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29 octobre 2010 5 29 /10 /octobre /2010 09:57

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LES QUIZ

QUIZ 17

 

Oh ! Les célèbres tirades ! Fleurons de notre littérature !

Les avez-vous apprises par coeur ?*

Pour votre bonheur !

Elles chantent encore dans votre mémoire.

Peut-être abîmées, tronquées, à moitié oubliées. Mais leur saveur est toujours intacte, leurs accents toujours vibrants.

Elles sont bien là, prêtes à surgir à propos d'un rien, à propos d'un mot, à propos d'une phrase. Quelle délectation !

L'enthousiasme, l'ambition, la passion, l'amour, le dépit, la rage, le désespoir, tout ce qui fait l'homme, enfin !

 

J'ai enlevé de ces tirades fameuses

quelques mots, quelques vers à retrouver.

N'ayez crainte, je vous les rendrai.

Et si vous préférez lire ces textes sans trous,

reportez-vous

> au texte complété

CORNEILLE – Le Cid 1636 : Acte 1, Scène 4 - Acte 1, Scène 6, Les stances - Acte 4, Scène 3

CORNEILLE- Horace 1640 : Acte IV scène 5

MOLIERE – L'Avare 1668 : Acte 4, scène 7

RACINE – Andromaque 1667 : Acte V, scène 5 Les imprécations de Camille

RACINE - Bérénice 1677 : Acte IV scène 5

RACINE - Phèdre 1677 : Acte II scène 4

EDMOND ROSTAND – Cyrano de Bergerac 1797 : Acte 1, scène 4 - La tirade des nez 

 

(Extraits)

CORNEILLE – Le Cid 1636

Acte 1, Scène 4 

Don Diègue, homme d'honneur, vient de recevoir un soufflet de Don Gormas

 

Don Diègue
Ô rage ! 1111
N'ai-je donc tant vécu que pour cette infamie
Et ne suis-je blanchi dans les travaux guerriers
Que pour voir
2222
Mon bras qu'avec respect toute l'Espagne admire,
Mon bras, qui tant de fois a sauvé cet empire,
Tant de fois affermi le trône de son roi,
Trahit donc ma querelle, et ne fait rien pour moi ?
Ô cruel souvenir de ma gloire passée !
Oeuvre de tant de jours en un jour effacée !
Nouvelle dignité fatale à mon bonheur !
Précipice élevé d'où tombe mon honneur !
Faut-il de votre éclat voir triompher Le Comte,
Et mourir sans vengeance,
3333

> voir le texte complet

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Acte 1 , Scène 6 , Les stances.
Don Rodrigue, son fils, doit le venger, et pour ce faire, il devra provoquer en duel le père de celle qu'il aime, le père de Chimène. Son coeur est déchiré. ll balance entre le devoir et l'amour.

 

Don Rodrigue
Percé jusques au fond du coeur
4444
Misérable vengeur d'une juste querelle,
Et malheureux objet d'une injuste rigueur,
Je demeure immobile, et mon âme abattue
Cède au coup qui me tue.
Si près de voir mon feu récompensé,
Ô Dieu, l'étrange peine !
En cet affront mon père est l'offensé,

5555

> voir le texte complet

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Acte 4 , Scène 3

Le valeureux Rodrigue raconte comment il a combattu les Maures.

 

Don Rodrigue
Sous moi donc cette troupe s'avance,

Et porte sur le front 6666
Nous partîmes cinq cents ; mais par un prompt renfort

Nous nous vîmes 7777
Tant, à nous voir marcher avec un tel visage,
Les plus épouvantés reprenaient de courage !
J'en cache les deux tiers, aussitôt qu'arrivés,
Dans le fond des vaisseaux qui lors furent trouvés ;
Le reste, dont le nombre augmentait à toute heure,
Brûlant d'impatience, autour de moi demeure,

Passe une bonne part 8888

> voir le texte complet

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CORNEILLE - Horace 1640 - Acte IV scène 5

Les imprécations de Camille. 

Albe et Rome se disputent la suprématie. Le combat des trois Horace contre les trois Curiace vient de s'achever. Le frère de Camille, le romain Horace est vainqueur. Camille crie sa haine contre lui. Il a tué son amant, Curiace

 

Camille

Rome, l'unique objet de mon ressentiment !
Rome, à qui vient ton bras d'immoler mon amant !
Rome qui t'a vu naître et que ton cœur adore !
Rome
9999
Puissent tous ses voisins, ensemble conjurés,
Saper ses fondements encor mal assurés !
Et si ce n'est assez de toute l'Italie,
Que
10 10 10 10 10
Que cent peuples unis des bouts de l'univers
Passent pour la détruire et les monts et les mers !
Qu'elle-même sur soi renverse ses murailles,
Et de ses propres mains
11 11 11 11
Que le courroux du ciel allumé par mes vœux,
Fasse tomber sur elle un déluge de feux !
Puissé-je de mes yeux y voir tomber ce foudre,
Voir ses maisons en cendres, et tes lauriers en poudre !
Voir le dernier Romain à son dernier soupir,
Moi seule en être cause, et
12 12 12 12

 

> Texte complet : CORNEILLE - Horace, Acte IV scène 5

> Toutes les tirades complètes

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MOLIERE – L'Avare 1668 – Acte 4, scène 7

On a dérobé la cassette pleine de pièces d'or d'Harpagon.

Harpagon

Au voleur ! Au voleur ! A l'assassin ! Au meurtrier ! Justice, juste Ciel ! Je suis perdu, je suis assassiné, 19 19 19 19, on m'a dérobé mon argent. Qui peut-ce être ? Qu'est-il devenu ? Où est-il ? Où se cache-t-il ? Que ferais-je pour le trouver ? Où courir ? Où ne pas courir ? N'est-il point là ? N'est-il point ici ? Qui est-ce ? Arrête ! 20 20 20 20... (il se prend lui-même le bras) Ah ! C'est moi ! Mon esprit est troublé, et j'ignore où je suis, qui je suis et ce que je fais. Hélas ! Mon pauvre argent, mon pauvre argent, mon cher ami ! On m'a privé de toi; et puisque tu m'es enlevé, j'ai perdu mon support, ma consolation, ma joie; tout est fini pour moi, et je n'ai plus que faire au monde : sans toi, 21 21 21 21. C'en est fait, je n'en puis plus; je me meurs, je suis mort, 22 22 22 22 . N'y a-t-il personne qui puisse me ressusciter, en me rendant mon cher argent, ou en m'apprenant qui l'a pris ?

> Texte complet : MOLIERE – L'Avare – Acte 4, scène 7

> Toutes les tirades complétes

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 RACINE – Andromaque 1667- Acte V, scène 5

Oreste est amoureux fou d'Hermione qui, par dépit amoureux lui a promis de l'épouser s'il tuait Pyrrhus. Pyrrhus, amoureux d'Andromaque, la captive, est assassiné par Oreste. Hermione écume de rage et se suicide sur le corps de Pyrrhus.

La folie s'empare de lui, il est la proie d'hallucinations.

Pylade est le fidèle ami dOreste.

 

ORESTE
Grâce aux Dieux ! Mon malheur passe mon espérance.
Oui, je te loue, ô ciel, de ta persévérance.
Appliqué sans relâche au soin de me punir,
Au comble des douleurs tu m'as fait parvenir.
Ta haine a pris plaisir à former ma misère ;
J'étais né pour servir d'exemple à ta colère,
Pour être du malheur un modèle accompli.
Hé bien ! je meurs content, et mon sort est rempli.
Où sont ces deux amants ? Pour couronner ma joie,
Dans leur sang,
13 13 13 13
L'un et l'autre en mourant je les veux regarder.
Réunissons trois cœurs qui n'ont pu s'accorder.
Mais quelle épaisse nuit tout à coup m'environne ?
De quel côté sortir ? D'où vient que je frissonne ?
Quelle horreur me saisit ? Grâce au ciel, j'entrevois.
Dieux !
14 14 14 14

 

PYLADE
Ah ! Seigneur.


 ORESTE

 

Quoi ? Pyrrhus, je te rencontre encore ?
Trouverai-je partout un rival que j'abhorre ?
Percé de tant de coups, comment t'es-tu sauvé ?
Tiens, tiens, voilà le coup que je t'ai réservé.
Mais que vois-je ? À mes yeux Hermione l'embrasse ?
Elle vient l'arracher au coup qui le menace ?
Dieux ! quels affreux regards elle jette sur moi !
Quels démons, quels serpents traîne-t-elle après soi ?
Hé bien ! filles d'enfer, vos mains sont-elles prêtes ?

15 15 15 15 15
À qui destinez-vous l'appareil qui vous suit ?
Venez-vous m'enlever dans l'éternelle nuit ?
Venez, à vos fureurs Oreste s'abandonne.
Mais non, retirez-vous, laissez faire Hermione :
L'ingrate mieux que vous saura me déchirer ;
Et je lui porte enfin mon cœur
16 16 16 16 16

 

Fin de la pièce.

> Texte complet : RACINE – Andromaque - Acte V, scène 5

> Toutes les tirades complètes

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RACINE - Bérénice 1677 Acte IV scène 5

Titus et Bérénice s'aiment, mais Titus sacrifie son amour pour le pouvoir.

 

Bérénice

Eh bien ! régnez, cruel, contentez votre gloire :
Je ne dispute plus. J’attendais, pour vous croire,
Que cette même bouche, après mille serments
D’un amour qui devait unir tous nos moments,
Cette bouche, à mes yeux s’avouant infidèle,
M’ordonnât elle-même une absence éternelle.
Moi-même j’ai voulu vous entendre en ce lieu.
Je n’écoute plus rien, et pour jamais : adieu...
Pour jamais ! Ah, Seigneur ! songez-vous en vous-même
Combien ce mot cruel
17 17 17 17
Dans un mois, dans un an, comment souffrirons-nous,
Seigneur, que tant de mers me séparent de vous ?
Que le jour recommence et que le jour finisse,
Sans que jamais
18 18 18 18
Sans que de tout le jour je puisse voir Titus ?
Mais quelle est mon erreur, et que de soins perdus !
L’ingrat, de mon départ consolé par avance,
Daignera-t-il compter les jours de mon absence ?
Ces jours si longs pour moi lui sembleront trop courts.

> Texte complet : RACINE – Bérénice – Acte IV scène 5

> Toutes les tirades complètes
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RACINE - Phèdre 1677 Acte II scène 4

Phèdre, épouse de Thésée, est amoureuse de son beau-fils Hippolyte. Après s'être longtemps tu, elle est à bout et avoue sa passion à l'être aimé.

 

Phèdre

Ah ! Cruel ! Tu m'as trop entendue !
Je t'en ai dit assez pour te tirer d'erreur.
Eh bien ! Connais donc Phèdre
23 23 23 23
J'aime. Ne pense pas qu'au moment que je t'aime,
Innocente à mes yeux, je m'approuve moi-même,
Ni que du fol amour qui trouble ma raison,
Ma lâche complaisance ait nourri le poison ;
Objet infortuné des vengeances célestes,
Je m'abhorre encor plus
24 24 24 24
Les dieux m'en sont témoins, ces dieux qui dans mon flanc
Ont allumé le feu fatal à tout mon sang ;
Ces dieux qui se sont fait une gloire cruelle
De séduire
25 25 25 25
Toi-même en ton esprit rappelle le passé
C'est peu de t'avoir fui, cruel, je t'ai chassé ;
J'ai voulu te paraître odieuse, inhumaine ;
Pour mieux te résister, j'ai recherché ta haine.
De quoi m'ont profité mes inutiles soins ?
Tu me haïssais plus,
26 26 26 26
Tes malheurs te prêtaient encor de nouveaux charmes.
J'ai langui, j'ai séché dans les feux, dans les larmes
Il suffit de tes yeux pour t'en persuader,
Si tes yeux un moment pouvaient me regarder.
Que dis-je ? Cet aveu que je te viens de faire,
Cet aveu si honteux, le crois-tu volontaire ?
Tremblante pour un fils que je n'osais trahir,
Je te venais prier de ne le point haïr
Faibles projets d'un coeur trop plein de ce qu'il aime !
Hélas ! Je ne t'ai pu parler que de toi-même !
Venge-toi, punis-moi d'un odieux amour
Digne fils du héros qui t'a donné le jour,
Délivre l'univers d'un monstre qui t'irrite.
La veuve de Thésée
27 27 27 27
Crois-moi, ce monstre affreux ne doit point t'échapper ;
Voilà mon coeur : c'est là que ta main doit frapper.
Impatient déjà d'expier son offense,
Au-devant de ton bras je le sens qui s'avance.
Frappe : ou si tu le crois indigne de tes coups,
Si ta haine m'envie un supplice si doux,
Ou si d'un sang trop vil ta main serait trempée,
Au défaut de ton bras
28 28 28 28

 

> Texte complet : RACINE – Phèdre – Acte II, scène 5

> Toutes les tirades complètes

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 VICTOR HUGO – Hernani 1830 – Acte III, scène 4

On se souvient que cette pièce a donné lieu à une violente polémique. Victor Hugo n'ayant pas respecté les règles de la tragédie classique.


Hernani, qui aime Doňa Sol, lui demande de renoncer à l'amour qu'elle lui porte.


Hernani
Monts d'Aragon ! Galice ! 29 29 29 29
- Oh ! je porte malheur à tout ce qui m'entoure ! -
J'ai pris vos meilleurs fils, pour mes droits, sans remords ;
Je les ai fait combattre, et voilà qu'ils sont morts !
C'étaient les plus vaillants de la vaillante Espagne.
Ils sont morts ! ils sont tous tombés dans la montagne,
Tous sur le dos couchés, en braves, devant Dieu,
Et, si leurs yeux s'ouvraient,
30 30 30 30
Voilà ce que je fais de tout ce qui m'épouse !
Est-ce une destinée à te rendre jalouse ?
Dona Sol, prends le duc, prends l'enfer, prends le roi !
C'est bien. Tout ce qui n'est pas moi
31 31 31 31
Je n'ai plus un ami qui de moi se souvienne,
Tout me quitte, il est temps qu'à la fin ton tour vienne,
Car je dois être seul. Fuis ma contagion.
Ne te fais pas d'aimer une religion !
Oh ! par pitié pour toi, fuis ! - Tu me crois, peut-être,
Un homme comme sont tous les autres, un être
Intelligent, qui court droit au but qu'il rêva.
Détrompe-toi. Je suis
32 32 32 32
Agent aveugle et sourd de mystères funèbres
Une âme de malheur faite avec des ténèbres !
Où vais-je ? je ne sais. Mais je me sens poussé
D'un souffle impétueux, d'un destin insensé.
Je descends, je descends, et jamais ne m'arrête.
Si parfois, haletant, j'ose tourner la tête,
Une voix me dit :
33 33 33 33
Et de flamme ou de sang je le vois rouge au fond !
Cependant, à l'entour de ma course farouche,
Tout se brise, tout meurt. Malheur
34 34 34 34 34
Oh ! fuis ! détourne-toi de mon chemin fatal,
Hélas ! sans le vouloir, je te ferais du mal !

 

> Texte complet : VICTOR HUGO – Hernani – Acte III, scène 4

> Toutes les tirades complètes

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 EDMOND ROSTAND - Cyrano de Bergerac 1797

La tirade des nez

CYRANO 

Ah ! Non ! C'est un peu court, jeune homme !
On pouvait dire... oh ! Dieu ! ... bien des choses en somme...
En variant le ton, —par exemple, tenez :
Agressif : « moi, monsieur, si j'avais un tel nez,
Il faudrait sur le champ
3535 35 35 35
Amical : « mais il doit tremper dans votre tasse :
Pour boire, faites-vous
36 36 36 36
Descriptif : « c'est un roc ! ... c'est un pic... c'est un cap !
Que dis-je, c'est un cap ? ...
37 37 37 37
Curieux : « de quoi sert cette oblongue capsule ?
D'écritoire, monsieur, ou de
38 38 38 38
Gracieux : « aimez-vous à ce point les oiseaux
Que paternellement vous
39 39 39 39
De tendre ce perchoir à leurs petites pattes ? »
Truculent : « ça, monsieur, lorsque
4040 40 40 40
La vapeur du tabac vous sort-elle du nez
Sans qu'un voisin ne crie
4141 41 41
Prévenant : « gardez-vous, votre tête entraînée
Par ce poids, de tomber en avant sur le sol ! »
Tendre : « faites-lui faire un
42 42 42 42
De peur que sa couleur au soleil ne se fane ! »
Pédant : « l'animal seul, monsieur, qu'
43 43 43 43 43
Appelle hippocampelephantocamélos
Dut avoir sous le front tant de chair sur tant d'os ! »
Cavalier : « quoi, l'ami, ce croc est à la mode ?
Pour pendre son chapeau
44 44 44 44
Emphatique : « aucun vent ne peut, nez magistral,
T'enrhumer tout entier,
45 45 45 45
Dramatique : « c'est la Mer Rouge 46 46 46 46
Admiratif : « pour un parfumeur, quelle enseigne ! »
Lyrique : « est-ce une conque, êtes-vous un triton ? »
Naïf : « ce monument,
4747 47 47 47
Respectueux : « souffrez, monsieur, qu'on vous salue,
C'est là ce qui s'appelle avoir 48 48 48 48
Campagnard : « hé, ardé ! C'est-y un nez ? Nanain !
C'est queuqu'navet géant ou ben queuqu'melon nain ! »
Militaire : « pointez contre
49 49 49 49
Pratique : « voulez-vous le mettre en loterie ?
Assurément, monsieur, ce sera
50 50 50 50 50
Enfin parodiant Pyrame en un sanglot :
« Le voilà donc ce nez qui des traits de son maître
A détruit l'harmonie ! Il en rougit, le traître ! »
—Voilà ce qu'à peu près, mon cher, vous m'auriez dit
Si vous aviez un peu
51 51 51 51 51
Mais d'esprit, ô le plus lamentable des êtres,
Vous n'en eûtes jamais un atome, et de lettres
Vous n'avez que les trois qui forment le mot :
52 52 52 52
Eussiez-vous eu, d'ailleurs, l'invention qu'il faut
Pour pouvoir là, devant ces nobles galeries,
Me servir toutes ces folles plaisanteries,
Que vous n'en eussiez pas articulé le quart
De la moitié du commencement d'une, car
Je me les sers moi-même, avec assez de verve,
Mais je ne permets pas
53 53 53 53

 

> Texte complet : EDMOND ROSTAND - Cyrano de Bergerac

> Toutes les tirades complètes

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Je demande pardon à tous pour le massacre de ces textes magnifiques.

Mais n'était-ce pas un moyen comme un autre de les faire revivre dans vos cœurs ? 

Pour voir toutes les tirades complétes : 

>> QUIZ 17 Des tirades fameuses à retrouver pour le plaisir

 

*Je suis reconnaissante à mes professeurs de Lettres qui, lorsque j'étais adolescente, m'ont demandé d'apprendre par coeur des textes littéraires. C'est non seulement un exercice de mémoire mais l'appropriation d'une richesse littéraire qui s'inscrit à jamais dans le coeur et l'esprit.

La pratique du "par coeur" à l'école semble s'amenuiser de nos jours et c'est bien dommage lorsqu'on voit le succès grandissant des ateliers-théâtre qui ravissent les adolescents.

 

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29 octobre 2010 5 29 /10 /octobre /2010 09:56

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Les questions qu'on me posa furent sans détours. On voulait savoir mille choses que je ne connaissais pas, de mon identité, de mon âge, de mes origines. Je répondais avec ma candide sincérité : « Je ne sais pas », à chaque fois, ce qui ne parut aucunement étonner le petit homme qui continuait d'égrener (égrainer) sa litanie interrogatrice, sans le moindre énervement, sans jamais sourciller, comme si ce fût chose naturelle, que j'ignorasse tout de moi-même.

À la question à laquelle je m'attendais : « De quel mal souffrez-vous ? » j'eus l'imprudence de dévoiler le motif de ma venue et lui demandai tout de go si je pouvais rencontrer Madame Marisa-Loup de Saint-Ange. Il se leva promptement de son siège et m'enjoignis de ne pas avoir un instant la pensée d'une telle requête. Je réitérai toutefois ma demande. Son visage devint violacé et je crus qu'il était près de succomber à une attaque cérébrale. Il se laissa tomber lourdement sur son siège que j'eus peur de voir s'effondrer sous lui. Après avoir vociféré sous le coup de l'émotion, il tenta de recouvrer un calme apparent et murmura :

« Mademoiselle dont j'ignore le nom, je vous apprendrai que l'ignorance est la condition du bonheur des hommes*. Je vous supplie de ne pas insister ; si vous m'y forcez, je serai obligé d'en référer aux autorités et je ne vous décris pas ce que vous encourrez. Sachez qu'il me faudra, sur le champ, informer ma hiérarchie de votre demande. (Il se reprit.) Mais je ne le ferai pas. Je vous l'assure. Je crois, à vous voir aussi naïve, qu'on vous donnerait du fil à retordre° » — l'euphémisme m'eût fait sourire en des circonstances moins périlleuses — « néanmoins, je vous avouerai que je suis las d'envoyer dans des mains peu amènes, des jeunes filles aussi jolies que vous, et qui semblent bien innocentes. Voilà. Vous pouvez me trahir. Vous pouvez dire que je n'ai pas rempli ma charge en vous mettant en garde ; je ne nierai pas et je donnerai ma démission, illico. Je sais ce qui m'attendrait, aussi est-ce à moi de vous demander maintenant de ne parler de cet entretien à personne »

.............................................

*L’ignorance est la condition nécessaire du bonheur des hommes et il faut reconnaître que le plus souvent, ils la remplissent bien. Anatole France 

 

NOTES

sans jamais sourciller, comme si ce fût chose naturelle, que j'ignorasse tout de moi-même.

jamais, ne jamais > Jamais, ne jamais, jamais plus, au grand jamais, à jamais, si jamais, oncques...

comme si ce fût chose naturelle, subjonctif possible après si et comme si

> Si + indicatif, subjonctif ou conditionnel, quel mode choisir ?

que j'ignorasse tout de moi-même, proposition introduite par la conjonction de subordination que, sujet réel de fût. 

 

il m'enjoignit de ne pas avoir la pensée d'une telle requête

enjoindre, ordonner expressément

une requête, une demande

 

Je vous supplie de ne pas insister, si vous m'y forcez,  je serai obligé d'en référer aux autorités

Concordance des temps

SI vous m'y forcez (présent de l'indicatif), j'y serai obligé. (futur)

Si vous m'y forciez (indicatif imparfait), j'y serais obligé. (conditionnel présent)

> voir les trois articles sur la concordance des temps

La concordance des temps dans les propositions subordonnées + Le style ou le discours direct et indirect

et suivants.

En référer aux autorités, en appeler aux autorités, leur faire un rapport.

 

je ne vous décris pas ce que vous encourrez

encourir, risquer, se mettre en danger.

se conjugue comme courir :

vous encourez, indicatif présent.

vous encourrez 2R futur.

 

il tenta de recouvrer un calme apparent

Recouvrer la vue, l'ouïe, la liberté, etc.

ne pas confondre avec retrouver ou recouvrir.

 

Donner du fil à retordre à quelqu'un°, le mettre dans l'embarras, lui causer du souci.

 

l'euphémisme m'eût fait sourire en des circonstances moins périlleuses

L'EUPHÉMISME  permet de dire de façon adoucie, une chose qui pourrait choquer si elle était décrite telle qu'elle est. 

> Oli sait qu'elle risquerait gros.

Périlleux, dangereux.

Le péril, le danger.

 

je suis las d'envoyer dans des mains peu amènes

Amène, doux, aimable. L'aménité.

 

je ne nierai pas et je donnerai ma démission illico

illico, familier - immédiatement, tout de suite.

Emplois de SUITE

On ne confond pas tout de suite, de suite, à la suite, comme suite...

Venez tout de suite. Venez immédiatement, sans délai, sans plus attendre, illico.

Je reviens de suite : familier, critiqué.

Il est venu cinq jours de suite.

Il y avait une grande queue, je me suis mise à la suite.

Écrire dans une lettre :

Comme suite à votre annonce parue le... dans...

L'expression Suite à... est critiquée.

Préférez la formule :

Comme suite à

ou mieux encore, selon les circonstances :

 

En réponse à votre lettre ...

Pour donner suite à votre commentaire sur...

Pour faire suite à votre proposition ...

En référence à l'arrêté du...

 

aussi est-ce à moi de vous demander...

inversion après aussi > L'inversion du sujet après ainsi, aussi, aussi bien, à peine, peut-être, sans doute, encore, du moins, pour le moins, tout au plus, encore moins, toujours est-il, encore, à plus forte raison.

 

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Note : Le Quiz a été déplacé dans l'article suivant

> QUIZ 17 Des tirades fameuses à retrouver pour le plaisir

 

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28 octobre 2010 4 28 /10 /octobre /2010 12:13

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On me fit entrer dans une vaste salle tout en bleu camaïeu. Les lampes allumées, dont les ondes vibratoires se dirigeaient vers le plafond pour n'aller frapper que lui, revenaient en réfraction sans éblouir et donnait une vision tout océanique dont les nuances s'étalaient du cyan au bleu de Prusse.

Devant un grand bureau, se tenait, assis, un petit homme arborant un air de bonhomie manifeste, peut-être un peu forcée. Ses doigts se promenaient, caressant négligemment des objets en bakélite que les reflets de l'éclairage avaient bien sûr bleuis. Son visage rondouillard, strié d'indigo, laissait deviner l'addiction à une suralimentation carnée ou aux boissons alcooliques.

On ne me fit pas asseoir.

Une voix monocorde m'interrogea sans discourir. Mais mon attention était retenue irrésistiblement par une verrue qui pointait sur le nez de mon interrogateur et je me demandai céans comment il se faisait que tant de moyens thérapeutiques fussent déployés alentour et qu'aucun d'eux ne fût à même de venir à bout de cette excroissance dégoûtante.

Si la couleur d'ici voulait jouer à tout prix sur son symbole de fraîcheur et de pureté, de sagesse et de liberté, c'était raté.  

Je ne sache pas que quiconque, à Utopinambourg, eût pu montrer quelque imperfection épidermique que ce fût.  

Je demeurai perplexe. Très perplexe.

..............................................................

NOTES

Le titre : Délires céruléens

Céruléen, d'un bleu très clair

 

une vaste salle tout en bleu camaïeu

tout, adverbe invariable sauf devant une consonne ou un h muet. 

> Ne pas confondre : TOUT adjectif indéfini, pronom indéfini, adverbe variable dans certains cas et substantif

Camaïeu

couleur qui a des tons différents

pierre fine

 

les couleurs s'étalaient du cyan au bleu de prusse

Cyan, bleu très clair.

Du cyan au bleu de Prusse, du bleu le plus clair au bleu le plus foncé.

Le bleu a une longueur d'onde comprise entre 446 et 520 nm.

 

Une vision tout océanique, tout adverbe

Ne pas confondre : TOUT adjectif indéfini, pronom indéfini, adverbe variable dans certains cas et substantif

 

arborant un air de bonhomie manifeste

Bonhomme 2M, bonhomie1M.

 

caressant négligemment des objets en bakélite

La bakélite, première matière plastique inventée. Résine synthétique qui imite l'ambre, issue du traitement de phénols et de formaldéhide.

 

Je me demandai céans

céans, ici dedans. Le maître de céans, le maître des lieux.

 

Je ne sache pas que quiconque eût pu montrer quelque imperfection épidermique que ce fût.

je ne sache pas - verbe savoir en locution restrictive :

littéraire : Je ne sache pas... (contient une nuance de doute) / je ne connais pas...

, autant que je sache, … / autant que je puisse en juger.

Voir l'article sur les valeurs du subjonctif Je ne sache pas que §30b

que quiconque eût pu montrer

pouvoir au subjonctif plus-que-parfait à valeur de conditionnel passé

> aurait pu montrer

♦ quelque imperfection épidermique que ce fût.

ce fût, subjonctif imparfait

> locution conjonctive Quelque... que

 

> Jeux sur les couleurs : 1-Complétez les phrases avec des noms de couleurs 2-Trouvez la couleur dans les titres des films 3-Cherchez l'intruse - QUIZ 63

 

LES COULEURS

On sait que les couleurs perçues par l'oeil humain ont une interprétation toute subjective. Tel qui voit un bleu, l'autre le voit vert s'il est un tantinet daltonien, et les animaux n'ont aucune idée du spectacle que nous donne notre œil. (Peu leur en chaut, d'ailleurs !) Nous en savons bien peu de celui qu'ils ont eux-mêmes devant les yeux. Si peu.

Il est courant de considérer que nous sommes sensibles aux fréquences variant de 400 à 700 nm environ, mesure de la longueur d'onde dans le vide.

1 nm, c'est-à-dire un nanomètre, correspond au milliardième de mètre soit 0,000 000 001 mètre.

 10-9 m.

un nanomètre égale dix puissance moins neuf mètres : c'est petit, petit.

On mesure en nanomètres les longueurs d'ondes comprises entre l'infrarouge et l'ultraviolet, et la finesse de gravure d'un microprocesseur.

Je vous ai parlé scientifiquement. La poésie des couleurs reste à venir !

 

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27 octobre 2010 3 27 /10 /octobre /2010 16:44

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AN TORNAOD - LA FALAISE

 

Je la revois encore ce jour-là, si merveilleusement jeune et belle. Elle dansait en un tourbillon au rythme du vent. Le geste qu'elle faisait pour retenir son bob, profondément enfoncé sur la tête pourtant, la rendait irrésistible de drôlerie. Elle riait et me lançait des mots que je n'entendais pas, perdus, envolés, emportés aussitôt par les bourrasques. Mes yeux ne pouvaient se détacher d'elle. Elle se livrait tout entière à l'élément déchaîné, et j'avais une furieuse envie de l'arracher aux bras d'Éole qui la fouettait si fort que parfois je la voyais vaciller comme un roseau. Mais elle se ressaisissait bien vite et continuait sa danse éperdue. « Je t'aime, lui criais-je », mais ma voix se perdait aussi, si bien qu'Adèle se retournait pour me regarder en m'interrogeant du regard, et je la voyais rire et rire encore. Comme nous étions heureux !

 

Ce coin de Bretagne, grandiose et sauvage, nous l'avions choisi pour nos vacances, nos premières vacances d'amoureux. Fuir la ville, fuir nos semblables, mettre une bonne fois nos études entre parenthèse, n'être que nous deux sur la terre. À nous aimer.

 

« Attention ! Tu es trop près du bord ! » Je me précipitai pour la prendre dans mes bras. Je la serrai de toutes mes forces. Elle se moqua de moi avec un petit roucoulement de plaisir. Oui j'étais bien là pour la protéger, mais je la laissai aussitôt s'échapper et la voilà qui recommence à me faire peur et elle met ses deux bras en balance comme le funambule qui ne craint pas les abîmes vertigineux qu'il défie. « Arrête ! lui criai-je » et le son de ma voix se fit plus pressant, plus crispé. Une rafale plus forte l'eût enlevée.

Je la grondai, je la traitai d'enfant. Elle jubilait.

Soudain, on sentit que la force du vent tombait doucement.

- C'est moins drôle, dit-elle. J'aimais bien Hurlevent.

- Ce sera bientôt l'heure de trouver un coin paisible pour monter notre tente, peut-être serions-nous plus raisonnables de descendre dans un lieu abrité, lui proposai-je.

- Oh non ! dit l'intrépide. Regarde, le vent s'est calmé. Dressons-la ici, que nous puissions voir, en nous couchant, le soleil baisser doucement en se jouant des nuages et nous offrir ses couleurs. Je veux, oui, je veux du spectacle !

- Ce sera bien sexy de devoir se relever la nuit et de défaire la tente si le vent se lève à nouveau, marmonnai-je.

- Tentons le diable donc ! Je veux me laisser bercer par le chant du ressac, et des vagues qui s'écrasent, tout en bas, sur la falaise. Je veux être ivre de sensations nouvelles ! Gaspar ! se mit-elle à hurler comme pour entendre un écho, mais sa voix ne revint pas à nos oreilles.

J'aimais lorsqu'elle donnait libre cours à son enthousiasme. Sa joie de vivre explosait, sans limite, et je mesurais à quel point j'étais différent d'elle, toujours soucieux des convenances, pesant le pour et le contre à chaque fois qu'il me fallait prendre une décision. Elle m'avait libéré, d'une certaine façon, et je ne m'offusquais jamais de l'entendre se moquer gentiment de moi. Je sentais que petit à petit j'avais commencé à me transformer depuis que je la connaissais. Je savais mieux prendre la vie comme elle venait, plus joyeuse était mon humeur et je parvenais même à mettre quelque fantaisie dans mes projets. Elle s'en réjouissait.

 

Nous arrivâmes à un calvaire qui se dressait, seul, comme abandonné dans le paysage inhospitalier. Il était de facture bretonne avec ses grands bras étendus que l'on devinait avoir été travaillé de pieuses sculptures depuis longtemps émoussées par le sel et le vent. Adèle ne manqua pas d'être émue à sa vue et évoqua, avec des accents profonds, la prière des innombrables femmes de pêcheurs qui, pendant des siècles, avaient dû venir là, sur le promontoire gigantesque, pour dire adieu à leur aimé en regardant s'éloigner son bateau dans le flot cruel, ou bien pour l'attendre, et voir, à l'horizon, se profiler soudain la silhouette reconnue du fragile esquif, et ressentir, à cet instant, un soubresaut violent dans la poitrine, jusqu'à ce qu'elles pussent serrer dans leurs bras, comme des folles, leur homme retrouvé. Je vis ma chère Adèle s'approcher de l'oeuvre monumentale et en caresser le fût rugueux dont le granite rongé était torturé de crevasses d'un vert grisâtre. Elle se recueillit un instant, puis se releva aussi vive et enjouée qu'elle l'était quelques minutes auparavant, et elle voulut m'entraîner dans sa course éperdue. J'avais sur le dos le matériel de camping qui commençait à peser et je fus ravi qu'Adèle prît pitié de moi et voulût bien en rester là de notre galopade aventureuse.

Nous nous installâmes sans tergiverser bien qu'il me semblât que l'endroit ne nous offrît pas une grande sécurité mais je succombai au pouvoir de persuasion d'Adèle qui faisait de moi tout ce qu'elle voulait. Il serait temps de déguerpir au plus vite si le vent se levait à nouveau. La facilité de déployer et de replier la tente était enfantine, et nous aurions tôt fait de changer d'endroit si l'inquiétude se faisait sentir.

 

Le crépuscule arriva doucement après une explosion de couleurs fantastiques. Quand nous fûmes installés, nous nous assîmes sur le roc infertile face au couchant. J'écoutai Adèle s'exclamer, et je jouissais, de concert avec elle, d'un ravissement inattendu devant le spectacle de la nature s'illuminant des couleurs du prisme qui viraient au fil des heures, à celles les plus chaudes, le jaune, l'orangé, le rouge, jusqu'à ce que le soleil eût disparu enfin derrière l'horizon. C'est alors que s'alluma le phare dans la nuit naissante, au milieu de l'eau, et il se mit à nous lancer, de façon intermittente, des clins d'oeil complices.

Lorsque nous décidâmes de nous arracher à cette contemplation pour profiter des dernières lueurs qui nous permettraient de prendre notre repas frugal, le vent se leva brusquement, une pluie battante nous surprit et nous força à plier bagage sur le champ. En jeunes gens ignorants des caprices du temps en ce lieu exposé, nous fîmes de mauvaise fortune bon coeur, comme nous avions vaguement prévu qu'un changement pouvait arriver, mais non la violence dont nous fûmes la proie en un éclair. Nous étions en train de rassembler nos affaires qui menaçaient de s'éparpiller, lorsqu'une rafale plus forte que les autres souleva notre tente dont les flancs s'étaient mis à battre de façon peu ordinaire, et nous n'eûmes que le temps de nous écarter pour la voir s'arracher de son ancrage que je m'étais pourtant appliqué à fixer le plus solidement possible, et s'en aller tout bonnement dans les airs, courir en sautillant jusqu'au bord du finisterre, là où la terre n'est plus, et plonger sans hésitation dans le vide, pour disparaître de notre vue. Nous fûmes tout ébaubis de nous retrouver dépouillés de tout, sous la pluie battante, parvenant à peine à résister à la force du noroît, qui, à coup sûr, avait atteint le haut degré de l'échelle de Beaufort, c'est ce qu'un météorologue aurait constaté s'il avait eu le loisir de le mesurer. L'urgence était de nous trouver un abri, et nous nous mîmes à courir comme des fous, sans savoir exactement où nous diriger, car nous n'avions pas repéré de havre qui eût pu nous abriter.

Le phare qui, tout à l'heure, jetait ses feux alentour, était invisible, et c'est tout juste si nous pouvions nous orienter dans la direction opposée de la falaise, pour ne pas être précipités dans la mer, si dense était l'air qui s'obscurcissait. N'eussent été les éclairs qui s'étaient mis de la partie et qui nous permettaient de nous situer approximativement, nous eussions couru dans un trou noir.

 

- Regarde ! Une maison !

Adèle, dont l'acuité du regard ne laissait rien échapper, me montra en effet un vieux manoir à proximité. C'était inespéré. Il nous semblait bien être déjà passés par là, mais ce devait être un effet de notre imagination. Nous nous sentions trop perdus pour nous étonner du fait que nous ne l'avions pas vu auparavant. Nous avions l'espoir qu'il serait habité, pour pouvoir y demander refuge, et, dans le cas contraire, nous étions prêts à toute effraction pour y pénétrer.

 

La bâtisse s'élevait, fantomatique, et sa silhouette de pierres grises se détachait sur le ciel noir, à chaque fois qu'un éclair la faisait surgir devant nous. Nous n'aurions jamais eu le coeur de nous approcher d'elle en d'autres circonstances, ni d'avoir la moindre envie de frapper à sa porte, car elle nous apparaissait bien peu accueillante. Cela tenait  à son aspect ancien, sans rien qui égayât sa façade austère. Haute de trois étages, avec sa toiture d'ardoise pentue et flanquée d'une tourelle, elle se dressait devant nous et nous en imposait.

 

Lorsque nous parvînmes non sans difficultés jusqu'à la porte, je saisis le marteau puissant qui devait résonner à l'intérieur dans toutes les salles, et je frappai trois coups. Nous dûmes attendre un moment interminable, et je n'osais pas frapper de nouveau pour ne faire aucun écart de politesse au cas où l'occupant eût besoin de tout ce temps pour arriver à l'entrée, ce qui l'aurait peut-être indisposé à notre égard dès l'abord. Nous étions prêts, Adèle et moi, à être les plus souriants et les plus aimables possibles bien que l'envie nous prît de pleurer, si longue était l'attente. Nous nous regardions, battus par l'orage, en nous scrutant à travers la pluie et les éclairs qui nous permettaient de nous entrevoir, et qui ajoutaient à notre angoisse.

On entendit une présence. Quelqu'un poussait un lourd battant derrière la porte, puis une clef grinça. Une vieille femme en noir nous ouvrit. Nous lui demandâmes l'hospitalité avec une politesse appuyée. Elle eut un mouvement d'hésitation, quand soudain, derrière elle, surgit une jeune fille souriante qui nous remplit d'espoir.

- Laisse, Gwen, dit-elle, je m'occupe de ces pauvres égarés.

Si la première impression que nous avait donnée la vieille femme était empreinte d'hostilité, nous nous sentîmes immédiatement réconfortés par le caractère aimable de la jeune fille qui nous pria d'entrer bien vite pour nous mettre à l'aise et nous sécher. Elle nous amena dans un grand salon qui nous sembla glacial et nous nous demandions comment il serait possible d'y tenir longtemps sans attraper une fluxion de poitrine. Mais la jeune fille demanda à Gwen (était-ce Gwenvred, Gwenola, peut-être Gwennina ?) de mettre du bois dans la cheminée, et de nous donner des couvertures. La domestique, ce ne pouvait qu'en être une, de celles qui, dans certaines rares familles encore, s'attachent à la maisonnée, prêtes à rester pour la servir jusqu'à la fin de leurs jours, car on devinait qu'elle avait depuis longtemps dépassé l'âge de la retraite - la domestique donc, continuait d'exécuter les ordres, comme si ce fût chose toute naturelle.

 

Nous n'étions pas étonnés que la maison fût éclairée par des lampes à huile, l'orage était si violent que l'installation électrique n'avait pas dû résister ; il semblait presque évident que, dans cet endroit désert, la foudre eût eu raison d'elle, et nous étions rassurés qu'on eût été céans aussi prévoyant. L'atmosphère qui régnait là était particulière, peut-être était-ce dû à la situation qui l'était aussi. Adèle et moi, nous nous lancions des regards entendus qui traduisaient à la fois notre étonnement et comme un léger malaise, mais nous chassions cela bien vite, car nous étions trop heureux d'avoir non seulement trouvé un abri, mais aussi la compagnie d'une jeune fille bien avenante, presque une enfant, qui ne savait quoi inventer pour nous être agréable. Ce qui nous charmait aussi, tout en nous troublant, c'était cette façon qu'elle avait de nous entretenir, en employant des formules surannées, comme si elle s'appliquait à vouloir nous étonner par ses manières qui ressemblaient bien peu à celles des jeunes filles de son âge. Elle avait revêtu une longue robe blanche, légère et décolletée, et il semblait que le froid ne la gênât aucunement, alors que nous grelottions tous les deux.

 

Après une bonne flambée qui nous réchauffa Adèle et moi, nous eûmes le plaisir d'entendre une proposition que nous n'osions pas espérer :

- Mes chers invités, permettez-moi de vous considérer comme tels, puisque le hasard a voulu que vous choisissiez ma maison pour y trouver refuge, je vous invite à une collation qui vous remettra de vos émotions, si vous le voulez bien.

- Nous ne pouvons refuser cette invitation qui nous paraît bien généreuse de votre part, et nous ne vous cacherons pas que nous mourons de faim puisque notre repas s'est éparpillé à tous vents. Merci de tout coeur, mademoiselle, lui répondis-je, ravi.

- Vous pouvez m'appeler Léonore. Sachez que je suis tout à fait enchantée de votre compagnie. Il y a bien longtemps qu'un voyageur perdu n'a pas franchi ma porte et je suis heureuse que le hasard ait conduit vos pas jusqu'à moi. Un hasard providentiel.

Nous lui déclinâmes nos noms. Quand je prononçai le mien, je vis un frisson la parcourir, et elle murmura :

- Je crois bien l'avoir entendu crier tout à l'heure, et il est parvenu jusqu'à mes oreilles, apporté par une rafale.

Nous nous regardâmes Adèle et moi, étonnés qu'une telle chose fût possible, et nous supposâmes que Léonore s'était approchée de nous quand Adèle avait crié mon nom. Nous aurions dû l'apercevoir alors, puisqu'aucun obstacle n'obstruait la vue, mais la jeune fille devait se cacher dans quelque anfractuosité du terrain pour nous épier, si rares devaient être ses distractions.

Nous passâmes dans la salle à manger. Une belle table ronde y avait été préparée, avant même que nous n'eussions accepté l'invitation, car de nombreux plats, tous plus appétissants les uns que les autres nous attendaient déjà, pour notre plus grande satisfaction. Une immense suspension garnie de chandelles illuminait le tout, et l'on se serait cru dans un conte du Roi Arthur. À peine aurions-nous été surpris de voir surgir ses Chevaliers. Nous ne prîmes pas le temps de nous extasier longtemps, si désireux que nous étions de goûter aux mets qui s'offraient à nous, pour assouvir l'appétit qui nous dévorait. Léonore s'assit en face de nous sans mot dire et nous regarda patiemment nous régaler.

Au milieu du repas, nous prîmes conscience de notre indélicatesse à nous restaurer ainsi en silence et nous décidâmes d'engager la conversation.

- Nous nous étonnons que vous vous vous trouviez toute seule avec votre domestique dans ce coin isolé. N'avez-vous donc pas de parents ? demanda Adèle intriguée.

- Oh si ! Et que Dieu les garde ! s'exclama Léonore. Mais ils ont dû partir pour Quiberon. On dit qu'une armée d'émigrés va débarquer avec le soutien de la flotte anglaise...

Elle s'interrompit comme foudroyée par un impair qu'elle venait de commettre.

- Je crois que je parle trop, mais j'éprouve quelque inquiétude pour eux. Hoche est sur les dents. Je n'aime pas que mes parents risquent leur vie pour des questions de politique. Leur témérité n'a d'égale, hélas, que leur générosité.

Adèle et moi fûmes perplexes en entendant les explications de la jeune fille qui parlait d'événements auxquels nous ne comprenions pas grand chose. Certes la question des immigrés sans papiers faisait couler beaucoup d'encre en ce moment, mais qu'ils se fussent organisés en armée nous paraissait bien improbable, et bien que nous sussions que l'Angleterre acceptât plus volontiers que la France que des émigrés s'installassent sur son sol, nous voyions difficilement comment une flotte aurait pu être affrétée pour soutenir ces pauvres gens. À croire que les Anglais voulaient s'immiscer dans notre politique nationale, ce qui nous sembla invraisemblable. Quant à ce Hoche que semblait bien connaître notre hôtesse, ce devait être le descendant belliqueux du général de l'armée Sambre et Meuse qui restait dans nos mémoires comme une bribe des leçons que nous avions apprises à l'école. Ainsi donc, depuis quelques jours que nous avions délibérément renoncé à écouter les infos comme nous avions l'habitude de le faire, il semblait s'être passé, sur la scène politique, des choses que nous ne soupçonnions pas. Nous ne demandâmes pas plus d'explications à Léonore qui paraissait contrariée de nous en avoir trop dit déjà, comme si ce fût une chose confidentielle, et nous continuâmes tranquillement nos agapes jusqu'à ce que notre faim se fût apaisée. Adèle me lançait des clins d'oeil entendus, elle supposait que c'était un esprit dérangé qui voulait nous faire croire des choses inventées, et elle l'interrogea, sans qu'il y parût, sur ses lectures. Léonore nous dit s'intéresser à tous les événements qui touchaient ses semblables. Elle dévorait maintes gazettes. Comme elle devait avoir été bouleversée par le tremblement de terre en Haïti l'année même, et sans y faire directement allusion, elle évoqua le souvenir de Toussaint Louverture qui avait dirigé la révolte des esclaves noirs et rappela le décret qui y avait supprimé l'esclavage, elle nous appris que le mot dollar venait de l'allemand thaler et que le mètre était la dix millionième partie du quart du méridien terrestre, comme l'avait défini l'Académie des Sciences, elle nous donna une leçon sur le système métrique dans les poids, les mesures et la monnaie et elle déplora qu'il ne fût pas institué dans le monde entier. Peut-être avait-elle séjourné longtemps en Angleterre et notre système décimal était pour elle une nouveauté à laquelle elle s'efforçait de s'habituer. Nous étions suspendus à ses lèvres à l'écoute de ce qu'elle nous racontait, pêle-mêle, avec un plaisir qu'elle ne cachait pas, et nous comprenions son avidité à faire partager ses connaissances à des jeunes gens qu'elle venait de rencontrer, alors qu'elle restait le plus souvent dans un grand isolement comme elle nous l'avait expliqué. On voyait qu'elle avait à coeur de s'attacher notre attention, et nous serions bien restés là toute la nuit pour lui plaire, si elle n'avait pas vu dans notre attitude la fatigue qui se faisait sentir.

- Je vais vous faire voir vos chambres, nous suggéra-t-elle.

Elle nous emmena suivre les couloirs d'un labyrinthe qui semblaient n'avoir pas de fin, et elle s'arrêta devant une porte qu'elle dît être celle de la chambre d'Adèle, l'autre, contiguë, la mienne.

Nous nous souhaitâmes une bonne nuit et Léonore s'en fut pour se diriger vers quelque autre endroit de la maison.

Mais Adèle, sitôt Léonore partie, se réfugia promptement chez moi, pour fuir l'angoisse d'être seule, et elle se lova vite dans mes bras afin de s'abandonner au contact de ma peau, je sentis alors ses jambes et ses pieds glacés qui me firent frissonner et que j'eus plaisir à réchauffer.

- Tu sais, me dit-elle, il n'y a pas d'eau courante. J'ai seulement repéré un broc de faïence ancienne, rempli d'eau fraîche, accompagné de sa large cuvette assortie, pour se laver. C'est d'un folklo ! Et pour ce qui est des toilettes, il y a, dans la table de chevet, un petit pot de chambre tout décoré, avec, au fond, un oeil peint... ou bien un vrai oeil, qui sait ?

Et elle se mit à rire, sans pouvoir s'arrêter, tant ses nerfs étaient à vif. Quelques minutes après, nous avions sombré au plus profond de notre sommeil.

 

J'entendis, au milieu de la nuit, un grincement ténu. C'était ma porte qu'on ouvrait lentement et j'eus un instant de panique. Mais je fus quelque peu rassuré quand j'entrevis Léonore, plus blanche que jamais dans sa longue robe, le teint diaphane, les yeux clairs grand ouverts, qui eussent pu m'hypnotiser si je n'avais pas été sur le qui-vive, les cheveux noirs défaits tombant jusqu'à la taille, et les pieds nus, au risque d'attraper la mort. Je sautai de mon lit, en ayant garde de ne pas découvrir Adèle qui n'était pas supposée s'y trouver, et je m'approchai lentement de Léonore pour ne pas l'effrayer. Elle me saisit la main, m'intimant de la suivre sans prononcer un seul mot. J'obéis. Nous détricotâmes le labyrinthe pour parvenir à une pièce que je devinai être sa chambre.

Elle se dévêtit en prenant sa longue robe par le bas, en la faisant remonter lentement le long de son corps, en levant les bras bien haut pour que passât le vêtement par la tête. Le temps qu'elle prit dura une éternité. Son corps dénudé s'offrit à ma vue. Un jeune corps de seize ans à peine, dans toute sa perfection. Elle s'étendit simplement sur sa couche et je fus, tremblant, comme frappé par le spectacle que m'offrait cette chambre étrange, éclairée d'une vague lumière verte, reflet de serpentine et de smaragdite, qui venait on ne sait d'où, et qui jetait des moires mouvantes sur les objets insolites qui la meublaient, et sur le corps offert de Léonore. On eût dit qu'on se trouvait au fond de l'océan, car des poissons passaient par instants dans l'espace, comme si une lanterne magique projetait ses ombres chinoises alentour. C'était un lieu enchanteur que devait avoir conçu la jeune fille, en donnant libre cours à son imagination féconde, pour se donner des sensations particulières. Des coraux grimpaient aux murs, des algues voletaient dans l'air mollement. Tout un décor marin des profondeurs qui me fascinait.

- Viens, susurra-t-elle.

L'invite n'admettait pas de refus et je me soumis à ses voeux.

Le plaisir brutal, violent, intense que je ressentis dans ses bras, jamais je n'en avais connu aucun autre qui lui ressemblât. Jamais aucun autre ne pourrait l'égaler.

Il y eut alors, dans la maison, un grand cri rauque et terrifiant qui n'en finissait pas. Je courus pour rejoindre Adèle qui devait avoir peur dans le lit que j'avais si lâchement déserté. Je ne sus comment je retrouvai ma chambre et je vis mon amie, saisie, sur son séant, attendant je ne sais quoi.

- Vite, lui dis-je, nous partons.

Elle ne me demanda aucune explication, enfila promptement son jean et son tee-shirt, et me suivit.

Devant la porte d'entrée se trouvait la servante qui nous barrait le passage. Je lui donnai un coup sur le côté afin que nous pussions sortir de la maison. Mais la porte était bien fermée.

“Pourquoi donc nous piéger ainsi ? pensai-je. Est-ce un cauchemar que je fais ?”

Léonore apparut, elle me tendit la clef. La vieille femme n'eut pas la force de nous empêcher de fuir.

 

La brume laiteuse recouvrait le plateau où se dressait la maison derrière nous. Nous eûmes tôt fait de trouver un chemin qui nous emmena dans le village proche. Nous entrâmes dans une auberge matinale où s'étaient réunis les marins en partance pour leur prochaine pêche. Il se donnaient du courage en parlant haut et fort, mais leurs voix se turent quand ils nous virent entrer dans l'état où nous étions. Nous entendîmes des sarcasmes à notre endroit. Ils parlaient de nous comme des étourneaux perdus et se riaient de notre accoutrement fripé, encore humide de la veille.

- Nous nous sommes perdus. Tout ce que nous possédions s'est envolé dans la tempête. Pourriez-vous nous faire l'aumône d'un café et d'un peu de chaleur ? demandai-je timidement à l'aubergiste.

Les marins ricanèrent.

- Vous avez donc passé la nuit dehors ? s'enquit l'un d'eux.

- Non, lui répondis-je, avec la ferme intention de ne pas lui donner trop de détails.

Je précisai :

 - Nous nous sommes abrités dans la maison près de la falaise. Nous y avons été aimablement invités.

Un silence mortel s'établit soudain.

- La maison sur la falaise ? Mais il n'y a pas de maison sur la falaise...

- Je comprends, poursuivis-je, vous vous moquez de nous !

- On se demande bien qui se moque des autres ici ! grogna un vieux loup de mer peu affable.

- Et qui donc vous a aimablement invité à passer la nuit dans cette fameuse maison ? interrogea un quatrième.

- Une jeune fille, de seize ans tout juste, et sa vieille gouvernante, répondis-je.

Le silence s'épaissit encore. Les sarcasmes cessèrent. J'ajoutai :

- La jeune fille nous a dit s'appeler Léonore.

- Léonore ? reprirent-ils en choeur. Vous avez bien dit Léonore ?

- C'est vrai, ajouta ma chère Adèle qui était restée coite jusque-là.

- Il y avait bien une maison sur la colline, expliqua l'aubergiste abasourdi. Mais il y a si longtemps, que l'histoire qui parle d'elle est devenue une légende. Nos anciens aiment la raconter et elle passe ainsi, de génération en génération. On ne sait plus très bien si elle est vraie.

- Il faut dire, enchaîna un marin qui avait gardé jusque-là le silence, que dans le petit cimetière derrière l'église, il y a bien une Léonore qui est morte à seize ans.

- Tu veux parler de cette famille royaliste qui a voulu soutenir les émigrés et s'est fait écrasée par l'armée vendéenne de Hoche, ajouta un autre. On n'eut plus jamais d'eux ni vent ni nouvelles.

- Mais Léonore était restée chez elle quand ses parents sont partis guerroyer, si l'on peut dire, précisa-t-on.

- Et la falaise s'est effondrée.

- Et la jeune fille est morte.

- Avec sa domestique.

- Personne ne les a jamais retrouvées. La mer les a emportées.

- Pauvre Léonore ! Un drame épouvantable. Elle était, paraît-il sur le point de se marier.

- La belle n'a pas eu le temps de connaître l'amour, se mit à fredonner l'un d'eux.

Chacun avait un détail de cette histoire à raconter, qui lui revenait en mémoire, et l'on se désolait que la vie de cette Léonore fût si tragiquement et si tôt interrompue.

Adèle et moi étions perplexes. Ne se moquaient-ils pas de nous ? Se pouvait-il que cette histoire comportât quelque vérité ? Nous nous remémorions ce que nous avait dit Léonore. Ses paroles pouvaient bien se rapporter au temps lointain où elle avait vécu, alors que nous croyions ferme qu'elle vivait aujourd'hui. Nous décidâmes de passer derrière l'église pour y lire les inscriptions sur les pierres tombales.

C'était vrai. Il y avait bien une famille De Coulanges D'Estoc dont un mausolée portait le nom sur son fronton, et une phrase qui ne laissait aucun doute :

À la mémoire de Léonore 1779-1795.

 

Mais il en fallait plus encore, à ma chère Adèle et à moi, pour en avoir le coeur net, et nous décidâmes de remonter sur la falaise pour apercevoir, s'il était encore possible, l'antique maison où nous avions passé la nuit.

Nous la cherchâmes, en vain. De guerre lasse, nous nous laissâmes tomber près du calvaire qui avait, la veille, arrêter nos pas. Adèle s'assit sur le socle, et, pendant que nous devisions, libérés de nos peurs, elle sentit soudain sous son doigt des lettres gravées que nous n'avions pas remarquées auparavant. Il semblait bien qu'il y eût des siècles qu'on les avait tracées là, comme pour l'éternité. Nous les lûmes avec difficulté. C'étaient deux noms entrelacés : Gaspar et Léonore.

Je frissonnai, sans pouvoir cacher mon trouble.

- Tu l'as aimée, murmura Adèle, interloquée. Je sais que tu l'as aimée !

Je ne pus mentir et les larmes me vinrent. Mon silence était un aveu.

- Ainsi, c'en est fait de moi, ajouta-t-elle bouleversée. L'amour que je te portais est mort à jamais.

- Je t'aime, Adèle. Je te jure que je t'aime.

En disant ces mots, c'est de Léonore que je rêvais.

 

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26 octobre 2010 2 26 /10 /octobre /2010 08:28

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Parmi la confusion du silence crispé, perçaient par échappées les pleurs et les soupirs. Aucun de ceux qui défilaient n'eût voulu dévoiler le pourquoi ni le comment de la décision qu'il avait prise.

 Ce dont on ne peut pas parler, il faut le taire.*

Il fallait que tous eussent un besoin assez pressant pour se lancer dans une aventure dont ils ne connaissaient pas l'issue exacte. Seul, l'impératif espoir de guérir de leurs maux les y avait poussés. Ne murmurait-on pas que nul ne ressortait de cette forteresse s'il en avait passé par trois fois l'entrée ?

Non ! Je ne pouvais ajouter foi à tout ce que j'avais entendu se murmurer !

J'étais là pour en avoir le cœur net.

 

Le rempart franchi, je traversai une lice barrée par une seconde muraille tout aussi forte et élevée que la première et qui se dressait, jetant son ombre menaçante. Des gardes, en cottes souples de métal, s'escrimaient à l'épée dans cet espace clos. Ils s'arrêtaient parfois, distraits par notre déambulation sans fin, nous jetaient des regards de côté, puis ferraillaient de plus belle. 

 

Au-delà de ce mur fortifié, j'arrivai dans une vaste cour où serpentait la file d'attente jusqu'au donjon circulaire dont la cime se perdait vers le ciel.

Ce n'est qu'à la tombée de la nuit que vint mon tour d'y entrer. On nous avait donné plusieurs fois de l'eau pour nous rafraîchir, faute de quoi, les plus épuisés eussent vu leur dernière heure venir.

 

Lorsque je pénétrai dans le bâtiment insolite, des salles en enfilade, le long d'un couloir en spirale, qui se prolongeait en escalier en colimaçon, laissaient pénétrer le regard par de grandes baies vitrées qui longeaient le parcours. On y pouvait voir d'étranges personnages vêtus tout de blanc, qui se donnaient l'allure et les manières de laborantins au travail. Toutes sortes d'appareils laissaient deviner qu'on y concoctait de savantes tisanes, des mixtures et des panacées.

Je me demandai, l'espace d'un éclair si ce n'était qu'un décorum visant à impressionner nos esprits en état de faiblesse, Mais je me ressaisis en me rendant compte que, à mettre continûment en doute la réalité que je percevais, je m'interdisais de raisonner avec justesse.

C'est sans raisonner qu'un enfant qui tète ajuste ses lèvres

de la manière la plus propre à tirer le lait de la mamelle.**

 

Quelle lassitude !

Ne pouvais-je pas, au moins jusqu'au lendemain, cesser de ratiociner, prendre les choses telles qu'elles se présenteraient à moi, et, comme l'enfant qui vient de naître, m'adapter, naturellement, à ce qui m'attendait ?

 

.......................................................

*Ce dont on ne peut pas parler, il faut le taire. Wittgenstein

Ce qu'on ne peut pas dire, il ne faut surtout pas le taire, mais l'écrire. Derrida

 

**C'est sans raisonner qu'un enfant qui tète ajuste ses lèvres de la manière la plus propre à tirer le lait de la mamelle.

Pensée de Jacques-Bégnine Bossuet (1627-1704) qui n'a cessé de vouloir nous montrer le chemin !

Rappelez-vous ses oraisons, et la plus fameuse d'entre elles, l'Oraison Funèbre de Henriette-Anne d'Angleterre, Duchesse d'Orléans, belle-soeur de Louis XIV, prononcée à ses funérailles, à Saint-Denis le 21 jour d'août 1670. Elle avait vingt-six ans.

[... ] Nous devrions être assez convaincus de notre néant : mais s'il faut des coups de surprise à nos coeurs enchantés de l'amour du monde, celui-ci est assez grand et assez terrible. Ô nuit désastreuse ! Ô nuit effroyable, où retentit tout à coup, comme un éclat de tonnerre, cette étonnante nouvelle : Madame se meurt ! Madame est morte !

Pour en savoir + sur ce Sermon, voir l'article : De la rhétorique - De l'éloquence - De la langue de bois - Des périphrases - Appeler un chat un chat

 

NOTES

Le titre LE POLYPTOTE est la répétition d'un même mot revêtant différentes formes grammaticales dans une même phrase (ou dans deux phrases qui se suivent)

Madame se meurt ! Madame est morte !

 

Parmi la confusion du silence crispé

Parmi, préposition, est généralement suivi d'un nom pluriel ou collectif (au milieu de)

Il a un emploi vieilli ou littéraire avec un nom abstrait au singulier, un lieu, un objet non comptable.

Cf. Littré : Par le milieu de, au milieu de, au sein de (ce qui est le sens étymologique), avec le régime au singulier.

Parmi, adverbe. J'avais une trentaine élèves, certains étaient bien dissipés et quelques-uns dociles parmi.


Aucun de ceux qui défilaient n'eût voulu dévoiler le pourquoi

verbe vouloir au subjonctif plus-que-parfait à valeur de conditionnel

> aucun n'aurait voulu dévoiler le pourquoi

 

perçaient par échappées les pleurs

par moments, par intervalles.

 

je traversai une lice barrée par une seconde muraille

Une lice

un espace entre deux murs ou deux clôtures.

une clôture

un champ clos où se passaient les tournois à l'époque médiévale.

Les combattants entraient en lice.

Ils se mesuraient dans la lice.

À partir du XIIIème siècle, le château fort se renforce d'une double enceinte. L'espace entre les deux remparts est appelé lice.

 

le long couloir en spirale qui se prolongeait en escalier en colimaçon

Un couloir en spirale, un escalier en hélice, en colimaçon, à double hélice, hélocoïdal.

> lire la note du texte des Délires n°111

 

on y concoctait des panacées

Une panacée, un remède universel, une formule capable de guérir tous les maux.

 

ce n'était qu'un décorum visant à impressionner nos esprits

Le décorum, les convenances, le protocole, le cérémonial.

Vient du latin decorum

 

Ne pouvais-je pas cesser de ratiociner ?

Ratiociner

1-faire des raisonnements.

2-se perdre en raisonnements interminables

Le ratiocineur, la ratiocineuse. 

 

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24 octobre 2010 7 24 /10 /octobre /2010 17:05

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La réverbération des rayons du soleil sur la paroi rocheuse verticale qui nous enserrait nous mettait à l'épreuve. Nous étions dans un four. C'était comme si l'on eût voulu que les plus faibles d'entre nous s'épuisassent dans cette montée au calvaire.

Cependant, n'étions-nous pas là de notre propre volonté ? Ne nous étions pas dit, inconsciemment peut-être, comme aurait pu nous l'enseigner Épictète :

Être libre, c'est vouloir que les choses arrivent comme elles arrivent.

J'entendais derrière moi une jeune fille qui sanglotait et reniflait bruyamment. Je me fis un devoir de me retourner plusieurs fois, de lui sourire et de lui adresser quelques mots d'encouragement. Elle me répondait par un hochement de tête, et le spectacle de son accablement me rendait toute triste. Le jeune homme qui me précédait, successivement, s'arrêtait, se remettait en route, puis allongeait le pas, peut-être pour se donner l'illusion d'aller plus vite que les autres, ce qui cassait le rythme de mon avancée, et j'allais, ralentissant ou accélérant, selon l'espace qu'il me restait à franchir entre lui et moi. Un manque d'attention me fit le heurter plusieurs fois et je lui en voulais de devoir fixer ma pensée sur sa personne, alors que j'avais à découvrir le Château qui s'avançait en grossissant devant moi.

 

Les murailles épaisses, qui avaient dû faire face autrefois à l'assaut des trébuchets et des mangonneaux, barraient la vue, et l'on apercevait, çà et là creusées, des meurtrières derrière lesquelles on pouvait supposer qu'on nous épiait. J'imaginais que les sièges auxquels les habitants de cette forteresse avaient résisté, n'avaient pu aboutir qu'aux fiascos des assaillants. 

 

Nous arrivâmes enfin devant l'entrée. Il fallait encore franchir un pont-levis qui surplombait des douves profondes où l'eau bouillonnante allait et venait à la cadence des jeux du flux et du ressac. Le déferlement de la mer s'engouffrait impétueusement dans cette anfractuosité creusée de main d'homme et celui qui s'y serait risqué s'y fût perdu dans les tourbillons comme un fétu de paille. Les siècles n'avaient pas entamé la roche qui résistait, immuable, à l'offensive des vagues.

 

Au milieu du pont, je m'aventurai à me pencher pour voir tout en bas, au risque du vertige. Le grondement s'accompagnait d'embruns qui montaient jusqu'à nous. Nous reçûmes, comme un rafraîchissement salutaire, le poudrin qui retombait.

Je dus passer sous une herse hérissée et menaçante qui marquait l'entrée. L'état de la machinerie que l'on apercevait à proximité, laissait deviner qu'elle était encore en usage et qu'elle devait baisser et remonter la lourde porte grillée en rythmant la vie dans l'enceinte protégée.

Que craignaient donc les maîtres des lieux au point de s'enfermer ainsi ? Et pourquoi ?

Était-ce simplement une mascarade qui visait à impressionner, ou bien s'y cachait-il une peur véritable ?

 

Je me rendis compte qu'aucun autre que nous n'était venu en touriste et je subodorais que la visite allait nous réserver des surprises.

 

NOTES
C'était comme si l'on eût voulu que les plus faibles d'entre nous s'épuisassent

le verbe vouloir est au subjonctif plus-que-parfait

> Comme si + indicatif, subjonctif ou conditionnel, quel mode choisir ?

s'épuisassent, subjonctif (imparfait) après vouloir dans la proposition principale

> Valeurs et emplois du subjonctif

 

dans cette montée aucalvaire

le calvaire

♦ Le crâne, dans la traduction latine de Golgotha, la colline près de Jérusalem où Jésus de Nazareth a été crucifié.

♦ C'est la représentation de la Passion du Christ (peinture, sculpture... ).

Les Calvaires bretons

♦ Ici, c'est un calvaire ! C'est un chemin de croix ! Un supplice ! Une torture !

 

les trébuchets et les mangonneaux étaient des machines de siège, le contre-poids permettait d'envoyer des catapultes par dessus la muraille. Les premiers trébuchets étaient à traction et la force était fournie par des hommes.

 

une meurtrière (ou archère, archière, raière, arbalétrière) est une mince ouverture dans une muraille. Elle permet de surveiller les alentours et d'envoyer des projectiles.

 

les sièges n'avaient pu aboutir qu'au fiasco des assaillants

le fiasco, l'échec

 

un pont-levis qui surplombait les douves 

les douves sont un fossé qui empêche l'accès au château.

 

la cadence des jeux du flux et du ressac

le ressac est le retour violent des vagues lorsqu'elles ont frappé un obstacle.

 

le poudrin qui retombait

le poudrin, la poudre d'eau, les fines gouttelettes.


je subodorais que la visite allait nous réserver des surprises

je soupçonnais... 

 

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23 octobre 2010 6 23 /10 /octobre /2010 06:24

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L'HÉRITIER

14 septembre 1981

 

Maître Valance de Lancogne avait envoyé une lettre à Paul Malmaison. Décacheter une lettre venant d'un notaire n'était pas chose courante pour Paul. Il la lut. Il fut frappé de stupeur.

Était-il possible qu'un jeune homme triste et solitaire, qui n'avait jamais eu un sou vaillant, prît connaissance d'une nouvelle aussi invraisemblable qu'inespérée  ?

 

On lui parlait d'un oncle dont il était l'héritier ! Quel oncle ? Son père avait quitté sa mère lorsqu'il était tout petit et il n'avait jamais entendu parler de sa famille paternelle. Sa pauvre maman abandonnée, avait gardé, enfoui au fond de son coeur, un secret douloureux qu'elle ne voulut jamais raviver en donnant au jeune garçon des explications qu'elle jugeait vaines. Elle avait réussi à élever son enfant tant bien que mal, avec beaucoup d'amour il est vrai, mais l'argent avait toujours cruellement manqué. Un soir glacé de décembre, alors qu'elle avait lutté désespérément pour ne pas le laisser seul au monde, une pneumonie l'avait emportée.  

 

Ainsi donc Gaspard Malmaison avait-il fait de Paul son héritier, non qu'il l'eût voulu délibérément, s'en était-il un seul instant soucié ? mais le destin avait voulu que la seule personne qui restât de la famille fut son neveu, Paul, qu'il n'avait jamais rencontré. 

 

Le jeune homme ne pouvait pas croire à cette chance, et, sans savoir encore de quels biens il s'agissait, il se surprit à éprouver une joie hésitante et une certaine tendresse envers cet homme défunt. Il ne pourrait jamais le rencontrer pour le remercier. Le remercier ! Pourquoi d'ailleurs ?

....

 

Paul alla au rendez-vous fixé par le notaire. Il l'entendit lui lire des textes divers : des articles, des actes, des droits, en langue sibylline et à une vitesse peu commune. Il comprit peu de choses, si ce n'est l'essentiel : il devenait le propriétaire d'une maison, et un pécule assez coquet lui resterait après qu'il aurait payé les frais. Il signa et parapha un nombre incalculable de pages que le notaire tournait à une vitesse étonnante au fur et à mesure des signatures et des paraphes.

On lui remit des clefs.

Interloqué, il n'osait s'en saisir.

    « Elles sont à vous, il ne vous reste plus qu'à prendre possession des lieux.  »

Et on l'attira poliment vers la sortie.

....

 

Un vieux car poussif longea une route de campagne interminable et s'arrêta à une croisée de chemins. 

      « C'est ici ! Vous pouvez descendre, dit aimablement le chauffeur à qui le jeune propriétaire avait demandé où se trouvait la Combe de l'Homme ».

 

Paul se rappela un conte de Charles Nodier qu'il avait lu naguère et qui s'intitulait La Combe de l'Homme Mort. Un frisson furtif le parcourut.

      « Suis-je bête, pensa-t-il.  »

....

 

      « Vous allez chez qui comme ça ? J'peux vous renseigner ?  »

Le jeune voyageur s'entendit répondre : « Chez monsieur Malmaison.  »

Le chauffeur fronça le sourcil : « Vous ne le trouverez pas. Il est mort.  »

Comme Paul se taisait, le chauffeur ajouta :  « C'est tout droit, là-haut, au bout du chemin, derrière le petit bois.

 

Dès que Paul fut descendu du car, il reçut en plein visage une bouffée d'air frais et odorant qui le fit presque tituber.

Il était persuadé qu'il venait de tourner définitivement une page de son passé. Il en ressentit un vertige mêlé de plaisir. La ville ne lui avait jamais apporté de joies. Il avait dû toujours batailler pour survivre et il ne laissait derrière lui ni amour, ni travail.Ses joues creuses son teint blême, ses longs membres osseux témoignaient d'une fatigue depuis longtemps installée dans son grand corps efflanqué. À partir de ce jour-là pourtant, sa vie basculait. L'avenir ne pouvait que lui sourire.

 

Les arbres aux couleurs chatoyantes lui firent une haie d'honneur. Il avança au milieu d'un tourbillon de feuilles qui dansaient pour lui. La bise lui fouetta le sang. Soudain, alors qu'il suivait le chemin qui faisait le tour du bois, il sursauta. Une vieille maison de granit avait surgi devant lui.

     « C'est ma maison ! » pensa-t-il. 

À peine s'il pouvait y croire. 

Le jardin était rempli de fleurs automnales. Les chrysanthèmes pourpres et dorés faisaient de vastes tapis de lumière, les volubilis géants grimpaient le long de la barrière et offraient l'éclat de leurs clochettes blanches et roses, les hibiscus mauves n'avaient pas encore perdu leurs fleurs veloutées. Dans les deux grands érables rouge sang qui ponctuaient les limites du jardin, voltigeaient, joyeuses et agiles, de petites mésanges bleues.

      « C'est le paradis, pensa le jeune homme, stupéfait et ravi.  »

Et il respira profondément

 

Il ouvrit le portail et contempla un long moment ce spectacle qu'il ne pouvait quitter du regard. Soudain, il détourna les yeux. N'avait-il pas senti une présence derrière lui ? Sur le chemin, une toute jeune fille l'observait en souriant. Il fit quelques pas pour s'approcher d'elle. Aussi vive que l'éclair elle disparut on ne sait où. À ce moment-là, il aurait bien aimé ne pas être seul pour partager toutes ses joies.

     « Je l'apprivoiserai, se dit-il.  »

 

Il entra dans la maison et il s'étonna qu'elle ne fût pas fermée à clef. Les murs étaient épais et il y faisait froid, mais la vaste cuisine lui sembla chaleureuse avec sa grande cheminée au manteau de chêne buriné. Paul n'avait jamais rien vu de pareil. Il allait faire un bon feu avec les bûches qu'il avait vues dehors, sur le côté de la maison. La chambre contiguë était petite et confortable. Il aimerait l'édredon de duvet qui faisait un gros ventre sur le lit.

Il était comblé.

     « Demain, je visiterai le village.  »

....

 

Les rayons du soleil réveillèrent Paul Malmaison. Il n'avait pas fermé les volets et il avait regardé, des heures durant, avant de s'endormir, les chauves-souris voleter dans la nuit claire. La lumière dansait maintenant dans les voilages de guipure blanche.

     « Tout cela est à moi. Même le soleil s'invite dans ma chambre.  »

Il tira l'édredon très haut sous le menton. Quelle jouissance de ne plus avoir peur du lendemain ! La petite fortune de son oncle le mettrait à l'abri pour quelque temps.

Il rêva à tout ce qu'il allait faire : mettre de l'ordre dans la maison, débarrasser le jardin de ses quelques fleurs fanées, descendre au village, rencontrer des gens à qui il se promettait de faire force sourires ; peut-être pourrait-il engager une conversation avec certains d'entre eux ! Il reverrait la jolie demoiselle qu'il avait aperçue la veille. Il marcherait longtemps dans la campagne et cela l'amusait d'imaginer qu'il prendrait des couleurs. Il mangerait des produits sains et délicieux ; il savourerait le lait bourru, les oeufs tout frais, les bons fromages, la cochonnaille, les légumes qu'il aimerait à faire pousser dans son jardin, les fraises sauvages et les airelles qu'il chercherait dans les bois ; il élèverait peut-être des poules et des lapins ; il s'instruirait en recettes paysannes ; il se voyait déjà se couper de larges tranches de gros pain de campagne et les tartiner de beurre frais.

Il prit faim, se leva, se vêtit. Il lui sembla que le regard que lui réfléchissait le miroir terni était gai, comme jamais encore il ne l'avait été.

...

 

Dehors, l'air, plus vif que la veille, lui fouetta le visage. Paul dévala le chemin caillouteux et s'approcha du village. Il avançait contre le vent et ne se sentait pas très solide sur ses jambes, ce qui le faisait vaciller parfois de droite ou de gauche. Deux paysans qui avaient l'air pressés le croisèrent sans lui adresser un regard.

Sur la place du village, — oh ! c'était un tout petit village ! — il eut plaisir à voir la boulangerie, l'épicerie et le petit café qui se côtoyaient. Il entra dans le café pour y commander un petit déjeuner. Les trois clients assis à une table cessèrent de bavarder.

     « On ne sert pas de petit déjeuner ici !  »

Paul voulut expliquer qu'un bol de lait aurait suffi, mais il ne put ajouter un mot : le regard d'acier du cafetier le mit mal à l'aise. Il sortit en s'excusant.

 

Une bouffée parfumée de pain chaud le saisit quand il ouvrit la porte de la boulangerie. Il acheta une grosse miche de pain qu'il serra fort contre lui. Il demanda à la boulangère peu affable où il pourrait se procurer du bon lait. Elle lui répondit que tous les fermiers donnaient leur lait à la coopérative et qu'ils ne vendaient pas le lait comme ça. Déçu, Paul se dirigea vers l'épicerie. La porte était close. Il insista pour l'ouvrir. Elle était bien verrouillée. Pourtant il lui semblait avoir vu bouger quelqu'un tout à l'heure, derrière les victuailles de la vitrine.

     « C'est trop fort ! s'exclama-t-il.  »

Les larmes lui montèrent aux yeux. Il sentit confusément qu'on l'observait derrière les volets à demi clos des maisons sur la place. Il s'en retourna vite.

.....

 

Les langues allaient bon train au village depuis que Paul y avait mis les pieds. Personne n'avait su, à la mort du vieux Malmaison, qui hériterait du domaine, de ses champs et de ses bois. Il n'avait pas d'héritier, c'était sûr. Tout serait vendu aux enchères, c'était couru. Et les plus riches du village voyaient cela d'un très bon oeil. Ils s'étaient déjà mis d'accord pour se partager l'affaire en limitant les prix. Puis on avait appris, Dieu sait comment ! qu'il y avait un héritier, un homme de la ville, qui viendrait s'emparer de tout. Chaque jour, on avait guetté les voitures que l'on ne connaissait pas, on avait épié le car et ses voyageurs. Et il était arrivé.

 

Sans même qu'il s'en doutât, on l'avait observé, on l'avait regardé s'installer à la Combe. Voilà maintenant qu'il y restait ! Il faisait du feu. Il achetait de quoi manger. Et, en ce moment même, il arrangeait le jardin, il arrachait les mauvaises herbes.  

     « Mais, vous l'avez vu vu ce jeune homme, si maigre, si décharné que c'en n'est pas possible ?  »

     « Vous savez qu'il a essayé de parler à la Corinne, la petite de la Combe ? Elle sait pas ce qu'elle risque la Corinne, de s'approcher d'un homme de la ville.    »

      « Il est si pâle. Il est malade, c'est sûr. Une de ces maladies qu'on n'attrape pas chez nous.   »

       « Vous avez vu à la télé ? Y en a qui ont le sida. Ils sont maigres comme lui. Ils n'ont que la peau sur les os. Il est venu ici pour se soigner, pour respirer notre bon air. Il va nous l'empoisonner.  » 

     « On va pas se laisser faire.   »

.....

 

On se persuada de la maladie du jeune Malmaison. La nouvelle se répandit comme une traînée de poudre.

     « On va se débarrasser de lui, vous allez voir. Il va pas moisir chez nous.   »

      « Il va vite comprendre qu'on veut pas de lui ici, ça doit être un homo. Il doit être drogué. Faut pas croire qu'il va nous infecter.   »

       « Vous avez entendu la Corinne comme elle prendrait pitié ?  » 

     « Ah ! Si nos filles se mettent à le fréquenter, quel malheur pour not' village !  »

.....

 

Quand il fut revenu chez lui, Paul se dit qu'il ne se découragerait pas si vite, qu'après tout, il se faisait peut-être des idées. Les gens d'ici n'étaient pas aimables parce qu'ils répugnaient à voir s'installer chez eux un étranger. En fait, il ne se sentait pas vraiment un étranger puisqu'il était le neveu de Malmaison. On s'habituerait sûrement à lui. Ce n'était qu'une question de temps. Il descendrait tous les jours au village pour essayer de faire la connaissance de gens plus bienveillants. À force d'être salués aimablement, il y en aurait bien quelques-uns qui se rendraient compte qu'ils n'avaient rien à craindre de lui.

     « Avec le temps, se dit-il, avec le temps... »

Il s'assit à la grande table de chêne polie par les ans. Il la caressa un instant. La patine l'avait rendue douce comme une peau de femme. Il revit en pensée le visage de la jeune fille dont il eût bien aimé connaître le nom, et le seul regard humain qu'on lui eût jamais adressé ici.

     « Je la rencontrerai, et je lui parlerai, et nous deviendrons amis. »

Il se décida à entamer son très frugal repas, quelques  tranches de pain et un peu d'eau fraîche de son puits. Lorsqu'il coupa la miche de pain, horreur ! la croûte recouvrait une moisissure pestilentielle. Paul poussa un cri, un cri de rage.

     « C'en est trop ! Ces paysans sont des sauvages. Ils veulent me faire partir d'ici. Mais non, je ne céderai pas, je ne céderai jamais. Ils pourront me faire ce qu'ils voudront. Je suis chez moi. J'en ai vu d'autres. Ils n'arriveront pas à leurs fins ! »

.....

 

Il décida de réfléchir à une stratégie pour faire face. Il irait faire ses provisions au village voisin. Ce n'était pas si loin. Il y avait bien un vélo dans la remise. Cela lui ferait du bien de faire un peu de sport. Il se constituerait une petite réserve.

Il s'achèterait des livres aussi.

 

Il se prit à rêver à des plaisirs jusque-là impossibles. Plus tard, il aurait même la télévision. Il inviterait des amis, ses amis de mauvaise fortune qui viendraient bien le voir s'il leur payait le voyage. Ils parleraient de leurs jours de misère en buvant du champagne et en dégustant du foie gras. Il se réjouissait à l'avance de ces soirées chaleureuses où ils riraient, ils riraient...

.....

 

Il enfourcha le vieux vélo, et quelques heures plus tard, il revint, les sacoches pleines et un grand panier sanglé sur le porte-bagages. En passant dans le village, il vit des ombres qui s'esquivaient. Il avait envie de rire et de crier quelque chose, comme s'il leur avait joué un bon tour, mais il choisit de ne pas attiser leur méfiance. Il s'enivrait de l'air froid qui lui cinglait le visage, du soleil que buvaient les nuages, du paysage qui resplendissait de couleurs. Il n'avait jamais rien vu d'aussi beau. Et sa joie revint.

Arrivé chez lui, il eut le sentiment d'être en état de siège. Toutes ces victuailles achetées ! N'était-il pas devenu fou ? Cette histoire ne tenait pas debout.

     « On verra bien, on verra bien, murmura-t-il. »

.....

 

Le calme ne régna pas, ce soir-là, au village. La veillée fut agitée. On réunit un véritable conseil. Un conseil d'hommes, bien sûr, d'hommes bien-pensants et déterminés.

      « Il nous nargue.

      «  Avez-vous vu ce qu'il avait sur son vélo ? »

      « De quoi se nourrir pour un mois ! »

      « Il s'incruste. Rien ne pourra le faire changer d'avis. »

      « Il faut faire quelque chose. Pourquoi attendre ? »

.....

 

Une semaine passa, solitaire pour Paul. Il se familiarisait avec la campagne alentour qui le distrayait de son amertume. Ses longues marches lui faisaient du bien. Lorsqu'il s'approvisionnait au village voisin, les gens de là-bas ne le regardaient pas d'un mauvais oeil.

Comme il avait fort à faire à tenir sa maison, à préparer le jardin pour l'hiver, — cette activité nouvelle l'amusait beaucoup —  à casser du petit bois pour la cheminée, et surtout à rêver, à échafauder des projets pour l'avenir, à souffler un peu, enfin, il en aurait presque oublié la présence du village, si proche pourtant.

.....

 

Un matin, il n'y eut pas de soleil pour réveiller Paul Malmaison. Il avait mal dormi. De drôles de cauchemars l'avaient assailli. Il eut le sentiment qu'il n'arriverait jamais à être heureux tout à fait. Elle était comme ça, sa vie, sa pauvre vie. 

Il faisait froid. Les bûches, dans la haute cheminée, s'étaient depuis longtemps consumées.

Il se leva et s'approcha de la fenêtre, attiré par d'étranges bruits. Il n'en crut pas ses yeux. Un homme était là, qui le regardait, un fusil à son côté. Paul ouvrit la fenêtre pour lui parler. L'homme mit en joue. Paul, sidéré, fit un bond en arrière. Il entendit un remue-ménage, des chars et des brouettes que l'on traînait sur le gravier.

 

Paul voit empilées devant lui, dans l'encadrement de la porte qu'il a ouverte pour s'enfuir, de grosses pierres scellées de mortier. Saisi d'horreur, il regarde fixement l'homme qui le vise. Il n'ose bouger. Il doit encore faire un mauvais rêve. Tous les hommes du village semblent s'être rassemblés autour de la maison. Personne ne dit mot. Inutile d'essayer de fuir par les fenêtres. Chacune est gardée par un homme armé. Paul les voit une à une se boucher sans qu'il puisse se défendre. Il est pétrifié. Aucun son ne peut sortir de sa bouche.

.....

 

Combien de jours a-t-il passé dans sa prison ? Il ne saurait le dire. Il ne lui reste plus rien à manger depuis des heures interminables.

Il a longtemps hurlé. Puis il s'est tu. Personne ne passe sur ce chemin perdu en haut de la colline.

     « Je vais mourir... Je vais mourir... »

.....  

 

Des mois passent.

Un promeneur égaré s'étonne de voir une maison sans porte, aux volets clos, et ceinturée de belles glycines en fleurs.

 

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21 octobre 2010 4 21 /10 /octobre /2010 18:31

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Alcmène me serra si fort dans ses bras que je crus à un adieu. Je la rassurai : ma prudence n'aurait pas de faille. Et je la quittai promptement pour ne pas trop m'attendrir, ni m'amollir au point de revenir sur ma décision.

 

Lorsque je parvins à proximité du roc où s'ancrait le Châteauje vis que les remparts formaient avec la falaise une sorte de promontoire qui s'avançait dans la mer en en dominant les vagues monstrueuses qui venaient s'écraser en grands flocs. La vue de ce nid d'aigle° me donna un frisson. J'ignorais que la mer fût si proche.

Je m'apprêtais à gravir la crête par un chemin étroit, lorsque je fus bientôt arrêtée par une file impressionnante de gens qui me précédaient et progressaient avec lenteur. Je me sentis soudain prisonnière, lorsque d'autres personnes vinrent se positionner derrière moi. Je me rendis compte qu'il n'y avait alors plus d'issue hors de l'étroit couloir rocheux qui nous confinait.

On ne pouvait ni reculer ni s'enfuir, si grande qu'en eût été l'envie. Ceux-là même qui hésitaient n'avaient plus le loisir d'hésiter, les indécis n'avaient plus le loisir de rebrousser chemin, les claustrophobes n'avaient plus le loisir de s'évader, ni même de s'évanouir, au risque d'être piétinés.

Une embuscade appropriée nous eût décimés en un éclair.

Je chassai ces idées inopportunes et décidai de distraire mon attention en arrêtant mon regard sur l'étrange forteresse médiévale qui nous dominait, droit devant.

 

Mais les pensées sont têtues qui ne se font pas chasser si vite.

Elles reprirent le dessus, me forçant mordicus à détourner mon attention.

« Si ces gens craignaient de rencontrer Marie-Loup de Saint-Ange ou quelque autre personne vivant là-haut, il ne pourrait y avoir d'attente aussi longue », me dis-je.

Qu'est-ce qui poussait irrésistiblement tous ces individus, qui, au premier abord paraissaient en bonne santé, à vouloir se jeter dans la gueule du loup°, si loup il y avait ?

 

Un instant, je doutai d'Alcmène qui m'avait laissé entendre qu'il était trop dangereux de s'approcher de cet endroit sans y réfléchir à deux fois.

Le nom de Marisa-Loup et la légende incroyable qui s'attachait à sa famille* avaient peut-être fait surgir dans l'inconscient collectif, du fond des âges, des peurs ancestrales.

 

Fallait-il que je sois assez naïve pour prendre argent comptant° tout ce que cette pauvre Alcmène me racontait ? Elle m'avait donné mille signes qui trahissaient une sensibilité le plus souvent poussée à son paroxysme.

Peut-être étais-je son jouet ? Peut-être voulait-elle m'assujettir à ses fantasmes et faire de moi sa chose ?

Il me faudrait être sans cesse sur le qui-vive pour me défaire de cette faiblesse qui me désarmait devant la puissance de persuasion dont je commençais à la supposer capable, lorsqu'elle faisait appel à ma compassion la plus sincère, à l'instant même où elle me donnait le spectacle de son désarroi.

Je soupirai.

Et cependant, je savais que, bien que doutant d'elle, je ne laisserais pas d'être son amie.

 

L'aveuglement librement consenti obscurcit d'autant plus le chemin qui mène à la vérité.**

................................................................... 

*Le bal de Madame de Saint-Ange (44 Délires en abyme* Un conte dans le conte)

** La Vérité, toute la Vérité, rien que la Vérité...

 

NOTES

J'ignorais que la mer fût si proche.

fût, subjonctif imparfait.

Ignorer suivi de l'indicatif ou du subjonctif

> Le fait que - Je ne dis pas que - Cela ne veut pas dire que - Ce n'est pas que, ce n'est point que - ignorer que, j'ignore que - Il n'empêche que + indicatif ou subjonctif ?

 

hors de l'étroit couloir rocheux qui nous confinait.

Confiner, enfermer.

 

si grande qu'en eût été l'envie

subjonctif plus-que-parfait

pour grande qu'en eût été l'envie

quelque grande qu'en eût été l'envie

aussi grande qu'en eût été l'envie

Voir les deux sens de Si... que

 

Ceux-là même qui hésitaient n'avaient plus le loisir d'hésiter

> Ceux-là même ou ceux-là mêmes ? Celles-là même ou celles-là mêmes – cela même, ici même, là même, par là même, aujourd'hui même... QUIZ 64

 

une embuscade nous eût décimés...

>> nous auraient décimés

conditionnel passé

 

mais les pensées sont têtues qui ne se laissent pas chasser aussi vite.

Il y a ici disjonction : le pronom relatif QUI est éloigné de son antécédent pensées.

 

Soutenir mordicus

affirmer obstinément.

mordicus, familier, en latin : en mordant.

 

Je ne laisserais pas d'être son amie

je ne cesserais pas de l'être, je ne m'abstiendrais pas de l'aimer.

> Verbes qui se construisent avec à + infinitif ou de + infinitif

 

L'aveuglement librement consenti obscurcit d'autant plus le chemin qui mène à la vérité

L'aveuglement, Ensaio sobre a cegueira, 1995, roman de l'écrivain portugais José Saramago, Prix Nobel de Littérature. L'auteur imagine l'humanité frappée de cécité et décrit les conséquences d'un tel drame. En 2008, Fernando Meirelles en a tiré un film, Blindness.

 

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QUIZ 16 - Jeu littéraire

Rends à César ce qui est à César

Il s'agit de retrouver les auteurs des oeuvres suivantes.

Leurs nom commencent par A.

1 Colombe

2 Orgueil et Préjugés

3 La Jument Verte

4 Les Yeux d'Elsa

5 Les Oiseaux  

6 La Princesse au Petit Pois

7 Les Confessions

8 Sous le Pont Mirabeau

9 Les Chemins de la Faim

10 Les Tragiques

11 Le Jardin des Délices

12 Organon

13 des Corps Flottants

14 La Divine Comédie

15 On n'est pas des Boeufs

16 Paolo-Paoli

17 le Jeu de la Feuillée

18 L'homme à l'Oreille Cassée

Mais qui donc a dit que ce serait facile ?

 

Réponses ci-dessous

V

 1 Jean Anouilh 2 Jane Austen 3 Marcel Aymé 4 Louis Aragon 5 Aristophane 6 Hans Christian Andersen 7 Saint Augustin 8 Guillaume Apollinaire 9 Jorge Amado 10 Agrippa d'Aubigné 11 Fernando Arrabal 12 Aristote 13 Archimède 14 Dante Alighieri 15 Alphonse Allais 16 Arthur Adamov 17 Adam de la Halle 18 Edmond About  

 

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20 octobre 2010 3 20 /10 /octobre /2010 16:17

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UNE HISTOIRE DE COQ

 

Ce matin, je suis descendue dans mon jardin pour profiter de la douceur de l'été indien qui s'est installée depuis peu. J'aime y rester assise sur le banc et contempler les minuscules avancées du temps qui, de jour en jour, transforment les formes et les couleurs.

 

Planté au milieu de la pelouse, un coq est là qui me regarde.

« Je ne te connais pas », lui dis-je, « Que fais-tu donc chez moi ? »

 

Un murmure plaintif sort de son bec. Il reste figé, devant moi, et n'avance ni ne recule, m'observant avec méfiance mais sans crainte.

« Comme tu es beau ! » m'exclamé-je, sans croire vraiment que la flatterie puisse avoir sur lui quelque effet.  N'es-tu pas le coq que j'ai entendu plusieurs fois crier dans le jardin voisin et que j'ai entrevu par delà la haie, à courir, les ailes feu déployées, poursuivi par le chien et puis par le chat peu amènes qui te disaient leur désapprobation de t'être installé chez eux ? À coup sûr c'est bien toi. Qui d'autre ? Et ainsi te voilà réfugié chez moi, en quête d'un havre de paix, d'un paradis improbable. Tu as raison, qui ne tente pas sa chance n'a rien en ce vaste monde. Tu mérites ma protection si tant est que ton maître ne vienne te prendre pour te remettre dans son enfer. »

Il m'écoute avec attention. Je sens un piège : je l'aime déjà.

 

Mais voilà monsieur mon voisin qui arrive et pointe le nez par dessus le portail ajouré.

« Entrez donc, lui dis-je, vous venez chercher votre coq ? »

Il me raconte qu'on lui a fait ce cadeau, un cadeau bien encombrant, précise-t-il, parce qu'il a rendu service à un fermier. Ce dernier a pensé lui faire plaisir en lui offrant en retour le volatile innocent, qu'on destinerait probablement à la casserole.

« Lui couper le cou ? Le plumer ? Ah, je ne le pourrai pas, me dit le propriétaire du coq. Voyez comme il est heureux chez vous. En paix. Je vous le laisse. »

Comment supporter l'idée qu'on puisse rayer de la surface de la terre une créature aussi magnifique pour le plaisir d'un coup de fourchette ? Quelle abomination ! Quelle horrible pensée — vous en êtes d'accord, lecteur sensible, qui frémissez déjà — que d'imaginer ce bel animal, si vif, si fier, réduit misérablement à un tas d'os rongés et à une inutile plumée !

Mais comment accepter de l'adopter ? Chez moi ? Non, non, je ne puis m'y résoudre, ce n'est pas sa place.

Je voudrais protester, donner des arguments à mon voisin qui a su s'imposer de façon aussi cavalière, pour qu'il reprenne son coq. Mais peut-être sent-il dans ma voix une certaine réticence, une insistance sans conviction, une molle opposition. Il n'écoute pas et coupe court.

« Gardez-le, je sais qu'il sera heureux ici. »

Et le voilà qui s'en va et me laisse dans la plus grande perplexité.

 

Je contemple l'animal et ne peux que fondre de plaisir à sa vue. Son attitude noble et orgueilleuse force le respect ; la multitude des couleurs de son plumage, l'admiration. Son corps luit, comme recouvert de fines lames d'or et de cuivre qui miroitent au soleil, Sa longue queue noire dressée retombe en éventail, brillant d'une moire digne d'une soie orientale. Sa crête charnue lui donne un air royal. Ai-je jamais vu de coqs ? En ai-je jamais vraiment regardé un ? Je croyais l'avoir fait dans plus d'une basse-cour mais jamais je n'ai été ainsi saisie par une telle beauté.

 

Il ne me reste qu'une chose à faire : aller chercher pour le nouveau venu de quoi manger et boire.

J'ai tôt fait de mettre à sa disposition un récipient d'eau et de lui donner ce dont je dispose : de la mie de pain frais trempée, des grains de riz (bluté, dommage !) et des graines de lin bio, brillantes à souhait, bien faites pour restaurer sa santé, à croire que je veux faire de lui un produit bleu blanc coeur. Je passerai tout à l'heure à Jardiland pour acheter des aliments adéquats.

Il a tout compris, tout de suite, quand j'appelle : « Petit, petit, petit... »

« Je te nommerai Nestor. À présent, tu n'es plus seulement un coq, mais mon coq. »

À mon âge, qui donc eût dit que je succomberais à l'attrait d'un gallinacé !

 

Victor, mon petit fils est venu admirer Nestor. À quinze mois on est curieux de tout. Les animaux le fascinent. Chats, chiens, pigeons, chinchillas lui sont familiers, mais un coq ! Il veut l'attraper. Le coq court parmi les fleurs, il bat des ailes mais sans grande conviction pour prendre son envol.

 

« Attention, Victor ! On ne court pas après un coq ! On le regarde, c'est tout. »

 

Victor lui adresse des cocoricos comme il les a entendus sur quelque DVD qui énumère, pour les enfants, des cris d'animaux, et il est étonné de n'entendre en réponse que des gloussements. Drôle de dialogue.

Je m'afflige que le petit ne pourra décidément pas continuer à s'amuser sur une pelouse parsemée de fiente malodorante et collant aux semelles. Son père me propose de bâtir une cabane pour le coq et même d'y inviter quelques poules. Soyons raisonnable, ne nous laissons pas succomber au pouvoir de séduction de Nestor. Non, on ne pourra pas le garder. Mais, comment faire pour se séparer de lui tout en lui préservant la vie, tout en lui trouvant un lieu où il puisse être heureux ?

 

Voilà déjà plus d'un mois que j'habite chez mon coq. Il domine la situation de son allure altière. Je ne cesse de l'admirer, de lui parler doucement, de lui faire découvrir les choses intéressantes de mon jardin. Chaque matin, il me demande de soulever les grosses pierres qui servent de bordures et de décoration. Oui ! Il me le demande. À voir l'excitation qui le prend lorsqu'il m'aperçoit — il se précipite à ma rencontre, les ailes battantes, poussant même de petits cris — à voir l'insistance qu'il prend à vouloir marcher tout près de moi, sur mes pieds s'il le pouvait, je ne peux résister et je cède à ses désirs. Nous faisons le tour du jardin. Sous chaque pierre soulevée, on s'extasie devant la découverte de toute une faune qui affectionne les lieux sombres et humides. L'insecte ou le crustacé débusqué ne fait pas un pli, Nestor l'avale goulûment (entre autres mille-pattes, vers blancs, et cloportes), ou c'est une grosse limace gluante qui est aussitôt déchiquetée pour être gobée elle aussi, ou un énorme lombric ou des vermisseaux qui n'ont pas le temps de dire ouf, toute une nourriture savoureuse gorgée de protéines qui fait de mon volatile préféré un modèle du genre ; il gagnerait des médailles, j'en suis sûre. Vrai, il a doublé de volume depuis que nous avons fait connaissance. Fier comme Artaban, il se promène selon sa fantaisie, projetant d'un coup sec sa tête à chaque pas, arborant une assurance souveraine, en maître des lieux.

 

Mon chat langoureusement s'étire sur le banc tout chaud de soleil. Couché sur le dos, Caramel donne son ventre miel à admirer. L'oeil mi-clos, il ne perd pas de vue ce qui se passe autour de lui. J'aime savoir qu'il fait bon ménage avec Nestor. Deux merveilleux êtres intelligents qui vivent en bonne intelligence. Le Paradis dans mon jardin ! Ils ont compris qu'ils pouvaient tirer le meilleur parti en se côtoyant sans se jalouser trop, à faire comme si l'autre n'existait pas ou presque. Ils s'observent discrètement sans que je m'en aperçoive, mais je me doute bien que rien de ce que fait l'un n'échappe à l'autre. Et voilà mon Nestor qui, faisant semblant de picorer on ne sait quoi, s'approche du chat à demi-sommeillant, sans en avoir l'air, à petits pas, et il dresse le col pour se mettre la tête à la hauteur du banc, l'oeil rond et curieux. La distance diminue dangereusement entre mes deux chéris, et j'observe. Soudain, alors que le bec est près d'effleurer le joli ventre rond, un coup de patte vif et précis assène une gifle sur le coq ébaubi qui fait quelques pas en arrière, vexé je vous l'assure, de n'avoir pu éviter le rappel à l'ordre intempestif du chat : on ne plaisante pas avec une trop grande familiarité. Et voilà Nestor reparti un peu plus loin, sans avoir sourcillé, sachant bien qu'il ne doit s'en prendre qu'à lui-même s'il a reçu la semonce, faisant comme si de rien n'était, déambulant inlassablement dans l'herbe à la recherche de proies invisibles aux yeux du commun des mortels, et décidant qu'à tout prendre il vaut mieux ne pas tenir rigueur au félin, d'ordinaire accommodant, et qui l'a si bien accepté sur son territoire.

 

Les jours se raccourcissent. Nestor va se coucher vers les six heures et demie et chacune de ses soirées perd quelques minutes quotidiennes. Il a déniché dans la haie d'arbustes une place, sur une branche, qui lui convient, où il se sent à l'abri dans le feuillage. Mais une nuit, la pluie est si violente que, lorsque je le vois au matin, le plumage détrempé, l'air piteux, je ressens une immense pitié.

 

C'est urgent, il faut agir avant les mauvais jours, il ne peut rester ainsi à la rigueur des intempéries. Il faut que je case mon coq.

Comment faire pour trouver une personne qui respectera son intégrité et renoncera à le dévorer, maintenant qu'il est bien gras et appétissant à souhait ? Je me mets à la recherche d'un amoureux des coqs, d'une personne qui aura de préférence une volée de poules (histoire de gâter Nestor !) mais sans coq déjà installé dans la basse-cour, car on sait bien que le plus souvent deux coqs ensemble ne font pas bon ménage.

Je me remémore alors Jean de La Fontaine :

Deux Coqs vivaient en paix : une Poule survint,

Et voilà la guerre allumée.

[...]

 

Je veux que mon coq soit heureux, un point c'est tout.

Après avoir supplié mon voisin de rechercher lui aussi une famille accueillante, — hélas sans succès —  j'ai l'idée, un dimanche matin, de demander à une bonne dame de ma petite ville, que je connais pour avoir fait partie d'une famille paysanne, et à ce titre, j'ai bon espoir qu'elle trouve quelque fermier qui fasse l'affaire. Pendant la messe où je la rencontre (ô sacrilège !), j'ose lui murmurer discrètement : 

 

« Jeannette, j'ai un coq dont je voudrais me défaire. Verriez-vous une bonne personne qui pourrait l'adopter ? Plusieurs conditions cependant : qu'elle ne le mange pas, qu'elle ait des poules, qu'elle n'ait pas déjà un coq, et qu'on puisse lui faire confiance. »

 

Toujours prête à rendre service, elle réfléchit. Après l'ite missa est, lorsque les fidèles s'ébranlent pour sortir de l'église, voilà que ma Jeannette se poste au milieu de la nef principale, et arrête les paroissiens, les uns près les autres en leur demandant : « Ne voulez-vous pas un coq ? » On entend pouffer, on entend lui répondre que ce serait une bonne idée pour le dîner. Notre curé se propose en plaisantant de prélever une taxe sur la vente. L'essai est un fiasco lamentable. Personne ne veut adopter mon coq.

 

Je demande à mes connaissances. Sans succès.

Jusqu'à mon kiné qui veut bien essayer de résoudre mon problème.

« Je crois que j'ai votre homme, me dit-il. Faisons une tentative. »

Il décroche le téléphone :

« Allô, c'est toi ma chère amie. J'aurais quelque chose d'exceptionnel à te proposer...

Non, je t'assure, c'est très sérieux. C'est un coq. Un coq à adopter.

 Ce n'est pas une plaisanterie, c'est un coq magnifique, il faut que tu le voies. Tu ne résisteras pas.

 Écoute, je te fais une proposition honnête : tu prends le coq, et je garde ton fils pendant les vacances.

 Sais-tu que tu ferais une très bonne affaire. Il parle anglais. Il serait un excellent répétiteur pour ton...

»

Pince-sans-rire, mon kiné se tourne vers moi, l'air contrit.

« Rien à faire, me dit-il, rien à faire ! »

 

Il faut me rendre à l'évidence, l'objectif que je me suis fixé sera dur, très dur à atteindre. Il ne me reste qu'une solution : faire du porte à porte.

J'ai repéré les fermes qui bataillent contre l'invasion urbaine, celles qui sont disséminées autour de ma petite ville, au milieu des prés et des champs, celles, héroïques, qui résistent, qui n'ont pas encore été grignotées par l'avidité des promoteurs de lotissements nouveaux et des grandes surfaces.

Je ne veux pas faire cette démarche toute seule, et Jacques, mon mari, va m'accompagner. Il aime bien faire des connaissances nouvelles, mon mari.

 

On roule sur la route de campagne et l'on aperçoit de loin un fermier qui sort de chez lui pour regarder sa boîte aux lettres. Le temps d'arriver dans la cour de sa ferme, il a disparu. On sonne, on frappe. Personne ne répond. Ne voit-on pas bouger un rideau, ou est-ce une illusion ? Pourtant nous savons qu'il est là, à nous guetter. Le couple que nous formons fait figure de fâcheux qui viennent le déranger. Des Témoins porteurs de la Bonne Nouvelle ? Peut-être ? Que croit-il ? Nous ne nous avouons pas vaincus.

Voyons plus loin. Une dame fort sympathique nous ouvre sa porte. Elle est stupéfaite d'entendre la demande que nous lui faisons et l'on sent qu'elle a vraiment envie de rire.

Jacques l'interroge : 

« Votre nom me dit quelque chose, n'êtes-vous pas la soeur de la dame qui porte le même nom que vous et qui vit à la maison de retraite ? »

 

Et voilà, c'est parti pour des bavardages interminables. On n'a pas fini si on fait ainsi la conversation à tous les fermiers des environs !

Il y a bien une ferme éloignée que nous apercevons d'ici. Je n'ai pas envie de faire des kilomètres. Nous demandons alors à notre interlocutrice si elle ne connaîtrait pas le nom des gens qui habitent là-bas, et nous lui montrons du doigt la maison sur la colline. Chouette, elle le connaît ! On se contentera de téléphoner.

Quand on demande à la brave dame au bout du fil s'il lui plairait d'adopter notre coq, elle nous rit au nez — façon de parler — et elle nous répond, en colère :

« Mais mangez-le donc ! »

 

Nous ne nous décourageons pas.

Le lendemain, nous poursuivons nos investigations en prenant une direction nouvelle. Il y a bien à quelque deux ou trois kilomètres de chez nous une jolie ferme au bord de la route. Nous y passons devant à chaque fois que nous descendons en ville et longeons un grand pré où s'ébattent des poules, qui, ma foi, ont l'air bien heureuses d'être au grand air. Allons-y !

Un aimable monsieur nous accueille, qui semble à peine étonné de notre requête. Il a bien eu un coq autrefois, qu'il aimait bien, mais il a dû s'en séparer à cause d'un voisin qui ne supportait pas ses cocoricos intempestifs ; il est vrai que le pauvre animal inconscient se mettait à chanter à trois heures du matin, quel bêta ! Nous suggérons de faire l'expérience avec notre coq. Peut-être le voisin sera-t-il aujourd'hui plus accommodant.

 

Notre Nestor, pendant les deux premières semaines de son séjour chez nous, ne chantait pas. Une aubaine pour les voisins. Puis un jour, à notre grand étonnement, il a chanté une fois. J'ai bien cru m'arracher les cheveux dans mon lit, alors que je n'étais pas encore levée. C'était sept heures vingt du matin. Le lendemain, c'était sept heures vingt-deux, le voilà qui se remet à chanter, et trois fois. « Aïe, j'ai bien peur que nous ayons bientôt des plaintes du voisinage », ai-je pensé. Mais rien. De jour en jour, et au fur et à mesure que notre coq se sentait plus heureux chez nous, les cocoricos se sont multipliés. Jusqu'à onze fois. Je les comptais, anxieuse, au fond de mon lit, priant que ces cris cessent vite. J'espérais que tout le monde alentour était déjà réveillé, le chant se faisant entendre de plus en plus tard chaque jour, suivant l'heure du lever du soleil.

Comme nous avons bon espoir que l'aimable personne à laquelle nous vantons la beauté et l'intelligence de notre coq, se laissera tenter, nous lui affirmons que l'animal n'est pas un lève-tôt, et que ses poules seront assurément ravies d'avoir un beau mâle à leur disposition. Nous sentons que sa résistance fléchit, les arguments font mouche. C'est fait. Nestor est adopté.

 

Le jour de la séparation arrive et je suis toute triste. Le futur propriétaire vient pour chercher Nestor. Dès qu'il l'aperçoit, il tombe sous le charme. Son admiration n'est pas feinte. « C'est un beau coq, dit-il, et bien gros ! » Il enfile des gants épais pour se protéger des ergots puissants et des grosses pattes griffues.

Nous voilà, le monsieur, mon mari et moi entourant le coq qui commence à se douter que quelque chose de désagréable va lui arriver. Il s'affole et semble me dire : « Que me fais-tu là ? Toi que j'ai aimée, toi en qui j'avais toute confiance. Veux-tu me livrer à des mains étrangères ? Quelle trahison ! » J'ai envie de pleurer, de lui demander pardon, et je me sens vaguement ridicule. Nous n'arrivons à rien, car l'animal risque de s'envoler à chaque fois que nous nous approchons de lui pour le saisir et j'ai bien peur qu'il n'aille dans la rue.

 

« Attendons qu'il se décide à aller se coucher, » propose le monsieur.

J'ajoute : « Il est bientôt l'heure. »

 

On voit alors mon bel oiseau se jucher dans l'arbuste qu'il affectionne. C'est un jeu d'enfant que de s'emparer de lui lorsqu'il est près de s'endormir. On le met dans une petite cage. Je le caresse pour la première et la dernière fois. « Adieu, Nestor, je t'aime. » Le nouveau propriétaire, qui semble ravi, insiste pour nous l'acheter, mais Nestor n'a pas de prix ! Il nous apportera, pour nous remercier, des oeufs de ses poules.

 

Je ne t'ai pas perdu de vue, mon cher Nestor. Chaque fois que je longe le pré où tu passes une vie heureuse, je te vois, au milieu de tes compagnes. Tu les domines de toute ta hauteur, toujours digne et majestueux, portant avec ostentation tes couleurs flamboyantes, et je ralentis ma voiture, si aucune autre ne me suit de près, pour t'admirer encore, et encore. Et mon coeur se serre d'émotion, et je me traite de bête, pour être aussi sensible. Tout juste si je n'essuie pas une larme, heureuse que je suis d'avoir pu te sauver de l'indifférence des hommes.

 

Ô coq ! Emblème gaulois de mon pays ! Je comprends à présent pourquoi tu fus choisi parmi toute la gent animale pour le représenter, pourquoi on t'a préféré au lion, ou même à l'aigle qui t'a détrôné un temps, celui des empires des Napoléon, mais que tu as su chasser, et tu es revenu, tel le phénix qui renaît de ses cendres, plus glorieux que jamais ! Les Français se souviennent-ils que depuis le Moyen-Age où ils t'ont adopté comme symbole religieux — Ne trônes-tu plus en girouette sur le clocher de nos églises ? —  puis, à la Renaissance où tu t'es attaché à l'idée de notre Nation, tu as accompagné l'effigie de nos rois au fil des siècles. On te trouvait parfois, sur les pièces de monnaie, sur les timbres, sur les gravures, et tu te dresses toujours, bien visible, sur certains monuments fameux. Tu restes au fond de nous comme une certaine image de la France, la France profonde et paysanne, et tu apparais encore, exaltant les coeurs, sur les terrains où nos sportifs rêvent de la victoire.

Ô mon coq ! Je t'ai découvert, dans toute ta splendeur et avec un coeur qui ressent des choses dont je ne me serais jamais douté, avec une intelligence et une délicatesse qui m'étaient inconnues jusqu'alors. Je ne t'oublierai jamais, Nestor, toi dont le cocorico retentit encore dans mon souvenir !

 

Une voisine m'interpelle l'autre jour : « Ah ! Comme votre coq chantait le matin ! » Je crois à un reproche qu'elle va me faire.

« Comme il me manque, me dit-elle, comme il me manque de l'entendre ! »

.................................

Notes

Les moindres détails de cette histoire sont vrais, le croiriez-vous ?

 

m'exclamé-je ou m'exclamè-je (Nouvelle orthographe): je m'exclame avec le sujet inversé.

 

Eussé-je, eussè-je, j'eusse, fussé-je, fussè-je, je fusse, dussé-je, dussè-je, eût-il, fût-il, dût-il, fût-ce, fussent-ils, parlé-je...

Réforme de l'orthographe - L'orthographe recommandée aux enseignants - Lexique

 

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20 octobre 2010 3 20 /10 /octobre /2010 08:21

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Tout en haut du piton rocheux qui dominait la ville, se dressait, impressionnant et grave, le Château. On ne pouvait tourner la tête dans sa direction sans le voir et il rappelait, à tout un chacun, la puissance qu'il exerçait sur le mental. Les carcasses les moins robustes tremblaient, les esprits les plus résolus fléchissaient devant le symbole glacé et mortel. On faisait tout ce qu'il était possible pour éviter de lever les yeux sur lui, à tel point qu'on en oubliait le plus souvent de regarder les divines beautés du ciel changeant qui se moquait bien de ce qui se passait ici-bas.

 

Avant de nous extirper de la cache où nous nous étions dissimulées, bien à l'abri des ondes indiscrètes, je prévins Alcmène de ma décision de pénétrer dans cette forteresse.

Elle me traita d'intrépide et de téméraire et me pressa de lui dire de quel mal je me plaignais pour vouloir ainsi aller quérir un remède au Château, au risque de ne pas me porter mieux, ou même d'encourir un blâme. Elle ne put me décrire lequel exactement, car on craignait de parler librement de ces choses. Des rumeurs couraient, chuchotées imprudemment à l'oreille, quand on croyait se trouver dans un lieu sûr. Je ne lui dis pas un mot de mes intentions exactes, pour la préserver, au cas où on la presserait d'avouer ce qu'elle savait sur moi.  

Je me serais bien laissé convaincre de n'y point aller, si forts étaient les arguments de ma chère Alcmène, mais la curiosité qui m'animait était trop intense pour lui céder. Je saurais désormais qu'il me fallait me tenir sur mes gardes.

N'étais-je pas tout fraîchement arrivée dans ce monde d'inquisiteurs ? Je me doutais bien qu'on m'avait à l'oeil°.

 

Sitôt que je fus sortie à l'air libre, je respirai de toute ma capacité pectorale comme si une hyper oxygénation pouvait me délivrer de mes peurs. Il me fallait les vaincre pour affronter l'inconnu. Il me fallait les vaincre pour éclaircir le mystère.

 

     « À vouloir trop savoir, qu'y gagne-t-on ? dit le sot. Si tu m'apprends que l'architecture des pommes de pin fait que l'air virevolte autour d'elles, les pignes en seront-elles meilleures ? »

..........................................................

 

NOTES

Première phrase : ..........................le Château

LA SUSPENSION - Procédé de style qui veut produire un effet : rejet en fin de phrase du groupe nominal le Château.

 

à tel point qu'on en oubliait le plus souvent de regarder les divines beautés du ciel

conséquence après la locution conjonctive à tel point que

> À un tel point que, à un point tel que, au point que

 

il rappelait, à tout un chacun, la puissance qu'il exerçait

Tout un chacun, n'importe qui.


Je me serais bien laissé convaincre de n'y point aller

♦ Place de Y : Lorsque le verbe à l'infinitif est précédé d'un adverbe (bien, trop, toujours...) ou de la 2e partie de la nég. (pas, point, rien, jamais...) Y précède le groupe adverbe + infinitif 

> La place de Y et de EN dans la phrase. Vous recherchez des difficultés dans cet exercice ? Vous finirez bien par Y EN trouver. + QUIZ 67

♦ laissé, participe passé suivi d'un infinitif : invariable.

> L'accord problématique des participes passés FAIT et LAISSÉ - Ils se sont fait ou faits / Elle s'est fait ou faite / Ils se sont laissé ou laissés...


Je me doutais bien qu'on m'avait à l'oeil°.

on me surveillait

 

Sitôt que je fus sortie à l'air libre

langue soignée, emploi de la locution conjonctive > Sitôt que

passé antérieur

 

je respirai de toute ma capacité pectorale

pectoral, de la poitrine.

 

les pignes en seront-elles meilleures ?

Une pigne, c'est la graine de la pomme de pin mais c'est aussi parfois la pomme de pain elle-même. 

Dans la Loire on appelle une pomme de pain un babet.

 

Les babets ! Ce mot résonne dans ma mémoire et me plonge dans mon enfance. Comme les promenades dans les bois du Pilat fleuraient bon les résineux ! On y ramassait les babets, précieux butin qui devenait jouets. Les babets femelles avaient notre préférence, c'étaient les plus gros. Je sens encore sous mes doigts le rugueux contact de leurs écailles. Certains d'entre eux, cônes presque fermés, d'autres, cônes éclatés, que la nature artiste avait sculptés dans une inégalable perfection.

 

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  • J'aime trop les mots pour les garder par-devers moi - au fond de mon coeur et de mon esprit. Ils débordent de mes pensées en contes drolatiques, avec des quiz et des digressions sur la langue.
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Amoureuse des mots, je cherche comment faire partager ma passion. Il y a tant à découvrir dans les bibliothèques du monde, tant de mots à connaître intimement pour affiner notre pensée, tant de mots qu'on n'entend plus sur nos lèvres, enfermés qu'ils sont dans des livres poussiéreux. Il ne tient qu'à nous de les faire revivre et de les faire chanter. Notre langue, si belle, si riche, demande qu'on la respecte, qu'on la préserve, qu'on s'en amuse et qu'on la chérisse. Mamiehiou ............................................................................................................................................................................................ ...................................;....................................................................... « La langue française est une femme. Et cette femme est si belle, si fière, si modeste, si hardie, touchante, voluptueuse, chaste, noble, familière, folle, sage, qu'on l'aime de toute son âme, et qu'on n'est jamais tenté de lui être infidèle. » Anatole France ....................................................... ............... ................................................................................................................. « C'est une langue bien difficile que le français. À peine écrit-on depuis quarante-cinq ans qu'on commence à s'en apercevoir. » Colette

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