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1 janvier 2014 3 01 /01 /janvier /2014 19:03

FLORILÈGE

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Un florilège de textes sélectionnés par mamiehiou

                                                                                                              

 

-32-

 

Till l'Espiègle

 

À quinze ans, Ulenpiegel éleva à Damme, sur quatre pieux, une petite tente, et il cria que chacun y pourrait voir désormais représenté, dans un beau cadre de foin, son être présent et futur.

Quand survenait un homme de loi bien morguant et enflé de son importance, Ulenspiegel passait la tête hors du cadre, et contre-faisant le museau de quelque vieux singe, disait :

Mufle savant peut pourrir, mais fleurir non ! Ne suis-je point bien votre miroir, monsieur de la trogne doctorale ?

S'il avait pour chaland un robuste soudard, Ulenspiegel se cachait et montrait, au lieu de son visage, au milieu du cadre, une grosse platelée de viande et de pain, et disait :

La bataille fera de toi potage. Que me bailles-tu pour ma bonne aventure, ô soudard chéri des corbeaux et vautours ?

Le soudard baillait, selon son humeur, une paire de soufflets ou un liard d'obole, mais Ulenspiegel n'en avait cure, certain d'être dans le vrai.

Ainsi montrait-il leur miroir à ceux de Damme, de Bruges, de Blankenberghe, voire même d'Ostende et au milieu de leur dire en son langage flamand : "Ik ben u lieden spiegel, je suis votre miroir, " il leur disait abréviant : "Ik ben ulen spiegel, " ainsi que cela se dit présentement en Flandre.

Et de là lui vint son surnom d'Ulenspiegel.

 

Extrait de Thyl Ulenspiegel (La légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses de Thyl Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au pays de Flandres et ailleurs)

Adaptation de Charles De Coster -1867

Cet écrivain belge met en scène le personnage de Till qui devient ici un résistant flamand dans son pays occupé et meurtri lors de l'occupation espagnole au XVIe siècle.

Le style et le vocabulaire choisis par de Coster ont une saveur tout à fait réjouissante même lorsque Till et son ami Lamme courent les pires dangers.

Ce texte se trouve dans la Bibliothèque Rouge et Or. Il a été adapté et condensé en 191 pages (édition de 1950 pour la jeunesse ) par Jean Sabran.

Pour connaître Jean Sabran, lire > Entretien avec Jean Sabran - Roger Martin

 

2e extrait de Thyl Ulenspiegel

Revenant [du marché] de Bruxelles, [Ulenspiegel et Lamme] virent, dans une maison de pierres, quai aux briques, dans une salle basse, une belle dame vêtue de satin, qui disait à sa cuisinière :

Fourbissez-moi cette poêle, je n'aime pas la sauce à la rouille.

Ulenspiegel passa le nez à la fenêtre.

Moi, dit-il, je les aime toutes, car ventre affamé n'est pas très grand électeur de fricassées.

*La dame se retournant :

Quel est, dit-elle, ce bonhommet qui se mêle de mon potage ?

Hélas, belle dame, répondit Ulenspiegel, si vous vouliez seulement en faire un en ma compagnie, je vous enseignerais des ragoûts de voyageurs inconnus aux belles dames sédentaires.

Il est joli homme, dit la cuisinière à la dame, faisons-le entrer et qu'il nous conte ses aventures.

Mais ils sont deux, dit la dame.

J'en soignerai un dit la cuisinière.

Madame, répartit Ulenspiegel, nous sommes deux, il est vrai, moi et mon pauvre Lamme qui ne peut porter cent livres sur le dos, mais en porte cinq cents sur l'estomac en viandes et boissons, volontiers.

Mon fils, dit Lamme, ne te gausse point de moi, infortuné à qui sa bedaine coûte si cher à remplir !

Il ne te coûtera pas un liard aujourd'hui, dit la dame. Entrez céans tous deux.

Mais, dit Lamme, il y a aussi deux baudets sur lesquels nous sommes.

Les picotins, répondit la dame, ne manquent point en l'écurie de M. Le comte de Meghem.

La cuisinière quitta sa poêle et tira dans la cour Ulenspiegel et Lamme sur leurs ânes, lesquels se mirent à braire incontinent.

Les deux pélerins mangèrent à grand planté et burent à tire-larigot. Et la dame comtesse de Meghem donna encore cette nuit à souper à Ulenspiegel et à Lamme, et ainsi le lendemain et les jours suivants. Les ânes avaient double picotin et Lamme double ration. Pendant une semaine il ne quitta point la cuisine, jouant avec les pats et vidant force chopes.

Dans l'entretemps, Ulenspiegel et la dame vivaient amicalement. Elle lui dit un jour :

Thyl, tu as la tête folle ; qui es-tu ?

Je suis, répondit-il, un fils qu'Heureux Hasard eut un jour avec Bonne Aventure.

Tu ne médis point de toi, dit-elle.

C'est de peur que les autres ne me louent, répondit Ulenspiegel.

Prendrais-tu la défense de tes frères qu'on persécute ?

Les cendres de Claes battent sur ma poitrine, répondit Ulenspiegel.

Comme te voilà beau ! dit-elle. Qui est ce Claes ?

Ulenspiegel répondit :

Mon père, brûlé pour la foi.

Le comte de Meghem ne te ressemble point, dit-elle ; il veut faire saigner la patrie que j'aime, car je suis née à Anvers, la gracieuse ville. Sache donc qu'il s'est entendu avec le conseiller de Brabant, Scheyf, pour faire entrer dans Anvers ses dix enseignes d'infanterie.

Je le dénoncerai aux bourgeois, dit Ulenspiegel, et j'y vais de ce pas, leste comme un fantôme.

 

Texte original de Charles de Coster (sur le site DBNL)

 

La légende d'Ulenspiegel (1867)

 

Tous les chapitres [Vorige (précédent) Volgende (suivant)] 

 Extrait

*La dame se retournant:

- Quel est, dit-elle, ce bonhommet qui se mêle de mon potage?

- Hélas! belle dame, répondit Ulenspiegel, si vous vouliez seulement en faire un peu en ma compagnie, je vous enseignerais des ragoûts de voyageur inconnus aux belles dames sédentaires.

Puis, faisant claquer sa langue, il dit.

- J'ai soif.

- De quoi? dit-elle.

- De toi, dit-il.

- Il est joli homme, dit la coquassière à la dame. Faisons-le entrer, & qu'il nous conte ses aventures.

L'histoire de Till (Till Eulenspiegel, en allemand, Tijl Uilenspiegel en néerlandais, ou Thyl Ulenspiegel) fut publiée pour la première fois en 1510-1511 anonymement.

Espiègle et espièglerie sont des mots qui viennent du nom de ce personnage, facétieux, roublard, capable de toutes les fantaisies, et attachant, fidèle qu'il est en amour comme en amitié.

On peut lire Les Aventures de Til Ulespiègle (1519) dans Wikisource. La traduction est de Pierre Jannet (1820-1870)

 

Voici un extrait de l'AVERTISSEMENT DU TRADUCTEUR

Qu’est-ce donc que ce livre, qui a été accueilli avec tant de faveur par la plupart des nations de l’Europe ? C’est un recueil d’histoires plus ou moins plaisantes, plus ou moins bien racontées. Il y a des espiègleries dans le sens que nous attachons à ce mot, c’est-à-dire des malices innocentes et qui font rire ; mais on y trouve aussi des tours pendables, des actes inspirés par une méchanceté naturelle et gratuite, qui n’excitent pas la moindre gaîté. Ajoutons que les récits les plus grossièrement orduriers y tiennent une large place.

Enfin, l’Allemagne, la Flandre et la Pologne se disputent l’honneur de lui avoir donné le jour.

En 1956, le film Les Aventures de Till l'Espiègle fut coréalisé par Joris Ivens et Gérard Philipe qui joua le rôle de Till.

Voir sur la toile :

Images correspondant à till l espiègle

 

FLORILÈGE - LA PENSÉE DES AUTRES (titres des textes)

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20 décembre 2013 5 20 /12 /décembre /2013 09:56

FLORILÈGE

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Un florilège de textes sélectionnés par mamiehiou

                                                                                                              

 

-31-

 

Le Silence de la mer

 

Vercors 1902-1991

 

C'est en rangeant les livres de ma bibliothèque, pour y faire un tri de mes livres – mais un tri est-il possible ? - qu'a surgi dans ma mémoire le souvenir d'une autre bibliothèque que j'avais vue dans un film, il y a bien longtemps déjà.

 

Si je parle de tri, c'est pour tenter de ne conserver que les livres que je crois devoir garder pour moi et ma famille, ceux que je relirai, et ceux qui seront peut-être lus par les gens que j'aime. J'ai tant de livres que je ne pourrai les garder tous. Ils se bousculent dans mes bibliothèques, ils grimpent le long de mes murs, ils se glissent dans chaque anfractuosité des pièces que j'habite, ils ont envahi mon sous-sol dans de vieux meubles qui craquent sous leur poids.

Jusqu'aujourd'hui je les ai accumulés en me défendant d'être raisonnable. Il faut me rendre à l'évidence : je ne pourrai les emporter tous dans mon nouvel appartement, assez grand certes, mais pas autant que la maison que je quitte sans regret.

Chaque livre me rappelle une histoire, celle qui me raconte comment il est arrivé chez moi, dans quelle librairie je l'ai déniché, dans quelle classe je l'ai étudié, qui me l'a offert et pour quelle circonstance ; on m'a donné celui-ci sur un coup de coeur parce qu'on savait que j'aimais lire, celui-là parce que c'était Noël ou mon anniversaire, cet autre parce qu'on voulait me faire connaître une œuvre ou un auteur ; j'en ai récupéré dans une vieille école, sur le point d'être jetés ; ces autres encore, du début du siècle dernier et que personne d'autre que moi n'a voulus, viennent d'une succession ; tous ceux que j'ai rapportés de mes voyages ; et les livres qui m'attiraient comme des aimants sur les étagères de mes librairies préférées, chez Plaine, chez Dubouchet, chez Le Hénaff, librairies* aujourd'hui disparues ; ceux aussi qui m'arrachaient des cris de joie quand je les découvrais chez Maxi-livres, des trésors pas chers !

Et les livres de la Pléiade, ceux de Michel de l'Ormeraie... Que de plaisirs !

Ceux de mon enfance, ceux de ma jeunesse, ceux de l'âge mûr et ceux qui ne peuvent pas exister hors de ma vie et qui forcent ma porte.

Les livres me racontent les moments que j'ai passés avec eux, lorsque j'étais en famille avec mes parents qui ne sont plus, lorsque j'étais amoureuse, lorsque j'étais à l'hôpital, lorsque j'étais en vacances...

Certes je pourrais ne garder que les livres des grands écrivains et me séparer des autres mais ce serait me couper de ma propre histoire.

 

Tous ceux qui ont des livres qu'ils aiment, soigneusement rangés dans leur bibliothèque, ou mis en vrac, faute de place, me comprendront. Les livres sont des compagnons sages qui attendent qu'on les caresse de la main ou du regard, et qu'on les ouvre pour relire un passage aimé.

 

Ainsi donc, en rangeant "mes bibliothèques", je repense à celle que Vercors a évoquée dans sa nouvelle Le Silence de la mer.

Le silence, c'est celui que gardent un oncle et sa nièce en présence d'un officier allemand, Werner von Ebrennac venu s'installer chez eux pendant la guerre. Un soir qu'ils sont dans la salle principale, Werner s'arrête devant la bibliothèque et il évoque la grandeur de la France à travers l'énumération de ses génies littéraires.

Il aurait espéré que la France et l'Allemagne s'unissent fraternellement dans leurs grandeurs respectives.

 

Le Silence de la mer – Extrait

Il était devant les rayons de la bibliothèque. Ses doigts suivaient les reliures d’une caresse légère.

« …Balzac, Barrès, Baudelaire, Beaumarchais, Boileau, Buffon…Chateaubriand, Corneille, Descartes, Fénelon, Flaubert…La Fontaine, France, Gautier, Hugo…Quel appel ! » dit-il avec un rire léger et hochant la tête. «  Et je n’en suis qu’à la lettre H !…Ni Molière, ni Rabelais, ni Racine, ni Pascal, ni Stendhal, ni Voltaire, ni Montaigne, ni tous les autres !… » Il continuait de glisser lentement le long des livres, et de temps en temps il laissait échapper un imperceptible « Ha ! », quand, je suppose, il lisait un nom auquel il ne songeait pas. « Les Anglais, reprit-il, on pense aussitôt : Shakespeare. Les Italiens : Dante. L’Espagne : Cervantès. Et nous, tout de suite : Goethe. Après, il faut chercher. Mais si on dit : et la France ? Alors, qui surgit à l’instant ? Molière ? Racine ? Hugo ? Voltaire ? Rabelais ? ou quel autre ? Ils se pressent, ils sont comme une foule à l’entrée d’un théâtre, on ne sait pas qui faire entrer d’abord »


Vercors est le nom de résistant et d'écrivain de Jean Bruller.

Le Silence de la mer a été adapté au théâtre en 1949. Jean-Pierre Melville a fait la mise en scène du film sorti en 1947.
 

On lira avec intérêt l'étude de Nathalie Gibert-Joly :

La bibliothèque dans Le Silence de la mer, un espace symbolique

Et sur le thème des bibliothèques : La bibliothèque dans l'oeuvre

 

Je me suis attachée au thème des bibliothèques en en décrivant une dans mes Délires, bibliothèque surréaliste, sœur de celles de Luis Borges et d'Umberto Eco. Il suffit d'en ouvrir un livre pour se trouver "physiquement"  dans l'histoire au moment du passage concerné.

111 Délires hitchcockiens

112 Délires sur une description qui met à mal la patience du lecteur - Le torche-cul de Gargantua

113 Délires sur les beaux livres

114 Délires cervantesques

[115 Intermède - Desocupado lector, lector carisimo, lector suave, lector prudente]

116 Délires shakespeariens - Suite de mes pérégrinations livresques dans La Bibliothèque du Jardin des Délices

117 Délires de Cadavres Exquis*- "Le cadavre exquis boira le vin nouveau."

 

Lire d'autres textes d'auteurs dans la catégorie:

 Florilège - la pensée des autres 

 

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* à Saint-Etienne, ma ville.

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20 octobre 2013 7 20 /10 /octobre /2013 03:23

FLORILÈGE

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Un florilège de textes sélectionnés par mamiehiou

                                                                                                             

 

-30-

 

 Au Bonheur des Dames

 

Émile Zola 1840-1902


 

Le roman Au Bonheur des Dames fait partie d'un ensemble de vingt romans : Les Rougon-Macquart (sous-titre : Histoire naturelle et sociale d'une famille sous le Second Empire)

Émile Zola s'applique à donner dans son oeuvre une description de la réalité telle qu'elle est. Ce mouvement littéraire s'appelle le Naturalisme. Il s'oppose radicalement au Romantisme.

Émile Zola, fin observateur, enquêteur et psychologue nous fait entrer ici dans un grand magasin grande nouveauté au XIXe siècle qui vient d'ouvrir ses portes : Le Bonheur des Dames.

Une fièvre, due à la curiosité et au désir de faire des affaires, anime ces dames de toutes conditions accourues pour l'événement.

On n'est pas loin de l'animation que l'on connaît aujourd'hui dans les magasins le premier jour des soldes !

 

Chapitre IX [extrait]

Enfin, on rouvrit les portes, et le flot entra. Dès la première heure, avant que les magasins fussent pleins, il se produisit sous le vestibule un écrasement tel, qu'il fallut avoir recours aux sergents de ville, pour rétablir la circulation sur le trottoir. Mouret avait calculé juste : toutes les ménagères, une troupe serrée de petites-bourgeoises et de femmes en bonnet, donnaient assaut aux occasions, aux soldes et aux coupons, étalés jusque dans la rue. Des mains en l'air, continuellement, tâtaient “ les pendus ” de l'entrée, un calicot à sept sous, une grisaille laine et coton à neuf sous, surtout un Orléans à trente-huit centimes, qui ravageait les bourses pauvres. Il y avait des poussées d'épaules, une bousculade fiévreuse autour des casiers et des corbeilles, où des articles au rabais, dentelles à dix centimes, rubans à cinq sous, jarretières à trois sous, gants, jupons, cravates, chaussettes et bas de coton s'éboulaient, disparaissaient, comme mangés par une foule vorace. Malgré le temps froid, les commis qui vendaient au plein air du pavé, ne pouvaient suffire. Une femme grosse jeta des cris. Deux petites filles manquèrent d'être étouffées.
Toute la matinée, cet écrasement augmenta. Vers une heure, des queues s'établissaient, la rue était barrée, ainsi qu'en temps d'émeute. Justement, comme Mme de Boves et sa fille Blanche se tenaient sur le trottoir d'en face, hésitantes, elles furent abordées par Mme Marty, également accompagnée de sa fille Valentine.

Hein ? quel monde ! dit la première. On se tue là-dedans... Je ne devais pas venir, j'étais au lit, puis je me suis levée pour prendre l'air.
C'est comme moi, déclara l'autre. J'ai promis à mon mari d'aller voir sa soeur, à Montmartre... Alors, en passant, j'ai songé que j'avais besoin d'une pièce de lacet. Autant l'acheter ici qu'ailleurs, n'est-ce pas ? Oh ! je ne dépenserai pas un sou ! Il ne me faut rien, du reste.
Cependant, leurs yeux ne quittaient pas la porte, elles étaient prises et emportées dans le vent de la foule.

Non, non, je n'entre pas, j'ai peur, murmura Mme de Boves. Blanche, allons-nous-en, nous serions broyées.
Mais sa voix faiblissait, elle cédait peu à peu au désir d'entrer où entre le monde ; et sa crainte se fondait dans l'attrait irrésistible de l'écrasement. Mme Marty s'était aussi abandonnée. Elle répétait :

Tiens ma robe, Valentine... Ah bien ! je n'ai jamais vu ça. On vous porte. Qu'est-ce que ça va être, à l'intérieur !
Ces dames, saisies par le courant, ne pouvaient plus reculer. Comme les fleuves tirent à eux les eaux errantes d'une vallée, il semblait que le flot des clientes, coulant à plein vestibule, buvait les passants de la rue, aspirait la population des quatre coins de Paris. Elles n'avançaient que très lentement, serrées à perdre haleine, tenues debout par des épaules et des ventres, dont elles sentaient la molle chaleur ; et leur désir satisfait jouissait de cette approche pénible, qui fouettait davantage leur curiosité. C'était un pêle-mêle de dames vêtues de soie, de petites-bourgeoises à robes pauvres, de filles en cheveux, toutes soulevées, enfiévrées de la même passion. Quelques hommes, noyés sous les corsages débordants, jetaient des regards inquiets autour d'eux. Une nourrice, au plus épais, levait très haut son poupon, qui riait d'aise. Et, seule, une femme maigre se fâchait, éclatant en paroles mauvaises, accusant une voisine de lui entrer dans le corps.

Je crois bien que mon jupon va y rester, répétait Mme de Boves. Muette, le visage encore frais du grand air, Mme Marty se haussait pour voir avant les autres, par-dessus les têtes, s'élargir les profondeurs des magasins. Les pupilles de ses yeux gris étaient minces comme celles d'une chatte arrivant du plein jour ; et elle avait la chair reposée, le regard clair d'une personne qui s'éveille.
Ah ! enfin ! dit-elle en poussant un soupir.
Ces dames venaient de se dégager. Elles étaient dans le hall Saint-Augustin. Leur surprise fut grande de le trouver presque vide. Mais un bien-être les envahissait, il leur semblait entrer dans le printemps, au sortir de l'hiver de la rue. Tandis que, dehors, soufflait le vent glacé des giboulées, déjà la belle saison, dans les galeries du Bonheur, s'attiédissait avec les étoffes légères, l'éclat fleuri des nuances tendres, la gaieté champêtre des modes d'été et des ombrelles.

Reportez-vous au site Wikisource

pour retrouver ce texte et l'oeuvre d' Émile Zola.

 

Émile Zola

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FLORILÈGE - LA PENSÉE DES AUTRES (titres des textes)

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  Note

des filles en cheveux : le mot fille a ici un sens péjoratif, il désigne les filles pauvres, probablement aux moeurs légères.

en cheveux : sans chapeau. Il n'était pas convenable pour une dame de sortir sans chapeau.

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4 septembre 2013 3 04 /09 /septembre /2013 14:50

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                                                                                                                                                  I

Un florilège de textes sélectionnés par mamiehiou

                                                                                                                                                  I

 

-29-

 

 À la manière de...

 

Paul Reboux & Charles Müller

 

  TROULALA – À la manière de Chateaubriand - 1913

 

Le Pastiche est un art bien fait pour amuser le lecteur. Paul Reboux et Charles Müller y ont excellé et nous ont donné quelques textes savoureux.

Si vous vous plongez dans les oeuvres de ces deux pasticheurs de talent, vous en sucerez la substantifique moelle, et cela d'autant plus que vous connaîtrez les auteurs pastichés. Et si d'aventure Chateaubriand vous a enchanté, vous saurez puiser dans l'exercice de style de ce court extrait, tout l'humour qui en fait le charme ; à peine de quoi vous mettre l'eau à la bouche.

Que ne puis-je vous donner à lire le texte intégral : il n'est pas encore, à mon grand regret, dans le domaine public.
 

TROULALA

 [extrait]

Quand le vaisseau sur lequel j'avais réfugié mon aventureuse destinée parvint en vue du Nouveau-Monde, un orage comme on n'en voit qu'en ces contrées sembla nous condamner à notre perte. Tantôt la mer boursouflait ses flots comme des collines, tantôt des torrents d'eau s'écoulaient contre les flancs de la frégate, avec tant de force que nous recommandions sans cesse notre âme à Dieu. Les mugissements de l'abîme répondaient aux roulements de la foudre, et d'impétueux éclairs illuminaient sans interruption le chaos des éléments déchaînés. Enfin retentit un fracas plus horrible encore ; je crus que ma dernière heure était venue, et je perdis le sentiment.
Quand je revins à moi, j'étais couché sur un lit de sensitives. Un arquebousier gigantesque étendait sur mon front ses ramures. Devant moi, la Savane déroulait ses riants tableaux. Ici paissaient des biches ; là se pourchassaient des opossums ; plus loin des ocarinas, sortes de rongeurs assez semblables à nos lapins d'Europe, se balançaient aux branches, suspendus par leurs longues queues.
Près de moi se trouvait une jeune femme dont la céleste beauté me fit croire que l'ange du sauvetage se présentait à ma vue.


Ô vierge, m'écriai-je en versant des larmes de reconnaissance, quel est ton nom?
Je me nomme Troulala, répondit-elle. Mon père est un cacique renommé qui règne sur la tribu des Zagaragar. Tandis qu'il est allé porter ses offrandes aux Manitous et aux Génies des Roches, il m'a confié le soin de veiller sur tes jours.

 
Ah ! qu'il eût mérité d'être plaint, celui qui ne se fût pas, à ces paroles, prosterné, plein de gratitude, devant les décrets de la divine Providence ! Mes pleurs ruisselaient sur mes joues, tel un flot que les abîmes de la terre essaient en vain de retenir, ou tel le lait nourricier, mais inutile, que le sein de la mère fait jaillir comme une libation sur le tombeau du défunt nouveau-né. Je saisis la main de Troulala et la pressai contre mes lèvres.
Ô solitude où tout est silence et repos ! Ô plaines fortunées du Nouveau-Monde ! Ô riants bocages de chênes-fraisiers et d'arbres à pain d'épice ! Que de fois nous vous avons contemplés ensemble, soit que l'astre du jour nous inondât de ses rayons, soit que la lune brillât parmi les nuages, comme un chandelier d'argent que le Seigneur eût tenu sur nos fronts pour protéger nos naissantes amours.

 

Les séries des pastiches publiés par Reboux & Müller

À la manière de...

Paul Reboux avec la collaboration de Charles Müller :

Première série, 1908 : Maurice Maeterlinck – Paul Adam – Francis Jammes – Maurice Barrès – José-Maria de Heredia – Tristan Bernard – La Rochefoucauld – J.-K. Huysmans – Charles-Louis Philippe – Lucie Delarue-Mardrus – Conan Doyle – Henry Bataille – Jules Renard – Shakespeare

Deuxième série, 1908 : Octave Mirbeau – Henri de Régnier – Léon Tolstoï, et les romanciers russes traduits en français – Lamartine – Mme de Noailles – Baudelaire – Marcelle Tinayre – Frédéric Mistral – Pierre Loti – Gyp – Jean Jaurès – Charles Dickens, Edmond de Goncourt, Émile Zola, Alphonse Daudet

Troisième série, 1913 : Jean Racine* – Gabriele D'Annunzio – Chateaubriand – Paul Déroulède – Georges d'Esparbès – Henry Bordeaux – Henry Bataille – Paul Fort – G. Lenôtre – Max et Alex Fischer – Stéphane Mallarmé – André de Lorde – Charles Péguy – Marcel Prévost – Brieux – Abel Bonnard – Paul Verlaine – Rudyard Kipling – Émile Faguet – Catulle Mendès – Auguste Rodin – Jules Claretie – Mariani – Octave Mirbeau – Cécile Sorel – René Bérenger – Docteur Doyen – X, directeur du Matin – Léon Frapié – Rothschild – Colette Willy – Mme Séverine – Henry Bernstein

Sans la collaboration de Charles Muller :

Quatrième série, 1925, Paul Morand – Jean de La Fontaine – J.-H. Fabre – J.J. Brousson – Marcel Boulenger – Francis Carco – Gustave Flaubert – Marcel Proust – Docteur Mardrus – Paul Géraldy – Georges de Porto-Riche – Buffon – André Gide – Victor Hugo – Jean Giraudoux – Henry Bataille – Raymond Radiguet – Léon Daudet – Henri Lavedan – Comtesse de Ségur – Henry Murger – Clément Vautel – Raymond Roussel.

 

*Jean Racine pastiché

Et comment ne pas rire à la lecture de la première page de présentation de la pièce Cléopastre.


 

Cléopastre
 

Premier acte inédit d'une pièce inconnue jusqu'à ce jour,

colligé, annoté et interpolé

Par M. LIBELLULE

Professeur de troisième classe au lycée de Romorantin
 

PERSONNAGES
 

AUGUSTE, Empereur de Rome.

ANTOINE, Général romain, amant de Cléopastre.

EXUTOIRE, confident d'Auguste.

ZOÉ, confidente de Cléopastre.

ADJUPÈTE, confident d'Antoine.

 

 

 FLORILÈGE - LA PENSÉE DES AUTRES (titres des textes)

 

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Oserai-je proposer un pastiche que j'ai fait :

Une fable de Mamiehiou à la manière de La Fontaine : Le Gouda qui voulait se faire plus fort que le Camembert

 

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11 juin 2013 2 11 /06 /juin /2013 19:05

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Un florilège de textes sélectionnés par mamiehiou

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-28-

 

La Mort d'Honoré de Balzac

 

racontée par Victor Hugo

 

dans CHOSES VUES

 

 

Honoré de Balzac 1799-1850

romancier, dramaturge, critique littéraire, journaliste.

 

Victor Hugo 1802-1885

poète, dramaturge, romancier, homme politique.

 

La mort de Balzac, Choses vues de Victor Hugo

Le 18 août 1850, ma femme, qui avait été dans la journée pour voir Mme de Balzac, me dit que M. de Balzac se mourait. J'y courus.

M. de Balzac était atteint depuis dix-huit mois d'une hypertrophie du coeur. Après la révolution de Février, il était allé en Russie et s'y était marié. Quelques jours avant son départ, je l'avais rencontré sur le boulevard; il se plaignait déjà et respirait bruyamment. En mai 1850, il était revenu en France, marié, riche et mourant. En arrivant, il avait déjà les jambes enflées. Quatre médecins consultés l'auscultèrent. L'un d'eux, M. Louis, me dit le 6 juillet: Il n'a pas six semaines à vivre. C'était la même maladie que Frédéric Soulié.

Le 18 août, j'avais mon oncle, le général Louis Hugo, à dîner. Sitôt levé de table, je le quittai et je pris un fiacre qui me mena avenue Fortunée, n° 14, dans le quartier Beaujon. C'était là que demeurait M. de Balzac. Il avait acheté ce qui restait de l'hôtel de M. de Beaujon, quelques corps de logis bas échappés par hasard à la démolition ; il avait magnifiquement meublé ces masures et s'en était fait un charmant petit hôtel, ayant porte cochère sur l'avenue Fortunée et pour tout jardin une cour longue et étroite où les pavés étaient coupés çà et là de plates-bandes.

Je sonnai. Il faisait un clair de lune voilé de nuages. La rue était déserte. On ne vint pas. Je sonnai une seconde fois. La porte s'ouvrit. Une servante m'apparut avec une chandelle. « Que veut monsieur ? » dit-elle. Elle pleurait.

Je dis mon nom. On me fit entrer dans le salon qui était au rez-de- chaussée, et dans lequel il y avait, sur une console opposée à la cheminée, le buste colossal en marbre de Balzac par David. Une bougie brûlait sur une riche table ovale posée au milieu du salon et qui avait en guise de pieds six statuettes dorées du plus beau goût.

Une autre femme vint qui pleurait aussi et me dit :

« Il se meurt. Madame est rentrée chez elle. Les médecins l'ont abandonné depuis hier. Il a une plaie à la jambe gauche. La gangrène y est. Les médecins ne savent ce qu'ils font. Ils disaient que l'hydropisie de monsieur était une hydropisie couenneuse, une infiltration, c'est leur mot, que la peau et la chair étaient comme du lard et qu'il était impossible de lui faire la ponction. Eh bien, le mois dernier, en se couchant, Monsieur s'est heurté à un meuble historié, la peau s'est déchirée, et toute l'eau qu'il avait dans le corps a coulé. Les médecins ont dit : Tiens ! Cela les a étonnés et depuis ce temps-là ils lui ont fait la ponction. Ils ont dit : Imitons la nature. Mais il est venu un abcès à la jambe. C'est M. Roux qui l'a opéré. Hier on a levé l'appareil. La plaie, au lieu d'avoir suppuré, était rouge, sèche et brûlante. Alors ils ont dit : Il est perdu ! et ne sont plus revenus. On est allé chez quatre ou cinq, inutilement. Tous ont répondu : Il n'y a rien à faire. La nuit a été mauvaise. Ce matin, à neuf heures, monsieur ne parlait plus. Madame a fait chercher un prêtre. Le prêtre est venu et a donné à Monsieur l'extrême- onction. Monsieur a fait signe qu'il comprenait. Une heure après, il a serré la main à sa soeur, Mme de Surville. Depuis onze heures il râle et ne voit plus rien. Il ne passera pas la nuit. Si vous voulez, monsieur, je vais aller chercher M. de Surville, qui n'est pas encore couché. »

La femme me quitta. J'attendis quelques instants. La bougie éclairait à peine le splendide ameublement du salon et de magnifiques peintures de Porbus et de Holbein suspendues aux murs. Le buste de marbre se dressait vaguement dans cette ombre comme le spectre de l'homme qui allait mourir. Une odeur de cadavre emplissait la maison.

M. de Surville entra et me confirma tout ce que m'avait dit la servante. Je demandai à voir M. de Balzac.
Nous traversâmes un corridor, nous montâmes un escalier couvert d'un tapis rouge et encombré d'objets d'art, vases, statues, tableaux, crédences portant des émaux, puis un autre corridor, et j'aperçus une porte ouverte. J'entendis un râlement haut et sinistre. J'étais dans la chambre de Balzac.
Un lit était au milieu de cette chambre. Un lit d'acajou ayant au pied et à la tête des traverses et des courroies qui indiquaient un appareil de suspension destiné à mouvoir le malade. M. de Balzac était dans ce lit, la tête appuyée sur un monceau d'oreillers auxquels on avait ajouté des coussins de damas rouge empruntés au canapé de la chambre. Il avait la face violette, presque noire, inclinée à droite, la barbe non faite, les cheveux gris et coupés courts, l'oeil ouvert et fixe. Je le voyais de profil, et il ressemblait ainsi à l'Empereur.

Une vieille femme, la garde, et un domestique se tenaient debout des deux côtés du lit. Une bougie brûlait derrière le chevet sur une table, une autre sur une commode près de la porte. Un vase d'argent était posé sur la table de nuit. Cet homme et cette femme se taisaient avec une sorte de terreur et écoutaient le mourant râler avec bruit.

La bougie au chevet éclairait vivement un portrait d'homme jeune, rose et souriant, suspendu près de la cheminée.

Une odeur insupportable s'exhalait du lit. Je soulevai la couverture et je pris la main de Balzac. Elle était couverte de sueur. Je la pressai. Il ne répondit pas à la pression.

C'était cette même chambre où je l'étais venu voir un mois auparavant. Il était gai, plein d'espoir, ne doutant pas de sa guérison, montrant son enflure en riant. Nous avions beaucoup causé et disputé politique. Il me reprochait «ma démagogie». Lui était légitimiste. Il me disait : « Comment avez-vous pu renoncer avec tant de sérénité à ce titre de pair de France, le plus beau après le titre de roi de France » - Il me disait aussi : « J'ai la maison de M. de Beaujon, moins le jardin, mais avec la tribune sur la petite église du coin de la rue. J'ai là dans mon escalier une porte qui ouvre sur l'église. Un tour de clef et je suis à la messe. Je tiens plus à cette tribune qu'au jardin. » -- Quand je l'avais quitté, il m'avait reconduit jusqu'à cet escalier, marchant péniblement, et m'avait montré cette porte, et il avait crié à sa femme : « Surtout, fais bien voir à Hugo tous mes tableaux. »

La garde me dit : « Il mourra au point du jour. »

Je redescendis, emportant dans ma pensée cette figure livide ; en traversant le salon, je retrouvai le buste immobile, impassible, altier et rayonnant vaguement, et je comparai la mort à l'immortalité.
Rentré chez moi, c'était un dimanche, je trouvai plusieurs personnes qui m'attendaient, entre autres Riza-Bey, le chargé d'affaires de Turquie, Navarrete, le poète espagnol et le comte Arrivabene, proscrit italien. Je leur dis : « Messieurs, l'Europe va perdre un grand esprit. »

Il mourut dans la nuit. Il avait cinquante et un ans.

 

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Si vous avez aimé ce texte, ne manquez pas de lire :

Par Octave Mirbeau, 1905

Note de Mamiehiou

Un récit effarant qui étonne, qui bouleverse ; on ne peut retenir ses larmes !

Ce texte de Mirbeau concernant les confidences de l'amant de Mme de Balzac (madame Hańska d'un premier mariage, comtesse de Mniszech) fut sujet à controverse. L'auteur ne put le publier car la fille de Mme de Balzac, alors âgée de quatre-vingts ans, le pria de n'en rien faire. Aucun autre témoin ne put corroborer ce que furent réellement les dernières heures de Balzac.

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Gallica page 28

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Voir aussi le discours que Victor Hugo prononça aux funérailles de Balzac le 29 août 1850

 

 

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FLORILÈGE - LA PENSÉE DES AUTRES (titres des textes)

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9 avril 2013 2 09 /04 /avril /2013 09:43

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- 27- 

 

Julie ou la Nouvelle Héloïse - 1761

 

Lettres de deux amans, Habitans d'une petite ville au pied des Alpes

 

Jean-Jacques Rousseau - 1712-1778.
 

Ce roman épistolaire (composé de lettres) s'inspire de l'histoire douloureuse et véridique d'Héloïse et d'Abélard. Vous pouvez lire, dans ce blog, l'extrait d'une lettre passionnée d'Héloïse.

>>> LETTRE D'HÉLOÏSE - Les tragiques amours d'Héloïse et d'Abélard

Les personnages de Rousseau, Julie d'Étange et Saint-Preux, vivent un amour impossible.

Dans la lettre dont vous allez lire un extrait, Saint-Preux, naguère précepteur de Julie, écrit à son ami Milord Édouard Bornston, un lord anglais, pour lui relater une promenade en bateau sur le lac Léman, avec celle qu'il aime.

Je préciserai qu'à cette époque Julie a dû faire un mariage de raison avec un vieux monsieur, et qu'elle est mère.

Cette situation nous fait penser au Poème d'Alphonse de Lamartine "Le Lac" où le poète évoque, lui aussi, un lieu qui lui est cher, le lac du Bourget. C'est le souvenir de Madame Charles dont il était épris qui lui fait évoquer ce lieu romantique.

L'oeuvre de Rousseau se compose de cinq parties

L'extrait ci-dessous se trouve à la fin de la dernière lettre de la 4e partie.


 

Lettre XV

à Milord Édouard

 

Tandis que nous nous amusions agréablement à parcourir ainsi des yeux les côtes voisines, un séchard, qui nous poussait de biais vers la rive opposée, s’éleva, fraîchit considérablement ; et, quand nous songeâmes à revirer, la résistance se trouva si forte qu’il ne fut plus possible à notre frêle bateau de la vaincre. Bientôt les ondes devinrent terribles : il fallut regagner la rive de Savoie, et tâcher d’y prendre terre au village de Meillerie qui était vis-à-vis de nous, et qui est presque le seul lieu de cette côte où la grève offre un abord commode. Mais le vent ayant changé se renforçait, rendait inutiles les efforts de nos bateliers et nous faisait dériver plus bas le long d’une file de rochers escarpés où l’on ne trouve plus d’asile.

Nous nous mîmes tous aux rames ; et presque au même instant j’eus la douleur de voir Julie saisie du mal de cœur, faible et défaillante au bord du bateau. Heureusement elle était faite à l’eau et cet état ne dura pas. Cependant nos efforts croissaient avec le danger ; le soleil, la fatigue et la sueur nous mirent tous hors d’haleine et dans un épuisement excessif. C’est alors que, retrouvant tout son courage, Julie animait le nôtre par ses caresses compatissantes ; elle nous essuyait indistinctement à tous le visage, et mêlant dans un vase du vin avec de l’eau de peur d’ivresse, elle en offrait alternativement aux plus épuisés. Non, jamais votre adorable amie ne brilla d’un si vif éclat que dans ce moment où la chaleur et l’agitation avaient animé son teint d’un plus grand feu ; et ce qui ajoutait le plus à ses charmes était qu’on voyait si bien à son air attendri que tous ses soins venaient moins de frayeur pour elle que de compassion pour nous. Un instant seulement deux planches s’étant entr’ouvertes, dans un choc qui nous inonda tous, elle crut le bateau brisé ; et dans une exclamation de cette tendre mère j’entendis distinctement ces mots : « Ô mes enfants ! faut-il ne vous voir plus ? » Pour moi, dont l’imagination va toujours plus loin que le mal, quoique je connusse au vrai l’état du péril, je croyais voir de moment en moment le bateau englouti, cette beauté si touchante se débattre au milieu des flots, et la pâleur de la mort ternir les roses de son visage.

Enfin à force de travail nous remontâmes à Meillerie, et, après avoir lutté plus d’une heure à dix pas du rivage, nous parvînmes à prendre terre. En abordant, toutes les fatigues furent oubliées. Julie prit sur soi la reconnaissance de tous les soins que chacun s’était donnés ; et comme au fort du danger elle n’avait songé qu’à nous, à terre il lui semblait qu’on n’avait sauvé qu’elle.

Nous dînâmes avec l’appétit qu’on gagne dans un violent travail. La truite fut apprêtée. Julie qui l’aime extrêmement en mangea peu ; et je compris que, pour ôter aux bateliers le regret de leur sacrifice, elle ne se souciait pas que j’en mangeasse beaucoup moi-même. Milord, vous l’avez dit mille fois, dans les petites choses comme dans les grandes cette âme aimante se peint toujours.

Après le dîner, l’eau continuant d’être forte et le bateau ayant besoin de raccommoder, je proposai un tour de promenade. Julie m’opposa le vent, le soleil, et songeait à ma lassitude. J’avais mes vues ; ainsi je répondis à tout. « Je suis, lui dis-je, accoutumé dès l’enfance aux exercices pénibles ; loin de nuire à ma santé ils l’affermissent, et mon dernier voyage m’a rendu bien plus robuste encore. À l’égard du soleil et du vent, vous avez votre chapeau de paille ; nous gagnerons des abris et des bois ; il n’est question que de monter entre quelques rochers ; et vous qui n’aimez pas la plaine en supporterez volontiers la fatigue. » Elle fit ce que je voulais, et nous partîmes pendant le dîner de nos gens.

Vous savez qu’après mon exil du Valais je revins il y a dix ans à Meillerie attendre la permission de mon retour. C’est là que je passai des jours si tristes et si délicieux, uniquement occupé d’elle, et c’est de là que je lui écrivis une lettre dont elle fut si touchée. J’avais toujours désiré de revoir la retraite isolée qui me servit d’asile au milieu des glaces et où mon cœur se plaisait à converser en lui-même avec ce qu’il eut de plus cher au monde. L’occasion de visiter ce lieu si chéri dans une saison plus agréable, et avec celle dont l’image l’habitait jadis avec moi, fut le motif secret de ma promenade. Je me faisais un plaisir de lui montrer d’anciens monuments d’une passion si constante et si malheureuse.

Nous y parvînmes après une heure de marche par des sentiers tortueux et frais, qui, montant insensiblement entre les arbres et les rochers, n’avaient rien de plus incommode que la longueur du chemin. En approchant et reconnaissant mes anciens renseignements, je fus prêt à me trouver mal ; mais je me surmontai, je cachai mon trouble, et nous arrivâmes. Ce lieu solitaire formait un réduit sauvage et désert, mais plein de ces sortes de beautés qui ne plaisent qu’aux âmes sensibles, et paraissent horribles aux autres. Un torrent formé par la fonte des neiges roulait à vingt pas de nous une eau bourbeuse, charriait avec bruit du limon, du sable et des pierres. Derrière nous une chaîne de roches inaccessibles séparait l’esplanade où nous étions de cette partie des Alpes qu’on nomme les Glacières, parce que d’énormes sommets de glaces qui s’accroissent incessamment les couvrent depuis le commencement du monde. Des forêts de noirs sapins nous ombrageaient tristement à droite. Un grand bois de chênes était à gauche au delà du torrent ; et au-dessous de nous cette immense plaine d’eau que le lac forme au sein des Alpes nous séparait des riches côtes du pays de Vaud, dont la cime du majestueux Jura couronnait le tableau.

Au milieu de ces grands et superbes objets, le petit terrain où nous étions étalait les charmes d’un séjour riant et champêtre ; quelques ruisseaux filtraient à travers les rochers, et roulaient sur la verdure en filets de cristal ; quelques arbres fruitiers sauvages penchaient leurs têtes sur les nôtres ; la terre humide et fraîche était couverte d’herbe et de fleurs. En comparant un si doux séjour aux objets qui l’environnaient, il semblait que ce lieu dût être l’asile de deux amants échappés seuls au bouleversement de la nature.

Quand nous eûmes atteint ce réduit et que je l’eus quelque temps contemplé : « Quoi ! dis-je à Julie en la regardant avec un œil humide, votre cœur ne vous dit-il rien ici, et ne sentez-vous point quelque émotion secrète à l’aspect d’un lieu si plein de vous ? » Alors, sans attendre sa réponse, je la conduisis vers le rocher, et lui montrai son chiffre gravé dans mille endroits, et plusieurs vers de Pétrarque ou du Tasse relatifs à la situation où j’étais en les traçant. En les revoyant moi-même après si longtemps, j’éprouvai combien la présence des objets peut ranimer puissamment les sentiments violents dont on fut agité près d’eux. Je lui dis avec un peu de véhémence : « O Julie, éternel charme de mon cœur ! Voici les lieux où soupira jadis pour toi le plus fidèle amant du monde. Voici le séjour où ta chère image faisait son bonheur, et préparait celui qu’il reçut enfin de toi-même. On n’y voyait alors ni ces fruits ni ces ombrages ; la verdure et les fleurs ne tapissaient point ces compartiments, le cours de ces ruisseaux n’en formait point les divisions ; ces oiseaux n’y faisaient point entendre leurs ramages ; le vorace épervier, le corbeau funèbre, et l’aigle terrible des Alpes, faisaient seuls retentir de leurs cris ces cavernes ; d’immenses glaces pendaient à tous ces rochers ; des festons de neige étaient le seul ornement de ces arbres ; tout respirait ici les rigueurs de l’hiver et l’horreur des frimas ; les feux seuls de mon cœur me rendaient ce lieu supportable, et les jours entiers s’y passaient à penser à toi. Voilà la pierre où je m’asseyais pour contempler au loin ton heureux séjour ; sur celle-ci fut écrite la lettre qui toucha ton cœur ; ces cailloux tranchants me servaient de burin pour graver ton chiffre ; ici je passai le torrent glacé pour reprendre une de tes lettres qu’emportait un tourbillon ; là je vins relire et baiser mille fois la dernière que tu m’écrivis ; voilà le bord où d’un œil avide et sombre je mesurais la profondeur de ces abîmes ; enfin ce fut ici qu’avant mon triste départ je vins te pleurer mourante et jurer de ne te pas survivre. Fille trop constamment aimée, ô toi pour qui j’étais né ! Faut-il me retrouver avec toi dans les mêmes lieux, et regretter le temps que j’y passais à gémir de ton absence ?… » J’allais continuer ; mais Julie, qui, me voyant approcher du bord, s’était effrayée et m’avait saisi la main, la serra sans mot dire en me regardant avec tendresse et retenant avec peine un soupir ; puis tout à coup détournant la vue et me tirant par le bras : « Allons-nous-en, mon ami, me dit-elle d’une voix émue ; l’air de ce lieu n’est pas bon pour moi. » Je partis avec elle en gémissant, mais sans lui répondre, et je quittai pour jamais ce triste réduit comme j’aurais quitté Julie elle-même.

Revenus lentement au port après quelques détours, nous nous séparâmes. Elle voulut rester seule, et je continuai de me promener sans trop savoir où j’allais. À mon retour, le bateau n’étant pas encore prêt ni l’eau tranquille, nous soupâmes tristement, les yeux baissés, l’air rêveur, mangeant peu et parlant encore moins. Après le souper, nous fûmes nous asseoir sur la grève en attendant le moment du départ. Insensiblement la lune se leva, l’eau devint plus calme, et Julie me proposa de partir. Je lui donnai la main pour entrer dans le bateau ; et, en m’asseyant à côté d’elle, je ne songeai plus à quitter sa main. Nous gardions un profond silence. Le bruit égal et mesuré des rames m’excitait à rêver. Le chant assez gai des bécassines, me retraçant les plaisirs d’un autre âge, au lieu de m’égayer, m’attristait. Peu à peu je sentis augmenter la mélancolie dont j’étais accablé. Un ciel serein, les doux rayons de la lune, le frémissement argenté dont l’eau brillait autour de nous, le concours des plus agréables sensations, la présence même de cet objet chéri, rien ne put détourner de mon cœur mille réflexions douloureuses.

Je commençai par me rappeler une promenade semblable faite autrefois avec elle durant le charme de nos premières amours. Tous les sentiments délicieux qui remplissaient alors mon âme s’y retracèrent pour l’affliger ; tous les événements de notre jeunesse, nos études, nos entretiens, nos lettres, nos rendez-vous, nos plaisirs,

E tanta-fede, e si dolci memorie,

E si lungo costume !*

ces foules de petits objets qui m’offraient l’image de mon bonheur passé, tout revenait, pour augmenter ma misère présente, prendre place en mon souvenir. C’en est fait, disais-je en moi-même ; ces temps, ces temps heureux ne sont plus ; ils ont disparu pour jamais. Hélas ! ils ne reviendront plus ; et nous vivons, et nous sommes ensemble, et nos cœurs sont toujours unis ! Il me semblait que j’aurais porté plus patiemment sa mort ou son absence, et que j’avais moins souffert tout le temps que j’avais passé loin d’elle. Quand je gémissais dans l’éloignement, l’espoir de la revoir soulageait mon cœur ; je me flattais qu’un instant de sa présence effacerait toutes mes peines ; j’envisageais au moins dans les possibles un état moins cruel que le mien. Mais se trouver auprès d’elle, mais la voir, la toucher, lui parler, l’aimer, l’adorer, et, presque en la possédant encore, la sentir perdue à jamais pour moi ; voilà ce qui me jetait dans des accès de fureur et de rage qui m’agitèrent par degrés jusqu’au désespoir. Bientôt je commençai de rouler dans mon esprit des projets funestes, et, dans un transport dont je frémis en y pensant, je fus violemment tenté de la précipiter avec moi dans les flots, et d’y finir dans ses bras ma vie et mes longs tourments. Cette horrible tentation devint à la fin si forte, que je fus obligé de quitter brusquement sa main pour passer à la pointe du bateau.

Là mes vives agitations commencèrent à prendre un autre cours ; un sentiment plus doux s’insinua peu à peu dans mon âme, l’attendrissement surmonta le désespoir, je me mis à verser des torrents de larmes, et cet état, comparé à celui dont je sortais, n’était pas sans quelques plaisirs. Je pleurai fortement, longtemps, et fus soulagé. Quand je me trouvai bien remis, je revins auprès de Julie ; je repris sa main. Elle tenait son mouchoir ; je le sentis fort mouillé. « Ah ! lui dis-je tout bas, je vois que nos cœurs n’ont jamais cessé de s’entendre ! ─ Il est vrai, dit-elle d’une voix altérée ; mais que ce soit la dernière fois qu’ils auront parlé sur ce ton. » Nous recommençâmes alors à causer tranquillement, et au bout d’une heure de navigation nous arrivâmes sans autre accident. Quand nous fûmes rentrés, j’aperçus à la lumière qu’elle avait les yeux rouges et fort gonflés ; elle ne dut pas trouver les miens en meilleur état. Après les fatigues de cette journée, elle avait grand besoin de repos ; elle se retira, et je fus me coucher.

Voilà, mon ami, le détail du jour de ma vie où, sans exception, j’ai senti les émotions les plus vives. J’espère qu’elles seront la crise qui me rendra tout à fait à moi. Au reste, je vous dirai que cette aventure m’a plus convaincu que tous les arguments de la liberté de l’homme et du mérite de la vertu. Combien de gens sont faiblement tentés et succombent ? Pour Julie, mes yeux le virent et mon cœur le sentit : elle soutint ce jour-là le plus grand combat qu’âme humaine ait pu soutenir ; elle vainquit pourtant. Mais qu’ai-je fait pour rester si loin d’elle ?

Ô Édouard ! quand séduit par ta maîtresse tu sus triompher à la fois de tes désirs et des siens, n’étais-tu qu’un homme ? Sans toi j’étais perdu peut-être. Cent fois dans ce jour périlleux, le souvenir de ta vertu m’a rendu la mienne.

...........................................

*E tanta-fede, e si dolci memorie, / E si lungo costume !*

"Et cette foi si pure, et ces doux souvenirs, et cette longue familiarité"

Métastase, poète italien, XVIIIe siècle.


 

à retrouver sur Wikisource


 

Le Lac

 Alphonse de Lamartine 1790-1869


 

Ainsi, toujours poussés vers de nouveaux rivages,
Dans la nuit éternelle emportés sans retour,
Ne pourrons-nous jamais sur l'océan des âges
Jeter l'ancre un seul jour ?

Ô lac ! l'année à peine a fini sa carrière,
Et près des flots chéris qu'elle devait revoir,
Regarde ! je viens seul m'asseoir sur cette pierre
Où tu la vis s'asseoir !

Tu mugissais ainsi sous ces roches profondes,
Ainsi tu te brisais sur leurs flancs déchirés,
Ainsi le vent jetait l'écume de tes ondes
Sur ses pieds adorés.

Un soir, t'en souvient-il ? nous voguions en silence ;
On n'entendait au loin, sur l'onde et sous les cieux,
Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence
Tes flots harmonieux.

Tout à coup des accents inconnus à la terre
Du rivage charmé frappèrent les échos ;
Le flot fut attentif, et la voix qui m'est chère
Laissa tomber ces mots :

" Ô temps ! suspends ton vol, et vous, heures propices !
Suspendez votre cours :
Laissez-nous savourer les rapides délices
Des plus beaux de nos jours !

" Assez de malheureux ici-bas vous implorent,
Coulez, coulez pour eux ;
Prenez avec leurs jours les soins qui les dévorent ;
Oubliez les heureux.

" Mais je demande en vain quelques moments encore,
Le temps m'échappe et fuit ;
Je dis à cette nuit : Sois plus lente ; et l'aurore
Va dissiper la nuit.

" Aimons donc, aimons donc ! de l'heure fugitive,
Hâtons-nous, jouissons !
L'homme n'a point de port, le temps n'a point de rive ;
Il coule, et nous passons ! "

Temps jaloux, se peut-il que ces moments d'ivresse,
Où l'amour à longs flots nous verse le bonheur,
S'envolent loin de nous de la même vitesse
Que les jours de malheur ?

Eh quoi ! n'en pourrons-nous fixer au moins la trace ?
Quoi ! passés pour jamais ! quoi ! tout entiers perdus !
Ce temps qui les donna, ce temps qui les efface,
Ne nous les rendra plus !

Éternité, néant, passé, sombres abîmes,
Que faites-vous des jours que vous engloutissez ?
Parlez : nous rendrez-vous ces extases sublimes
Que vous nous ravissez ?

Ô lac ! rochers muets ! grottes ! forêt obscure !
Vous, que le temps épargne ou qu'il peut rajeunir,
Gardez de cette nuit, gardez, belle nature,
Au moins le souvenir !

Qu'il soit dans ton repos, qu'il soit dans tes orages,
Beau lac, et dans l'aspect de tes riants coteaux,
Et dans ces noirs sapins, et dans ces rocs sauvages
Qui pendent sur tes eaux.

Qu'il soit dans le zéphyr qui frémit et qui passe,
Dans les bruits de tes bords par tes bords répétés,
Dans l'astre au front d'argent qui blanchit ta surface
De ses molles clartés.

Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire,
Que les parfums légers de ton air embaumé,
Que tout ce qu'on entend, l'on voit ou l'on respire,
Tout dise : Ils ont aimé !


Méditations Poétiques

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12 février 2013 2 12 /02 /février /2013 07:50

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FLORILÈGE – Textes d'auteurs

 

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Un florilège de textes sélectionnés par mamiehiou

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-26- 

 

Pensées - Le Pari

 

Blaise Pascal

1623-1662

Philosophe, moraliste, théologien,

mathématicien, physicien, inventeur.

 

 

Pascal ne se pose pas la question de savoir si Dieu existe ou s'il n'existe pas. Pour lui, il n'y a aucun doute, Dieu existe. Il s'agit ici, non pas de nous convaincre de l'existence de Dieu mais de nous amener à réfléchir s'il n'est pas de notre intérêt de miser sur son existence.

Dans le pari qu'il nous propose de faire, il essaie de démontrer que même si nous ne croyons pas en Dieu, cela vaut la peine de parier que Dieu existe. Car, si nous parions qu'il existe, et qu'il existe, nous gagnons la vie éternelle, c'est-à-dire "une infinité de vies infiniment heureuses". Si nous parions qu'il n'existe pas, et qu'il existe, nous avons gros, très gros à perdre ! Et notre vie présente est "si peu de chose et de si peu de durée" que la mise ne pèse pas beaucoup dans la balance.
 

Pensées de Pascal - extraits

Tome II

Pages 9-10

En un mot, l'homme connaît qu'il est misérable. Il est misérable puisqu'il le connaît ; mais il est bien grand puisqu'il connaît qu'il est misérable.

Quelle chimère est-ce donc que l'homme ! Quelle nouveauté, quel chaos, quel sujet de contradiction ! Juge de toutes choses, imbécile ver de terre, dépositaire du vrai, amas d'incertitude ; gloire et rebut de l'univers ; s'il se vante, je l'abaisse ; s'il s'abaisse, je le vante ; et le contredis toujours jusqu'à ce qu'il comprenne qu'il est un monstre incompréhensible.

Pages 24-26 LE PARI

B-[...] On peut bien connaître qu'il y a un Dieu, sans savoir ce qu'il est : et vous ne devez pas conclure qu'il n'y a point de Dieu, de ce que nous ne connaissons pas parfaitement sa nature. [...]

A-[...] Cependant il est certain que Dieu est ou qu'il n'est pas ; il n'y a point de milieu. Mais de quel côté pencherons-nous ? La raison, dites-vous, ne peut rien y déterminer. Il y a un chaos infini qui nous sépare. Il se joue un jeu, à cette distance infinie, où il arrivera croix ou pile : que gagerez-vous ? Par raison vous ne pouvez assurer ni l’un ni l’autre ; par raison vous ne pouvez nier aucun des deux.

B-Ne blâmez donc pas de fausseté ceux qui ont fait un choix, car vous ne savez pas s'ils ont tort, et s'ils ont mal choisi.

A- Je les blâmerai d’avoir fait, non ce choix, mais un choix ; et celui qui prend croix, et celui qui prend pile, ont tous deux tort ; le juste est de ne point parier.

B- Oui mais il faut parier : cela n'est point volontaire ; vous êtes embarqué, et ne point parier, c'est parier que Dieu n'est pas. Lequel choisirez-vous donc ? Voyons ce qui vous intéresse le moins : vous avez deux choses à perdre : le vrai et le bien ; et deux choses à engager : votre raison et votre volonté, votre connaissance et votre béatitude, et votre nature a deux choses à fuir : l’erreur et la misère. Parions donc qu'il est, sans hésiter. Votre raison n’est pas plus blessée en choisissant l’un que l’autre ; puisqu'il faut nécessairement choisir. Voilà un point vidé ; mais votre béatitude ? Pesons le gain et la perte : en prenant le parti de croire ; si vous gagnez, vous gagnez tout ; si vous perdez, vous ne perdez rien. Croyez donc si vous le pouvez.

A- Cela est admirable ; oui, il faut croire ; mais je hasarde peut-être trop.

B- Voyons puisqu'il y a pareil hasard de gain ou de perte, quand vous n'auriez que deux vies à gagner pour une, vous pourriez encore gager. Et s'il y en avait dix à gagner, vous seriez imprudent de ne pas hasarder votre vie pour en gagner dix à un jeu où il y a pareil hasard de perte et de gain. Mais il y a ici une infinité de vies infiniment heureuses à gagner avec pareil hasard de perte et de gain ; et ce que vous jouez est si peu de chose et de si peu de durée, qu'il y a de la folie à le ménager en cette occasion.

Car il ne sert de rien de dire qu'il est incertain si on gagnera, et qu'il est certain qu'on hasarde ; et que l'infinie distance qui est entre la certitude de ce que l'on expose et l'incertitude de ce que l'on gagnera égale le bien fini, qu'on expose certainement à l'infini qui est incertain.

 

Voir la suite page 26 : >> Pensées- Blaise Pascal- Google Livres - Google Books (tome 2)

 

Remarque 1 : On trouve sur la toile plusieurs versions du Pari de Pascal. Les présentations du texte sont différentes de celle que je donne ici. C'est le texte de l'Édition d'Antoine Auguste Renouard, les textes publiés précédemment avaient été mutilés. Voir la préface qu'il signe en 1812 dans le Tome I.

> Pensées- Blaise Pascal- Google Books (tome 1)

 

Remarque 2 : J'ai pris la liberté de modifier la graphie de quelques mots :

vidé > vuidé

connaître > connoitre,

connaissons > connoisssons

connaissance > connoissance...

 

Remarque 3 : Pascal emploie le verbe gager qui signifie parier.

Attention : J'ai lu dans certains textes sur la toile le verbe gagner au lieu de gager, ce qui est une mélecture et une mauvaise copie du texte.

 

 

oooooooooooooooooooooooooooooooooo

 

Arnobe (240?-304?), était un écrivain de langue latine qui enseigna la rhétorique en Afrique du Nord. Après avoir longtemps combattu la religion chrétienne, il se convertit et il écrivit un ouvrage contre les gentils* : De Adeversus nationes.

*Les auteurs chrétiens appelaient les païens les gentils

Montaigne, Bossuet, La Fontaine se sont inspirés de lui ; et Pascal, comme en témoigne le texte qui suit.

Arnobe s'adresse ici aux gentils et leur propose un pari.

 

Voici, bien avant Pascal, le pari d'Arnobe. 

Le Christ n'apporte lui-même aucune preuve de ses promesses, dites-vous. Certes, les événements à venir ne peuvent être prouvés. Mais du fait que, par nature, l'avenir ne se laisse appréhender ni embrasser par aucune prévision, y a-t-il meilleur choix, entre deux possibilités incertaines et prochaines, que de croire plutôt en celle qui apporte quelque espoir qu'en celle qui n'en laisse pas subsister un seul ? Dans le premier cas, on n'a rien à redouter si ce que l'on attend n'aboutit qu'au néant. Dans le second, on subit un immense dommage, la perte du salut, si, le moment venu, il apparaît que ce n'était pas mensonge.

Que pouvez-vous répondre, ignorants dignes de nos pleurs et de notre pitié ? Ne vous terrifie-t-elle pas, l'idée que l'objet de votre mépris et de votre dérision puisse être vrai ?

 

Pour lire d'autres textes >>> Florilège – La pensée des autres

 

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7 janvier 2013 1 07 /01 /janvier /2013 11:19

 FLORILÈGE – Textes d'auteurs

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Un florilège de textes sélectionnés par mamiehiou
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-25-

 

Descartes, notre premier grand philosophe français, avait vingt-six ans quand il ne s'en fallut guère qu'il ne fût assassiné.

Son biographe Adrien Baillet raconte cet épisode qui nous fait frémir à l'idée qu'il aurait pu très mal se terminer.

Nous pouvons nous interroger sur ce que serait la Philosophie si Descartes n'avait pas eu le temps de nous laisser — de laisser au monde, veux-je dire — ses méditations, si fécondes qu'elles ont marqué jusqu'aujourd'hui de leur empreinte nos esprits cartésiens.

 

DENIS DESCARTES 1596-1650

 

La vie de M. Descartes par ADRIEN BAILLET 1691

 

*Étant sur le point de partir pour se rendre en Hollande avant la fin novembre de la même année, il se défit de ses chevaux & d'une bonne partie de son équipage : et il ne retint qu'un valet avec lui. Il s'embarqua sur l'Elbe, soit que ce fut à Hambourg, soit que ce fut à Gluckstadt, sur un vaisseau qui devait lui laisser prendre terre dans la Frise orientale, parce que c'était son dessein de visiter les côtes de la mer d'Allemagne à son loisir. Il se remit sur mer peu de jours après, avec résolution de s'embarquer en West-Frise, dont il était curieux de voir aussi quelques endroits. Pour le faire avec plus de liberté, il retint un petit bateau à lui seul d'autant plus volontiers, que le trajet était court depuis Embden jusqu'au premier abord de West-Frise. Mais cette disposition qu'il n'avait prise que pour mieux pourvoir à la commodité, pensa lui être fatale. Il avait affaire à des mariniers qui étaient des plus rustiques et des plus barbares qu'on eût pu trouver parmi les gens de cette profession. Il ne fut pas longtemps sans reconnaître que c'étaient des scélérats, mais après tout, ils étaient les maîtres du bateau. Monsieur Descartes n'avait d'autre compagnie que celle de son valet avec lequel il parlait français. Les mariniers qui le prenaient plutôt pour un marchand forain que pour un cavalier, jugèrent qu'il devait avoir de l'argent. C'est ce qui leur fit prendre des résolutions qui n'étaient nullement favorables à sa bourse; mais il y a cette différence entre les voleurs de mer et ceux des bois, que ceux-ci peuvent sans péril laisser la vie à ceux qu'ils volent, alors que ceux-là ne peuvent, en la circonstance, remettre sur la terre ferme un passager, sans s'exposer au risque d'être appréhendés. Aussi les mariniers de M. Descartes prirent-ils des mesures pour parer à tout danger de ce genre. Ils remarquèrent que c'était un étranger qui venait de loin, qui n'avait nulle connaissance dans ce pays, et que personne ne s'aviserait de réclamer quand il viendrait à manquer. Ils le trouvaient d'une humeur fort tranquille, fort patiente, & jugeant à la douceur de sa mine, & à l'honnêteté qu'il avait pour eux, que ce n'était qu'un jeune homme qui n'avait encore pas beaucoup d'expérience, ils conclurent qu'ils en auraient meilleur marché de sa vie. Ils ne firent point de difficultés de tenir conseil en sa présence, ne croyant pas qu'il sût d'autre langue que celle qu'il s'entretenait avec son valet, et leurs délibérations allaient à l'assommer, à le jeter dans l'eau, et à profiter de ses dépouilles.

 

M. Descartes, voyant que c'était tout de bon, se leva tout d'un coup, changea de contenance, tira l'épée d'une fierté imprévue, leur parla en leur langue d'un ton qui les saisit, & les menaça de les percer sur l'heure, s'ils osaient lui faire insulte. Ce fut en cette rencontre qu'il s'aperçut de l'impression que peut faire la hardiesse qui, en d'autres occasions, pourrait passer pour une pure rodomontade. Celle qu'il fit paraître pour lors, eut un effet merveilleux sur l'esprit de ces misérables. L'épouvante qu'ils en eurent fut suivie d'un étourdissement qui les empêchèrent de considérer leur avantage, et ils le conduisirent aussi paisiblement qu'il pût souhaiter.

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Notes de mamiehiou 

Monsieur Thomas de Quincey rapporte cette aventure dans "De l'assassinat considéré comme l'un des Beaux-Arts" (La Pléiade pages 248-250)

Voici sa réaction, que vous apprécierez, j'en suis sûre :

« Pardonnez-moi de rire, messieurs ; mais le fait est qu'en vérité je ris toujours quand je pense à ce cas, tant me paraissent drolatiques deux de ces traits. Le premier est l'horrible panique ou trouille (comme on dit à Eton), dont M. Descartes dut être saisi quand il entendit esquisser ce véritable drame en vue de sa propre mort, de ses funérailles, de sa succession et de la disposition de ses biens. Mais il est un autre trait qui me paraît plus comique encore dans cette affaire ; si ces molosses de Frise avait été crânes, nous n'aurions pas, en effet, de philosophie cartésienne ; et comment aurions-nous pu faire sans, étant donné le nombre de livres qu'elle a produit, je laisse à tout fabricant de malle* de le dire. »

Traduction de Pierre Leyris 1907-2001

*On avait, en effet, l'habitude d'utiliser les feuilles des livres invendus pour matelasser l'intérieur des malles. (Note dans La Pléiade, page 1745)

 

Thomas de Quincey, écrivain britannique, 1785-1859.

Vous l'aurez compris, Monsieur de Quincey sait manier l'humour noir.

 

« Excuse my laughing, gentlemen; but the fact is I always do laugh when I think of this case — two things about it seem so droll. One is the horrid panic or "funk" (as the men of Eton call it) in which Descartes must have found himself upon hearing this regular drama sketched for his own death, funeral, succession and administration to his effects. But another thing which seems to me still more funny about this affair is that, if these Friezland hounds had been "game," we should have no Cartesian philosophy ; and how we could have done without that, considering the world of books it has produced, I leave to any respectable trunk-maker to declare. » 

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Suite des notes 

J'ai modifié la graphie de quelques mots  du XVIIe siècle du texte original d'Adrien Baillet  pour rendre la lecture plus facile.

j'ai conservé & pour et.

on lira ai pour oi : étoit, devoit, reconnoître, françois, viendroit, connoissoit, etc.

lui pour luy

certains mots n'avaient pas l'accent aigu : defit, debarquer, etc.

consonnes doubles : Appercevoir, jetter...

lire : Frise Occidentale pour West-Frise

Etc.

Retrouver le texte original dans le volume 1, pages 102-103.

 

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FLORILÈGE – Textes d'auteurs

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10 novembre 2012 6 10 /11 /novembre /2012 07:21

FLORILÈGE La Pensée des autres

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Un florilège de textes, sélectionnés par mamiehiou

 

 

-24-

 

 

À tous ceux qui ont étudié Le Cid au collège, et que la relecture de cet extrait réjouira, aux autodidactes qui l'ont lu d'eux-mêmes, par curiosité et par amour de la littérature, à tous ceux aussi qui ont découvert la pièce au théâtre, et à ceux-là mêmes qui ne connaissent pas cette pièce, fleuron du classicisme, et qui n'en ont jamais entendu parler, voici :

 

 

 

 LE CID

1636

 

Acte III, Scène IV – Don Rodrigue, Chimène, Elvire

La scène commence juste après que Rodrigue s'est battu en duel avec le père de Chimène, Don Gomès, comte de Gormas, et qu'il l'a vaincu.

Rodrigue n'a pas failli à son honneur lorsque son propre père, Don Diègue, valeureux en son temps, mais trop vieux pour se venger lui-même, lui a demandé de lui prêter son bras. Don Gomez ayant insulté Don Diègue en lui donnant un soufflet, cette offense ne pouvait demeurer impunie.

Bien que Rodrigue et Chimène s'aiment d'un amour sans égal, Rodrigue, "percé jusques au fond du coeur", s'est résolu à se battre contre Don Gomès, le père de Chimène, au risque de perdre la vie car son adversaire était un homme redoutable, capable de "porter partout l’effroi dans une armée entière".

Rodrigue n'a pas faibli : "La valeur n'attend pas le nombre des années." et "À vaincre sans péril on triomphe sans gloire."

Il n'aurait pas pu conserver l'amour de Chimène s'il s'était dérobé, il aurait été indigne d'elle.

..................................................................

Personnages : Don Rodrigue, Chimène, Elvire (la suivante de Chimène)

Définition du mot suivante, cf. L'Académie : SUIVANTE s'est dit d'une Femme, d'une jeune fille attachée au service d'une princesse. Il n'est plus guère en usage qu'en termes de théâtre.
..................................................................

 

Don Rodrigue
Eh bien ! sans vous donner la peine de poursuivre,
Assurez-vous l’honneur de m’empêcher de vivre.

 

Chimène 

  Elvire, où sommes-nous, et qu’est-ce que je vois ?
Rodrigue en ma maison ! Rodrigue devant moi ! 

 

Don Rodrigue

N’épargnez point mon sang : goûtez sans résistance

La douceur de ma perte et de votre vengeance.

 

Chimène

Hélas !

 

Don Rodrigue

Écoute-moi.

 

Chimène

                Je me meurs.

 

Don Rodrigue

                                      Un moment.

 

Chimène

Va, laisse-moi mourir.

 

Don Rodrigue

                                    Quatre mots seulement :

Après, ne me réponds qu’avecque cette épée.

 

Chimène

Quoi ! du sang de mon père encor toute trempée !

 

   Don Rodrigue

Ma Chimène…

 

Chimène

                       Ôte-moi cet objet odieux,

Qui reproche ton crime et ta vie à mes yeux.

 

Don Rodrigue

Regarde-le plutôt pour exciter ta haine,
Pour croître ta colère, et pour hâter ma peine.

 

Chimène

Il est teint de mon sang.  

 

Don Rodrigue

                                    Plonge-le dans le mien,
Et fais-lui perdre ainsi la teinture du tien.

 

Chimène

Ah ! quelle cruauté, qui tout en un jour tue
Le père par le fer, la fille par la vue !
Ôte-moi cet objet, je ne puis le souffrir :
Tu veux que je t’écoute, et tu me fais mourir !

 

   Don Rodrigue

Je fais ce que tu veux, mais sans quitter l’envie

De finir par tes mains ma déplorable vie ;
Car enfin n’attends pas de mon affection
Un lâche repentir d’une bonne action.
L’irréparable effet d’une chaleur trop prompte
Déshonorait mon père, et me couvrait de honte.
Tu sais comme un soufflet touche un homme de cœur ;
J’avais part à l’affront, j’en ai cherché l’auteur :
Je l’ai vu, j’ai vengé mon honneur et mon père ;
Je le ferais encor, si j’avais à le faire.
Ce n’est pas qu’en effet contre mon père et moi
Ma flamme assez longtemps n’ait combattu pour toi ;
Juge de son pouvoir : dans une telle offense
J’ai pu délibérer si j’en prendrais vengeance.
Réduit à te déplaire, ou souffrir un affront,
J’ai pensé qu’à son tour mon bras était trop prompt ;
Je me suis accusé de trop de violence ;
Et ta beauté sans doute emportait la balance,
À moins que d’opposer à tes plus forts appas
Qu’un homme sans honneur ne te méritait pas ;
Que malgré cette part que j’avais en ton âme,
Qui m’aima généreux me haïrait infâme ;

Qu’écouter ton amour, obéir à sa voix,
C’était m’en rendre indigne et diffamer ton choix.
Je te le dis encore ; et quoique j’en soupire,
Jusqu’au dernier soupir je veux bien le redire :
Je t’ai fait une offense, et j’ai dû m’y porter
Pour effacer ma honte, et pour te mériter ;
Mais quitte envers l’honneur, et quitte envers mon père,
C’est maintenant à toi que je viens satisfaire :
C’est pour t’offrir mon sang qu’en ce lieu tu me vois.
J’ai fait ce que j’ai dû, je fais ce que je dois.
Je sais qu’un père mort t’arme contre mon crime ;
Je ne t’ai pas voulu dérober ta victime :
Immole avec courage au sang qu’il a perdu
Celui qui met sa gloire à l’avoir répandu.

 

Chimène

Ah ! Rodrigue, il est vrai, quoique ton ennemie,
Je ne te puis blâmer d’avoir fui l’infamie ;
Et de quelque façon qu’éclatent mes douleurs,
Je ne t’accuse point, je pleure mes malheurs.
Je sais ce que l’honneur, après un tel outrage,
Demandait à l’ardeur d’un généreux courage :
Tu n’as fait le devoir que d’un homme de bien ;
Mais aussi, le faisant, tu m’as appris le mien.
Ta funeste valeur m’instruit par ta victoire ;
Elle a vengé ton père et soutenu ta gloire :
Même soin me regarde, et j’ai, pour m’affliger,
Ma gloire à soutenir, et mon père à venger.
Hélas ! ton intérêt ici me désespère :
Si quelque autre malheur m’avait ravi mon père,
Mon âme aurait trouvé dans le bien de te voir
L’unique allégement qu’elle eût pu recevoir ;
Et contre ma douleur j’aurais senti des charmes,

Quand une main si chère eût essuyé mes larmes.
Mais il me faut te perdre après l’avoir perdu ;
Cet effort sur ma flamme à mon honneur est dû ;
Et cet affreux devoir, dont l’ordre m’assassine,
Me force à travailler moi-même à ta ruine.
Car enfin n’attends pas de mon affection
De lâches sentiments pour ta punition.
De quoi qu’en ta faveur notre amour m’entretienne,
Ma générosité doit répondre à la tienne :
Tu t’es, en m’offensant, montré digne de moi ;
Je me dois, par ta mort, montrer digne de toi.

 

Don Rodrigue

Ne diffère donc plus ce que l’honneur t’ordonne :

Il demande ma tête, et je te l’abandonne ;
Fais-en un sacrifice à ce noble intérêt :
Le coup m’en sera doux, aussi bien que l’arrêt.
Attendre après mon crime une lente justice,
C’est reculer ta gloire autant que mon supplice.
Je mourrai trop heureux, mourant d’un coup si beau.

 

Chimène

Va, je suis ta partie, et non pas ton bourreau.

Si tu m’offres ta tête, est-ce à moi de la prendre ?
Je la dois attaquer, mais tu dois la défendre ;
C’est d’un autre que toi qu’il me faut l’obtenir,
Et je dois te poursuivre, et non pas te punir.

 

Don Rodrigue

De quoi qu’en ma faveur notre amour t’entretienne,

Ta générosité doit répondre à la mienne ;
Et pour venger un père emprunter d’autres bras,
Ma Chimène, crois-moi, c’est n’y répondre pas :

Ma main seule du mien a su venger l’offense,
Ta main seule du tien doit prendre la vengeance.

 

Chimène

Cruel ! à quel propos sur ce point t’obstiner ?
Tu t’es vengé sans aide, et tu m’en veux donner !
Je suivrai ton exemple, et j’ai trop de courage
Pour souffrir qu’avec toi ma gloire se partage.
Mon père et mon honneur ne veulent rien devoir
Aux traits de ton amour ni de ton désespoir.

 

Don Rodrigue

Rigoureux point d’honneur ! hélas ! quoi que je fasse,

Ne pourrai-je à la fin obtenir cette grâce ?
Au nom d’un père mort, ou de notre amitié,
Punis-moi par vengeance, ou du moins par pitié.
Ton malheureux amant aura bien moins de peine
À mourir par ta main qu’à vivre avec ta haine.

 

Chimène

Va, je ne te hais point.

 

Don Rodrigue

Tu le dois.

 

Chimène

Je ne puis.

 

Don Rodrigue

Crains-tu si peu le blâme, et si peu les faux bruits ?

Quand on saura mon crime, et que ta flamme dure,
Que ne publieront point l’envie et l’imposture !
Force-les au silence, et, sans plus discourir,
Sauve ta renommée en me faisant mourir.

 

Chimène

Elle éclate bien mieux en te laissant la vie ;
Et je veux que la voix de la plus noire envie
Élève au ciel ma gloire et plaigne mes ennuis,
Sachant que je t’adore et que je te poursuis.
Va-t’en, ne montre plus à ma douleur extrême
Ce qu’il faut que je perde, encore que je l’aime.
Dans l’ombre de la nuit cache bien ton départ :
Si l’on te voit sortir, mon honneur court hasard.
La seule occasion qu’aura la médisance,
C’est de savoir qu’ici j’ai souffert ta présence :
Ne lui donne point lieu d’attaquer ma vertu.

 

Don Rodrigue

Que je meure !

 

Chimène

Va-t’en.

 

Don Rodrigue

À quoi te résous-tu ?

 

Chimène

Malgré des feux si beaux, qui troublent ma colère,
Je ferai mon possible à bien venger mon père ;
Mais malgré la rigueur d’un si cruel devoir,
Mon unique souhait est de ne rien pouvoir.

Don Rodrigue

Ô miracle d’amour !

 

Chimène

Ô comble de misères !

 

Don Rodrigue

Que de maux et de pleurs nous coûteront nos pères !

 

Chimène

Rodrigue, qui l’eût cru ?

 

Don Rodrigue

Chimène, qui l’eût dit ?

 

Chimène

Que notre heur fût si proche et sitôt se perdît ?

 

Don Rodrigue

Et que si près du port, contre toute apparence,

Un orage si prompt brisât notre espérance ?

Chimène

Ah ! mortelles douleurs !

 

Don Rodrigue

Ah ! regrets superflus !

 

Chimène

Va-t’en, encore un coup, je ne t’écoute plus.

 

Don Rodrigue

Adieu : je vais traîner une mourante vie,
Tant que par ta poursuite elle me soit ravie.

 

Chimène

Si j’en obtiens l’effet, je t’engage ma foi

De ne respirer pas un moment après toi.
Adieu : sors, et surtout garde bien qu’on te voie.

 

Elvire

Madame, quelques maux que le ciel nous envoie…

 

Chimène

Ne m’importune plus, laisse-moi soupirer,
Je cherche le silence et la nuit pour pleurer.

 

..................................................................
Note de mamiehiou

Je me souviens avec nostalgie de Gérard Philipe qui avait si admirablement interprété Rodrigue, il y a bien longtemps déjà, et qui s'est éteint, si jeune encore, laissant le théâtre orphelin. Je ne puis me détacher de son image lorsque je songe au Cid.

Images correspondant à Gérard Philipe

..................................................................

NOTES

Dans notre beau pays de France, et dans d'autres pays d'ailleurs, on aimait se mesurer les armes à la main. Et trop de gentilshommes ont péri par l'épée et par le pistolet, parfois pour le plaisir de s'éprouver dans "un exploit sportif", mais le plus souvent pour venger leur honneur. 

Voir l'article de Wikipédia : Duel (combat) - Wikipédia

"Entre juin 1643 et octobre 1741, Louis XIV  ne promulgua pas moins de onze édits interdisant le duel et renforçant les peines, sans pour autant faire cesser cette pratique."

Voir la pièce complète sur Wikisource : Le Cid- Wikisource

..................................................................

Une façon de dire "Je t'aime", la litote la plus célèbre de la littérature française : "Je ne te hais point."

Voir dans ce blog : Comment dites-vous "Je t'aime" ? Je te kiffe, je ne te hais point, tu me bottes, je suis morgane de toi, je t'ai dans la peau, mon coeur s'est embrasé, etc. ?

Lire d'autres textes d'auteurs dans :

FLORILÈGE - LA PENSÉE DES AUTRES

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23 septembre 2012 7 23 /09 /septembre /2012 15:48

FLORILÈGE

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 Un florilège de textes sélectionnés par mamiehiou

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 -23-

 

Dictionnaire philosophique - Zoroastre

 

Voltaire ( 1694-1778)

Écrivain et philosophe des Lumières

 

Le zoroastrisme, l'ancienne religion perse.

 

On lit Candide, Zadig ou Micromégasles Contes de Voltaire sont au programme de français du bac - mais ouvre-t-on encore son Dictionnaire philosophique ?

Je vous donne l'article sur Zoroastre seulement pour rire de cette histoire en forme de conte, comme Voltaire savait si bien en écrire

Sachez bien sûr que je ne veux en rien choquer quelque sensibilité que ce soit – on ne sait jamais ! Voltaire ne se souciait d'ailleurs guère de ce détail.

 

Vous l'aurez compris, j'aime Voltaire.

 

Zoroastre inspirera Nietsche pour son conte philosophique : Also sprach Zarathustra. Ein Buch für Alle und Keinen : Ainsi parlait Zarathoustra ou Ainsi parla Zarathoustra. Un livre pour tous et pour personne ( publication 1883-1885).

 

 

Entrée dans le Dictionnaire philosophique page 616 : 

ZOROASTRE

 

Si c’est Zoroastre qui le premier annonça aux hommes cette belle maxime : « Dans le doute si une action est bonne ou mauvaise, abstiens-toi, » Zoroastre était le premier des hommes après Confucius.

Si cette belle leçon de morale ne se trouve que dans les cent Portes du Sadderlongtemps après Zoroastre, bénissons l’auteur du Sadder. On peut avoir des dogmes et des rites très-ridicules avec une morale excellente.

 Qui était ce Zoroastre ? Ce nom a quelque chose de grec, et on dit qu’il était Mède. Les Parsis d’aujourd’hui l’appellent Zerdust, ou Zerdast, ou Zaradast, ou Zarathrust. Il ne passe pas pour avoir été le premier du nom. On nous parle de deux autres Zoroastres [sic], dont le premier a neuf mille ans d’antiquité ; c’est beaucoup pour nous, quoique ce soit très-peu pour le monde.

Nous ne connaissons que le dernier Zoroastre.

Les voyageurs français Chardin et Tavernier nous ont appris quelque chose de ce grand prophète, par le moyen des Guèbres ou Parsis, qui sont encore répandus dans l’Inde et dans la Perse, et qui sont excessivement ignorants. Le docteur Hyde, professeur en arabe dans Oxford, nous en a appris cent fois davantage sans sortir de chez lui. Il a fallu que dans l’ouest de l’Angleterre il ait deviné la langue que parlaient les Perses du temps de Cyrus, et qu’il l’ait confrontée avec la langue moderne des adorateurs du feu.

C’est à lui surtout que nous devons ces cent Portes du Sadder, qui contiennent tous les principaux préceptes des pieux ignicoles.

Pour moi, j’avoue que je n’ai rien trouvé sur leurs anciens rites de plus curieux que ces deux vers persans de Sadi, rapportés par Hyde :

Qu’un Perse ait conservé le feu sacré cent ans,
Le pauvre homme est brûlé quand il tombe dedans.

Les savantes recherches de Hyde allumèrent, il y a peu d’années, dans le cœur d’un jeune Français, le désir de s’instruire par lui-même des dogmes des Guèbres.

Il fit le voyage des Grandes-Indes pour apprendre dans Surate, chez les pauvres Parsis modernes, la langue des anciens Perses, et pour lire dans cette langue le livre de ce Zoroastre si fameux, supposé qu’en effet il ait écrit.

Les Pythagore, les Platon, les Apollonius de Tyane, allèrent chercher autrefois en Orient la sagesse, qui n’était pas là. Mais nul n’a couru après cette divinité cachée, à travers plus de peines et de périls que le nouveau traducteur français des livres attribués à Zoroastre. Ni les maladies, ni la guerre, ni les obstacles renaissants à chaque pas, ni la pauvreté même, le premier et le plus grand des obstacles, rien n’a rebuté son courage.

Il est glorieux pour Zoroastre qu’un Anglais ait écrit sa vie au bout de tant de siècles, et qu’ensuite un Français l’ait écrite d’une manière tout différente. Mais ce qui est encore plus beau, c’est que nous avons, parmi les biographes anciens du prophète, deux principaux auteurs arabes, qui précédemment écrivirent chacun son histoire ; et ces quatre histoires se contredisent merveilleusement toutes les quatre. Cela ne s’est pas fait de concert ; et rien n’est plus capable de faire connaître la vérité.

Le premier historien arabe, Abu-Mohammed Moustapha, avoue que le père de Zoroastre s’appelait Espintaman ; mais il dit aussi qu’Espintaman n’était pas son père, mais son trisaïeul. Pour sa mère, il n’y a pas deux opinions : elle s’appelait Dogdu, ou Dodo, ou Dodu : c’était une très-belle poule d’Inde ; elle est fort bien dessinée chez le docteur Hyde.

Bundari, le second historien, conte que Zoroastre était Juif, et qu’il avait été valet de Jérémie ; qu’il mentit à son maître ; que Jérémie, pour le punir, lui donna la lèpre ; que le valet, pour se décrasser, alla prêcher une nouvelle religion en Perse, et fit adorer le soleil au lieu des étoiles.

Voici ce que le troisième historien raconte, et ce que l’Anglais Hyde a rapporté assez au long :

Le prophète Zoroastre étant venu du paradis prêcher sa religion chez le roi de Perse Gustaph, le roi dit au prophète : « Donnez-moi un signe. » Aussitôt le prophète fit croître devant la porte du palais un cèdre si gros, si haut, que nulle corde ne pouvait ni l’entourer, ni atteindre sa cime. Il mit au haut du cèdre un beau cabinet où nul homme ne pouvait monter. Frappé de ce miracle, Gustaph crut à Zoroastre.

Quatre mages ou quatre sages (c’est la même chose), gens jaloux et méchants, empruntèrent du portier royal la clef de la chambre du prophète pendant son absence, et jetèrent parmi ses livres des os de chiens et de chats, des ongles et des cheveux de morts, toutes drogues, comme on sait, avec lesquelles les magiciens ont opéré de tout temps. Puis ils allèrent accuser le prophète d’être un sorcier et un empoisonneur. Le roi se fit ouvrir la chambre par son portier. On y trouva les maléfices, et voilà l’envoyé du ciel condamné à être pendu.

Comme on allait pendre Zoroastre, le plus beau cheval du roi tombe malade ; ses quatre jambes rentrent dans son corps, tellement qu’on n’en voit plus. Zoroastre l’apprend ; il promet qu’il guérira le cheval, pourvu qu’on ne le pende pas. L’accord étant fait, il fait sortir une jambe du ventre, et il dit : « Sire, je ne vous rendrai pas la seconde jambe que vous n’ayez embrassé ma religion. — Soit, dit le monarque. » Le prophète, après avoir fait paraître la seconde jambe, voulut que les fils du roi se fissent zoroastriens ; et ils le furent. Les autres jambes firent des prosélytes de toute la cour. On pendit les quatre malins sages au lieu du prophète, et toute la Perse reçut la foi.

Le voyageur français raconte à peu près les mêmes miracles, mais soutenus et embellis par plusieurs autres. Par exemple, l’enfance de Zoroastre ne pouvait pas manquer d’être miraculeuse ; Zoroastre se mit à rire dès qu’il fut né, du moins à ce que disent Pline et Solin. Il y avait alors, comme tout le monde le sait, un grand nombre de magiciens très-puissants ; et ils savaient bien qu’un jour Zoroastre en saurait plus qu’eux, et qu’il triompherait de leur magie. Le prince des magiciens se fit amener l’enfant, et voulut le couper en deux ; mais sa main se sécha sur-le-champ. On le jeta dans le feu, qui se convertit pour lui en bain d’eau de rose. On voulut le faire briser sous les pieds des taureaux sauvages : mais un taureau plus puissant prit sa défense. On le jeta parmi les loups ; ces loups allèrent incontinent chercher deux brebis qui lui donnèrent à téter toute la nuit. Enfin il fut rendu à sa mère Dogdo, ou Dodo, ou Dodu, femme excellente entre toutes les femmes, ou fille admirable entre toutes les filles.

Telles ont été dans toute la terre toutes les histoires des anciens temps. C’est la preuve de ce que nous avons dit souvent, que la fable est la sœur aînée de l’histoire.

Je voudrais que, pour notre plaisir et pour notre instruction, tous ces grands prophètes de l’antiquité, les Zoroastre, les Mercure Trismégiste, les Abaris, les Numa même, etc., etc., etc., revinssent aujourd’hui sur la terre, et qu’ils conversassent avec Locke, Newton, Bacon, Shaftesbury, Pascal, Arnauld, Bayle ; que dis-je ? avec les philosophes les moins savants de nos jours, qui ne sont pas les moins sensés. J’en demande pardon à l’antiquité, mais je crois qu’ils feraient une triste figure.

Hélas ! les pauvres charlatans ! ils ne vendraient pas leurs drogues sur le Pont-Neuf, Cependant, encore une fois, leur morale est bonne. C’est que la morale n’est pas de la drogue. Comment se pourrait-il que Zoroastre eût joint tant d’énormes fadaises à ce beau précepte de s’abstenir dans le doute si on fera bien ou mal ? C’est que les hommes sont toujours pétris de contradictions.

On ajoute que Zoroastre, ayant affermi sa religion, devint persécuteur. Hélas ! il n’y a pas de sacristain ni de balayeur d’église qui ne persécutât s’il le pouvait.

On ne peut lire deux pages de l’abominable fatras attribué à ce Zoroastre sans avoir pitié de la nature humaine. Nostradamus et le médecin des urines sont des gens raisonnables en comparaison de cet énergumène ; et cependant on parle de lui, et on en parlera encore. Ce qui paraît singulier, c’est qu’il y avait, du temps de ce Zoroastre que nous connaissons, et probablement avant lui, des formules de prières publiques et particulières instituées. Nous avons au voyageur français l’obligation de nous les avoir traduites. Il y avait de telles formules dans l’Inde ; nous n’en connaissons point de pareilles dans le Pentateuque.

Ce qui est bien plus fort, c’est que les mages, ainsi que les brames, admirent un paradis, un enfer, une résurrection, un diable*. Il est démontré que la loi des Juifs ne connut rien de tout cela. Ils ont été tardifs en tout. C’est une vérité dont on est convaincu, pour peu qu’on avance dans les connaissances orientales.

 

*Le diable, chez Zoroastre, est Hariman, ou, si vous voulez, Arimane ; il avait été créé. C’était tout comme chez nous originairement ; il n’était point principe ; il n’obtint cette dignité de mauvais principe qu’avec le temps. Ce diable, chez Zoroastre, est un serpent qui produisit quarante-cinq mille envies. Le nombre s’en est accru depuis ; et c’est depuis ce temps-là qu’à Rome, à Paris, chez les courtisans, dans les armées, et chez les moines, nous voyons tant d’envieux. (Note de Voltaire.)

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L'un des plus grands poètes persans Abū-Muḥammad Muṣliḥ al-Dīn bin Abdallāh Shīrāzī né en 1184  et mort en 1283 ou en 1291. Il est plus connu en occident sous le nom de Sadi ou Saadi.

 

À retrouver dans Wikisource :

Dictionnaire philosophique Garnier (1878)

 

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