : Rappelez-vous M. Hollande lors de sa campagne à la présidentielle : "Moi président... Moi président... " 15 fois, ce n'est pas peu dire !    

 

Vous me direz que... que... que... , je crains que / cependant... /...

LA MÉTALEPSE en rhétorique annonce une réfutation polémique à un ou plusieurs éléments prévisibles.

L'HYPERBOLE développe ici la métalepse en exagérant l'idée afin de la mettre en relief. Voir la note des Délires n°13

 

l'air assuré dont je ne pouvais me départir

Se départir, renoncer, abandonner (une attitude).

Départir, partager, distribuer.

 

l'émotion aurait pu me submerger jusqu'à me faire dire des choses que je n'aurais pas dû

que je n'aurais pas dû (dire) : proposition elliptique du verbe dire

que (antécédent choses) est complément d'objet direct de dire, infinitif élidé.

aurait dû, devoir est un semi auxiliaire

dû : du, dû, due, dus, dues, dut, dût 

voir les semi auxiliaires devoir, aller, venir de, pouvoir etc. note du texte n°43

 

j'étais préparée à batailler vaillamment

je n'avais pas un kopeck vaillant

LE POLYPTOTE

Vaillamment, vaillant un même mot dans une même phrase ne revêtant pas la même forme grammaticale.

Ne pas avoir un sou vaillant°, être à sec, sans le sou.

Être dans la dèche (to be dire straits)

Ah ! Dire Straits !

L'un des plus grands groupes de rock britanniques qui ait vu le jour dans les années 70. Incontournable.

Ah !

Sultans of Swing, The Very Best of Dire Straits...

Money for nothing...

 

si exiguës étaient ses dimensions

Exigu, exigus, exiguë, exiguës.

De même ambigu, ambigus, ambiguë, ambiguës,

aigu, aiguë etc.

Et la ciguë que dut boire Socrate sur l'ordre de Mélétos.

Voir l'orthographe réformée de 1990, le tréma se met sur le u, pas sur le e.

Réforme de l'orthographe - L'orthographe recommandée aux enseignants - Lexique

 

on se sentait oppressé dans cette grenouillère

Une grenouillère

1- Lieu marécageux qu'affectionnent les grenouilles.

2- Lieu humide, malsain.

 

allais-je devoir me soumettre à l'épreuve du bertillonnage

Le bertillonnage ou système Bertillon ou anthropométrie judiciaire (1879) est une technique criminologique qui consiste en l'analyse biométrique d'identification à partir de photographies de face et de profil.

Pas politiquement correct du tout !

 

ou pire encore à celle de l'ordalie

L'ordalie ou jugement de Dieu était une preuve en justice qui consistait à faire subir aux plaidants une épreuve à l'issue de laquelle Dieu les faisait apparaître comme coupables ou innocents.

Exemple : On faisait marcher le suspect sur des braises. S'il était brûlé, il était coupable.

 

Hic et nunc, ici et maintenant, sans délai.

Lier les 3 mots hi-kè-tnunk [ ik‿ɛt nɔ̃k ] ou [ ik‿ɛt nœ̃k ]

 

Plût à Dieu que je ne tombasse point sur un finassier capable d'insupportables finoteries

Plût à Dieu, plaise à Dieu - exprime un souhait

Un finassier, une finassière, personne qui finasse, qui emploie des finasseries (des mauvaises finesses)

On dit aussi finasseur et finasseuse.

Un caractère finassier 

Une finoterie, une petite ruse

Finot ne s'écrit plus ainsi, on écrit finaud.  

 

<< 121 Délires où « tout vient à point à qui sait attendre.° »

>> 123 Délires de sbires et consorts - "Il avait toujours été nigaud, brigand, maniaque et souffreteux, brèche-dent, caborgnon, punais."

 

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8 mars 2011 2 08 /03 /mars /2011 18:46

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La longue, longue, longue attente était bien faite pour mettre ma structure spinale à vif ; ajoutons à cela l'inconfort des sièges assez durs pour me hacher menu le fondement, sans dossier de surcroît pour mieux briser la résistance des muscles dorsaux, ceux que l'on nomme longissimus, splénius, mais aussi les érecteurs du rachis, les iliocostaux sans oublier les épineux.

Je sortis de cette épreuve toute moulue.

C'était sans compter le trouble qu'avaient jeté dans mon esprit les préceptes immoraux2 affichés devant mes yeux.

Après avoir rongé mon frein° et essayé, tant qu'à faire, toutes les méditations transcendantales, métaphysiques, orientales, la méthode Coué, l'auto hypnose même, j'entendis résonner le numéro dont on m'avait gratifié à l'entrée.

« Le soixante-dix ! rognonna sans galantiser un agent de la fonction publique, celui-là même qui n'avait cessé de fatrasser.

Tout juste si je n'avais pas pris racine°.

Je me mis debout. Mes articulations grincèrent.

 

Il faut dire que j'avais eu tout le temps de me pencher sur le nombre soixante-dix, nombre vigésimal que d'aucuns disent être une survivance d'un système ancien, en base 20. Ne comptait-on pas jadis avec les dix doigts de la main et les dix orteils ? Quatre-vingts et quatre-vingt-dix sont apparentés à ce fameux soixante-dix, histoire de compliquer l'apprentissage des nombres.

 

Soixante-dix, un signe.

Je songeai à la Septante, Bible hébraïque traduite en grec par soixante-dix sages et érudits (72 exactement) en 270 avant notre ère.

« Ἐν ἀρχῇ ἐποίησεν ὁ θεὸς τὸν οὐρανὸν καὶ τὴν γῆν. »3

Ainsi commence la Genèse de la Septante. Qui s'en étonnerait ?

 

Mais il y eut autre chose qui emplit mon coeur de plénitude alors que j'aurais dû brûler à petit feu°. Je me remémorai un passage biblique ou le nombre 70 prend une valeur morale d'une grandeur infinie :

« Seigneur, quand mon frère commettra des fautes contre moi, combien de fois dois-je lui pardonner ? Jusqu’à sept fois ? » Jésus répondit [à Pierre] : « Je ne te dis pas jusqu’à sept fois, mais jusqu’à soixante-dix fois sept fois. »

 

J'étais prête à pardonner qui que ce fût et quoi qu'on me fît. Et j'entrai, confiante dans la cellule de mon interrogateur.

...................................................................

 *Le titre : Tout vient à point à qui sait attendre.

 Clément Marot, poète français, 1496- 1544.

 

2-Pour lire les préceptes immoraux, voir le texte précédent (n° 120) si vous l'avez manqué.

 

3-« Ἐν ἀρχῇ ἐποίησεν ὁ θεὸς τὸν οὐρανὸν καὶ τὴν γῆν. »

« Au commencement Dieu créa le ciel et la terre. »

 

4-« Je ne te dis pas jusqu’à sept fois, mais jusqu’à soixante-dix fois sept fois. » Saint Matthieu 18, 21-35

 

NOTES

une attente bien faite pour mettre ma structure spinale à vif

Spinal, relatif à la colonne vertébrale, au rachis, à la moelle épinière.

 

des sièges assez durs pour me hacher menu le fondement

Le fondement, l'extrémité du rectum, l'anus.

Mot familier, précise le dictionnaire Le Robert, mot vulgaire, dit Le Littré.

 

je sortis de cette épreuve toute moulue

Avoir le corps moulu, sentir des douleurs partout.

 

Ronger son frein°, retenir son impatience, sa colère, sans rien en laisser paraître.

Cette expression vient de ce que le cheval mâche son mors (ronge son frein) quand il s'impatiente.

 

La méthode Coué.

Répétez-vous donc tous les matins au petit lever :

"Tous les jours à tous points de vue, je vais de mieux en mieux".

 

après avoir essayé, tant qu'à faire, toutes les méditations

tant qu’à faire

En attendant de faire quelque chose, rien n'interdit de faire autre chose pour peu que cela ait quelque rapport avec la précédente.

Cette expression peut avoir un caractère ironique.

Pendant que tu y es...

 

rognonna sans galantiser le fonctionnaire

rognonner, gronder, grommeler.

D'après Littré :

Une galantise, un acte galant.

Galantiser, flatter d'une manière galante, dire des galanteries.

 

celui-là même qui n'avait jamais cessé de fatrasser

fatrasser, s'occuper à des niaiseries.

 

Prendre racine°, entre autres acceptions, se tenir longtemps immobile.

 

Soixante-dix, un signe.

Cette phrase averbale utilise une figure de style, L'ELLIPSE, voir la note du texte 120

 

Nombre vigésimal ou vicésimal. Jusqu'à 69, les nombres sont décimaux, base dix. De 70 à 99, ils sont vigésimaux, base vingt.

Savoir écrire les nombres. Voir l'article :

> Savoir orthographier les adjectifs numéraux cardinaux (cent ou cents, vingt ou vingts...) + des millions, des milliards, des billions

 

Brûler à petit feu° se consumer d'impatience, lentement et cruellement.

 

J'étais prête à pardonner qui que ce fût et quoi qu'on me fît.

Voir les articles qui que - quoi que - quoique

 

je songeai à la Septante

La Bible est d'abord écrite en hébreu.

La Septante est sa traduction en grec.

La Vulgate est la traduction latine de Saint Jérôme, Jérôme de Stridon,.à partir de l'hébreu,

« Les apôtres des slaves », Cyrille et Méthode donnent une traduction en slavon.

La première partie (il y en a trois) de la Bible hébraïque est la Torah, l'enseignement divin transmis par Moïse dans cinq Livres, le Pentateuque : la Genèse, l'Exode, le Lévitique, les Nombres, le Deutéronome.

La Bible des chrétiens se compose de l'Ancien Testament, reprenant, entre autres livres, la Bible hébraïque et du Nouveau Testament, écrits se référant à l'avènement du Christ.

 

<< 120 Délires au commissariat + Des aphorismes incongrus

>> 122 Délires où l'on me laissa mijoter encore et encore

 

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8 mars 2011 2 08 /03 /mars /2011 18:30

 

Le 8 mars, jour de la femme,

et tous les autres jours,

jours des femmes...

 

 

J'AI FAIT UN RÊVE

                                I have a dream*

 

J'ai fait un rêve cette nuit

Où je voyais à l'infini

Des femmes qui dansaient en ronde.

C'étaient les femmes de ce monde

 

Qui s'étaient toutes rassemblées

En farandole colorée.

J'aperçois soudain parmi elles

Ma soeur, mon double, ma jumelle.

 

Est-ce moi ? Vraiment ? Est-ce moi ?

Or j'entends des millions de voix

Qui clament que je leur ressemble

Et que nous devons être ensemble,

 

La moitié de l'humanité,

Pour combattre et nous imposer.

Faisons triompher la justice !

Qu'aucune de nous ne subisse

 

Plus jamais ce qu'on voit encor :

La loi qu'exercent les plus forts

Qui, si bien, briment, ou dénigrent,

Ou s'acharnent comme des tigres

 

Jusqu'à ce que la mort s'ensuive.

Il faut que toute femme vive

Dans le respect, la dignité.

Œuvrons ensemble pour gagner !

 

Parlons-en, crions de concert

Sans jamais craindre aucun revers !

Protégeons les petites filles

Fragiles, douces et gentilles

 

Qui ne peuvent pas se défendre

Des pièges que l'on veut leur tendre

En affirmant :  C'est pour leur bien !

Femmes mutilées de demain.

 

Protégeons nos adolescentes

Qui s'ouvrent à la vie et tentent

De goûter aux fruits défendus :

Drogues, alcools, sexe qui tue.

 

Prenons soin de nos vieilles dames

Trop discrètes, ces pauvres âmes

Que certains parfois oublieraient,

Si jamais l'amour s'effaçait.

 

Femmes-enfants, femmes viriles

Des continents ou bien des îles,

Marchons toutes du même pas,

Les distances ne comptent pas.

 

Nous savons nous conduire en sages

Et nous avons tous les courages !

Ah ! Il nous reste une prière :

Venez donc avec nous, nos frères !

 

J'ai fait un rêve cette nuit

Où je voyais à l'infini

Des femmes qui dansaient en ronde.

C'étaient les femmes de ce monde.

 

♥ 

 

N.B. Encor : pour encore en poésie

 

"I have a dream" En mémoire de Martin Luther King

 

Poème lu et affiché à l'occasion de la Journée de la Femme

fêtée au Centre social de mon quartier.

8 mars 2010

 

..............................................................................................

CONTES, NOUVELLES ET POÉSIES DE MAMIEHIOU

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28 février 2011 1 28 /02 /février /2011 17:13

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Il fallait bien qu'à tout prix, au péril de ma vie peut-être, je susse de quoi il retournait. J'enjoignis Prétatou de se tenir coi dans sa niche jusqu'à mon retour. Il trépignait déjà d'impatience mais, futé comme pas deux, il savait qu'il ne pourrait subir la question sans regimber, si elle se présentait. Mieux valait qu'il se tînt à carreau°. Aussi m'obéit-il sans protester.

 

Je me rendis au poste de police le plus proche. Bien que j'insistasse pour qu'on me dît le nom de l'assassiné, les inspecteurs présents gardèrent bouche cousue°. On me fit asseoir dans le commissariat en m'ordonnant d'attendre mon tour. Une enfilade de chaises, occupées par des quidams, tous plus agacés d'attendre les uns que les autres, s'étirait le long des murs. Je calculai vite que quelques heures seraient nécessaires pour que vînt mon tour. Je me raisonnai pour parvenir à prendre mon mal en patience. On m'interdit de bavarder avec mes voisins de droite et de gauche, ceux-là mêmes qui me lançaient des oeillades suggestives mais ne pipaient.

J'eus tout le loisir de promener mon regard sur les murs de la pièce où nous étions confinés. Drôle de lieu en vérité. Étaient inscrites, dans des cadres colorés, des phrases, sortes d'aphorismes incongrus, de maximes travesties, d'apophtegmes défigurés, ou pire encore, de proverbes d'antan détournés de leur fonction moralisatrice. Je songeais aussitôt avec regret aux sages sentences telles celles qu'affectionnait Michel de Montaigne, gravées sur les poutres de sa Librairie, pour l'aider à faire jaillir de sa pensée les idées, capables, aujourd'hui encore, de nous édifier. Que nenni ! Je dus vite me rendre à l'évidence. Les pensées étalées devant mes yeux ébahis donnaient à réfléchir.

Je vous en livre quelques-unes :

Vous êtes une balance, pesez vos mots !

Tout témoin devient suspect s'il la ramène.

Les manants ont toujours tort.

Notre impartialité, deux poids deux mesures.

Rien ne sert de sourire, il faut pleurer à point.

À chacun sa verbosité.

Vise avant de te tirer une balle dans le pied, pauvre demeuré !

Si tu es ange, fais la bête.

La justice est aveugle, tiens-le toi pour dit.

Toute parole peut te trahir, ferme-la.

Au pilori, Candide, garde confiance quoi qu'il advienne !

L'évidence pour toi n'est pas celle des autres.

Aux innocents, la déveine.

Ta tête ne tient qu'à un fil, ne la perd pas de vue.

La vérité, toute la vérité, rien que la vérité n'est pas souvent bonne à dire.

À l'injustice nul n'est tenu.

"Le soleil ne luit pour personne."*

Vante l'odeur de qui pète, et sauve ta tête 

"Lasciate ogne speranza, voi ch'intrate."*

"The future looks bright ahead, don't be cruel."*

"No pasarán !"*

"La libertad es uno de los más preciosos dones que a los hombres dieron los cielos..."*

"Wenn du zum Weibe gehst, vergiss die Peitsche nicht""*

 

Polyglottes... et misogynes avec ça ! m'exclamai-je en mon for intérieur.

Je décidai de méditer tout ce fatras de maximes abstruses, histoire de me faire une idée précise de la philosophie pratiquée en ce lieu.

...........................................................

*Les citations d'auteurs sont entre guillemets.

Les autres aphorismes sont de moi, mamiehiou, quoi qu'on en pense !

Voir plus bas les notes sur les aphorismes.

 

NOTES

Il fallait que je susse de quoi il retournait

ce de quoi il retourne, ce dont il retourne, comprendre

Subjonctif après il faut que

susse, verbe savoir au subjonctif imparfait

Concordance des temps, le verbe de la principale est au passé, celui de la subordonnée aussi.

On dirait plus couramment : il fallait que je sache...

Voir : Valeurs et emplois du subjonctif

> Verbes au subjonctif imparfait du tac au tac - Exercice n°6 sur le subjonctif

 

j'enjoignis Prétatou de se tenir coi

enjoindre, ordonner formellement.

Se conjugue comme joindre.

Les verbes difficiles conjugués à l'indicatif présent, au passé simple, au subjonctif présent et au subjonctif imparfait

Se tenir coi (masculin) coite (féminin)

se tenir silencieux, tranquille.

 

il ne pourrait subir la question sans regimber

subir la question, la torture

mettre à la question, donner la question pour faire avouer quelque chose

sans regimber, sans ruer dans les brancards.

 

Mieux valait qu'il se tînt à carreau

Se tenir à carreau°, se taire, se tenir sur ses gardes, ne pas se faire remarquer.

 

Bien que j'insistasse pour qu'on me dît le nom de l'assassiné

Les deux verbes sont au subjonctif imparfait. (concordance des temps)

On emploie le subjonctif après les locutions conjonctives bien que (concession) et pour que (but).

subjonctif présent : Bien que j'insiste pour qu'on me dise...

Voir : La clef des modes dans les conjonctives

Garder bouche cousue°, se taire, garder un secret.

> Expressions françaises d'hier et d'aujourd'hui

 

ceux-là mêmes qui... ne pipaient

Ceux-là même ou ceux-là mêmes ? Celles-là même ou celles-là mêmes QUIZ 64

ne pas piper, ne pas piper mot, ne rien dire.

Voir la note des Délires n°26

 

Je songeais aussitôt aux sentences gravées sur les poutres de la Librairie de Montaigne

Voir LES SENTENCES de Montaigne qui suivent le texte des Délires n°105

Sa librairie, sa bibliothèque.

L'APOPHTEGME : parole mémorable qui vaut une maxime

LA MAXIME : règle morale, règle de conduite, précepte, sentence.

 

tout ce fatras de maximes abstruses

Abstrus, abscons, sibyllin, incompréhensible, amphigourique.

 

NOTES SUR LES APHORISMES

Vous êtes une balance, pesez vos mots !

Balance a de multiples acceptions. Signifie dénonciateur, en argot donneuse, cousin.

 

Tout témoin devient suspect s'il la ramène.

La ramener, ramener sa fraise°, donner son avis de façon inopinée et mal à propos.

 

Les manants ont toujours tort.

Un manant, homme mal élevé. Sens vieilli : paysan.

 

La justice, deux poids deux mesures.

cf. La Fontaine :

"Selon que vous serez puissant ou misérable,
Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir."

Les animaux malades de la peste

L'ELLIPSE, en rhétorique, produit un effet de raccourci en omettant les éléments en principe nécessaires à la compréhension d'une phrase ou d'un texte.

 

Rien ne sert de sourire, il faut pleurer à point.

cf. Encore La Fontaine :

"Rien ne sert de courir, il faut partir à point."

Le lièvre et la tortue.

 

À chacun sa verbosité.

cf. Luigi Pirandello, "À chacun sa vérité."

La verbosité, défaut de celui qui expose les choses en trop de mots et d'une façon confuse.

Dans le contexte évidemment, pour noyer le poisson°, déstabiliser l'interrogateur et donner le tournis.

 

Vise avant de te tirer une balle dans le pied, pauvre demeuré.

Se tirer une balle dans le pied°, être assez maladroit pour faire quelque chose qui va à l'encontre de son propre intérêt. Il y a des gens comme ça !

 

Si tu es ange, fais la bête.

On a ici un paradoxe.

LE PARADOXE, en rhétorique, expose une idée qui apparaît au premier abord contraire au sens commun.

Cf. "L'homme n'est ni ange ni bête, et le malheur veut que qui veut faire l'ange fait la bête."

Blaise Pascal, Pensées.

 

La justice est aveugle, tiens-le toi pour dit.

La Justice, figure ALLEGORIQUE de la mythologie grecque, Thémis représentée par une femme qui a les yeux bandés, symbole de l'impartialité de la justice.

Dans le pseudo aphorisme de mon cru, on peut comprendre tout autre chose.

 

Toute parole peut te trahir, alors ferme-la !

Ferme-là ! J'admets que la formule est un peu cavalière.

 

Au pilori, Candide, garde confiance quoi qu'il advienne.

Candide. Pensons à celui de Voltaire.

 

L'évidence pour toi n'est pas celle des autres.

Question de subjectivité.

 

Aux innocents, la déveine.

cf. Proverbe. Aux innocents, les mains pleines.

 

Ta tête ne tient qu'à un fil, ne la perd pas de vue.

Ta tête ne tient qu'à un fil°, tu peux perdre la vie à la moindre cause.

 

À l'injustice nul n'est tenu.

LE TRUISME ou LA LAPALISSADE exprime une idée évidente, elle n'apporte donc aucune information !

Le truisme n'a pas le caractère péjoratif de la lapalissade.

cf. le proverbe : À l'impossible nul n'est tenu.

 

"Le soleil ne luit pour personne."

Paul Éluard

Quel esprit mal tourné !

 

Vante l'odeur de qui pète, et sauve ta tête

"Tout flatteur vit aux dépens de celui qui l'écoute."

La Fontaine encore ! Le Corbeau et le Renard

 

"Lasciate ogne speranza, voi ch'intrate."

cf. L'Enfer, de Dante Alighieri, dans Divina Commedia, La Divine Comédie (1308-1321)

"Lasciate ogne speranza, voi ch'intrate... Laissez toute espérance, vous qui entrez."

Déjà rencontré dans Les Délires n°48

 

"The future looks bright ahead, don't be cruel..."

L'avenir brille devant toi, ne sois pas cruel...

Écoute donc le King sur la toile Don't be cruel. Ah ! Elvis ! Elvis !

 

"No pasarán !"

lls ne passeront pas !

No pasarán, un célèbre slogan prononcé par les partisans de la Seconde République Espagnole, mouvement antifasciste radical.

 

« La libertad, Sancho, es uno de los más preciosos dones que a los hombres dieron los cielos..."

Cervantès, Don Quichotte, Livre II ; Chapitre LVIII

Lecteur non hispanophone, si tu veux la traduction de cette phrase et la citation plus étoffée, n'hésite pas, reporte-toi aux Délires n°114.

 

"Wenn du zum Weibe gehst, vergiss die Peitsche nicht !"

So die populäre Variante eines Satzes von Nietzsche, der im Original lautet : "Gieb mir, Weib, deine kleine Wahrheit! » sagte ich. Und also sprach das alte Weiblein : « Du gehst zu Frauen? Vergiss die Peitsche nicht! »

"Wenn du zum Weibe gehst, vergiss die Peitsche nicht !"

Il faut replacer la phrase dans son contexte. Traduction dont je porte l'entière responsabilité : Quand tu vas voir la femme, n'oublie pas le fouet ! C'est la variante populaire d'une phrase de Nietsche qui était exactement celle-ci : « Femme, donne-moi ta petite vérité, dis-je. » Et voilà ce que déclara la petite vieille : « Tu vas voir les femmes ? N'oublie pas le fouet ! »

Friedrich Nietsche, Also sprach Zarathustra, Ainsi parlait Zarathoustra

 

<< 119 Délires d'où l'on se sort pas indemne - la syllepse   

>> 121 Délires où « tout vient à point à qui sait attendre.° »

 

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25 février 2011 5 25 /02 /février /2011 11:05

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Nous eûmes vite fait de parcourir les quelques centaines de mètres qui nous séparaient de notre petite auberge, moi marchant à grands pas et Prétatou trottinant à mon côté, tout réjoui de m'avoir retrouvée, ce qu'indiquait fort bien le frénétique mouvement de sa queue. Aucun doute là-dessus.

Le chien ne sait mentir, il s'exprime tout au plus avec grande transparence, ce pourquoi nous aimons lui pardonner tout écart de conduite.

 

En arrivant, nous fûmes étonnés de voir que la rutilante enseigne À LA BONNE CHÈRE était éteinte, elle qui, à l'accoutumée, brillait de mille feux à cette heure. Un frisson nous parcourut comme si nous fussions électrisés par l'émotion. La stupéfaction et l'inquiétude nous gagnèrent d'autant plus que, lorsque nous parvînmes à l'entrée, nous lûmes sur un carton que nous jugeâmes bien grossièrement présenté, vu le soin que les propriétaires avaient d'ordinaire de s'appliquer en toutes choses :  Fermé à cause de meurtre.

Prétatou gloussa, ce qui n'était pas sa manière coutumière d'exprimer ses contrariétés, mais la circonstance valait bien qu'il ne s'en tînt pas à une réaction habituelle.

 

L'horrible pensée qui me traversa l'esprit fut qu'il pouvait s'agir d'Alcmène. On aurait occis mon amie si chère ? J'en vins en un éclair à souhaiter qu'Amphi fût la victime et non point celle pour qui mon coeur débordait d'affection. Je m'efforçai de n'avoir aucun remords que cette pensée m'eût traversé l'esprit, ne me sentant nullement responsable de ce que mes neurones chavirés n'en fissent qu'à leur tête, épaulés par des synapses complices qui véhiculaient sans vergogne des idées que la décence eût censurées en toute autre conjoncture.

« N'ayons pas de remords, me répétai-je, nous risquerions d'en être gênée ! »

Je m'entendis penser : Un seul être vous manque et tout est dépeuplé*.

 

« Je sais que ton coeur souhaite qu'il ne soit rien arrivé à Alcmène, renchérit Prétatou, mais Amphi n'est pas un mauvais bougre et son absence nous ferait grand tort, poursuivit-il. »

Son avis pragmatique et calculé donnait toujours à penser. J'imaginais vite Alcmène désemparée sans son protecteur de mari, fût-il parfois imbuvable et mal embouché avec ses sautes d'humeur intempestives. Mais n'en avions-nous pas pris notre parti ? Ne nous en étions-nous pas accommodées, de guerre lasse, au fil des jours, dès lors qu'elles ne pesaient plus bien lourd en face de ce que nous lui devions ?

Alcmène sans Amphi n'était pas concevable. Tout aussi peu qu'Amphi sans mon amène amie.

 

« Chère, chère Alcmène, gémis-je, te reverrai-je un jour en ce monde incertain ? »

..............................................

*Un seul être vous manque et tout est dépeuplé.

Vous voudriez connaître l'auteur de cette citation ?

Vous cherchez sur la toile et vous trouvez :

Un seul être vous manque et tout est dépeuplé.

Alphonse de Lamartine dans L'Internaute et dans Evene

ou bien Victor Hugo dans idid-it-myway.skyrock.com

Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé' Victor Hugo - .::.

et dans Je poème Un seul être est absent et tout est dépeuplé (réédition)

Lire sur mon blog :

> De la recherche difficile de l'auteur d'une citation & Fausses citations

NOTES

La rutilante enseigne À LA BONNE CHÈRE était éteinte

Homophones, mots qui se prononcent de la même manière et s'écrivent différemment.

Cher, chère, chair, chaire.

LA CHÈRE, nom commun, faire bonne chère, bien manger, faire un bon repas.

CHER - CHÈRE

adjectif qualificatif

- que l'on aime bien, pour qui on éprouve de l'affection.

Ma chère enfant.

- pour qui l'on éprouve une certaine considération, formule de politesse.

Cher ami, cher maître (pour le notaire, l'avocat, l'huissier...), cher confrère, etc

- coûteux, ces pommes sont chères

CHER, adverbe invariable, coûter cher, valoir cher...

Ces pommes se vendent cher.

Elles coûtent cher.

Je ne donnerais pas cher de ta peau.

Tu me le paieras cher.

Tu ne vaux pas cher.

Je donnerais cher pour ne faire aucune faute d'orthographe.

LA CHAIR, constituant du corps humain ou animal ou autre.

Mon fils, tu es la chair de ma chair.

La chair de ce poulet est bien tendre.

La chair à saucisse.

Ces pauvres soldats furent de la chair à canon.

J'en ai la chair de poule.

La chair de ce fruit est bien juteuse.

En opposition avec l'âme. Le péché de chair.

« L'esprit est ardent mais la chair est faible. » Évangile selon Saint Matthieu

LA CHAIRE. Ce professeur à une chaire (charge) à l'université.

Une tribune : Il professe du haut de sa chaire.

Les prêtres faisaient leurs sermons du haut de leur chaire.

► LA CHEIRE >> Ne pas confondre les homophones : (adjectif) cher, (adverbe) cher, (substantifs) la chère, la chair, la chaire, la cheire.

Voir : Que signifient les mots synonyme, antonyme, homonyme, homophone, paronyme, hyperonyme, hyponyme, holonyme, méronyme ?

  

comme si nous fussions électrisés

fussions subjonctif imparfait

Voir la locution conjonctive comme si dans l'article Comme si + indicatif, subjonctif ou conditionnel, quel mode choisir ?

 

« N'ayons pas de remords, me dis-je, nous risquerions d'en être gênée ! »

LA SYLLEPSE

Oli se parle à elle-même : elle veut dire « Il faut que je n'aie pas de remords, je risquerais d'en être gênée. »

Le NOUS est ici pris pour JE. Le participe passé gênée est au féminin singulier.

La syllepse est une figure de style qui permet d'exprimer sa pensée sans pour autant qu'on suive les règles grammaticales.

Quand les pronoms personnels nous et vous sont employés pour une personne au singulier, l’adjectif, le participe passé qui s’accordent normalement avec ces pronoms, se mettent au singulier et au genre correspondant au sexe de la personne.

Emploi sylleptique de ON (familier) dans le sens de nous.

On a été bloqués dans un embouteillage.

Regardez-nous les garçons. On est pas jolies ?

NOUS mis pour ELLE

« Alors mademoiselle, nous nous sommes réveillée bien tard ce matin ! Nous sommes-nous bien reposée ? »

Autre exemple

Le Bon Usage (Grevisse)  nous fait remarquer que le mot espèce est parfois mis au masculin quand suit un nom au masculin. C'est aussi une syllepse, à éviter bien sûr !

Je me suis fait avoir par un espèce d'olibrius!

Au lieu de une espèce d'olibrius. 

 

Prétatou gloussa, ce qui n'était pas sa manière coutumière d'exprimer ses contrariétés, mais la circonstance valait bien qu'il ne s'en tînt pas à une réaction habituelle

L'expression de l'habitude

SYNONYMES, mots de sens proche.

Adjectifs qualificatifs

Coutumier (coutumière), habituel (habituelle)

Adverbes ou locutions adverbiales

D'habitude, habituellement, d'ordinaire, ordinairement, comme de coutume, à l'accoutumée.

Substantifs

Le dictionnaire Littré (en ligne) nous donne de fort intéressantes nuances.

1° LA COUTUME, L'HABITUDE.

Coutume est objectif, c'est-à-dire indique une manière d'être générale à laquelle nous nous conformons.

Au contraire, habitude est subjectif, c'est-à-dire indique une manière d'être qui nous est personnelle et qui détermine nos actions. L'habitude devient un besoin ; mais la coutume ne le devient jamais.

Cependant on dira également : j'ai la coutume ou j'ai l'habitude de prendre du café, avec cette nuance cependant que avoir la coutume exprime seulement le fait que je prends ordinairement du café, tandis que avoir l'habitude exprime qu'un certain besoin s'y joint.

 2° J'AI COUTUME, J'AI LA COUTUME.  

J'ai coutume de fumer, veut dire je fume d'ordinaire ; j'ai la coutume de fumer, veut dire que cela est entré dans mes coutumes. C'est cette nuance délicate il est vrai mais réelle qui fait que avoir coutume peut se dire des choses, tandis que avoir la coutume ne peut pas s'en dire.

La rivière a coutume de déborder à cette époque de l'année ; mais elle n'en a pas la coutume.

 

Je n'eus aucun remords

Noms au singulier se terminant par DS ou TS

voir la note du texte des Délires n°61

 

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23 février 2011 3 23 /02 /février /2011 19:50

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LE CAUCHEMAR DE LYVIA

 

« Réveille-toi, je t'en prie. Réveille-toi, ma chérie ! Sors donc de ce maudit cauchemar ! »

Lyvia continue de pousser un long gémissement de douleur et son corps est la proie de brusques soubresauts. Plongée dans les abysses de son rêve, elle y est retenue prisonnière, insensible aux supplications de son mari. Il l'entoure de ses bras et lui murmure à l'oreille des paroles apaisantes. Rien n'y fait. Il craint de la brusquer trop et lui caresse le visage avec douceur sans parvenir à la réveiller. Il voudrait lui prendre son mal, entrer dans son inconscient impénétrable pour lutter avec elle contre le monstre insaisissable qui vient lui rendre visite de plus en plus souvent, au plus profond de la nuit.

« Je suis là pour te protéger, mon amour. Ce n'est qu'un rêve. »

Il la câline, lui embrasse les mains, serre son visage contre le sien. Elle gémit toujours. Et elle pleure.

 

Voilà deux mois que la jeune femme est aux prises avec un mal inconnu. Les cauchemars sont apparus, d'abord de façon intermittente, et depuis quelques nuits ils reviennent avec une régularité effrayante.

Marc allume la veilleuse de chevet. Il examine le visage de sa femme, il scrute les traits crispés qui la défigurent. Elle, si belle d'ordinaire, est devenue méconnaissable. Elle semble plongée dans un univers clos où elle se débat sans pouvoir en sortir. Il craint pour sa santé mentale. C'est décidé, il l'emmènera voir un psychiatre. Il sait qu'elle l'écoutera, qu'elle suivra son conseil.

Brusquement la crise cesse. Lyvia ouvre les yeux. Elle distingue le visage bouleversé de son mari, penché sur elle.

« Que se passe-t-il ? murmure-t-elle.

Ton cauchemar... encore. Essaie de te rappeler.

Rien. C'est comme un trou noir. Je suis fatiguée. »

Il jette un coup d'oeil à la pendule. Quatre heures.

« Il est trop tôt pour se lever, soupire-il.

Marc, j'ai peur de me rendormir tout de suite. J'aimerais prendre mon petit déjeuner avec toi. On se recouchera après.

Ne bouge pas, je le prépare et je t'appelle. »

Marc le confectionne avec soin, puis il retourne dans la chambre sans faire de bruit, de peur de la réveiller au cas où elle se serait rendormie.

« C'est prêt, Lyvia. »

Il l'aide à se lever, à prendre sa robe de chambre, à avancer de quelques pas, si difficile est l'effort qu'elle semble faire pour le suivre. Elle s'installe en face de lui et le regarde avec tendresse. Elle lui est reconnaissante de lui prodiguer autant de patience, autant de sollicitude. Il l'observe et guette un sourire fait pour le remercier et il se dit secrètement combien il aime savoir qu'elle mesure la chance qu'elle a de l'avoir rencontré.

Parfois, il lui vient la crainte de se lasser d'elle. Il y a peu, la vie était si facile. Est-il possible qu'elle bascule ainsi, sans que ni l'un ni l'autre ne puisse comprendre pourquoi ? Lyvia, d'aussi loin qu'elle se souvienne, n'a jamais éprouvé de telles angoisses. C'est arrivé d'un seul coup. Une vague scélérate a brusquement submergé le jeune couple, détruisant la sérénité et la quiétude de leur vie. Ils se sont interrogés vainement sur ce qui leur arrivait, et Marc a pensé que ce changement avait peut-être commencé lorsqu'ils avaient décidé d'avoir un enfant. Mais pourquoi ? se dirent-ils. Il n'y avait aucune raison d'inquiétude, ils étaient heureux d'avoir pris cette décision ensemble et s'en réjouissaient. Que ces troubles fussent apparus à ce moment-là ne pouvait être que pure coïncidence.

« Tu as raison, il faut que je me soigne, que je sache ce qui m'arrive. »

Un silence pesant s'installe.

 

Un mauvais rêve signifie-t-il toujours quelque chose ? Lyvia est en parfaite santé. Son humeur est d'ordinaire égale. Rien ne laisse deviner ce qui se cache aujourd'hui derrière son front soucieux.

 

Elle n'a pas voulu que son mari l'accompagne chez le médecin. Elle s'étonne qu'il ait insisté autant, et elle s'inquiète de le voir la materner à ce point. N'exagère-t-il pas la gravité de son état ? C'est un malaise passager, elle en est sûre. Une déprime qu'on aura vite fait de juguler. Il y a des médicaments pour ça. Elle est presque contrariée que Marc prenne cette situation autant à coeur, comme si elle était atteinte d'un mal incurable. Tout le monde fait des cauchemars, un jour ou l'autre. Mais ce que Lyvia redoute, s'il arrivait que cette situation perdure, c'est que la relation qu'elle entretient avec Marc s'abîme au fil du temps. S'il déploie tous les moyens possibles pour lui prouver qu'il l'aime et qu'il est capable de tout pour préserver son amour, elle ressent quelque chose d'insaisissable qui s'insinue entre eux peu à peu, comme s'il ne la considérait plus tout à fait comme sa femme mais comme un être fragile qu'il faut ménager à tout prix, et dont la seule raison d'être est de demander des soins, et une douceur, une attention particulières qui risquent de mettre fin inexorablement aux élans amoureux dont il est coutumier. Lyvia se défend de s'inquiéter trop. “Tous les couples ont des moments difficiles,” se dit-elle pour se rassurer. Ils ne se sont pas encore laissé enfermer dans cette situation. Loin de là. Ils n'auront pas attendu trop longtemps pour se décider à demander de l'aide.

 

« Je vous en prie, madame, installez-vous. »

Lyvia regarde le Docteur Krokovski avec attention. Elle le regarde l'observer. N'a-t-il pas déjà remarqué des indices qui la trahissent ? Cette façon qu'elle a eue de le saluer timidement, comme s'il devinait sa crainte à l'idée qu'il allait mettre sa pensée à nu, sa démarche hésitante, qui ne lui ressemble guère, la manière qu'elle a de rester assise au bord de sa chaise. Ne la sent-il pas prête à se relever brusquement pour prendre la fuite ? Cette situation peu ordinaire pour elle la met mal à l'aise. Il ne s'en étonne pas, il a l'habitude. Qui vient chez un psy de gaieté de coeur ? Il déploie tous ses atouts pour la réconforter, pour qu'elle lâche prise. Après lui avoir demandé les renseignements d'usage pour établir une fiche électronique à classer parmi les dizaines de sa clientèle, il lui montre un large fauteuil où Lyvia va devoir se livrer, s'abandonner, se perdre dans les méandres de sa pensée, sans itinéraire établi, en essayant de répondre aux questions qui l'emmèneront, malgré les obstacles à forcer, à la découverte d'elle-même. Elle ne résistera pas, elle se laissera aller, elle se laissera conduire au plus profond de son inconscient.

Si elle n'a pas refusé de consulter, c'est qu'elle a bien voulu se plier au désir de son mari qu'elle voit tellement inquiet à son sujet. Elle s'est étonnée, la première fois qu'il le lui a demandé, alors qu'elle n'avait encore aucune conscience de ses angoisses de la nuit. Elle en a ressenti un choc. Se pouvait-il qu'il s'érige en juge et détruise d'un seul coup les relations qui les mettaient l'un en face de l'autre en les faisant se considérer d'égal à égal. Il lui sembla alors qu'il se transformait peu à peu en un étranger qui chercherait à découvrir un secret qu'elle lui aurait caché, ou à trouver et à suivre les fils qui la rattacheraient à un passé douloureux, enfoui si profondément qu'elle en aurait perdu toute conscience et qu'il faudrait faire remonter à la surface pour le vider de ses effets néfastes. De quel droit s'arrogeait-il l'audace d'une telle démarche ? N'avait-elle pas eu l'habitude toute sa vie de se laisser guider, comme une petite fille bien sage ? Avec Marc, elle crut un moment qu'elle serait considérée comme une femme à part entière, qu'on respecterait ses choix, qu'elle pourrait enfin être maîtresse d'elle-même sans avoir à subir sans relâche des commentaires sur son comportement comme on avait su si bien l'accoutumer jusqu'alors, des conseils ou des ordres mêmes qu'on lui imposait et auxquels, jamais, elle n'avait tenté d'échapper. Aussi loin que la portaient ses souvenirs, elle avait docilement écouté ceux qui avaient la charge de sa personne, sa mère, qui ne voulait que son bien, les conseilleurs qui se pressaient, nombreux, autour d'elle. Avait-elle jamais douté d'eux ? Longtemps, elle avait cru que leurs intentions étaient pures et elle se pliait de bonne grâce à leurs exigences. On l'avait éduqué pour cela, depuis toute petite, au moment où la personnalité se fait jour et où l'esprit d'un enfant est si malléable. C'était devenue une seconde nature. Elle avait reçu cette révélation comme une gifle que la vie s'était toujours plu à lui donner sans qu'elle en eût pris garde.

 

« Lyvia, je t'aime, épouse-moi, lui avait-il dit un jour. Tu n'es pas seulement une image sur papier glacé. Tu passes le plus clair de ton temps sous les projecteurs, à déambuler dans des toilettes, que tout le monde admire, certes. Mais qui t'aime vraiment ? Dis-moi, qui t'aime vraiment ? As-tu jamais songé à être heureuse ? »

 

Trop habituée aux compliments qui venaient de toutes parts, admirée qu'elle était sans cesse, Lyvia croyait qu'elle ne pouvait accéder à plus de bonheur. Elle avait travaillé si dur pour arriver à un tel résultat. Tout ce qu'on avait exigé d'elle, les privations qu'on lui avait infligées, les moments de doutes et de fatigue, elle en était arrivée à bout. Elle avait réussi au-delà de toute attente. Et voilà que Marc, dès qu'il l'avait connue et aimée, avait voulu faire voler sa vie en éclats, alors qu'elle l'avait si patiemment et si vaillamment construite.

« N'es-tu pas lasse de cette cour qui ne sait que prendre et rien donner ? lui avait-il demandé. Moi, je t'aime. Je n'exigerai rien de toi, et je te donnerai tout. »

Quelques mois leur suffirent pour apprendre à se connaître. C'est ce qu'ils crurent. Et ils se marièrent.

 

Lyvia se sentit alors délivrée comme jamais elle n'aurait pu croire qu'elle pût l'être. Elle quitta les feux qui la faisait briller et personne ne la vit plus sur les premières pages des magazines. Elle se sentit libérée, trop brusquement peut-être, des fils qui faisaient d'elle une marionnette à la fois souple et vulnérable. Elle allait devenir une femme enfin. Pour la première fois elle prenait en main sa destinée.

 

Ce ne fut pas sans mal.

Lorsque Hannah Sörensen, sa mère, eut vent des projets de sa fille, elle ressentit une violente colère. Jamais Lyvia n'avait pris une décision avant de la consulter, jamais Lyvia n'avait pris aucune décision pour elle-même. Sa mère seule savait en prendre pour elle. Et ainsi, pour la première fois, elle voyait sa fille lui échapper. Sa fureur, elle sut la contenir, la garder secrète. Elle n'aurait voulu pour rien au monde la laisser paraître. Elle tenta, mais en vain, de retenir Lyvia qui lui apparut pour la première fois telle une rebelle, et de la dissuader d'abandonner sa carrière. Le dépit qu'elle en éprouva se mua en une rancoeur féroce. Il n'y eut pas de jour désormais où elle ne préparait, pour son enfant, une phrase assassine. Lyvia crut que sa mère devenait jalouse de son bonheur. Elle ne mesurait pas à quel point il ne s'agissait en aucune façon d'un amour exclusif que sa mère lui aurait porté, mais plutôt d'une blessure que cette dernière éprouvait d'avoir perdu l'instrument de son pouvoir sur le monde, la jouissance du plaisir que l'on a de posséder un être, de le façonner à sa manière, de lui apprendre à se plier à toutes les exigences possibles jusqu'au désir de lui ôter toute liberté de penser et d'agir. Cette idée fixe insupportable, qui s'était emparée de cette femme autoritaire, l'aurait bien rendue folle si elle n'avait caressé l'espoir de s'aliéner à nouveau l'objet de sa convoitise, le plus vite possible, persuadée qu'elle était que sa fille ne pourrait se passer d'elle longtemps, et se résoudrait, inéluctablement, quand les premiers émois de la passion amoureuse seraient passés, à retrouver le giron maternel.

 

Lyvia répond docilement au médecin. Mais elle fait trop d'efforts pour garder un calme apparent et le récit qu'elle donne de sa vie est trop lisse pour qu'il réponde à une réalité véritable. Le spécialiste du coeur humain essaie de la pousser dans ses retranchements, mais il se heurte à la rigidité du discours de sa jeune patiente. Bien que son désir soit grand d'échapper à l'enfermement qu'elle ressent obscurément et de se libérer des chaînes qui verrouillent son libre arbitre, la jeune femme reste une énigme, pour son médecin qui analyse chaque détail qu'elle lui donne à voir et à entendre, mais pour elle-même aussi. Elle s'étonne de ne pouvoir sonder le fond de son âme. Jamais elle n'a réfléchi vraiment aux motivations qui l'ont poussée à être ce qu'elle est devenue. Le moment serait-il venu d'apprendre à se connaître, alors même qu'il lui semble avoir échappé à l'emprise de son passé en épousant celui qu'elle aime ? Petit à petit, son interrogateur tente de lui faire adroitement remonter les étapes de sa vie pour dénouer les fils qui l'emmèneraient jusqu'à la découverte de son moi profond, telle une Ariane remontant pour Thésée les chemins sinueux du Labyrinthe. Et bien qu'elle fasse des réponses laconiques et le plus souvent inauthentiques, ― elles le sont malgré elle, malgré les efforts désespérés qu'elle fait pour découvrir la vérité et la dire clairement, ― le médecin n'est pas dupe et ne se laisse pas convaincre, sentant bien qu'elle est empêchée d'être sincère, entravée qu'elle est par une souffrance souterraine, trop pesante pour qu'elle puisse la porter sans dommages, et s'en libérer.

Le docteur pense qu'il sera long et difficile pour elle d'arriver à y voir clair, il prend en compte le fait que le dysfonctionnement de son comportement, (ses cauchemars récurrents) a commencé lorsqu'elle a décidé d'affronter une maternité. C'est bien de cela qu'il est question. Il faudra donc remonter à son enfance et surtout au vécu de sa mère pour découvrir un drame dont Lyvia n'a aucune idée.

 

Lyvia sort dans la rue, complètement abasourdie par ce qu'elle vient d'endurer. “Cet homme qui m'a fouillée de part en part n'est arrivé à rien, se dit-elle. C'est peine perdue.” Il lui a dit de revenir le voir, elle a une date de rendez-vous. Mais se sentira-t-elle le courage de passer une épreuve semblable, qui n'aboutira pas, elle en est sûre ? Non, elle y renonce, c'est au-dessus de ses forces. Jamais elle n'aurait dû commencer cette thérapie qui lui semble des plus aléatoires, et inutile. Mais elle sait que Marc ne voudra pas qu'elle en reste là, qu'il lui dira que les solutions ne se trouvent pas aussi rapidement, que les séances de psychothérapie sont un travail de longue haleine, et qu'il la forcera avec une apparente douceur, en lui suggérant habilement qu'il est nécessaire de continuer, à voir et à voir encore ce médecin qu'elle a maintenant en horreur. Pour éviter toute discussion et pour ne pas entendre des propos qui la contrarieront, Lyvia décide de ne rien dire de ses angoisses et d'assurer qu'elle continuera à consulter, avec la ferme intention de découvrir les causes de son mal. Mais elle est déterminée à mettre fin à ce manège qu'elle juge stérile, et, sans en avertir Marc, elle cessera ces consultations qui lui feraient plus de mal que de bien. Certes, elle est fort contrariée de mentir à celui qu'elle aime, mais pourrait-il en être autrement si elle veut se protéger de ces moments pénibles où on la force à entrer en elle-même avec une violence qu'on ne soupçonnerait pas, et surtout à parler de sa mère qu'elle regarde maintenant avec des yeux neufs, ce qui la plonge dans un désarroi douloureux ?

 

L'air froid la rend à elle-même et elle en vient à se demander pourquoi elle se tourmente ainsi. Elle se persuade de croire qu'elle est sur le point de se débarrasser de ses peurs, que la vie qu'elle mène avec Marc est la plus douce et la plus heureuse possible et que rien de dramatique ne pourrait leur arriver. Quelle absurdité d'imaginer qu'elle est malade ! Elle longe les vitrines de la rue et le reflet qu'elles lui donnent d'elle est celui d'une femme belle et épanouie. Elle s'admire. Cette démarche qu'elle a, à la fois aérienne et mesurée, qu'on dirait noble et naturelle, c'est le fruit d'un travail arrivé à la perfection. Cette façon qu'elle a de s'habiller, avec une élégance discrète, on la lui a apprise. Et son sourire esquissé, comme celui d'une Joconde inatteignable, elle l'a inventé, calculé et étudié devant son miroir. Que lui reste-t-il donc de libre et de spontané ? N'est-elle qu'une poupée faite pour être admirée ? “Ma beauté, se dit-elle, est un atout qui m'a été donné par la nature, je n'ai rien fait pour l'obtenir, ma mère était très belle aussi, et elle est fière de moi. Devrais-je me sentir coupable pour cela ?”

Les hommes qui passent près d'elle ne peuvent s'empêcher de la remarquer, et quand ils la dépassent, ils se retournent immanquablement pour l'observer et l'admirer. Elle connaît son pouvoir, elle en éprouve un certain plaisir, bien que parfois elle préférerait rester transparente. Certains la reconnaissent pour l'avoir vue dans les magazines ou dans un défilé de mode, et lorsqu'ils rentrent chez eux, ils s'exclament, ravis : “Savez-vous qui j'ai croisé aujourd'hui dans la rue ? Lyvia Sörensen !” Histoire de faire des envieux.

Mais cette notoriété a souvent des revers. Si l'envie lui venait d'aller s'asseoir dans un café, elle ne resterait pas longtemps sans que les yeux se posent sur elle avec insistance, et même si personne n'osait venir l'importuner ou lui demander un autographe, elle ne pourrait jamais jouir d'un instant de solitude au milieu de ses semblables, comme le font les inconnues, celles qui n'attirent pas le regard. Elle se sentirait immanquablement observée et ne pourrait se laisser aller à montrer un mouvement de fatigue ou un regard triste et perdu. Bien qu'elle pense qu'elle seule est la cause de l'admiration qu'elle provoque, elle fait tout pour qu'il en soit ainsi. Elle ne doit s'en prendre qu'à elle-même. Si elle ne se maquillait pas, si elle négligeait un peu sa coiffure, si les vêtements choisis n'étaient pas aussi élégants, si elle abandonnait cette allure qui lui sied si bien, elle pourrait passer pour une jeune femme quelconque, elle pourrait passer n'importe où sans se faire remarquer plus qu'une autre. Mais l'idée qu'elle pourrait n'être plus elle-même, simplement pour qu'on ne la remarque pas, lui est insupportable. Et si on la reconnaissait sous un accoutrement ordinaire, quelle honte elle éprouverait ! « Qu'ai-je donc à gémir ainsi ? se dit-elle, la plupart des femmes rêveraient d'être à ma place. Qu'est-ce qui m'arrive à la fin ? »

Le changement de sa vie qui s'est opéré depuis son mariage lui donne à penser que c'est de cela qu'elle doit souffrir. La vie intensive qu'elle avait auparavant où il ne lui restait aucune minute pour souffler, pour réfléchir, elle l'a troquée contre une oisiveté qu'elle juge aujourd'hui insupportable. Ne plus être sous les projecteurs ne lui manque pas, mais ce qu'elle craint, c'est cette inactivité qui remplace les journées trépidantes auxquelles elles ne pouvait échapper. Aujourd'hui, elle a le temps de penser. Peut-être, est-ce cela le plus difficile. C'est une chose toute nouvelle et à laquelle elle ne s'attendait pas. Elle pense. Elle sait qu'elle pourrait s'intéresser à mille choses, mais elle n'a pas les structures mentales pour ce faire. Son esprit ne s'est pas habitué à être curieux de tout. Elle n'a jamais fait aucun voyage d'agrément. Elle n'a pas pris le temps de se cultiver pour avoir envie de goûter au plaisir de connaître aucun art. Elle ne lit pas, ne visite jamais aucun musée, ne connaît ni le théâtre, ni la musique, ni même le cinéma où jamais aucun ami ne l'a emmenée. A-t-elle jamais eu un ami qui l'eût emmenée quelque part ? Elle se sent vide de tout, et n'a aucun désir. Elle a cru un moment que Marc serait capable de tout lui apporter pour remplir sa vie. Elle a vite déchanté. Et le voilà maintenant qui la met dans les mains d'un médecin pour qu'elle se comprenne elle-même ! Qu'a-t-il donc à s'immiscer ainsi dans son intimité ? Ne lui suffit-il pas de l'avoir tout entière à lui ? de la voir tous les jours lui donner le meilleur d'elle-même ? de jouir de sa présence sans faille, soucieuse à chaque instant de son bonheur ? Que lui faut-il donc de plus ? Ne se contente-t-il plus de la jolie poupée qui joue à être une épouse exemplaire?

 

« Une poupée, c'est bien ce que j'ai toujours été, se dit-elle »  

Elle se revoit toute petite encore, s'efforçant de faire la demoiselle, maquillée déjà, affublée de petits talons haut faits à sa pointure et de coûteuses robes qu'elle faisait virevolter à sa manière, une manière enjouée et séduisante qui savait allumer les regards. Elle déambulait, comme on l'exigeait d'elle, en balançant légèrement ses hanches, si docile et souriante qu'on n'aurait jamais pu imaginer les heures et les jours passés à chasser son naturel d'enfant. Plus de fantaisie, plus de maladresses, plus d'écart. Toutes les petites filles alignées sur la scène donnaient à voir la même mascarade avec plus ou moins de bonheur, et elles se jetaient parfois des regards de côté, pour s'épier, pour se déstabiliser les unes les autres en faisant des arabesques à la fois folles et mesurées. Elles auraient pu si bien jouer ensemble en d'autres circonstances, et rire, et donner libre cours à leur imagination enfantine !

Puis c'était la joie ou les pleurs quand on donnait les résultats du concours, les pleurs surtout. Une seule était l'élue. Toujours Lyvia. 

Tu es heureuse, ma chérie, disait Hannah à sa fille, pour se donner bonne conscience. Je sais que tu es heureuse.

Oui maman.

 

Lyvia n'a aucune envie de rentrer chez elle. Elle voudrait se débarrasser de ces souvenirs qui l'assaillent et du malaise qui s'est emparé d'elle. Elle craint par dessus tout d'entendre la phrase que Marc ne manquera pas de lui poser quand il rentrera : « Alors, cette consultation s'est bien passée ?” Elle en éprouve une nausée à y penser. »

Désemparée, elle marche d'un pas rapide, sans but, les joues en feu, elle se fait l'effet d'une femme insensée. Elle bouscule sans le vouloir les gens pressés qui ont envahi le trottoir trop étroit pour la foule compacte qui se déverse à cette heure d'affluence, des gens qui ont tenu une journée de travail et qui ont hâte de rentrer. Que pensent-ils, ceux-là, au front soucieux dont le regard ne s'arrête sur rien, absorbés qu'ils sont par les tracas de la journée et par la pensée de leurs proches qui les attendent en famille, si jamais ils en ont une  ?

« Je ne peux pas courir ainsi plus longtemps, se dit-elle, je dois me calmer et rentrer à la maison. Je suis injuste avec mes petites préoccupations de femme gâtée, alors que tant d'autres mènent une vie difficile faite de responsabilités qu'ils assument avec courage. »

Je t'attends depuis une heure, Lyvia. Je commençais à me faire du souci. Tu as éteint ton portable... Mais tu es en nage !

Pardonne-moi. J'ai marché. Je n'ai pas vu passer le temps.

Elle a envie qu'il la prenne dans ses bras, qu'il la console de tout sans qu'elle ait rien à lui dire. Elle lui demande de la serrer très fort et elle éprouve une douceur à le voir si tendre et à deviner le plaisir qu'il prend à la tenir ainsi, contre lui, à respirer son parfum, à sentir son corps chaud et tremblant, à entendre les battements de son coeur. Elle voudrait que dure toujours cet instant où elle se donne à lui tout entière dans la ferveur de l'embrassement.

Va-t-il l'interroger ? Elle se refuse à attendre la question et prend les devants :

« J'ai vu ton psychiatre. Je lui ai parlé de moi comme il me l'a demandé. Il pense que c'est une fatigue passagère. Nous n'avons pas à nous inquiéter. Je me reposerai et tout rentrera dans l'ordre. »

Elle va se rafraîchir dans la salle de bains avant de se mettre à table, la cuisinière ayant tout préparé, il ne reste qu'à faire réchauffer le repas.

C'est alors que Marc entend un bruit de verre brisé et le hurlement de sa femme qui le glace d'effroi. Il se précipite. Lyvia tient dans sa main le miroir fendu de part en part et s'y regarde, effrayée comme si un monstre la menaçait.

« Le cauchemar, crie-t-elle, le cauchemar ! »

Et elle jette au loin le miroir qui lui a donné d'elle un visage éclaté.

Marc ne comprend pas. Il la prend dans ses bras pour la calmer. Elle est saisie de soubresauts incoercibles et lui répète que son cauchemar était là, dans le miroir. Elle sait maintenant clairement ce qu'elle oubliait immanquablement au réveil, les images que Marc lui demandait de raconter, les causes de ses terreurs nocturnes. Elle sait maintenant. Ce visage torturé, ces traits asymétriques, cette bouche tordue et ce regard horrifié qu'elle vient d'apercevoir, non seulement lui ressemblent, tout en étant tellement dissemblables, mais elle les reconnaît pour les avoir vus, réellement, un jour, il y a bien longtemps, comme dans une autre vie. Elle croit perdre la raison en prenant conscience que cette idée qu'elle se fait est une aberration. Ce qu'elle a vu ne peut être qu'une hallucination. Marc la supplie de s'expliquer davantage. Mais elle y renonce, ne trouvant rien de plausible à lui dire, elle craint qu'il ne la prenne pour une folle.

« Pardonne-moi, Marc, je ne peux pas t'en dire davantage. Je ne sais pas ce qu'il s'est passé. Mais le visage en morceaux que j'ai vu dans le miroir a fait surgir des images de mon cauchemar, c'est tout. Je suis si lasse maintenant. Il faut que je me repose. »

Il la laisse partir dans la chambre, bouleversé par ce qu'elle vient de dire, ne sachant quoi en penser.

 

Au matin, il s'étonne que l'heure où elle se lève d'ordinaire soit passée depuis longtemps. Il se penche sur elle et lui murmure à l'oreille qu'il a préparé le petit déjeuner. Elle n'a pas gémi cette nuit, comme si elle était délivrée du poids qui l'oppressait. Elle s'étire avec volupté et lui sourit.

La table est dressée avec un grand choix des choses qu'elle aime. Les toasts sont grillés à souhait, et beurrés même, l'oeuf coque est décapité et les mouillettes sont disposées en corolle, une tranche de jambon bordée de tomates ciselées s'est invitée aussi, l'air sent bon l'arôme du café et le lait frais et fumant attend d'être versé, le jus des oranges pressées n'est pas oublié. Lyvia dit qu'elle a faim et Marc s'en réjouit.

« Je reste aujourd'hui près de toi. Nous irons nous distraire ensemble. J'ai prévenu. On ne m'attendra pas au travail. »

Lyvia lui adresse un sourire reconnaissant. Comme elle a été injuste de penser que Marc se détachait d'elle ! Elle a retrouvé sa sérénité comme si la nuit calme et salutaire avait effacé ses inquiétudes.

 

L'automne a déjà coloré le décor, et le jeune couple prend plaisir à déambuler dans le parc qui jouxte leur immeuble. Comme ils n'y avaient jamais vraiment prêté attention, ils s'étonnent d'avoir si près de chez eux un bien joli morceau de nature. Ils n'ont jamais songé à le découvrir. Ni Marc qui le longe en voiture chaque jour sans le voir, si préoccupé qu'il est par ses soucis professionnels, ni Lyvia qui ne verrait aucun intérêt à s'y promener toute seule, alors même qu'elle aperçoit souvent, par delà la grille qui sépare le parc de la rue, maints sportifs appliqués à faire leur jogging quotidien, ou des enfants qui se poursuivent en criant et parfois aussi des couples d'amoureux enlacés.

« Je crois, dit Marc, que je ne prends pas assez de temps avec toi. Tu dois te sentir bien seule. Peut-être regrettes-tu d'avoir abandonné ton métier. Peut-être n'ai-je pas eu raison de t'encourager à le faire.

Tu ne m'as rien dit d'autre que ce que tu as pensé être bon pour moi. Tu ne m'as pas forcée à quitter la vie que je menais. C'était une vie qui ne supportait aucun écart, aucun instant de détente et qui me prenait tout entière. Je ne regrette rien. Je t'ai. Cela seul compte.»

Elle pense, tout en prononçant ces paroles, qu'elle a cru renaître à une autre vie en épousant Marc, une vie nouvelle qu'elle allait s'appliquer à construire patiemment, où elle allait goûter les plaisirs d'une liberté qu'elle n'avait jamais connue, mais elle s'est vite rendue compte que la liberté n'était pas un espace vide qui se remplissait comme par enchantement. Ses certitudes anéanties, elle devait se réinventer. Il lui fallait des désirs. Et elle ne désirait rien. Son coeur lui semblait un vaste terrain vague qu'il lui faudrait défricher, et qu'allait-elle y construire ? L'idée d'espérer avoir un enfant l'avait un moment distraite de l'ennui dont elle souffrait. Mais était-elle suffisamment adulte elle-même pour affronter la responsabilité d'une vie qui dépendrait d'elle ? En y réfléchissant, elle s'était effrayée.

Marc se penche vers elle et la regarde. Comme il est heureux d'avoir à son bras une femme dont la beauté lui semble sans égale. Ces yeux noirs et profonds, à la fois tendres et mélancoliques, à chaque fois qu'il s'y plonge, lui procurent une délectation dont il sait qu'il ne pourra jamais plus se passer. La chevelure légère et dorée qui est dénouée se soulève au gré du vent et il remarque le petit duvet bouclé indocile qui tremblote sur la tempe et sur la nuque. Le visage de sa bien aimée, il le dévorerait de baisers s'il ne faisait l'effort de se retenir. Il songe qu'il aimerait connaître sa femme avec ses cheveux noirs, mais il n'ose pas lui demander de revenir à sa couleur naturelle, bien qu'il sache qu'ils s'accorderaient avec plus de bonheur encore avec le teint mat de sa peau fine et douce. « C'est ma mère qui veut que je sois blonde », lui avait-elle expliqué. 

Ils croisent un automate humain dont les gestes mécaniques, brusques et saccadés, les yeux fixes et globuleux et la bouche hilare et crispée, attirent le regard des passants qui ne manquent pas de sourire à sa vue. Des enfants accourent et font autour de lui une ronde endiablée.

Lyvia pense qu'elle ressemble à cet homme factice, maquillé, déguisé, mu par des gestes calculés pour attirer le regard de la galerie. Elle lui ressemble puisqu'elle ôte le naturel de sa personne dès qu'elle sait que quelqu'un est là pour l'observer. Mais elle se garde bien d'en dire un mot à Marc qui, lui aussi, entre dans ce jeu, puisqu'il ne lui dit qu'elle est belle que lorsque elle s'est parée de ses artifices. Elle prend soudain conscience qu'elle ne doit d'avoir été remarquée par lui seulement parce qu'il est sensible à sa beauté. Il lui est doux pourtant de l'entendre lui dire qu'elle est belle, mais quelles autres qualités voit-il en elle ? Elle voudrait lui demander s'il l'aimera encore quand, l'âge venu, la fraîcheur de sa jeunesse se sera dissipée, quand il ne sera plus question pour elle de se farder pour cacher à tout prix les marques du temps, au risque de voir les autres se moquer d'elle sur son passage. Non, elle se refuse à poser une telle question de peur de voir un visage interloqué, surpris de ne pouvoir répondre dans l'immédiat, avant même d'avoir imaginé une pauvre Lyvia différente, et de l'entendre lui dire : « Mais ma chérie, je t'aimerai toujours ! »

Marc ne sait quoi imaginer pour distraire Lyvia de ses sombres pensées. Il lui fait mille propositions qui pourraient rendre la plus agréable possible cette journée qu'il voudrait tellement faite pour lui plaire. Il choisit le restaurant qu'elle aime et il l'emmène faire les boutiques. Ils longent les belles avenues, bras dessus dessous et s'arrêtent un instant dans un square pour se reposer. Marc déploie galamment son foulard et l'étale sur un banc pour qu'elle puisse s'asseoir. Ils regardent sans mot dire le cantonnier qui s'applique à souffler les feuilles tombées avec une sorte d'aspirateur inversé, afin d'en obtenir un tas qu'il a vite fait de ramasser avec sa large pelle jusqu'à ce que soit remplie sa remorque. Ils observent l'homme avec attention et imaginent sa vie, une vie de labeur, au service des autres, faite d'efforts physiques, peu lucrative et peu valorisante, mais dont chaque citadin jouit du résultat, sans même penser un instant à l'énergie déployée. Lorsque Marc se lève pour repartir, il lui vient à l'esprit qu'il pourrait bien proposer à Lyvia d'entrer quelques instants dans l'église romane que longe le jardin. Il sait qu'elle n'a été élevée dans aucune religion et qu'une visite ne lui fera pas ressentir, en même temps que lui, les mêmes émotions. Mais elle se laisse convaincre et on la dirait contente. Ils entrent alors dans le lieu calme et désert, propice au recueillement, et s'assoient en face de l'autel. Lyvia est touché par la solennité des lieux, son regard suit les courbes douces et apaisantes de l'architecture et se pose, autour d'elle, sur les statues qui se dressent, patientes et immobiles, tout au long des murs. Elles sont là pour rappeler aux hommes la vie édifiante des saints personnages qu'elles représentent mais dont Lyvia n'a aucune idée. Si sa curiosité s'éveille, elle n'ose demander aucune explication à Marc, silencieux, plongé dans une méditation qu'elle ne saurait troubler. Les vitraux laissent passer une lumière diffuse que filtrent, grâce au miracle des lois qui régissent la lumière, le bleu et le rouge intenses. Et cette croix qui s'élance sur l'autel, que signifie-t-elle ? Un signe de mort, un instrument de supplice, l'opprobre et le scandale. Pourquoi les chrétiens se complaisent-ils à répandre partout des crucifix ? N'ont-ils pas un déchirement au coeur à chaque fois qu'ils les contemplent ? Non, il doit y avoir une raison qu'elle ne sait pas. Lyvia ne s'est jamais posé la question.

Elle regarde son mari absorbé par ses pensées, dans une attitude recueillie. « Il prie, se dit-elle, il parle à Dieu. Quelle chose étrange que de parler à Dieu ! A quoi cela tient-il de croire ? » Personne ne lui a jamais parlé de la foi. Cette notion lui est totalement étrangère.

Marc prie. Il a été élevé dans une famille où l'on était fermement attaché à sa religion. Dès l'enfance, il écouta les histoires des hommes qui en furent les fers de lance, il fut initié aux rituels, il fréquenta des gens du même bord. La religion et la prière s'inscrivaient dans son quotidien. Bien qu'il fasse preuve aujourd'hui d'un certain relâchement dans la fréquentation des offices religieux et des sacrements mêmes, sa soif de spiritualité n'est pas en repos et il déplore de se laisser emporter par le tourbillon de sa vie quotidienne sans se réserver, chaque jour, quelques instants pour une méditation féconde.

« Pourquoi est-il mort alors qu'il était Dieu  ? murmure-t-elle en fixant toujours la croix nue qui se dresse devant elle.

Il est mort parce qu'il était homme. Il est ressuscité parce qu'il est Dieu. »

Lyvia s'étonne que Marc puisse croire en ces choses surnaturelles, alors qu'elle le connaît à la fois si pragmatique, si rationnel. Elle l'observe, intensément tourné vers lui-même, plongé dans un ailleurs qu'elle n'imagine pas.

« Que dis-tu dans ta prière ? ose-t-elle lui demander.

Je demande à Dieu de nous aider, de nous assister. Dieu est à notre écoute. On ne lui demande pas assez .

Comment es-tu sûr de cela ?

Je le sais. Les Saints, les Docteurs de l'Église nous l'ont dit, et cette conviction, je l'ai faite mienne. Parce qu'il ne peut en être autrement. »

Le silence s'établit à nouveau. Lyvia songe qu'elle entre dans l'intimité profonde de Marc, tout un monde qu'elle ne connaît pas.

Il prie pour elle, pour qu'elle se libère des entraves qui font son malheur. Il ne désespère pas de la voir se débarrasser de l'inquiétude dont elle est affligée.

 

Lorsque la journée s'achève, moment propice à la douceur d'être ensemble, ils souhaitent tous les deux, et sans se le dire, que leur nuit sera sereine, qu'aucun monstre ne surgira pour les rendre malheureux.

 

Au petit matin, ils se retrouvent, reposés, après un sommeil qu'ils avaient redouté.

« Comme j'ai bien dormi ! s'exclame Lyvia. Comme je suis contente !

Il serait bon que tu ne restes pas toute seule toute la journée, lui suggère Marc. Fais quelque chose qui te distraie vraiment.

Tu sais, il faut que je rendre visite à ma mère. Il doit lui être pénible de ne pas me voir. Huit jours déjà ! Elle doit se morfondre. »

Marc se sent contrarié mais n'en laisse rien paraître. Il sait qu'elle ne reviendra pas de cette visite aussi détendue qu'il le voudrait. Mais il ne peut décidément pas l'en empêcher.

« Tu as l'intention de lui parler de tes cauchemars  ? lui demande-t-il.

Je ne sais pas. Je vais voir si elle est d'humeur à m'entendre.

Peut-être pourrait-elle te donner une explication, qui sait ? Elle t'a raconté des histoires à faire peur la nuit quand tu étais petite, et elles sont restées enfouies dans un coin de ta mémoire, essaie-t-il de plaisanter.

Ma mère ne me racontait jamais d'histoires. Elle n'avait pas le temps. Elle s'esquivait chaque soir, et je restais seule à l'attendre, parfois des heures et des heures avant de trouver le sommeil. Il n'y avait personne pour me consoler de son absence. Mon père disparaissait aussi. Je ne sais pas où il allait. Je n'avais que mes larmes pour me tenir compagnie. »

Marc entrevoit des traumatismes dont sa femme ne s'est pas encore débarrassé des effets pervers. Il croit ferme que le médecin à qui il l'a confiée sera capable de lui venir en aide. Il a subitement envie de lui demander quel est le jour de sa prochaine consultation, mais il se retient pour ne pas briser la sérénité du moment. 

 

Hannah Sörensen ne cache pas son étonnement de voir arriver sa fille.

« J'ai bien cru que je n'existais plus pour toi, lui déclare-t-elle sèchement, avant même de s'être laissé embrasser. Tu me sembles bien occupée, vraiment. Mais à quoi peux-tu bien donc passer tes journées ? Je suis sûre que ton métier te manque. Tu vas en vouloir bientôt à Marc de t'avoir ravi ta raison de vivre. Mais ne viens pas te plaindre auprès de moi. Je t'aurais prévenue. Ainsi, tu viens voir ta pauvre mère abandonnée. Ne sais-tu pas que tu me fais du mal à rester éloignée de moi aussi longtemps ? Veux-tu donc me mettre à l'épreuve ? J'ai bien peur que tu perdes la notion de tes devoirs. Alors dis-moi. Pourquoi es-tu là ? Et ne t'excuse pas je te prie. Ce ne seraient que simagrées. Tu penses n'avoir plus besoin de moi, c'est cela ? Après t'avoir tout donné, après avoir sacrifié toute mon énergie à faire de toi ce que tu étais devenue, voilà qu'aujourd'hui je te vois, telle que tu es, incapable de te prendre en mains dès lors qu'on t'a donné un peu de liberté. Tu abandonnes tout, ta carrière, la situation qui te permettait de côtoyer les couches de la société les plus huppées, l'admiration que l'on pouvait lire dans les regards qui se posaient sur toi....

-—Un objet de désir, voilà ce que j'étais, murmure Lyvia au milieu du discours qu'elle a hésité à interrompre.

-—Et quand bien même tu n'aurais été qu'un objet de désir  ! dit sa mère, interloquée, étonnée qu'elle puisse avoir une opinion aussi personnelle. Crois-tu vraiment que tu ne l'es plus aujourd'hui ? Tu l'es ! Pour un seul homme, alors que tu l'étais pour tous. Quelle différence cela fait-il ?

Ne crois-tu donc pas à l'amour, maman ?

L'amour, ma fille, c'est l'idée qu'on s'en fait, et qui s'échappe un jour, sans qu'on y prenne garde. Et il ne reste que l'amertume.

Je croyais que tu tenais à mon père.

Ton père ! Il m'a suivi comme on suit un petit chien sa vie durant. Il me disait qu'il m'aimait, il m'écoutait, il était toujours d'accord avec ce que je disais, il faisait tout ce que je voulais. Et il s'est épuisé à le faire. Je ne sais même pas s'il me manque. »

Elle s'arrête soudain de parler comme si le disparu était venu l'écouter. Et le silence s'impose.

Lyvia regarde sa mère avec attention. Elle a pitié d'elle qu'elle a toujours vue forte et maîtresse d'elle-même, convaincue qu'elle était de détenir un pouvoir sur son entourage. Elle se souvient de son père, un père effacé qu'elle a vu dépérir lorsqu'elle n'était qu'une adolescente. Il ne se plaignait pas, mais il était affligé d'une langueur qui contrastait tellement avec la vivacité de sa femme.

« Maman, l'interroge-t-elle soudain de but en blanc, ai-je jamais fait de gros cauchemars lorsque j'étais petite ? »

Hannah a un sursaut.

« Que me demandes-tu là ? Jamais ! Tu as toujours été une enfant très docile. Vraiment, je n'ai jamais eu à me plaindre de toi... »

Lyvia sent qu'elle veut noyer le poisson en parlant d'autre chose, mais le trouble de sa mère ne lui a pas échappé.

« Maman, l'interrompt-elle, ce que je voudrais savoir, c'est s'il y a eu dans ma vie une chose qui m'aurait frappée, une souffrance, un accident, que sais-je, et que j'aurais oublié. »

Lyvia remarque le geste vif que fait sa mère malgré elle l'intimant de se taire.

« Maman, il me semble bien que tu veuilles me cacher quelque chose. Je t'en prie, réponds à ma question. »

Sa mère se lève brusquement.

« Comment se peut-il que tu me parles sur ce ton. Tu as bien changé ma fille. Jamais tu ne te serais permis de me dire que je te mens. Explique-toi enfin !

Il se trouve que depuis quelque temps je suis assaillie par des cauchemars insupportables. Marc en est bouleversé...

Et c'est lui bien sûr lui qui t'a mis dans la tête, que je t'avais fait subir des sévices quand tu étais petite, que tout cela ressurgit de ton inconscient, etc., etc., etc. Il joue au psychanalyste et veut me faire porter les torts.

Mais maman, je n'ai rien dit de tel. Je demandais seulement...

Et moi je te demande de sortir de cette maison, ta vue me fatigue. Je ne sais rien, entends-tu, je ne vois pas où tu veux en venir. »

Elle prend sa fille par la manche et la repousse. Mais Lyvia ne se laisse pas faire.

« J'ai brisé un miroir qui a donné de moi un visage immonde. J'ai vu cette chose horrible qui n'était pas moi, mais qu'il me semblait reconnaître. C'était un autre moi qui faisait partie de ma personne, comme un double de moi-même. J'en ai été terriblement troublée. Je le suis encore. Cette image ne me quitte pas. Elle me poursuit. Qu'est-ce que cela signifie ? Je t'en supplie, maman, qu'est-ce que cela signifie ?

Ma pauvre enfant, tu es folle. »

Sur ce, Hanna lâche sa fille et la laisse seule.

 

Jusqu'au soir, Lyvia passe et repasse dans sa tête la conversation qu'elle a eu avec sa mère. Elle revoit ses regards éperdus qu'elle a cherché en vain de cacher, la crispation troublante qu'elle a montrée dans ses gestes, le ton qu'elle a haussé inconsidérément, et la façon qu'elle a eue de couper court à cette discussion. “Elle sait quelque chose qu'elle se refuse à me dire, se dit Lyvia, une chose inavouable sûrement. Je crois qu'il serait inutile d'essayer de l'interroger davantage, elle ne lâchera rien.”

Ainsi donc, Marc a raison. La cause des troubles dont elle souffre, il faut la trouver dans son enfance, et pour remonter jusque là, il faudra bien qu'elle se résolve à passer par une thérapie.

 

Le Docteur Krokovski l'accueille. Il a bien cru qu'elle ne viendrait pas au rendez-vous fixé, à voir la peur qu'il a pu lire dans les yeux de sa patiente lors de la première consultation. Il s'est trompé, elle est bien là. Peut-être sera-t-elle aujourd'hui dans de meilleures dispositions. Plus désireuse d'entrer en elle-même, plus perméable, plus confiante.

« Son aspect n'est pas aussi rébarbatif qu'il m'a paru la première fois, se dit-elle. Il m'a donné l'autre jour une mauvaise image de lui-même, celle de l'inquisiteur qui veut me percer à jour, à tout prix, malgré les forces que j'ai déployées pour me fermer comme une huître, sans que je le veuille vraiment en vérité, comme si une puissance avait pris le dessus sur ma volonté. N'étais-je pas ici pour me livrer entièrement à lui ? Qu'est-ce qui m'a retenue ? Peut-être est-ce parce j'ai toujours eu avec les autres hommes le sentiment de vouloir conquérir leurs regards, jeu irrépressible de la séduction. Celui-ci n'a pas montré un seul instant qu'il était sensible à ma beauté, y a-t-il prêté seulement attention ? Il a voulu tout de suite plonger dans mon intimité, au delà des apparences, pour découvrir ce que je ne connaissais pas moi-même, et cela, je n'ai pas pu le supporter. Quelle idiote j'ai été ! Je suis décidée aujourd'hui à le laisser me guider, jusqu'au tréfonds de mon âme, afin qu'il découvre ce que je cherche désespérément. Le pourra-t-il ? Trouvera-il les clefs ? J'ai hâte que tout cela soit terminé. Que je sache enfin ! Que je sache ? Mais peut-être, cette vérité que je cherche sera-t-elle insupportable, peut-être ne pourrai-je la croire, peut-être va-t-elle me bouleverser jusqu'à saper les fondements de mon existence ! Serai-je assez forte pour découvrir ce que ma mère me cache à tout prix ? »

 

Lyvia s'est allongée dans le fauteuil avec docilité et se livre. Le médecin a décidé de pratiquer une séance d'hypnotisme pour permettre à sa patiente de voyager plus librement dans son passé enfoui. Après avoir soumis sa patiente au rituel nécessaire à l'endormissement artificiel, il la questionne pour la faire habilement descendre dans son inconscient.

« Vous êtes une petite fille, et vous avez peur.

J'ai peur, dit-elle après quelques minutes, comme si elle avait du mal à se retrouver.

Où êtes-vous ? lui demande-t-il.

Elle me menace, elle ne veut pas que je descende dans la cave.

Qui vous menace ?

C'est ma mère. Elle est en colère.

Savez-vous pourquoi elle est en colère ?

Elle est descendue à la cave et je l'ai suivie.

Que s'est-il passé dans la cave ?

Lyvia ne peut répondre, elle tremble, elle revit cet instant, elle pousse un cri strident et se dresse sur son séant. Le médecin la réveille, la souffrance est trop forte. Lyvia a de la peine à reprendre son souffle.

Après quelques instants, quand le calme est revenu, Lyvia veut savoir ce qu'elle vient de vivre et elle écoute le récit que lui fait le médecin qui lui rapporte fidèlement ses paroles dont elle n'a aucun souvenir.

« La cave... la cave, répète-t-elle, la cave de la maison. Ce dont je me souviens, c'est que ma mère m'a toujours dit que la cave était un endroit dangereux, qu'il ne fallait pas que je m'y aventure. La porte qui mène à la cave m'a toujours fait peur. Même maintenant, je craindrais d'y aller. C'est stupide n'est-ce pas ?

Non, explique le docteur, vous avez vu probablement dans la cave quelque chose que vous ne deviez pas voir. C'est ce qui a contrarié votre mère et elle vous a effrayée pour que vous ne soyez pas tentée d'y retourner. Je crois que l'épreuve que vous venez de vivre a été très difficile, et vous devez vous reposer. Nous essaierons d'y voir plus clair la prochaine fois. »

Contrairement à ce que Lyvia craignait, elle se sent soulagée d'avoir pu avancer dans sa recherche, et elle est persuadée qu'elle saura bientôt ce qui s'est passé, ce qu'elle a vécu comme un drame dont elle souffre encore, et cela, il y a si longtemps qu'elle ne pourrait situer le moment où cette peur est apparue.

Elle veut savoir. Une impatience l'a saisie dont elle ne peut se défaire. Elle ne peut attendre.   

 

Marc n'a pas hésité à l'accompagner lorsqu'elle l'a supplié, et ils se dirigent maintenant vers la demeure où elle a vécu avant son mariage. Ils sonnent. Personne ne répond. La maison semble déserte. Pourquoi sa mère n'est-elle pas là ? Où peut-elle être ? Cela ne lui ressemble guère à présent de sortir tard le soir. Ils ne se résoudront pas à rester dehors à attendre. Lyvia cherche les clefs qu'elle a gardées. C'était chez elle après tout. Ils allument le vestibule puis le salon où le téléviseur est resté allumé. Peut-être Hanna n'a-t-elle pas entendu. La lumière crue jette ses feux sur la vaste pièce aux murs blancs, aux meubles blancs ; aucune tache de couleur ne vient égayer l'harmonie parfaite et glacée. Seul un bouquet de grands lys, disposé dans un vase élégant et précieux, rend la vue supportable. Lyvia appelle sa mère. Elle s'étonne qu'elle ait oublié d'éteindre le téléviseur, sa mère, si soucieuse de l'ordre.

Elle se dirige avec Marc, sans tarder davantage, vers la porte qui mène au sous-sol de la maison. Et Lyvia s'arrête brusquement comme paralysée. Marc ouvre la porte et regarde sa femme, qui, tétanisée, ne peut avancer d'un pas, comme si une force invisible la tirait en arrière. Marc la prend par la main et l'encourage. Elle réussit à descendre les marches. Marc n'est pas convaincu qu'il pourrait découvrir quelque chose et il fait le tour du sous-sol en cherchant le moindre détail suspect.

« Qu'est-ce qui t'a fait peur dans cette cave qui me semble bien ordinaire ? Pas de cache, pas de monstre.

C'était dans ce coin-là ! »

Lyvia lui montre du doigt le fond de la cave tapissé de casiers vides.

« Je me souviens maintenant que c'était là, assure-t-elle. Il y avait ce visage... ce visage horrible. »

Marc pousse les casiers qui tombent les uns sur les autres. Il tâte le mur qui ne veut rien révéler qui vaille la peine qu'on s'y attarde. Mais Lyvia insiste.

« C'était là. Je te supplie de me croire. »

La voix est si convaincante que Marc se refuse de mettre trop vite ces paroles en doute.

« Écoute, Lyvia. Je n'ai pas de pioche pour creuser. Il faudra que je revienne pour mieux chercher.

Tu ne reviendras pas ! lui crie-t-elle affolée. Tu ne me crois pas. Comment pourrais-tu me croire ? Ce que je te dis est tellement invraisemblable. Et pourtant c'est vrai ! Je te le jure ! Je ne suis pas folle. »

Et elle se jette contre la paroi muette qui la nargue et elle la griffe violemment de ses ongles. Le plâtre vieilli s'effrite. Marc essaie de la retenir en voyant ses mains ensanglantées.

« C'est de la brique, murmure-t-il. Il y a un double fond. Tu avais raison. »

C'est alors qu'un cri innommable les glace. Hanna est là, en haut de l'escalier, qui les regarde. Ils sont atterrés.

 

La police ne met que quelques minutes pour arriver. Marc a appelé sur son portable sitôt après qu'Hanna eut verrouillé la porte croyant qu'elle pourrait les retenir prisonniers. Il a demandé aux policiers d'apporter des pioches et les voilà qui s'affairent à démolir le mur. Le commissaire l'interroge. Lyvia, bouleversée n'a pu dire un mot. Elle attend. Elle regarde la cloison qui petit à petit s'écroule et laisse apercevoir un réduit. Tout, à l'intérieur, est recouvert de moisissure, à peine si l'on devine la présence d'un lit délabré. Dans un coin, un tas informe.

« Ce sont des os ! crie quelqu'un. Des os, recouverts de vieux chiffons ! »

 

Ils ont découvert Hanna qui ne cherchait même pas à se cacher et qui s'était étendue sur son lit. Elle s'est laissé menotter sans rien dire. Roulent dans sa tête mille pensées qu'elle met en ordre pour se défendre.

Elle avait la prémonition depuis longtemps que ce jour arriverait. mais pourquoi si vite ? 

« Cette petite peste de Lyvia, Qu'a-t-elle fomenté contre moi ? Se peut-il qu'une fille haïsse à ce point sa mère jusqu'à la trahir de la sorte ? Que lui ai-je donc fait qu'elle puisse me reprocher ? Je saurai me justifier. Tout ça, c'est pour elle que je l'ai fait, pour que sa soeur ne lui jette aucune ombre. Et c'était bien ainsi. Qu'aurait pu faire ce monstre que j'avais enfanté ? cette horrible créature dont la seule vue me soulevait le coeur, cette erreur de la nature. Je me souviens de son corps difforme, de ses traits hideux, de son regard perdu. Le dégoût est un des sentiments les plus douloureux qui puissent exister. C'était au-dessus de mes forces. Non, je ne voulais pas qu'on sache... Je n'aurais pas pu supporter la honte. La laideur m'effraie. Et tu es arrivée, ma Lyvia... si belle... si belle... ma Lyvia... Ma chère Lyvia, où es-tu ? »

 

Après l'interrogatoire serré que l'on a faire subir à la mère indigne, la police rapporte à Lyvia ce qu'elle en a retenu. La jeune femme est prête à entendre la terrible histoire de sa mère. Marc est à ses côtés et s'applique à la soutenir. Le commissaire explique :

« Le cadavre retrouvé dans la cave est l'enfant premier-née de Hannah Sörensen. La petite fille a été enregistrée sous le nom de Lyvia Sörensen. Comme sa mère était incapable de l'élever, c'était, a-t-elle précisé, au-dessus de ses forces, comme elle ne pouvait pas supporter de la voir aussi laide, et qu'elle avait trop d'orgueil pour se montrer avec elle, elle a décidé de l'enfermer et de la soustraire à la vue du monde. À entendre son discours, il semble que Madame Sörensen souffre de troubles phobiques, d'une névrose obsessionnelle qui l'a poussée à de tels agissements. Monsieur Sörensen n'a pas protesté, peut-être était-il trop faible pour se faire entendre. Ainsi a-t-elle fait de lui son complice. Il a nourri la petite fille et s'est occupé d'elle tant bien que mal, malgré les menaces de sa femme qui avait tellement d'emprise sur lui qu'il n'a pas eu le courage d'exprimer sa désapprobation. Elle a été de nouveau enceinte très vite et une deuxième petite fille est née, clandestinement, un an et demi après la première, cette enfant, c'était vous, madame, dit-il en se tournant vers Lyvia qui tremble de tout son corps. Votre mère vous a donné l'identité de votre soeur et personne n'a jamais su que vous aviez pris son nom... et sa place. Elle a reporté sur vous tous les fantasmes de beauté qui ont été fatals à votre soeur aînée qu'elle a sacrifiée, pour ainsi dire. Cette pauvre enfant a dû mourir des mauvais traitements qu'elle a subis, sans soleil, sans soins, dans un espace vicié...

Et sans amour, poursuit Lyvia, le visage inondé de larmes. C'est affreux.

J'ai le regret de vous dire que, aux yeux de la loi, vous n'existez pas, madame. »

À ces mots, Lyvia ne peut en supporter davantage et Marc, qui la regarde, atterré, la voit, les yeux soudain pris dans une fixité effrayante, se pencher lentement vers lui, et glisser de sa chaise. Il a le temps de la saisir pour éviter qu'elle ne s'effondre. Elle s'est évanouie.

 

.....

« Marc, murmure-t-elle, que m'est-il arrivé ?

Ne t'inquiète pas. Tu es à l'hôpital. Tu as eu un malaise. Mais c'est fini maintenant. Je reste près de toi. Repose-toi. »

Il est à son chevet et lui tient la main.

Elle ferme les yeux et laisse lui revenir en mémoire les événements terribles qu'elle vient de vivre.

« Tout s'éclaire à présent. Cette difficulté de vivre lorsque j'étais enfant. On m'appelait “la petite”, et mes camarades se moquaient de moi. Je ne comprenais rien. Tout m'était difficile. Le monde où je vivais ne s'accordait pas avec moi. Je ne savais pas pourquoi les autres comprenaient si vite des choses qui me semblaient insaisissables. J'ai toujours été en échec et je pensais que j'étais stupide. C'était, oui, tout s'éclaire à présent, parce que j'étais beaucoup plus jeune que les autres. Je n'étais pas à ma place. Je sais maintenant pourquoi j'ai suivi en tout, ma mère, aveuglément. Elle aplanissait pour moi toutes les difficultés. Elle résolvait tous mes problèmes. Je ne pouvais vivre sans elle à mes côtés. Elle n'a pas su m'apprendre à me détacher d'elle et je souffrais le martyre quand elle disparaissait de ma vue. Je n'avais de cesse de la retrouver, prise d'une peur panique, incapable que j'étais de me forger une autonomie. Il m'a fallu tous les courages pour affronter ma vie professionnelle. J'ai été aliénée jusqu'au jour où je t'ai rencontré, mon amour. Mais il n'y avait aucune lucidité dans mon esprit et j'ai cru bientôt que tu prenais sur moi un ascendant semblable à celui dont j'avais souffert toute ma vie. Je me rends compte aujourd'hui que la protection que tu voulais m'accorder, voyant que j'étais incapable de me défendre de mes fantômes, c'était une preuve d'amour. Et j'ai douté de toi. Pardonne-moi.

Aujourd'hui va commencer une vie nouvelle pour nous deux. Enfin tu vois clair en toi, et j'ai confiance.

Mais tu es libre, Marc, tu es libre. Tu n'es même plus mon époux ! As-tu entendu le commissaire ? Je n'ai pas d'état civil. Je n'existe pas.

Qui parle ici de ma liberté ? Chère Lyvia. C'est toi qui est enfin libérée d'un secret qui t'empêchait de vivre. C'est toi l'affranchie. La vérité est venue à ton secours. Aie confiance, toi qu'on a trahie. Aime, toi qu'on a haïe. Ouvre-toi au monde, toi qui étais prisonnière.

Ai-je encore le droit de porter ce nom qui n'a jamais été le mien ?

Tu es ma Lyvia et tu le seras toujours.

Je le porterai donc, pour perpétuer le souvenir de celle qui m'accompagnera désormais. Lyvia, ma chère soeur que personne n'a aimée. Tu ne seras jamais oubliée. »

 

CONTES, NOUVELLES ET POÉSIES DE MAMIEHIOU

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22 février 2011 2 22 /02 /février /2011 17:56

 UNE PETITE HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE

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Les Pères de l'Eglise s'étaient appliqués à condamner le théâtre antique. Aussi le Haut Moyen Âge (500-987) ignore-t-il toutes formes théâtrales. C'est pourtant dans les églises que naissent, au début du Bas Moyen Âge (987-1500), les premières formes du théâtre liturgique.
 
Le Théâtre religieux 


Dès le Xe siècle, on voit apparaître, dans le choeur des églises, au cours des grandes fêtes religieuses, des représentations en latin qui illustrent les textes sacrés. On y évoque la vie du Christ et celle des saints.
À partir du milieu du XIIe siècle, le français remplace le latin, les acteurs deviennent de plus en plus nombreux, on élève des décors, les scènes s'allongent. Le choeur de l'église ne suffisant plus, on s'installe sur le parvis. Au fil du temps, ces drames, appelés miracles et  mystères, deviennent de véritables fêtes et peuvent durer plusieurs jours. La musique et le chant y ont une grande part. Les scènes se déroulent dans les décors de certains lieux bien repérables (les mansions), la gueule de l'Enfer se situant à gauche et le Paradis à droite.
 

On monte des tréteaux. Le théâtre est né. 

 
Parmi les textes dramatiques qui nous sont parvenus, on retiendra « Le Jeu d'Adam » d'un auteur inconnu, où se révèle un vrai talent littéraire. Le thème en est la chute et le péché originel jusqu'au meurtre d'Abel et se termine par l'annonce de la Rédemption par les prophètes. Le jeu s'attache à la psychologie des personnages, notamment dans la scène où le Diable tente Eve.
Le mot « Jeu » signifie drame.

 

 

« Le Jeu d'Adam »  est écrit en octosyllabes.
Fin du XIIe siècle.
En voici un extrait : la Tentation. 
(Référence du texte en ancien français :
Le Mystère d’Adam, publ. H. Chamard, Colin, 1925.)

Diabolus
Eva, ça sui venuz a toi.
Ève, je suis venu vers toi.
 
Eva
Di moi Sathan, e tu pur quoi ?
Dis-moi Satan pourquoi cela ? 


 
Diabolus
Je vois querant tun pru, t(un) honor.
Je vais chercher ton bien, ton honneur.
 
Eva
Co dunge Deu !
Ainsi soit-il !
 
Diabolus
N’ayez poür.
Mult a grant tens que j(o) ai apris
Toz les conseils de paraïs:
Une partie t’en dirrai.
N'ayez pas peur.
Il y a bien longtemps que j'ai appris
Tous les secrets de paradis :
Je t'en dirai une partie.
 
Eva
Or(e) le comence, e jo l’orrai.
Eh bien commence donc et j'écouterai.

 
Diabolus
Orras me tu ?
M'écouteras-tu ?
 
Eva
Si ferai bien,
Ne te curcerai de rien.
Mais oui, fort bien ;
Je ne te fâcherai en rien.  
 

Diabolus
Or me mettrai en ta creance;
Ne voil de toi altre fiance.
Je te ferai donc confiance,
Et ne veux pas de ta part d'autre assurance.

 
Eva
Bien te pois creire a ma parole.

Tu peux bien croire à ma parole.
 
Diabolus
Tu as esté en bone escole.
Jo vi Adam, mais trop est fols.

Tu as été en bonne école.
Je vis Adam, mais il est trop fou !
 
Eva
Un poi est durs.
Il est un peu dur.
 
Diabolus
Il serra mols.
Il est plus dors que n’est nus fers.
Il sera mou !
Il est plus dur que n'est le fer.
 
Eva
Il est mult francs
Il est très indépendant.
 
Diabolus
Ainz est mult serf.
Cure nen voelt prendre de soi.
Car la prenge sevals de toi.
Tu es fieblette e tendre chose,
E es plus fresche que n’est rose;
Tu es plus blanche que cristal.
Que nief qui chiet sor glace en val.
Mal cuple em fist li criator:
Tu es trop tendre e il es trop dur;
Mais neporquant tu es plus sage,
En grant sens a mis tun corrage.
Por ço fait bon [se] traire à toi.
Parler te voil.
Il est plutôt très serf.
Il ne prend pas soin de lui :
Qu'il prenne au moins souci de toi !
Tu es faiblette et tendre chose,
Et es plus fraîche que n'est rose,
Tu es plus blanche que cristal,
Que neige chue sur glace en val !
Un mauvais couple fit de vous le Créateur :
Tu es tendre, dur est son coeur ;
Mais néanmoins tu es plus sage:
Ton coeur est plein de raison ;
Il fait bon traiter avec toi.
Je veux te parler.

 
Eva
Ore i ait fai.
Il faut avoir foi en moi.
 
Diabolus
N’en sache nuls.
Que nul n'en sache rien !
 
Eva
Ki le deit saver ?
Qui doit savoir ?
 
Diabolus
Neis Adam.
Pas même Adam !
 
Eva
Nenil par moi.
Nenni, par moi.
 
Diabolus
Or te dirai, e tu m’ascute.
N’a que nus dous en ceste rote,
E Adam la, [qui] ne nus ot.
Je te dirai donc et tu m'écoutes.
N'a que nous deux en cette route,
Et Adam là qui n'entend point.
 
Eva
Parlez en halt, n’en savrat molt.
Parlez-en haut, n'en saura rien !
 
Diabolus
Jo vous acoint d’un grant engin
Que vus est fait en cest gardin.
Le fruit que Deus vus ad doné
Nen a en soi gaires bonté ;
Cil qu’il vus ad tant defendu,
Il ad en soi [mult] grant vertu.
En celui est grace de vie
De poëste e de seignorie,
De tut saver [e] bien e mal.
Je vous avertis d'un grand piège
Qui vous est fait en ce jardin :
Le fruit que Dieu vous a donné
Non n'a en soi guère bonté ;
Celui qu'il vous a défendu
Il a en soi grande vertu.
En lui est grâce de vie,
De puissance et de seigneurie,
De tout savoir, bien et mal.


Eva
Quel savor a ?
Quelle saveur a ?
 
Diabolus
Celestial.
A ton bel cors, a ta figure,
Bien convendreit tel aventure,
Que tu fusse dame del mond,
Del soverain e del parfont,
E seüsez quanque a estre,
Que de tuit fuissez bone maistre.
Céleste !
À ton beau corps, à ta figure
Bien conviendrait telle aventure,
Que tu fusses reine du Monde,
Souveraine du ciel et de l'enfer,
Que tu connusses tout ce qui doit être,
Que de tout tu fusses bonne maîtresse !
 
Eva
Est tel li fruiz ?
Est tel le fruit ?
 
Diabolus
Oïl, par voir.
Oui, il est vrai !
 
(Tunc diligenter intuebitur Eva fructum vetitum quo diu ejus intuitu dicens:)
Ici Eve regardera le fruit défendu, disant après l'avoir longtemps contemplé :
 
Eva
Ja me fais bien sol le veer.
Cela me fait du bien rien qu'à le voir !
 
Diabolus
Si tu le mangues, que feras ?
Que sera-ce, si tu le goûtes ?
 
Eva
E jo, que sai ?
Comment savoir ?
 
Diabolus
Ne me crerras ?
Primes le pren,(e a ) Adam le done.
Del ciel averez sempres corone,
Al creator serrez pareil,
Ne vus purra celer conseil.
Puis que del fruit avrez mangié
Sempres vus iert le cuer changié;
O Deus serrez [vus] sans faillance,
De egal bonté, de egal puissance.
Guste del fruit!
N'aie point de doutes.
Prends-le vite, donne-le à Adam.
Alors vous aurez la couronne du ciel.
Au Créateur serez pareils,
Vous percerez tous ses conseils ;
Quand vous aurez mangé du fruit,
Alors votre coeur sera changé :
Égaux à Dieu, sans défaillance,
Aurez sa bonté, sa puissance.
Goûte du fruit !

 
 
Le théâtre comique

 
Dans la seconde partie du XIIIe siècle naît la comédie médiévale qui s'illustre par « Le Jeu de la Feuillée » et  « Le Jeu de Robin et Marion » d'Adam de la Halle, dit Adam Le Bossu, clerc et joyeux compagnon d'Arras.
La Feuillée fait référence à la loge de verdure où est placée la châsse de Notre-Dame-des-Ardents mais aussi au terme « folyie » en picard, la folie étant le thème principal de la pièce.
 
          « On voit bien encore aux tessons ce que fut le pot. »
Voilà ce que nous dit doctement Adam de La Halle par-delà les siècles.
Comprenne qui voudra !

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17 février 2011 4 17 /02 /février /2011 18:23

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Suite du 116 Délires shakespeariens

J'avais mon compte des émotions qui avaient émaillé cette journée. Je ne pouvais continuer à regarder l'horreur d'une scène dont je ne connaissais, hélas ! que trop bien le dénouement. Qui ne le connaît pas ?

Il fallut cependant que, malgré moi, il me revînt en mémoire. Je le vécus en un éclair2.

Un bref instant encore et Juliette se réveillerait, Elle verrait son cher, son pauvre amour, gisant à ses côtés.— Pourquoi le destin s'acharne-t-il ainsi ? La voilà qui pose un baiser désespéré sur les lèvres encore brûlantes. Elle se saisit du poignard de Roméo. Il s'ensuit le geste fatal !

Rejoindre dans la mort celui qui n'avait pu vivre sans elle... pour l'éternité !

Mes larmes jaillirent à l'évocation de la fin tragique de ces deux êtres innocents, victimes de la haine imbécile et criminelle que se vouaient leurs familles. Je pris garde de ne pas inonder le livre qui menaçait de me glisser des mains. Je me ressaisis enfin, et, toute tremblante, je le rangeai précautionneusement à sa place.

 

N'étais-je pas prise au piège de fantasmagories qui à la fois m'effrayaient et me séduisaient à tel point que je sentais ma raison près de vaciller ? Les livres innombrables qui s'offraient à moi m'attiraient comme les aimants. Devais-je lutter pour me défendre contre cette bibliothèque monstrueuse qui semblait vouloir me capturer pour longtemps ? Je me fis violence et parvins à m'arracher à ce lieu.

 

Combien de temps étais-je restée là ? Je n'aurais su le dire.

Un sursaut m'ébranla. Je revins à la réalité.

Je dégringolai en vrille l'étage qui me séparait de la sortie.

Le Jardin des Délices n'avait rien perdu de son animation ni de son éclat3. De multiples lampadaires éclairaient les allées, et les fontaines prodiguaient leurs lumières dans leurs eaux qui explosaient dans la nuit.

Mon regard chercha Alcofribas, mais le temps avait dû paraître trop long à mon tendre ami — devais-je vraiment l'appeler ainsi ?  Il ne m'avait pas attendue. Je défroissai mon amour-propre dont je m'étonnai de découvrir l'existence.

C'est alors que je sentis une masse mouvante qui se pressait contre mes jambes.

     « Ton amour-propre n'a pas lieu de se froisser. Celui auquel tu penses n'en vaut pas la peine, jappa Prétatou avec des accents de chacal en colère »4

Il avait surgi brusquement à mes côtés, mon fidèle Prétatou, toujours soucieux de ma protection. Mais je haussai les épaules et tapotai doucement sa tête, beaucoup trop pensante à mon goût. S'était-il impatienté à m'attendre au point de vouloir me punir, ou bien laissait-il paraître sa jalousie ?

Mais dites-moi donc, quel crédit donnerais-je à un chien jaloux ?

......................................................................................   

*Pour en savoir plus sur Roboland, le robotus, et les roboti, revenez aux textes n°95 et 96.

**Qui peut sans s'émouvoir supporter une offense ?

Corneille, Médée, Acte I, scène 5.

 

NOTES

Il est toujours pendu à mes basques°

il me suit partout, il ne me quitte pas.

Les basques sont une partie tombante de certains vêtements. Autrefois petite partie d'étoffe qui était au bas du corps du pourpoint et où il y avait des oeillets.

 

portail qui eût fait pâlir celui de la Place Stanislas à Nancy

Cette place est d'une grande beauté artistique.

Deux mots sur la famille Leszczynski

Cette grande famille d'origine tchèque s'installa en Pologne au Xe siècle, précisément en Posnanie. Stanislas Leszczynski fut Stanislas 1er, roi de Pologne de 1704 à 1709. Il devint Duc de Lorraine et de Bar en 1737. Stanislas contribua à l'embellisement de Nancy. Marie Leszczynska, sa seconde fille épousa Louis XV en 1725.

Nancy fut la capitale politique du duché de Lorraine jusqu'à son rattachement au Royaume de France en 1766.

 

ce fâcheux poursuivit de sa voix de mêlé-casse

un fâcheux, un importun, un gêneur, un trouble-fête, un empêcheur de tourner en rond.

une voix de mêlé-cassis, de mêlé-cass, de mêlé-casse, une voix rauque comme celle des ivrognes.

 

je l'entendis hoqueter en gesticulant comme un beau diable°

gesticulant dans tous les sens.  

 

Eussé-je voulu passer inaperçue, je crois bien que j'aurais renoncé à m'éclipser.

> Même si  j'avais voulu passer inaperçue...

Eussé-je, orthographe traditionnelle

Eussè-je orthographe rectifiée en 1990 du fait de la prononciation [ɛ]

De même fussé-je, dussé-je

et les anciennes formes des verbes se terminant par e avec sujet inversé, me trompé-je, fustigé-je, chanté-je...

Voir l'article : Eussé-je, eussè-je, j'eusse, fussé-je, fussè-je, je fusse, dussé-je, dussè-je, eût-il, fût-il, dût-il, fût-ce, fussent-ils, parlé-je... 

 

Règles de la politesse et du savoir-vivre

> voir le Quiz/test n°25 dans les Délires 139

 

<< 117 Délires de cadavres exquis "Le cadavre exquis boira le vin nouveau."

>> 119 Délires d'où l'on se sort pas indemne - la syllepse

 

Digression autour d'un mot : Se mistifriser

 

« Va te mistifriser, on sort ! »

« Qu'est-ce que tu fais ? Tu te mistrifises ?

« Regardez-la, comme elle s'est mistifrisée ! »

C'est une douce musique de mon enfance qui me revient en mémoire quand je pense à ce mot, quand ma mère le disait. Je croyais qu'elle était la seule à le connaître, ou bien qu'elle l'avait inventé, pour nous. Je ne l'avais jamais entendu prononcer par quiconque.

Si gai, si vivant, si pimpant avec ses trois i qui éclatent en sourires, il suppose une application toute particulière dans l'activité qu'il décrit.

Je me faisais belle, je me coiffais avec soin, je me pomponnais, je me mistifrisais.

Maman avait ses mots, ses mots bien à elle, qu'elle avait conservés de sa jeunesse, et je ne m'étonnais pas de ne les entendre, pour la plupart, que dans sa bouche. Certes, je connaissais beaucoup des expressions qu'elle employait — ils appartenaient à la langue bien de chez nous, le gaga — mais se mistifriser, non, je croyais vraiment qu'elle l'avait fait pour l'ajouter à son vocabulaire riche, savoureux, coloré.

 

Un jour que Monsieur Toubon, alors Ministre de la Culture et de la Francophonie préparait sa loi qu'on nommerait la Loi Toubon, comme il se doit, et qui verrait le jour le 4 août 1994, loi destinée à protéger notre belle langue française, notre précieux patrimoine linguistique, contre l'invasion anglophone, je l'entendis s'exprimer sur ce sujet à la radio, et soudain, dans son discours, il évoque des mots qu'il affectionne et prononce : « se mistifriser ».

Je n'en reviens pas ! Ainsi ce mot est-il connu et résonne-il dans d'autres familles que la mienne...

J'en ai fait cadeau à ma fille.

Comme tu es belle, ma fille, toute mistifrisée !

 

Si l'on jette un coup d'oeil curieux sur la toile, on rencontre que beaucoup de gens se mistifrisent de par le monde, de nombreux dialectes s'étant approprié le mot, le lyonnais, le bourbonnais, le normand, celui de la Saintonge, du Poitou et de l'Aunis, et même les Cadiens, ou Cajuns dont le parler d'origine vient de ces trois provinces, encore tellement attachés à leur vieille langue française, celle que leurs aïeux ont emportée avec eux jusqu'en Louisiane au XVIIe et XVIIIe siècle.

 

Non, je ne suis pas la seule à aimer ce vocable guilleret et je m'en réjouis fort. Ne l'ai-je pas trouvé dans le Soulier de Satin de Paul Claudel qui nous donne à voir des « courtisans dorés et mistifrisés ». Pas de mistigri là-dedans, ni de mystification comme une certaine interprétation voudrait nous le laisser croire, mais du gaga assurément.

 

Et la voix de ma mère — chère voix qui s'est tue — qui me l'a fait entendre si souventes fois.

Mamiehiou

 

NOTES

Le gaga, le parler stéphanois.


se mistifriser

En regardant dans le dictionnaire de l'ancienne langue française de Godefroy, je lis quelques acceptions de miste.

Miste, adjectif : joli, gentil, bien mis, propret.

mais aussi

Miste comme substantif : élégant, élégante.

Une jeune damoyselle, miste, belle, gaillarde, dispose et affaitee. (1617, Le Diogène français)

Et d'autres encore.

Dictionnaire de l'ancienne langue française et de tous ses dialectes du IXème au XVème siècle, Frédéric Godefroy, 1880-1895

.........................................................................

Quelques mots gaga que vous trouverez dans ce blog :

Se mistifriser, reprise de la note du texte des Délires ci-dessus

beauseigne ! dans le texte : Les noms qui se terminent par au, aux, aus, eau, eaux, eu, eux, eus, oeu, oeux, ou, oux, ous

Les babets dans les notes du texte : 77 Délires qui vont m'amener à affronter l'inconnu

Le coissou, le matru, dans :  Poème - À Maxime nouveau-né - "Trois et Un font Quatre"

La même, pour la même chose, dans  Ceux-là même ou ceux-là mêmes ? Celles-là même ou celles-là mêmes

Emploi régional, gaga (parler de Saint-Étienne), lyonnais...

   « J'ai pris un petit vin du Forez. Et vous, qu'est-ce que vous prenez ?

   —La même ! »

écafoiré dans : Une fable de Mamiehiou à la manière de La Fontaine : Le Gouda qui voulait se faire plus fort que le Camembert

 

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14 février 2011 1 14 /02 /février /2011 14:12

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Suite du 116 Délires shakespeariens

J'avais mon compte des émotions qui avaient émaillé cette journée. Je ne pouvais continuer à regarder l'horreur d'une scène dont je ne connaissais, hélas ! que trop bien le dénouement. Qui ne le connaît pas ?

Il fallut cependant que, malgré moi, il me revînt en mémoire. Je le vécus en un éclair2.

Un bref instant encore et Juliette se réveillerait, Elle verrait son cher, son pauvre amour, gisant à ses côtés.— Pourquoi le destin s'acharne-t-il ainsi ? La voilà qui pose un baiser désespéré sur les lèvres encore brûlantes. Elle se saisit du poignard de Roméo. Il s'ensuit le geste fatal !

Rejoindre dans la mort celui qui n'avait pu vivre sans elle... pour l'éternité !

Mes larmes jaillirent à l'évocation de la fin tragique de ces deux êtres innocents, victimes de la haine imbécile et criminelle que se vouaient leurs familles. Je pris garde de ne pas inonder le livre qui menaçait de me glisser des mains. Je me ressaisis enfin, et, toute tremblante, je le rangeai précautionneusement à sa place.

 

N'étais-je pas prise au piège de fantasmagories qui à la fois m'effrayaient et me séduisaient à tel point que je sentais ma raison près de vaciller ? Les livres innombrables qui s'offraient à moi m'attiraient comme les aimants. Devais-je lutter pour me défendre contre cette bibliothèque monstrueuse qui semblait vouloir me capturer pour longtemps ? Je me fis violence et parvins à m'arracher à ce lieu.

 

Combien de temps étais-je restée là ? Je n'aurais su le dire.

Un sursaut m'ébranla. Je revins à la réalité.

Je dégringolai en vrille l'étage qui me séparait de la sortie.

Le Jardin des Délices n'avait rien perdu de son animation ni de son éclat3. De multiples lampadaires éclairaient les allées, et les fontaines prodiguaient leurs lumières dans leurs eaux qui explosaient dans la nuit.

Mon regard chercha Alcofribas, mais le temps avait dû paraître trop long à mon tendre ami — devais-je vraiment l'appeler ainsi ?  Il ne m'avait pas attendue. Je défroissai mon amour-propre dont je m'étonnai de découvrir l'existence.

C'est alors que je sentis une masse mouvante qui se pressait contre mes jambes.

     « Ton amour-propre n'a pas lieu de se froisser. Celui auquel tu penses n'en vaut pas la peine, jappa Prétatou avec des accents de chacal en colère »4

Il avait surgi brusquement à mes côtés, mon fidèle Prétatou, toujours soucieux de ma protection. Mais je haussai les épaules et tapotai doucement sa tête, beaucoup trop pensante à mon goût. S'était-il impatienté à m'attendre au point de vouloir me punir, ou bien laissait-il paraître sa jalousie ?

Mais dites-moi donc, quel crédit donnerais-je à un chien jaloux ?

........................................................................

*1-Le Cadavre exquis, jeu surréaliste. Voir la règle du jeu dans les notes.

2-La mort de Juliette, Acte V, scène III - Roméo et Juliette de Shakespeare,

3-cf. Le presbytère n’a rien perdu de son charme, ni le jardin de son éclat.   

George Sand

Voir les notes ci-dessous.

4-Décrire les passions n'est rien ; il suffit de naître un peu chacal, un peu vautour, un peu panthère.
Isidore Ducasse, dit comte de Lautréamont, Poésies (1870)
 

 

Remarque :

Gnoméo et Juliette n'ont pas dit leur dernier mot. Personnages éponymes du film qui sort sur nos écrans cette semaine.

 

NOTES

la voilà qui pose un baiser...

elle se saisit du poignard

il s'ensuit le geste fatal (verbe s'ensuivre)

présent employé dans le texte au passé pour rendre les actions plus vivantes.

 

je sentais ma raison près de vaciller

Près de - Prêt à - Ne pas confondre

> Ne pas confondre : sortir, assortir, ressortir intrans. ou trans. indirect- quelquefois, quelques fois – davantage, d'avantage – bientôt, bien tôt – sitôt, si tôt - près de, prêt à

Je suis près de partir, je suis sur le point de partir

Je suis prêt à partir, je me suis préparée.

 

 

Les papillons surréalistes

le Jardin des Délices n'avait rien perdu de son animation ni de son éclat

citation détournée :

Le presbytère n’a rien perdu de son charme, ni le jardin de son éclat

Phrase qu'on peut lire dans le roman policier Le mystère de la Chambre jaune de Gaston Leroux (1907-1908). Elle deviendra une citation culte pour les surréalistes qui en feront un de leurs papillons.

Elle s'inspire d'une phrase de George Sand dans une lettre à Marcie :

Le presbytère n'a rien perdu de sa propreté, ni le jardin de son éclat.

Vu sur l'article d'André Breton

> Le surréalisme est à la porte de tous les inconscients

11 octobre 1924

« Un Bureau des recherches surréalistes s'est ouvert au 15 de la rue de Grenelle et son but initial est de recueillir toutes les communications possibles touchant les formes qu'est susceptible de prendre l'activité inconsciente de l'esprit. Ce bureau, devant le nombre de curieux et d'importuns qui l'assiègent, force est assez vite de le fermer. » Entretiens, 1952

Les papillons surréalistes sont de petits écrits énigmatiques, aphorismes, citations, jeux de mots, tracts publicitaires etc.

En voici quelques-uns :

Le surréalisme est à la portée de tous les inconscients.

"On ne saurait rien attendre de trop grand de la force et du pouvoir de l'esprit." Friedrich Hegel

Le surréalisme, c'est l'écriture niée.

Vous qui ne voyez pas, pensez à ceux qui voient.

"Ariane ma sœur ! de quel amour blessée

Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée ? " Phèdre, Racine.

Le parapluie du chocolat est dédoré. Trempez-le dans la porte et nattez.

"Après des tentatives réitérées pour saisir l'idée de triangle, j'ai constaté qu'elle était tout à fait incompréhensible." Berkeley

Parents ! racontez vos rêves à vos enfants.

Ouvrez la bouche comme un four il en sortira des noisettes.

Si vous aimez l'Amour vous aimerez le Surréalisme

Vous qui avez du plomb dans la tête, fondez-le pour en faire de l’or surréaliste

Le Surréalisme vous cherche, vous cherchez le surréalisme.

 

Jeu surréaliste

Le cadavre exquis est un jeu inventé par les surréalistes et auquel vous pouvez vous livrer avec délectation si tant est que vous ayez un peu de fantaisie. Apprenez-le aussi à vos enfants.

Règle du jeu

Chaque participant écrit un mot ou un groupe de mots selon l'ordre SUJET, VERBE, COMPLEMENT, mais sans savoir ce que les autres ont écrit. On découvre les feuilles de chacun, et la phrase abracadabrante est ainsi obtenue.

Le cadavre - exquis - boira - le vin - nouveau.

Telle en fut la première phrase !

Participèrent à ce jeu Yves Tanguy, Marcel Duhamel, Jacques Prévert, Benjamin Peret, Pierre Reverdy, André Breton, et Frida Kahlo, Max Morise, Joan Miró, Man Ray, Simone Collinet,

Tristan Tzara, Georges Hugnet, René Char, Paul Éluard, Nusch Éluard et Henry Miller.

Pour en savoir plus sur d'autres jeux voyez l'article : Des Jeux  à faire entre amis 

............................................ 

jappa Prétatou avec des accents de chacal en colère

Le chacal jappe

Le chiot jappe

Le chien aboie

Les chiens jappent souvent en dormant ; et, quoique cet aboiement soit sourd et faible, on y reconnaît cependant la voix de la chasse, les accents de la colère, les sons du désir ou du murmure.- Buffon, Nature des animaux.

Si vous voulez en savoir davantage sur le cri des animaux, revenez au QUIZ 3 Délires pour un bestiaire texte 15

 

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11 février 2011 5 11 /02 /février /2011 17:38

 UNE PETITE HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE

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Au XIIe et au XIIIe siècle, on assiste à un enrichissement des villes, surtout celles du Nord. Une littérature prend forme dans un public plus large que celui de la littérature courtoise, la classe bourgeoise. On y rencontre une franche gaieté dans des textes comme les fabliaux et « Le Roman de Renart »

Les fabliaux sont des contes en vers d'une grande diversité. Chacun d'eux se présente sous la forme d'une petite aventure qui se passe dans la vie quotidienne. Ce peut être un conte moral, une histoire drôle ou parfois même carrément obscène.
Ne parle-t-on pas de l'esprit gaulois des fabliaux ? Il nous reste quelque chose de cet esprit quand nous voyons nos humoristes d'aujourd'hui, capables de tout, parfois même des pires gauloiseries, pour tenter de nous dérider !
L'imagination débridée, la fantaisie, la jovialité chaleureuse de ces poètes inspireront, entre autres, Rabelais, la Fontaine et Molière.

Ce dernier reprendra l'histoire « Le Vilain Mire » d'un auteur anonyme pour en faire sa comédie-farce « Le Médecin malgré lui » (1666)

« Le Vilain Mire » (Le paysan devenu médecin)
Fabliau du XIIIe siècle
Extrait
Un paysan avare a épousé une fille de chevalier, mais il ne pense pas avoir fait une bonne affaire. Il réfléchit à une solution pour le moins difficilement supportable pour elle.

Il commence à songer alors
Comment il la préservera (des tentations en son absence)
 


[...]
Lors se commence à porpensser
Comment de ce la puist garder :
« Dieus ! » fet il, « si je la batoie
Au matin quant je leveroie :
Ele plorroit au lonc du jor,
Je m'en iroie en mon labor.
Bien sai, tant con ele plorroit,
Que nus ne la donoieroit.
Au vespre quant je revendrai,
Por Dieu merci la prierai,
[...]

Traduction
« Mon Dieu, fait-il, et si je la battais
Au matin quand je me lève :
Elle pleurerait toute la journée
Et je m'en irais travailler,
Bien sûr tant qu'elle pleurerait,
Nul ne pourrait venir lui conter fleurette.
Le soir, quand je reviendrais,
Je lui demanderais pardon.

La jeune femme, finaude, saura bien se venger...

Si je vous parle du « Roman de Renart », je gage que bien peu d'entre vous ignorent le nom de ce goupil rusé, facétieux, hypocrite, cruel même, qui a donné, après lui, son nom à tous les renards, tant il fut fameux en son temps.*
Ses aventures mouvementées, racontées en vingt-six branches, petits récits indépendants, sont une peinture de la société du Moyen Âge et s'inspirent de contes de diverses origines. Ils mettent en scène des animaux qui ressemblent aux hommes comme des frères.

Et l'on rit. Et le rire, peu à peu, gagne toutes les couches sociales.

Je ne puis résister, mes belins belines**, à l'envie que j'ai de vous donner les noms de quelques protagonistes de cette histoire.
On rencontre tout près de Renart, Hermeline, son épouse, leurs petits renardeaux, Percehaie, Malebranche et Roval, ainsi que Ysengrin le loup, niais comme pas deux, Hersent la louve, et Noble le lion avec Fière la lionne, Baucent le sanglier, Brun l’ours, Brichemer le cerf, Grimbert le blaireau, Bruyant le taureau, Blanche l'Hermine, Tibert le chat, Chantecler le coq, Tiécelin le corbeau,  Messire Couart le lièvre, Petitfouineur le putois, Baudouin l'âne,Tardif le limaçon. Roussel l'écureuil, Espineux le hérisson, et bien sûr Belin le mouton, et les poules Pinte, Copette, sans oublier Sainte Coupée.
Cette pauvre géline***, Dame Coupée, martyre et canonisée, victime de Renart, comme il se doit, sera enterrée comme suit :

 

Le roman de Renart

Extrait
[...]
Le cors porterent enterrer.
Mais ainz l'orent fait enserrer
En un mout bel vaissel de plon ;
Onques plus bel ne vit nus on.
Puis l'enfoïrent soz un arbre,
Et par desus mirent un marbre,
S'i ont escrit le nom la dame
Et sa vie, et comzandent l'ame
Ne sai a cisel ou a grafe
Y ont escrit en l'epitafe :
« Dessoz cest arbre, en mi ce plain,
Gist Copee, la suer Pintain.
Renart qui chascun jor empire
En fist as denz mout grant martire. »
[...]

Je traduis :

Ils portèrent enterrer le corps.
Mais auparavant ils la mirent
Dans un très beau cercueil de plomb ;
Aucun homme n'en vit de plus beau.
Puis ils l'enfouirent sous un arbre,
Et mirent par dessus un marbre,
Ils y ont écrit le nom de la dame
Et sa vie, et recommandent son âme à Dieu.
Je ne sais si au ciseau ou au burin
Ils y ont incrit en épitaphe :
« Dessous cet arbre, au milieu de cette plaine,
Gît Coupée, la soeur de Pinte.
Renart qui empire chaque jour
En fit avec ses dents un très grand martyre. »
Extrait de la branche 1
Les funérailles de Dame Coupée

Toute une faune piquante et colorée qui raille tout ce qu'avaient exalté l'épopée et le lyrisme de la littérature chevaleresque.

Les fabliaux et « Le Roman de Renart » ont été perpétués par la voie orale. Ils ont inauguré une littérature précise et spirituelle, plus éprise du vrai que de l'idéal. On entrevoit déjà, à travers elle, le souci du réalisme qui va s'affirmer au fil du temps.


NOTES
*Renart le goupil (ou Renart le goupiller) a donné le nom commun renard pour désigner le goupil à partir du XVIe siècle.


**Une géline, une poule.
Dame Coupée en est une.
...............................................................

À bientôt ! mes belins belines !

Peut-être, chers lecteurs, férus de langue française, me pardonnerez-vous cette familiarité !

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