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17 septembre 2012 1 17 /09 /septembre /2012 07:07

FLORILÈGE

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 Un florilège de textes sélectionnés par mamiehiou

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-22-

 

Louis Bourdaloue (1632-1704)

Le roi des prédicateurs et le prédicateur des rois

 

Sermons

 

À lire à haute voix pour l'effet à rendre :

 

Sermon sur les richesses (extrait)

 

« On veut être riche ; voilà la fin qu'on se propose et à laquelle on est absolument déterminé. Des moyens, on en délibérera dans la suite ; mais le capital est d'avoir, dit-on, de quoi se pousser dans le monde, de quoi faire quelque figure dans le monde, de quoi maintenir son rang dans le monde, de quoi vivre à son aise dans le monde ; et c'est ce que l'on envisage comme le terme de ses désirs. On voudrait bien y parvenir par des voies honnêtes, et avoir encore, s'il était possible, l'approbation publique ; mais, à défaut de ces voies honnêtes, on est secrètement disposé à en prendre d'autres et à ne rien excepter pour venir à bout de ses prétentions. »

 

« S'enrichir par une longue épargne ou par un travail assidu, c'était l'ancienne route que l'on suivait dans la simplicité des premiers siècles ; mais de nos jours on a découvert des chemins raccourcis et bien plus commodes. Une commission qu'on exerce, un avis qu'on donne, un parti où l'on entre, mille autres moyens que vous connaissez, voilà ce que l'empressement et l'impatience d'avoir a mis en usage. En effet, c'est par là qu'on fait des progrès surprenants ; par là qu'on voit fructifier au centuple son talent et son industrie ; par là qu'en peu d'années, qu'en peu de mois, de la poussière où l'on rampait, on s'élève jusque sur le pinacle. »

 

Merveilleux texte et tellement actuel ! Note de mamiehiou 

 

Lire sur ce blog : De la rhétorique - De l'éloquence - De la langue de bois - Des périphrases - Appeler un chat un chat

 

et d'autres textes dans : Florilège - la pensée des autres

 

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18 août 2012 6 18 /08 /août /2012 07:37

FLORILÈGE

 

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Un florilège de textes sélectionnés par mamiehiou

                                                                                                             

 

 

  -21-


 

NICOLAS BOILEAU


 

ART POETIQUE

 

 

Nicolas Boileau, "le Législateur du Parnasse", 1636-1711.

Poète, écrivain, critique.

 

 

Recueil Art Poétique, Chants 1 – 1674

Extrait

 

Il est certains esprits dont les sombres pensées
Sont d'un nuage épais toujours embarrassées ;
Le jour de la raison ne le saurait percer.
Avant donc que d'écrire, apprenez à penser.
Selon que notre idée est plus ou moins obscure,
L'expression la suit, ou moins nette, ou plus pure.
Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement,
Et les mots pour le dire arrivent aisément.

Surtout qu'en vos écrits la langue révérée
Dans vos plus grands excès vous soit toujours sacrée.
En vain, vous me frappez d'un son mélodieux,
Si le terme est impropre ou le tour vicieux :
Mon esprit n'admet point un pompeux barbarisme,
Ni d'un vers ampoulé l'orgueilleux solécisme.
Sans la langue, en un mot, l'auteur le plus divin
Est toujours, quoi qu'il fasse, un méchant écrivain.

Travaillez à loisir, quelque ordre qui vous presse,
Et ne vous piquez point d'une folle vitesse :
Un style si rapide, et qui court en rimant,
Marque moins trop d'esprit que peu de jugement.
J'aime mieux un ruisseau qui, sur la molle arène,
Dans un pré plein de fleurs lentement se promène,
Qu'un torrent débordé qui, d'un cours orageux,
Roule, plein de gravier, sur un terrain fangeux.
Hâtez-vous lentement, et, sans perdre courage,
Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage :
Polissez-le sans cesse et le repolissez ;
Ajoutez quelquefois, et souvent effacez. [...]

 

...................................................

 

Pour Alain, penser, c'est dire non.

 

Penser c'est dire non. Remarquez que le signe du oui est d'un homme qui s'endort ; au contraire le réveil secoue la tête et dit non. Non à quoi ? Au monde, au tyran au prêcheur ? Ce n'est que l'apparence. En tous ces cas-là , c'est à elle-même que la pensée dit non. Elle rompt l'heureux acquiescement. Elle se sépare d'elle-même. Elle combat contre elle-même. Il n'y a pas au monde d'autre combat . Ce qui fait que le monde me trompe par ses perspectives , ses brouillards , ses chocs détournés, c'est que je consens , c'est que je ne cherche pas autre chose. Et ce qui fait que le tyran est maître de moi, c'est que je respecte au lieu d'examiner. Même une doctrine vraie, elle tombe au faux par cette somnolence. C'est par croire que les hommes sont esclaves. Réfléchir , c'est nier que l'on croit. Qui croit ne sait même plus ce qu'il croit. Qui se contente de sa pensée ne pense plus rien. Je le dis aussi bien pour les choses qui nous entourent (...) Qu'est ce que je verrais si je devais tout croire ? En vérité une sorte de bariolage, et comme une tapisserie incompréhensible. Mais c'est en m'interrogeant sur chaque chose que je la vois (...) C'est donc bien à moi-même que je dis non. »

 

Propos sur les pouvoirs

Alain, de son vrai nom Émile-Auguste Chartier, philosophe, journaliste, essayiste,1868-1951

 

Penser consiste essentiellement à savoir ce que l'on dit et si ce que l'on dit est vrai. Alain

 

Quant à moi, je rajouterai : Attention au harponnage et méfiez-vous des trolls* sur la toile ! Restez vigilants et pensez par vous-même en gardant votre esprit critique.

*troll : argot d'internet

 

Voir l'article sur ce blog :

De la rhétorique - De l'éloquence - De la langue de bois 

Des périphrases - Appeler un chat un chat

 

Lire d'autres textes d'auteurs dans la catégorie:

Florilège - la pensée des autres 

 

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4 juillet 2012 3 04 /07 /juillet /2012 09:02

FLORILÈGE La Pensée des autres

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 LETTRES DE

MADAME MARCELLE ANTONIA FORTUNÉE B. NÉE RAVACHOL 

Grand-mère de Jacques, mon mari, et arrière grand-mère de ma fille.

 

Marcelle et son mari, Michel B. eurent quatre enfants :

Francis, Paul, Marguerite et Madeleine.

Paul fut le préféré de sa mère.

Les lettres qui suivent lui furent adressées.

 

Il a 28 ans quand il reçoit la première lettre ci-dessous.

Son travail l'a obligé à quitter la maison familiale  

sise dans un Clos qui portait le nom de la famille

et qui se trouve aujourd'hui à l'emplacement et autour du square Simone Signoret

à Lorette dans la Loire.

À l'époque, Paul B. qui commençait sa vie professionnelle, devait loger chez l'habitant,

à Lyon puis à Saint-Etienne. 

 

1re lettre

*Monsieur Paul B. chez Mademoiselle Bonnard,

rue des Remparts d'Ainay, Lyon.*

Lorette, le 1er février 1930

Mon cher petit,

Comme la semaine s'est écoulée rapidement ! Nous voici à la fin, et toi prêt à partir au mariage de ton ami Ravel. J'espère que tu n'as pas oublié le petit noeud de cravate noire. Habille-toi bien, il ne fait pas chaud !

En feuilletant mon livre, je pense à toi qui as dû sûrement le lire et voir qu'un garçon d'honneur doit faire danser très souvent sa demoiselle d'honneur, il peut faire danser toutes les jeunes filles présentes à tour de rôle, mais toujours revenir à sa cavalière. Et comme vous dites, vous les jeunes gens, ne pas la laisser tomber. À moins que, car il y a autre chose ; c'est que si une jeune fille vous plaît beaucoup, et que l'on prenne le coup de foudre, il faut alors la rechercher de préférence et s'efforcer de lui plaire.

Les jeunes filles à présent ne sont pas timides, elles aiment qu'on leur parle.

Au cas, mon petit, où ton ami ou nos cousins auraient causé de toi à quelques familles, comporte-toi comme tu le dois, en jeune homme parfait, afin que, si quelqu'un t'observe, on te trouve très bien. Tu es si gracieux, si aimable, si homme du monde lorsque tu le veux. Eh bien ! Distingue-toi ce jour-là.

As-tu pensé à écrire à cousin Jo et à Lolo et à envoyer une carte de félicitations à Mmes et MM Bergeron et Copin ?

Je souhaite que vous passiez tous une excellente journée samedi. Tu voudras bien, à la sacristie, en adressant tes voeux de bonheur aux jeunes époux, leur dire que toute ta famille se joint à toi en ce jour de fête. Tu dois savoir que les garçons d'honneur sont les premiers à présenter leurs félicitations aux jeunes époux : ils offrent leurs voeux à la jeune mariée et donne une chaude poignée de main à leur camarade.

*En italique, en début de lettre, figure l'adresse écrite sur l'enveloppe.

 

2e lettre

Monsieur Paul B. chez Madame Bonjour, 40 rue Fontainebleau*, Saint-Etienne

Lorette le 13 mars 1930

Mon petit Paul,

Excuse-moi de profiter ainsi de cette carte**, je n'en ai plus. J'espère que tu as mieux été cette semaine et que tu te sens plus fort. Pour te faire du bien, j'ai commandé du vin fortifiant à Charles Brunon qui doit te le faire passer chez Mme Bonjour. Tu en prendras un petit verre avant midi.

Si tu n'es pas las dimanche, et que cela te fasse plaisir, vous irez Francis et toi rejoindre M. Cornet à Bellecour. Mais Francis n'est pas d'avis d'aller au Palais de la Foire afin de ne pas vous lasser ; après un bon dîner et une petite promenade avec votre ami Cornet, vous pouvez reprendre un train pas trop tardif. Si tu veux, dis à Mme Bonjour que tu la prendras au Soleil, dimanche soir à 10 heures, et, si passée cette heure, elle ne te voit pas arriver, c'est que tu rentreras lundi matin. Cela te laissera la latitude d'aller à Lyon si tu le désires, ou bien de rester ici si tu préfères.

Nous allons bien, t'embrassons bien et un doux baiser de ta maman.

 

*La rue de Fontainebleau est aujourd'hui l'avenue Grüner

**C'est un horrible carton qui a déjà servi pour une correspondance que l'on a biffée.

 

3e lettre

Monsieur Paul B. chez Madame Bonjour, 40 rue Fontainebleau, Saint-Etienne.

Lorette, le 7 mai 1930

Mon petit chéri,

J'ai été bien contente hier d'entendre ta voix car il me semble qu'il y a bien, bien longtemps que je n'ai vu mon tout petit. J'ai oublié chez Mme Coing un bulletin du club alpin que Georges m'a donné pour Francis et toi. Je te prie de passer un soir, en te rendant chez M. Coing et de me l'apporter samedi.

J'ai prévenu ce matin Mme Coing, en la remerciant de sa réception d'hier, que tu passerais le prendre.

Tu auras bien soin du chapeau samedi, je te le recommande. J'ai rapporté moi-même hier ceux de Chazelles que Cousine Jeanne m'a remis. Je t'assure que nous nous sommes trempées hier Mad* et moi. Il fallait vraiment avoir envie de faire plaisir pour courir par un temps pareil. Nous avons rencontré Mme Montès qui m'a dit que son fils t'avait vu dimanche et qu'il serait votre client. Je suis sûre que cela t'a fait plaisir de revoir tes camarades. J'aurais été contente que Francis fasse comme toi, cela l'aurait secoué et lui donnerait plus d'aisance également.

A samedi, mon petit, nous t'embrassons bien tous et serons si heureux de te voir revenir au logis.

Dis bien des choses aimables de notre part à Mme Bonjour. Bonne Maman et Mad se joignent à ta petite mère pour te faire des bisous bien doux.
Ta petite maman qui t'aime.

*Mad, Madeleine, sa fille

 

4e lettre

Monsieur Paul B. chez Mme Bonjour, 40 rue Fontainebleau, Saint-Etienne.

Ce lundi, mai 1930

Mon petit Paul,

Lorsque tu es parti ce matin, j'ai oublié de te dire de ne pas oublier le cacao et l'avoine de Marthe, tu seras bien gentil car elle n'en a plus.

Si tu veux, descends en ton auto samedi avec René que je viens de voir, car comme il ne travaille pas, il m'a apporté une des pièces du poste de TSF, et m'a dit qu'il te l'arrangerait très bien chez lui, dans son atelier, où il a tout ce qu'il faut. Tu iras lentement, car samedi, il va y avoir comme toujours pas mal de circulation.

J'ai oublié également de te mentionner que j'ai mis dans ta valise une chemise blanche pour aller souper chez Mme Coing lorsque tu iras, puisqu'elle me dit dans sa lettre qu'elle veut t'inviter vendredi ou dimanche soir. Tu lui diras bien mes amitiés et mes remerciements pour son amabilité à ton égard. Cela me fait bien plaisir pour toi.

A samedi mon petit, je compte sur toi et sur ta promesse de jadis : “de me rendre heureuse”. Je te serre sur mon coeur bien tendrement. Ta petite maman qui t'aime.

 

5e lettre

Monsieur Paul B. chez Madame Bonjour, 40 rue Fontainebleau, Saint-Etienne.

29 mai, 1930

Mon petit Paul,

C'est une bien triste nouvelle que je viens t'apprendre, nous avons reçu, ce matin, une dépêche de Marguerite nous apprenant la mort subite de Marcel*.

Papa et Mad sont partis à midi et ramèneront Marguerite.

Je ne sais quand auront lieu les funérailles, ni où, ni quand Papa rentrera. Ne te dérange pas. Je te ferai téléphoner. Songe seulement à apporter tes chaussures noires quand tu viendras. Pour le reste je m'en occuperai et mettrai un crêpe à ton vêtement. J'ai fait teindre le chapeau gris que tu portais à Lyon. Inutile d'en acheter.

Fais part de notre malheur à nos cousins et cousines et dis-leur que nous les préviendrons si l'enterrement a lieu ici. Je suis bien inquiète pour Marguerite, je t'assure. Heureusement que Mad est très forte de caractère, elle saura lui parler.

Ne te dérange pas si tu ne peux venir tout de suite, Francis te téléphonera en temps voulu.

Au revoir, mon petit chéri, je t'embrasse bien tendrement. Ta maman qui t'aime.

*Marcel, l'époux de Marguerite, sa fille.

 

6e lettre

Monsieur Paul B. chez Mme Bonjour, 40 rue Fontainebleau, Saint-Etienne.

Lorette, le 20 août 1930

Mon tout petit,

C'est la maman du tout petit qui a les yeux bleus, qui lui écrit pour lui dire qu'elle pense bien à lui à tous les instants du jour et le soir dans son grand lit. Elle sera bien contente de voir arriver son petit, samedi soir.

Papa m'a dit que tu avais téléphoné ce matin, Marguerite ne peut pas partir comme elle l'avait pensé ; le notaire a oublié une formalité qui doit se faire trois jours après la déclaration, ce qui fait que son départ est remis à lundi prochain. C'est dommage. A part cela, nous allons tous bien et Gaby*, à part quelques rares petites sérénades, dort et mange bien.

Papa a vu M. Gatty chez Bellon avant-hier et je crois qu'il a décidé l'achat d'une camionnette neuve Citroën qui va sortir dans quinze jours. Je préfère cette solution car ils auront une voiture qui marchera bien et longtemps, sans réparation.

Cet achat, étant plus important que nous ne voulions y mettre de prix, va retarder l'achat de la familiale. J'en parlerai à Jo prochainement pour lui dire ce que nous pensons faire, à moins qu'il ne trouve une réelle occasion comme celle de M. Policard, mais je crois que Papa préfère attendre le printemps afin de ne pas faire deux gros achats la même année. Je suis bien de cet avis, car voici bientôt les petits jours et nous n'en profiterions guère. Cela nous évitera quelques mois d'impôts car l'hiver, nous ne nous en servions guère, tandis que dès mars, on pourra regarder et chercher. Il faudrait trouver une voiture presque neuve.

Papa y mettrait bien 18 à 20 000 francs.

Je te charge d'expliquer tout cela à ton cousin, cela m'évitera de lui écrire. Si tu vois l'employé du garage, dis-le lui aussi. Recommande-lui de ne pas perdre cette affaire de vue, afin que dès mars, il ait une bonne occasion à nous proposer. Nous avions tant attendu, nous attendrons bien encore six mois, n'est-il pas vrai ? Et du moment que Francis** est content, je le suis aussi. L'essentiel est qu'il puisse faire son commerce comme il le désire, et il le pourra avec une bonne voiture.

Toute la maisonnée, y compris Bonne Maman, t'embrasse bien.

La petite maman du tout petit le prend dans ses bras pour le câliner et l'embrasser bien tendrement avec tout son coeur.

Ta petite maman Marcelle.

J'écris aussi à Mme Bonjour pour lui causer de ton déjeuner afin que tu te portes bien.

 

*Gaby, le petit Gabriel est le fils de Marguerite, le petit fils de Marcelle, l'auteur des lettres.

**Francis, le fils ainé de Marcelle a une affaire de graines à Lorette.

 

7e lettre

Monsieur Paul B. chez Madame Bonjour, 40 rue Fontainebleau, Saint-Etienne.

Lorette, le 25 février 1931

Mon petit Paul chéri,

J'espère que tu vas bien et que ton travail marche. Comme je ne vais pas te revoir de quinze jours, je viens de la part de Francis et de Marthe*, te prier d'aller, un soir ou de suite, un après-midi, un de ces jours, inviter Hubert Bernard. Tu diras ceci, à lui et à ses parents : « Mon frère se marie et comme les amis ne suffisent pas pour le nombre des jeunes filles invitées, je suis chargé d'inviter moi-même quelques-uns de mes amis ! J'ai pensé à Hubert et je viens de la part de mes parents et de mon père, le prier d'assister au mariage qui aura lieu vers mi-avril. Il nous fera le plus grand plaisir (...) Si on te parle de la tenue, c'est la même que pour Antoine Coing : smoking ou jaquette, cravate noire ou grise et gants crème.

Dès que tu auras la réponse, tu voudras bien me la communiquer. Ne tarde pas à faire l'invitation. Tu voudras bien dire toutes mes amitiés à Mme Bonjour.

J'ai eu, par Cousine Jeanne, des nouvelles de Misette.

Papa est à Dizinieux aujourd'hui à l'enterrement de Madame Bossu.

Si tu as besoin de quelque chose, écris-nous quoi, Mad pourrait te le donner en passant dimanche. Bonne maman et toute la maisonnée t'embrasse. Je te fais des baisers bien doux en attendant que mon petit revienne voir sa petite mère qui l'aime bien. 

Il faudra penser à m'apporter ton smoking afin que je le donne au tailleur pour qu'il le repasse. Tu m'enverras, dès que tu auras fait l'invitation, l'adresse de Mme et M. Bernard, pour que je les remercie, comme cela doit se faire. Tu sais que M. Bernard et Papa se connaissent bien. Vas-y cette semaine sans faute ou dimanche 29 au plus tard. A bientôt mon petit.

 

*Marthe, l'épouse de Francis, la belle-fille de Marcelle.

 

8e lettre

Monsieur B., chez Madame Bonjour, 40 rue Fontainebleau, Saint-Etienne.

Lorette, le 3 mars 1931

Mon petit Paul chéri,

Veux-tu je te prie me donner la réponse de ton ami Bernard, afin que nous puissions aviser, dans le délai voulu, par la politesse, au cas où il ne viendrait pas.

Il va se trouver en pays de connaissance car je crois qu'on lui mettra Paulette Ravel comme cavalière. Il se connaissent et leurs pères étaient amis.

Dimanche prochain, tu reverras Léon Decharge qui vient à la maison passer la journée et l'après-midi, nous aurons les célibataires d'Assailly, en même temps que Jean Perrichon qui vient montrer à Francis et à Marthe des vues de la Corse.

Mon petit va avoir ses 29 ans vendredi. Faut-il lui souhaiter de trouver cette année une petite femme pour faire comme Francis ? Oui, n'est-ce pas ! Cela viendra bien j'en suis sûre.

Veux-tu mon chéri, passez la révision de ton placard et voir si tu n'as pas de manchettes à blanchir ? Apporte aussi ton smoking, j'irai lui faire donner un coup de fer par le tailleur pour le remettre à neuf, il doit en avoir besoin et je ne veux pas attendre le dernier moment pour tout préparer, le temps passe si vite. Le temps me dure bien de te revoir. Quinze jours sans voir mon petit, c'est bien long. Écris-moi vite pour me faire prendre patience, et me donner de tes nouvelles de ta santé et de ton travail en même temps que la réponse que j'attends.

Dis-moi si Nisette va mieux et si elle est debout. J'ai écrit à Cousine Jeanne pour leur dire que le repas de fiançailles était fixé au 15 mars. J'espère bien qu'ils y viendront tous et que Nisette sera guérie. A samedi, mon chéri. Papa, mémère, frère, soeur, vont bien et l'embrassent.

Je te serre tendrement sur mon coeur en te faisant de douces bises.

Ta petite maman qui t'aime bien.

9e lettre

(Posté des Monts du Velay)

Monsieur Paul. B. Administrateur-Directeur de la Société Loire-Essence, 4 rue de St Chamond*, Saint-Etienne

13 mars 1931

Le temps s'est bien réchauffé depuis hier et il fait vraiment beau. Nous nous promenons bien et sommes allés hier voir jouer au tennis avec Mme Nallon. J'ai revu la jeune fille (du voyage), sa mère et son père, le père est dans la soierie. Je ne sais pourquoi cette jeune fille me paraît n'avoir pas de santé. J'ai fait la connaissance de Mme Maisonnet chez Mme Lioud, grand-mère des demoiselles Luquet de Saint-Germain. Nous avons causé, c'est une aimable personne. Les demoiselles Luquet également. Elles nous ont dit de te présenter à son père lorsque tu iras à Annonay. Son bureau est au 32, rue Sadi Carnot.

Si tu vas à Thiers, Marg aimerait un canif. Elle n'en a pas. Achète-moi douze bons couteaux de table si tu le peux.

Monsieur Maisonnet vient ici tous les jours et Monsieur Deville aussi, je crois. Téléphone donc à M. Maisonnet. Il t'amènerait bien. Tu viendras passer ces deux jours, ça te fera du bien. Apporte-nous un paquet de farine de blé vert et de seigle, regarde dans une pharmacie ou une bonne épicerie. Dis bien des choses de notre part à Madame Bonjour et reçois les baisers bien affectueux de ta maman, de tes soeurettes et de Gaby.

Je n'ai pas pris froid malgré nos chambres peu confortables. Madame Copain part ce soir et Marg va prendre sa chambre. Marg en aura une autre lundi. Il y a le chauffage et elles seront beaucoup mieux pour finir leur saison. Encore un bon baiser de ta petite mère.

 

*La rue de Saint-Chamond est la rue Vacher aujourd'hui.

 

10e lettre

Monsieur B., 4 rue de St Chamond, Saint-Etienne

aux bons soins de Monsieur Copain

mars 1931

Mon Paul chéri,

S'il ne pleut pas à verse demain vendredi, j'irai te voir car le temps me dure. Je serais allée mardi, mais il faisait trop mauvais temps. Je te charge de prévenir Mme Bonjour que j'irai lui demander à déjeuner puisqu'elle m'invite toujours si aimablement. Si tu as le temps, tu me mèneras voir la voiture dont tu as parlé.

Mad est arrivée à Soliès et nous a écrit que Marthe et Francis allaient aller les voir samedi.

J'espère que tu vas bien et que tu te ménages. Ici, tous trois sommes en bonne santé et t'embrassons très tendrement. Dis mes amitiés à Mme Bonjour et reçois les doux baisers de ta petite maman.

 

11e lettre

Monsieur Paul B., 4 rue de Saint-Chamond, St-Etienne

28 avril 1931

Mon petit Paul chéri,

J'espère que tu vas bien et que la danse n'a pas fait enflé tes chevilles, tu me diras cela.

Je t'envoie une lettre de Marguerite reçue ce matin avec celle de Bonne Maman. Je remettrai dimanche à Papa qui te les portera, ta bague et ton épingle de cravate que tu as oublié ici. Tu les prendras pour aller au pensionnat. Pense à les lui réclamer.

Dis à ton ami M. Bernard tout le plaisir que j'ai eu à faire sa connaissance et celle de sa mère. Qu'il me rappelle à ton bon souvenir.

Demande-lui son appréciation sur toutes les jeunes filles et sur chacune en particulier. Je suis curieuse de les connaître. C'est un garçon si sérieux et qui ne doit pas parler à tort et à travers.

Je t'engage bien à le conserver comme ami et à l'inviter à venir te voir quelquefois.

Imagine-toi que ce dégourdi de Cauda n'a pas photographié Cousine Jeanne et Cousin Jean à la sortie de l'église. Si au moins j'avais été prévenue lorsqu'il est revenu à l'hôtel et a repris Bonne Maman et son cavalier, je les aurais fait prendre eux aussi. Que doivent-ils penser ? J'en suis très fâchée pour eux et pour nous qui sommes privés de les avoir. Dis-le leur bien si tu les vois avant moi.

Amuse-toi bien dimanche, mon chéri, tâche de trouver tes camarades de classe. N'oublie pas de féliciter M. Béjat puisque c'est ses 50 ans d'enseignement que l'on fête à St-Louis*. Aussi dis-lui quelques mots affectueux puisque tu as fait partie de ses enfants de coeur. Il le mérite bien après tant d'années de dévouement à la jeunesse.

Comment as-tu jugé Mlle Voyant dans le retour en voiture jeudi, dis-moi ton appréciation sur elle. La trouves-tu mieux ou moins bien que Mlle Tardy ? Laquelle est mieux à ton avis, et laquelle te plairait mieux si tu choisissais ? Faisons cette supposition.

Nous avons eu des nouvelles d'Annie, elle va aussi bien que possible. Si tu vois Georges, ne manque pas d'en demander.

Je te charge de remercier Mme Bonjour de sa carte de félicitations. Dis-lui que je ne l'oublie pas et lui envoie mes amitiés. Toute la maisonnée t'embrasse bien fort, mon petit et ta maman serre son canard sur son coeur en lui faisant un tendre baiser.

Lorsque tu viendras le 9 mai, rapporte-moi, dans le carton que je t'ai donné, ta chemise glacée avec le col et les manchettes, les gants, la cravate et le smoking. Je remettrai le tout en état pour la prochaine fois. Va demander dans un magasin de stoppage ce que coûterait la réparation de ton pardessus, de cover tu me le diras et j'examinerai ce que je dois faire. Ou je la paierai ou je t'achèterai un neuf car c'est très laid et comme je prévois quelques sorties, je voudrais que ce soit mieux. Lundi M. Gelas a téléphoné à Modane à Marthe et à Francis. Ils se sont très bien entendus. Nous n'avons pas de nouvelles depuis, ils doivent être en Italie** et t'enverront probablement une carte.

*St-Louis est le Lycée privé de Saint-Etienne qu'a fréquenté Paul.

**En voyage de noces

 

12e lettre

Monsieur Paul B. Administrateur-Directeur de la société Loire-Essence, 4, rue de Saint-Chamond, Saint-Etienne 

Lorette, ce mardi 28 juillet 1931

Mon chéri,

Comment vas-tu ? As-tu senti des palpitations hier ? Je t'ai attendu un peu hier au soir car j'avais été dans l'après-midi payer le docteur Berthaud. J'y suis restée deux bonnes heures avec Mme Berthaud et Germaine. Avant de partir, j'ai revu le docteur, je lui ai parlé de ce que tu ressentais, alors il m'a dit :“Je passerai l'ausculter ce soir.” Il est venu en effet à 7h30 et comme tu n'étais pas rentré, il m'a annoncé qu'il viendrait dimanche matin. Nous n'irons pas à Montfaucon, je préfère te faire soigner, nous irons quelques jours après, rien ne presse. Les petites ne s'ennuient pas, elles vont goûter dans les bois avec Mme de la Narre et ses filles, et me disent que Lilette a souvent Gaby dans les bras, et qu'elle et sa soeur Simone leur rendent mille petits services. De plus, elles vont avoir Riquette dans quelques jours, ce sera parfait. Donc, point de souci à ce sujet. Je puis donc bien penser à toi et je veux que tu te soignes, et pour cela, nous allons en prendre les moyens. Et surtout ne t'effraie pas. Le docteur Berthaud trouve que tu t'effraies beaucoup. “Il ne le faut pas, m'a-t-il dit” car cela te fait du mal et il m'a assuré que tu n'avais pas le coeur malade, que chez toi, c'était nerveux : mauvaise digestion et surmenage. Il t'a trouvé le tempérament nerveux.

Il t'engage à ne pas te faire trop de souci pour les affaires, tu arriveras bien tout de même, c'est un pli à prendre. De même pour les écritures et les comptes, n'en fais pas pendant des heures sans t'arrêter, va de temps à autre prendre l'air à la porte ou voir un client pour ne pas rester trop longtemps penché sur les livres, c'est mauvais cela, je t'assure. Ecoute-moi bien, tu t'en trouveras bien.

Pour la table, dis gentiment à Mme Bonjour ce qui te convient, fais-toi acheter des sardines pour le matin pendant quelques temps, mange du pain de régime en petite quantité, ne bois pas en mangeant mais après le repas.

Allons, essaie tout cela et tu m'en diras des nouvelles, le temps me dure de te voir pour savoir si ça ira mieux en faisant ainsi et aussi pour que tu me racontes comment s'est passé le lunch de lundi et si tu t'es un peu amusé.

A samedi, mon petit chéri. Si tu vas chez Mme Jeune, dis-leur mon bon souvenir et repose-toi bien des affaires et des soucis. Je t'embrasse ainsi que Papa et Bonne Maman mais ta petite mère te fait les plus douces bises.

 

13e lettre 

Monsieur Paul B. Administrateur-Directeur de la société Loire-Essence, 4, rue de Saint-Chamond, Saint-Etienne

Jeudi 30 juillet 1931

Mon petit chéri,

Je pense bien à toi et je me demande comment tu vas. Je regrette de ne pas t'avoir dit de m'écrire.

Peux-tu samedi soir me faire un paquet de linge sale et m'y mettre les chaussettes de soie noire que je t'avais données lundi car elles sont à Francis. Tu as dû garder les tiennes dans ton placard. Rapporte-moi les gants de daim gris, ce sont ceux de papa. Apporte-moi aussi des cartes de votre commerce, je te ferai encore de la réclame. N'oublie pas. J'en ai besoin. J'ai donné ton adresse à Jean Nannen car il emmène sa femme et sa soeur à Montfaucon. Ils passeront à Saint-Etienne vers trois heures et comme il m'emporte un paquet, ils penseront peut-être à toi pour l'essence. Si tu le vois samedi ou au retour lundi, tu lui demanderas s'il ne veut pas t'emmener à Montfaucon le samedi 9. S'il accepte, tu lui diras que tu paieras ta part de frais et tu ajouteras “Eh bien, si ça ne te gêne pas, prends ma mère en passant car elle vient aussi avec moi. Fais-la prévenir la veille par mon père.”

Je suis amie avec sa femme et je connaissais bien sa mère, j'ai encore causé à sa soeur mardi chez Mme Gelas. Et pour paiement de ma commission, je vais remettre une boîte de bonbons à sa petite Denise. Cela lui fera plaisir et peut-être te prendra-t-il de l'essence. Vends-la au prix courant car il vaudra mieux lui en faire cadeau de quelques litres s'il nous emmène. Je vais écrire ce soir à Emile Jaboulay s'il te convoque ou te téléphone, soit très aimable afin qu'il devienne ton client.

Quelle chaleur aujourd'hui. Les petites sont bien en montagne et comme elles vont se refaire ! Si ça pouvait durer longtemps au moins.

A samedi mon petit chéri. Prends l'air aussi souvent que tu le peux, ne reste jamais plus d'une heure assis sans faire quelques tours.

Demande du thon à Mme Bonjour. Papa et Bonne Maman t'embrassent bien. Je te fais de grosses bises en attendant mon petit chéri samedi.

Ta petite maman qui t'aime.

 

14e lettre

Posté des Monts du Velay

M. Paul B. Administrateur-Directeur de la société Loire-Essence, 4, rue de Saint-Chamond

Ce lundi 24 août 1931

Mon petit Paul,

Je t'ai laissé partir sans nous entendre pour notre départ. Comme il pleut aujourd'hui et que le temps est bien pris, nous partirons comme nous te l'avons dit, jeudi. Il faudrait que M. Salignat déjeune de bonne heure de façon à arriver ici vers une heure et demie ou deux heures, nous serons prêtes et embarquerons de suite. Nous ne voudrions partir plus tard car nous voulons arriver de bonne heure à cause de Gaby.

J'espère que tu as fait un bon retour et que Mme Bonjour n'a pas été fatiguée du voyage. Dis-lui tout le plaisir que nous avons eu toutes de la revoir et fais-lui nos amitiés.

Comme nous aurons quelques petits bagages à embarquer, dis à M. Salignat, au cas où il aurait plusieurs voitures, qu'il vienne avec une grande. Entends-toi avec lui pour le prix et traite dans de bonnes conditions. Nous te verrons quelques minutes en passant. Prépare ton linge sale que tu nous donneras. Nous te faisons toutes trois de bons baisers et Gaby une grosse bise.

Ta petite mère B.

 

15e lettre 

Monsieur Paul B. Administrateur-Directeur de la société Loire-Essence, 4, rue de Saint-Chamond, Saint-Etienne

Ce mercredi 4 novembre 1931

Mon petit Paul chéri.

Comment vas-tu ? Bien j'espère ! Je serai bienheureuse de te revoir samedi et de descendre avec toi. Fais ranger les freins de la voiture.

J'ai vu le contrôleur des Cars Rouges qui m'a dit qu'il y avait un directeur des cars et que tu ailles le demander au café Cotte place du Peuple, il s'appelle M. Meley. Car il paraît que la Direction des cars a fait installer une pompe et une citerne où ils doivent tous s'approvisionner et si tu pouvais avoir la fourniture pour cette citerne, ce serait peut-être intéressant. Si les deux cars qui se servaient chez toi te doivent quelque chose, tu pourrais réclamer ou en parler à ce directeur. Je tenais à te dire tout cela au cas où ça pourrait te servir.

Nous allons bien et je continue petit à petit à mettre ma maison en ordre. Je t'ai acheté hier une jolie cravate, j'espère qu'elle te plaira. Regarde dans ton placard si tu as des gants et apporte-les moi tous pour que je les révise. A samedi, mon petit Paul. Papa et Bonne maman t'embrassent bien tendrement. Je te serre sur mon coeur en te faisant de douces bises.

Ta petite maman qui t'aime bien.

 

*Les cars Rouges faisaient la navette Saint-Etienne-Lyon

 

16e lettre 

Monssieur Paul B., Administrateur-Directeur de Loire-Essence, 4 rue de St-Chamond, Saint-Etienne

10 novembre 1931

Mon Paul chéri,

Comment vas-tu depuis hier ? Te sens-tu mieux ? Tu m'écriras pour me le dire. Je te prie de ne pas oublier mon collier dans ta poche, tu pourrais le perdre.

Dimanche, je t'avais prêté le parapluie neuf de papa. L'as-tu laissé dans ta voiture ? Regardes-y et rapporte-le moi samedi avec ton linge sale. Je pensais que tu avais laissé le parapluie chez Francis et suis allée le chercher en faisant mes commissions, il n'y était pas. Tu dois donc l'avoir emporté.

Mme Pommarat est morte, on va l'enterrer au Pouzin dans l'Ardèche.

Je vais écrire à Mme Jeune pour lui dire que j'irai avec toi à l'exposition du Chez Soi.

Tu devrais aller faire une petite visite de politesse à Ch. Brunon et lui dire tes remerciements pour Madame. A bientôt mon chéri, écris-moi un petit mot et à samedi la joie de te revoir et de t'embrasser.

Ta petite maman Marcelle.

Fais bien le nécessaire pour ta voiture afin de t'assurer la sécurité. Si ça te coûte un peu, j'ai de l'argent que je te donnerai et papa aussi. La négligence se paie trop cher parfois, agis vite. Bons baisers, mon petit chéri.

 

17e lettre 

Monsieur Paul B. Administrateur-Directeur de la société Loire-Essence, 4, rue de Saint-Chamond, Saint-Etienne

22 décembre 1931

Mon petit Paul chéri,

Je t'écris pour te tranquilliser, de mon petit lit où je suis restée toute la journée bien au chaud. Mad m'a fait des ventouses qui m'ont fait beaucoup de bien et Bonne Maman me fait boire de la bourrache, ce qui fait que je ne tousse presque plus, et l'oeil et le nez ne pleurent plus du tout. Après une autre bonne nuit, tout va bien.

Je pense à toi aussi car en sortant mercredi, il faudra bien relever ton col de par-dessus, et, pour danser, quitter ton pull-over, ce sera plus prudent.

Danse bien, observe bien, fais danser et fais causer, puisque tu connais le frère, cela te sera facile.

A jeudi, mon petit, si les chemins sont mauvais, arrive par le train de 6h30 ici et apporte-moi le flacon de biodynanime et le portrait de Mad, aies-en bien soin.

Ne t'inquiète plus pour moi, mon chéri puisque je vais mieux et reçois les baisers de ta soeurette, de ta Mémère et de ta petite maman qui t'aime bien.

 

18e lettre 

Monsieur Paul B. Administrateur-Directeur de la société Loire-Essence, 4, rue de Saint-Chamond, Saint-Etienne

13 janvier 1932

Mon chéri petit enfant,

J'ai reçu ta carte et ma foi, tant pis pour le voyage, il valait mieux tout de même que tu te rendes compte. Tu es fixé sur ce point. Il n'y aura qu'à bien examiner ceux qui se présenteront bien posément et en tout connaissance de cause. Tu as encore quelques mois devant toi, Ne te presse pas trop car la chose est trop grave et il faut, avant de se décider, posséder toutes garanties de bonheur et de sécurité pour l'avenir. A toi qui est si calin,si affectueux, je te voudrais une petite femme bien aimante qui te rende heureux et c'est pour cela qu'il faut bien la choisir.

Il me manquera tant mon Paul chéri, que pour comprendre le chagrin de la séparation, je le veux bien heureux. Bonne Maman quoique faible, va de mieux en mieux et prend quantité de petits potages ou crèmes. D'ici deux ou trois jours, le docteur percera l'abcès et il ne sera ensuite plus question de rétablissement avec toutefois beaucoup de précautions car elle sera fragile, et Berthaud me disait qu'il redoutait toujours les convalescences de ces maladies-là.

Enfin, nous en aurons bien raison, puisque nous avons eu raison du début. Il faudra bien aussi que Bonne Maman soit plus raisonnable et ne sorte pas lorsqu'il fera froid, elle devra se méfier et prendre beaucoup de précautions.

Papa a l'estomac fatigué, il va se mettre au riz deux ou trois jours. Il ne veut pas consulter mais si Berthaud vient dans la journée, il n'y coupera pas. Cela m'ennuie à la fin de le voir toujours malade, puis par répercussion j'en subi toutes les conséquences.

Je ne lui ai pas dit pourquoi tu allais à Lezoux, c'est inutile, je lui ai simplement dit que tu étais invité par ton ami Hantelme.

Je vais mieux, je te le dis car je sais que tu te tracasses pour ma santé. Je bois du capillaire avec du vin tous les soirs et Mad me badigeonne de teinture. Ce capillaire m'a éclairci la voix et je ne tousse plus. Je crois que tu me trouveras tout à fait bien samedi. Et toi, Je pense bien que tu ne t'es pas enrhumé avec ce départ si matinal dimanche. Si tu tousses, achète du capillaire et fais-en faire à Mme Bonjour. Puis, prends quelques précautions, ne sors pas de ton bureau bien chaud sans pardessus et de temps en temps suce quelques pastilles.

Il faudra être bien gentil avec Mad, tu l'as fâchée avec la façon dont tu lui as parlé, car tu lui as vraiment mal parlé, tu sais. Pourtant elle a du mérite, tu sais, Sans elle, je n'aurais pu faire tout ce qu'on a fait à Bonne maman et jamais elle ne se plaint d'être lasse et de ne pas sortir, elle est admirable de patience et m'enlève tout ce qu'elle peut de travail. C'est avec gaieté qu'elle fait toutes choses. Je t'assure qu'elle est bien appréciée. Il faudra tâcher de réparer la mauvaise impression que tu lui a causée, car en me parlant de toi, alors que je lui demandais de t'écrire quelques mots, elle m'a répondu : “Il est si peu aimable pour moi !” Donc tu seras bien gentil, et tu la câlineras un peu. Elle oubliera tout.

A samedi, mon petit chéri, si tu avais le temps, tu me ferais plaisir d'aller prendre des nouvelles de Mme Thollet, elle serait peut-être fâchée qu'on ne le fasse pas. Je lui écrirai ensuite. Tu n'as pas besoin d'y séjourner longtemps, juste pour demander comment elle va et lui faire des voeux de bon rétablissement ou les lui faire transmettre par sa soeur si c'est elle qui te répond. Je t'embrasse mille et mille fois, mon petit câlin.

As-tu pensé à écrire à Lezoux et à Madame (illisible) pour la remercier de son excellent accueil et pour s'être occupé de toi ? Prie-la de transmettre tes bonnes amitiés à ses enfants et présente-lui tes respectueux hommages. Il faut le faire cette semaine sans faute.

 

19e lettre

Monsieur Paul B. Administrateur-Directeur de la société Loire-Essence, 4, rue de Saint-Chamond, Saint-Etienne

29 février 1932

Mon petit Paul,

Nous venons de voir sur le Nouvelliste, le décès de Mlle Suzanne Michel. Papa ne voulant pas aller à ses funérailles me délègue pour le remplacer et si toutefois tu pouvais être libre pour m'accompagner, ce serait bien d'y aller à deux pour représenter la famille. Ce sera comme tu pourras, mais fais ton possible.

Je profiterai de mon voyage pour te porter la valise de linge.

Je viens de voir passer “Loire-Essence” à l'instant et il est 2h30.

Quel dommage que tu n'aies pas attendu hier un second car, je l'ai croisé en arrivant à la maison et il n'avait que 6 à 8 personnes. Tu as dû resté debout une partie du trajet et te fatiguer. J'ai vraiment regretté de ne t'avoir pas retenu. Il est probable que Mme Coing m'invitera, mais je préfère déjeuner avec toi, chez Mme Bonjour. Si toutefois je ne dois pas trop la déranger. Je verrai certainement Mme Ravon et nous prendrons date pour la semaine prochaine. A mercredi, mon petit Paul, je tâcherai d'arriver un peu tôt, pour te voir et te prendre. Si tu peux venir.

La maisonnée continue à bien aller. Tous t'embrassent bien. Ta petite mère te fait de grosses bises et sera contente de te voir.

.......................................................

Note de Mamiehiou

Marcelle B. écrira ainsi à son fils jusqu'en 1968, jusqu'à la fin de sa vie.

C'est la bisaïeule de ma fille (la grand-mère de son père, mon mari), la trisaïeule de mes petits-fils Victor (4 ans) et Maxime (trois semaines)

Je n'ai pas connu Marcelle B.

.................................................................

Les astérisques* renvoient à des notes de mamiehiou.

Vous trouverez les noms des rues de Saint-Etienne, l'histoire des noms qu'elles portent , et leurs anciens noms, sur le site :

Pour accéder à la fiche du lieu, cliquez sur : L'INDEX ALPHABETIQUE

 

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17 avril 2012 2 17 /04 /avril /2012 08:44

FLORILÈGE

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Un florilège de textes sélectionnés par mamiehiou

 .                                                                                      

 

  -19-


 

FRANÇOIS-RENÉ DE CHATEAUBRIAND

 

MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE

 

À Combourg


 

François-René, vicomte de Chateaubriand (1768–1848)

Premier écrivain romantique, homme politique.

 

Chateaubriand ouvre la voie du romantisme en en abordant tous les thèmes : les mouvements de l'âme et du coeur, la rêverie - le mal du siècle* -, l'exotisme, la recherche du beau et du bien, l'évocation du passé...

*Le mal du siècle, Musset dans Confession d'un enfant du siècle.

 

Ce mouvement littéraire s'épanouira au XIXe siècle et les écrivains nous laisseront des oeuvres parmi les plus belles de notre littérature.

 

« Je serai Chateaubriand ou rien », écrit Victor Hugo dans ses cahiers à l'âge de quatorze ans.

 

Baudelaire dira du romantisme qu'il « n’est précisément ni dans le choix des sujets ni dans la vérité exacte, mais dans la manière de sentir. »

 

« Les Mémoires d'Outre-Tombe », écrites de 1809 à 1848 est une autobiographie de l'auteur qui raconte des épisodes de sa vie.

Voir en fin d'article la « Préface testamentaire » à ces « Mémoires ».

 

Je donne ici un épisode de la vie du jeune Chateaubriand à Combourg. 

 

Chapitre 1 

Montboissier, juillet 1817.

Revu en décembre 1846.

Vie à Combourg. - Journées et soirées.(extrait)

[...]

Le calme morne du château de Combourg était augmenté par l'humeur taciturne et insociable de mon père. Au lieu de resserrer sa famille et ses gens autour de lui, il les avait dispersés à toutes les aires de vent de l'édifice.

Sa chambre à coucher était placée dans la petite tour de l'est, et son cabinet dans la petite tour de l'ouest. Les meubles de ce cabinet consistaient en trois chaises de cuir noir et une table couverte de titres et de parchemins. Un arbre généalogique de la famille des Chateaubriand tapissait le manteau de la cheminée, et dans l'embrasure d'une fenêtre on voyait toutes sortes d'armes depuis le pistolet jusqu'à l'espingole. L'appartement de ma mère régnait au-dessus de la grand'salle, entre les deux petites tours : il était parqueté et orné de glaces de Venise à facettes. Ma soeur habitait un cabinet dépendant de l'appartement de ma mère. La femme de chambre couchait loin de là, dans le corps de logis des grandes tours. Moi, j'étais niché dans une espèce de cellule isolée, au haut de la tourelle de l'escalier qui communiquait de la cour intérieure aux diverses parties du château. Au bas de cet escalier, le valet de chambre de mon père et le domestique gisaient dans des caveaux voûtés, et la cuisinière tenait garnison dans la grosse tour de l'ouest.

Mon père se levait à quatre heures du matin, hiver comme été : il venait dans la cour intérieure appeler et éveiller son valet de chambre, à l'entrée de l'escalier de la tourelle. On lui apportait un peu de café à cinq heures ; il travaillait ensuite dans son cabinet jusqu'à midi. Ma mère et ma soeur déjeunaient chacune dans leur chambre, à huit heures du matin. Je n'avais aucune heure fixe, ni pour me lever, ni pour déjeuner ; j'étais censé étudier jusqu'à midi : la plupart du temps je ne faisais rien.

À onze heures et demie, on sonnait le dîner que l'on servait à midi. La grand'salle était à la fois salle à manger et salon : on dînait et l'on soupait à l'une de ses extrémités du côté de l'est ; après les repas, on se venait placer à l'autre extrémité du côté de l'ouest, devant une énorme cheminée. La grand'salle était boisée, peinte en gris blanc et ornée de vieux portraits depuis le règne de François Ier jusqu'à celui de Louis XIV ; parmi ces portraits, on distinguait ceux de Condé et de Turenne : un tableau représentant Hector tué par Achille sous les murs de Troie, était suspendu au-dessus de la cheminée.

Le dîner fait, on restait ensemble jusqu'à deux heures. Alors, si l'été, mon père prenait le divertissement de la pêche, visitait ses potagers, se promenait dans l'étendue du vol du chapon ; si l'automne et l'hiver, il partait pour la chasse, ma mère se retirait dans la chapelle, où elle passait quelques heures en prières. Cette chapelle était un oratoire sombre, embelli de bons tableaux des plus grands maîtres, qu'on se s'attendait guère à trouver dans un château féodal, au fond de la Bretagne. J'ai aujourd'hui, en ma possession, une Sainte Famille de l'Albane, peinte sur cuivre, tirée de cette chapelle : c'est tout ce qui me reste de Combourg.

Mon père parti et ma mère en prières, Lucile s'enfermait dans sa chambre ; je regagnais ma cellule, ou j'allais courir les champs.

À huit heures, la cloche annonçait le souper. Après le souper, dans les beaux jours, on s'asseyait sur le perron. Mon père, armé de son fusil, tirait les chouettes qui sortaient des créneaux à l'entrée de la nuit. Ma mère, Lucile et moi, nous regardions le ciel, les bois, les derniers rayons du soleil, les premières étoiles. À dix heures, on rentrait et l'on se couchait.

Les soirées d'automne et d'hiver étaient d'une autre nature. Le souper fini et les quatre convives revenus de la table à la cheminée, ma mère se jetait, en soupirant, sur un vieux lit de jour de siamoise flambée ; on mettait devant elle un guéridon avec une bougie. Je m'asseyais auprès du feu avec Lucile ; les domestiques enlevaient le couvert et se retiraient. Mon père commençait alors une promenade, qui ne cessait qu'à l'heure de son coucher. Il était vêtu d'une robe de ratine blanche, ou plutôt d'une espèce de manteau que je n'ai vu qu'à lui. Sa tête, demi-chauve, était couverte d'un grand bonnet blanc qui se tenait tout droit. Lorsqu'en se promenant, il s'éloignait du foyer, la vaste salle était si peu éclairée par une seule bougie qu'on ne le voyait plus ; on l'entendait seulement encore marcher dans les ténèbres : puis il revenait lentement vers la lumière et émergeait peu à peu de l'obscurité, comme un spectre, avec sa robe blanche, son bonnet blanc, sa figure longue et pâle. Lucile et moi, nous échangions quelques mots à voix basse, quand il était à l'autre bout de la salle ; nous nous taisions quand il se rapprochait de nous. Il nous disait, en passant : " De quoi parliez-vous ? " Saisis de terreur, nous ne répondions rien ; il continuait sa marche. Le reste de la soirée, l'oreille n'était plus frappée que du bruit mesuré de ses pas, des soupirs de ma mère et du murmure du vent.

Dix heures sonnaient à l'horloge du château : mon père s'arrêtait ; le même ressort, qui avait soulevé le marteau de l'horloge, semblait avoir suspendu ses pas. Il tirait sa montre, la montait, prenait un grand flambeau d'argent surmonté d'une grande bougie, entrait un moment dans la petite tour de l'ouest, puis revenait, son flambeau à la main, et s'avançait vers sa chambre à coucher, dépendante de la petite tour de l'est. Lucile et moi, nous nous tenions sur son passage ; nous l'embrassions en lui souhaitant une bonne nuit. Il penchait vers nous sa joue sèche et creuse sans nous répondre, continuait sa route et se retirait au fond de la tour, dont nous entendions les portes se refermer sur lui.

Le talisman était brisé ; ma mère, ma soeur et moi transformés en statues par la présence de mon père, nous recouvrions les fonctions de la vie. Le premier effet de notre désenchantement se manifestait par un débordement de paroles : si le silence nous avait opprimés, il nous le payait cher.

Ce torrent de paroles écoulé, j'appelais la femme de chambre, et je reconduisais ma mère et ma soeur à leur appartement. Avant de me retirer, elles me faisaient regarder sous les lits, dans les cheminées, derrière les portes, visiter les escaliers, les passages et les corridors voisins. Toutes les traditions du château, voleurs et spectres, leur revenaient en mémoire. Les gens étaient persuadés qu'un certain comte de Combourg, à jambe de bois, mort depuis trois siècles, apparaissait à certaines époques, et qu'on l'avait rencontré dans le grand escalier de la tourelle ; sa jambe de bois se promenait aussi quelquefois seule avec un chat noir.

.................................................................................

Montboissier, août 1817.

Mon donjon.

Ces récits occupaient tout le temps du coucher de ma mère et de ma soeur : elles se mettaient au lit mourantes de peur ; je me retirais au haut de ma tourelle ; la cuisinière rentrait dans la grosse tour, et les domestiques descendaient dans leur souterrain.

La fenêtre de mon donjon s'ouvrait sur la cour intérieure ; le jour, j'avais en perspective les créneaux de la courtine opposée, où végétaient des scolopendres et croissait un prunier sauvage. Quelques martinets qui, durant l'été, s'enfonçaient en criant dans les trous des murs, étaient mes seuls compagnons. La nuit, je n'apercevais qu'un petit morceau du ciel et quelques étoiles. Lorsque la lune brillait et qu'elle s'abaissait à l'occident, j'en étais averti par ses rayons, qui venaient à mon lit au travers des carreaux losangés de la fenêtre. Des chouettes, voletant d'une tour à l'autre, passant et repassant entre la lune et moi, dessinaient sur mes rideaux l'ombre mobile de leurs ailes. Relégué dans l'endroit le plus désert, à l'ouverture des galeries, je ne perdais pas un murmure des ténèbres. Quelquefois, le vent semblait courir à pas légers ; quelquefois il laissait échapper des plaintes ; tout à coup, ma porte était ébranlée avec violence, les souterrains poussaient des mugissements, puis ces bruits expiraient pour recommencer encore. À quatre heures du matin, la voix du maître du château, appelant le valet de chambre à l'entrée des voûtes séculaires, se faisait entendre comme la voix du dernier fantôme de la nuit. Cette voix remplaçait pour moi la douce harmonie au son de laquelle le père de Montaigne éveillait son fils.

L'entêtement du comte de Chateaubriand à faire coucher un enfant seul au haut d'une tour pouvait avoir quelque inconvénient ; mais il tourna à mon avantage. Cette manière violente de me traiter me laissa le courage d'un homme, sans m'ôter cette sensibilité d'imagination dont on voudrait aujourd'hui priver la jeunesse. Au lieu de chercher à me convaincre qu'il n'y avait point de revenants, on me força de les braver. Lorsque mon père me disait avec un sourire ironique : " Monsieur le chevalier aurait-il peur ? " il m'eût fait coucher avec un mort. Lorsque mon excellente mère me disait : " Mon enfant, tout n'arrive que par la permission de Dieu ; vous n'avez rien à craindre des mauvais esprits, tant que vous serez bon chrétien " ; j'étais mieux rassuré que par tous les arguments de la philosophie. Mon succès fut si complet que les vents de la nuit, dans ma tour déshabitée, ne servaient que de jouets à mes caprices et d'ailes à mes songes. Mon imagination allumée, se propageant sur tous les objets, ne trouvait nulle part assez de nourriture et aurait dévoré la terre et le ciel. C'est cet état moral qu'il faut maintenant décrire. Replongé dans ma jeunesse, je vais essayer de me saisir dans le passé, de me montrer tel que j'étais, tel peut-être que je regrette de n'être plus, malgré les tourments que j'ai endurés.

Retrouvez cet extrait sur Gallica, chapitre 1 page 23.

Texte intégral :

Mémoires d'Outre-tombe [Numérisé en mode texte]
 

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Je garde de ce texte un souvenir ému. Je me souviens l'avoir lu au collège, j'avais treize ou quatorze ans et je ne l'ai jamais oublié : il m'avait fait une impression très forte. Peut-être ma propre enfance différait-elle tellement de celle de Chateaubriand qu'il m'était difficile d'imaginer qu'un père puisse être aussi dur que le sien.

Je m'enthousiasmai aussi à la lecture du passage où "René" exhorte "les orages désirés" de se lever pour l'"emporter dans une autre vie".

Note de mamiehiou  

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Voir le texte de René dans Wikisource, René (1802)

 

  RENÉ
 

" Le jour, je m'égarais sur de grandes bruyères terminées par des forêts. Qu'il fallait peu de choses à ma rêverie ! une feuille séchée que le vent chassait devant moi, une cabane dont la fumée s'élevait dans la cime dépouillée des arbres, la mousse qui tremblait au souffle du nord sur le tronc d'un chêne, une roche écartée, un étang désert où le jonc flétri murmurait ! Le clocher solitaire s'élevant au loin dans la vallée a souvent attiré mes regards ; souvent j'ai suivi des yeux les oiseaux de passage qui volaient au-dessus de ma tête. Je me figurais les bords ignorés, les climats lointains où ils se rendent ; j'aurais voulu être sur leurs ailes. Un secret instinct me tourmentait ; je sentais que je n'étais moi-même qu'un voyageur, mais une voix du ciel semblait me dire : " Homme, la saison de ta migration n'est pas encore venue ; attends que le vent de la mort se lève, alors tu déploieras ton vol vers ces régions inconnues que ton cœur demande. "

" Levez-vous vite, orages désirés qui devez emporter René dans les espaces d'une autre vie !" Ainsi disant, je marchais à grands pas, le visage enflammé, le vent sifflant dans ma chevelure, ne sentant ni pluie, ni frimas, enchanté, tourmenté et comme possédé par le démon de mon cœur.


 

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Dans le coeur de l'adolescente que j'étais quelle émotion ! Quel bouleversement !

C'est bien à l'école que j'ai ressenti mes premiers émois littéraires.

Note de mamiehiou

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PRÉFACE TESTAMENTAIRE des "Mémoires d'Outre-tombe"


 

Paris, 1er août 1832.


 

Comme il m’est impossible de prévoir le moment de ma fin ; comme à mon âge les jours accordés à l’homme ne sont que des jours de grâce, ou plutôt de rigueur, je vais, dans la crainte d’être surpris, m’expliquer sur un travail destiné, en se prolongeant, à tromper pour moi l’ennui de ces heures dernières et délaissées, que personne ne veut, et dont on ne sait que faire.

Les Mémoires à la tête desquels on lira cette préface embrassent ou embrasseront le cours entier de ma vie : ils ont été commencés dès l’année 1811, et continués jusqu’à ce jour. Je raconte dans ce qui est achevé, et raconterai dans ce qui n’est encore qu’ébauché, mon enfance, mon éducation, ma première jeunesse, mon entrée au service, mon arrivée à Paris, ma présentation à Louis XVI, le commencement de la révolution, mes voyages en Amérique, mon retour en Europe, mon émigration en Allemagne et en Angleterre, ma rentrée en France sous le consulat, mes occupations et mes ouvrages sous l’empire, ma course à Jérusalem, mes occupations et mes ouvrages sous la restauration, enfin l’histoire complète de cette restauration et de sa chute.

 

Voir la préface en entier :

 

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FLORILÈGE - LA PENSÉE DES AUTRES (titres des textes)

ACCUEIL & SOMMAIRE

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7 avril 2012 6 07 /04 /avril /2012 13:23

FLORILÈGE

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 Un florilège de textes sélectionnés par mamiehiou

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   LETTRES PORTUGAISES

 

1669


 

Cinq lettres d'une religieuse portugaise écrites au XVIIème siècle et qui resteront longtemps un mystère.

L'auteur de ces lettres était-il vraiment une religieuse portugaise ?

Qui était donc cette femme amoureuse ?

Et qui était l'officier français à qui elle adressait ces lettres à la fois passionnées et désespérées ?

L'original de ces lettres en portugais a-t-il jamais existé ?

 

Ah ! Ce texte a fait coulé beaucoup d'encre, mais ce n'est pas pour son mystère que je veux ici vous le faire découvrir — si vous ne l'avez déjà lu.

Ces lettres sont magnifiques, de par leur style exceptionnel, de par la sensibilité qui s'en dégage, mêlant l'amertume, la colère, le regret, l'espoir, l'ironie parfois, jusqu'à un humour plein de rancoeur.

 

De nombreux écrivains se sont enthousiasmés pour ces Lettres, comme Stendhal et l'Abbé de Villiers :

« il faut aimer comme la religieuse portugaise, et avec cette âme de feu dont elle nous a laissé une si vive empreinte dans ses lettres immortelles ». Stendhal, La vie de Rossini.

 

« Nous n’avons guère de meilleurs ouvrages que ceux qui ont été écrits par des auteurs véritablement touchés des passions qu’ils voulaient exprimer, c’est ce qui a rendu si excellentes les Lettres d’Héloïse*, les Lettres portugaises, et enfin, les lettres manuscrites de deux ou trois femmes galantes de ce temps. » L'Abbé de Villiers, Entretiens sur les contes de fées, 1699

Cf. Claude Barbin, Libraire de Paris sous le règne de Louis XIV, Gervais E. Reed (Histoire et Civilisation du Livre - VI)

*Les Lettres d'Héloïse, voir dans ce blog :

> Les tragiques amours d'Héloise et d'Abélard – Lettre d'Héloïse


 

EXTRAIT DE LA DEUXIEME LETTRE

[...]

Vous m'avez consommée par vos assiduités, vous m'avez enflammée par vos transports, vous m'avez charmée par vos complaisances, vous m'avez assurée par vos serments, mon inclination violente m'a séduite, et les suites de ces commencements si agréables, et si heureux ne sont que des larmes, que des soupirs, et qu'une mort funeste, sans que je puisse y porter aucun remède. Il est vrai que j'ai eu des plaisirs bien surprenants en vous aimant : mais ils me coûtent d'étranges douleurs, et tous les mouvements, que vous me causez, sont extrêmes. Si j'avais résisté avec opiniâtreté à votre amour, si je vous avais donné quelque sujet de chagrin, et de jalousie pour vous enflammer davantage, si vous aviez remarqué quelque ménagement artificieux dans ma conduite, si j'avais enfin voulu opposer ma raison à l'inclination naturelle que j'ai pour vous, dont vous me fîtes bientôt apercevoir (quoique mes efforts eussent été sans doute inutiles) vous pourriez me punir sévèrement, et vous servir de votre pouvoir : mais vous me parûtes aimable, avant que vous m'eussiez dit que vous m'aimiez, vous me témoignâtes une grande Passion, j'en fus ravie, et je m'abandonnai à vous aimer éperdument ; vous n'étiez point aveuglé, comme moi, pourquoi avez-vous donc souffert que je devinsse en l'état où je me trouve ? Qu'est-ce que vous vouliez faire de tous mes emportements, qui ne pouvaient vous être que très importuns ? Vous saviez bien que vous ne seriez pas toujours en Portugal, et pourquoi m'y avez-vous voulu choisir pour me rendre si malheureuse ? Vous eussiez trouvé sans doute en ce Pays quelque femme qui eût été plus belle, avec laquelle vous eussiez eu autant de plaisirs, puisque vous n'en cherchiez que de grossiers, qui vous eût fidèlement aimé aussi longtemps qu'elle vous eût vu, que le temps eût pu consoler de votre absence, et que vous auriez pu quitter sans perfidie, et sans cruauté : ce procédé est bien plus d'un Tyran, attaché à persécuter, que d'un Amant, qui ne doit penser qu'à plaire : Hélas ! Pourquoi exercez-vous tant de rigueurs sur un coeur, qui est à vous ? Je vois bien que vous êtes aussi facile à vous laisser persuader contre moi, que je l'ai été à me laisser persuader en votre faveur ; j'aurais résisté, sans avoir besoin de tout mon amour, et sans m'apercevoir que j'eusse rien fait d'extraordinaire, à de plus grandes raisons, que ne peuvent être celles qui vous ont obligé à me quitter : elles m'eussent paru bien faibles et il n'y en a point, qui eussent jamais pu m'arracher d'auprès de vous : mais vous avez voulu profiter des prétextes, que vous avez trouvés de retourner en France ; un vaisseau partait, que ne le laissiez-vous partir ? Votre famille vous avait écrit, ne savez-vous pas toutes les persécutions que j'ai souffertes de la mienne ? Votre honneur vous engageait à m'abandonner, ai-je pris quelque soin du mien ? Vous étiez obligé d'aller servir votre Roi, si tout ce qu'on dit de lui est vrai, il n' a aucun besoin de votre secours, et il vous aurait excusé. J'eusse été trop heureuse, si nous avions passé notre vie ensemble : mais puisqu'il fallait qu'une absence cruelle nous séparât, il me semble que je dois être bien aise de n'avoir pas été infidèle, et je ne voudrais pas pour toutes les choses du monde, avoir commis une action si noire : Quoi ? vous avez connu le fond de mon coeur, et de ma tendresse, et vous avez pu vous résoudre à me laisser pour jamais, et à m'exposer aux frayeurs, que je dois avoir, que vous ne vous souvenez plus de moi, que pour me sacrifier à une nouvelle Passion ? Je vois bien que je vous aime, comme une folle : cependant je ne me plains point de toute la violence des mouvements de mon coeur, je m'accoutume à ses persécutions, et je ne pourrais vivre sans un plaisir, que je découvre, et dont je jouis en vous aimant au milieu de mille douleurs : mais je suis sans cesse persécutée avec un extrême désagrément par la haine, et par le dégoût que j'ai pour toutes choses ; ma famille, mes amis et ce Couvent me sont insupportables ; tout ce que je suis obligée de voir, et tout ce qu'il faut que je fasse de toute nécessité, m'est odieux : je suis si jalouse de ma Passion, qu'il me semble que toutes mes actions, et que tous mes devoirs vous regardent : Oui, je fais quelque scrupule, si je n'emploie tous les moments de ma vie pour vous ; que ferais-je, hélas ! sans tant de haine, et sans tant d'amour, qui remplissent mon coeur ? Pourrais-je survivre à ce qui m'occupe incessamment, pour mener une vie tranquille et languissante ? Ce vide et cette insensibilité ne peuvent me convenir. Tout le monde s'est aperçu du changement entier de mon humeur, de mes manières, et de ma personne ; ma Mère** m'en a parlé avec aigreur, et ensuite avec quelque bonté, je ne sais ce que je lui ai répondu, il me semble que je lui ai tout avoué. Les Religieuses les plus sévères ont pitié de l'état où je suis, il leur donne même quelque considération, et quelque ménagement pour moi ; tout le monde est touché de mon amour, et vous demeurez dans une profonde indifférence, sans m'écrire, que des lettres froides ; pleines de redites ; la moitié du papier n'est pas remplie, et il paraît grossièrement que vous mourez d'envie de les avoir achevées. Dona Brites me persécuta ces jours passés pour me faire sortir de ma chambre, et croyant me divertir, elle me mena promener sur le balcon, d'où l'on voit Mertola ; je la suivis, et je fus aussitôt frappée d'un souvenir cruel, qui me fit pleurer tout le reste du jour : elle me ramena, et je me jetai sur mon lit, où je fis mille réflexions sur le peu d'apparence que je vois de guérir jamais : ce qu'on fait pour me soulager aigrit ma douleur, et je retrouve dans les remèdes mêmes des raisons particulières de m'affliger : je vous ai vu souvent passer en ce lieu avec un air qui me charmait, et j'étais sur ce balcon le jour fatal que je commençai à sentir les premiers effets de ma Passion malheureuse : il me sembla que vous vouliez me plaire, quoique vous ne me connussiez pas : je me persuadai que vous m'aviez remarquée entre toutes celles qui étaient avec moi, je m'imaginai que lorsque vous vous arrêtiez, vous étiez bien aise que je vous visse mieux, et j'admirasse votre adresse, et votre bonne grâce, lorsque vous poussiez votre cheval, j'étais surprise de quelque frayeur lorsque vous le faisiez passer dans un endroit difficile : enfin je m'intéressais secrètement à toutes vos actions, je sentais bien que vous ne m'étiez point indifférent, et je prenais pour moi tout ce que vous faisiez : Vous ne connaissez que trop les suites de ces commencements, et quoique je n'aie rien à ménager, je ne dois pas vous les écrire, de crainte de vous rendre plus coupable, s'il est possible, que vous ne l'êtes, et d'avoir à me reprocher tant d'efforts inutiles pour vous obliger à m'être fidèle. Vous ne le serez point : Puis-je espérer de mes lettres, et de mes reproches ce que mon amour et mon abandonnement n'ont pu sur votre ingratitude ? Je suis trop assurée de mon malheur, votre procédé injuste ne me laisse pas la moindre raison d'en douter, et je dois tout appréhender, puisque vous m'avez abandonnée. N'aurez-vous de charmes que pour moi, et ne paraîtrez-vous pas agréable à d'autres yeux ? Je crois que je ne serai pas fâchée que les sentiments des autres justifient les miens en quelque façon, et je voudrais que toutes les femmes de France vous trouvassent aimable, qu'aucune ne vous aimât, et qu'aucune ne vous plût : ce projet est ridicule, et impossible : néanmoins, j'ai assez éprouvé que vous n'êtes guère capable d'un grand entêtement, et que vous pourrez bien m'oublier sans aucun secours, et sans y être contraint par une nouvelle Passion : peut-être, voudrais-je que vous eussiez quelque prétexte raisonnable ? Il est vrai que je serais plus malheureuse, mais vous ne seriez pas si coupable : je vois bien que vous demeurerez en France sans de grands plaisirs, avec une entière liberté ; la fatigue d'un long voyage, quelque petite bienséance, et la crainte de ne répondre pas à mes transports, vous retiennent : Ah ! ne m'appréhendez point ? Je me contenterai de vous voir de temps en temps, et de savoir seulement que nous sommes en même lieu : mais je me flatte, peut-être, et vous serez plus touché de la rigueur et de la sévérité d'une autre, que vous ne l'avez été de mes faveurs ; est-il possible que vous serez enflammé par de mauvais traitements ? Mais avant que de vous engager dans une grande Passion, pensez bien à l'excès de mes douleurs, à l'incertitude de mes projets, à la diversité de mes mouvements, à l'extravagance de mes Lettres, à mes confiances, à mes désespoirs, à mes souhaits, à ma jalousie ? Ah ! vous allez vous rendre malheureux ; je vous conjure de profiter de l'état où je suis, et qu'au moins ce que je souffre pour vous, ne vous soit pas inutile ? Vous me fîtes, il y a cinq ou six mois, une fâcheuse confidence, et vous m'avouâtes de trop bonne foi que vous aviez aimé une Dame en votre Pays : si elle vous empêche de revenir, mandez-le-moi sans ménagement ? afin que je ne languisse plus ; quelque reste d'espérance me soutient encore, et je serai bien aise (si elle ne doit avoir aucune suite) de la perdre tout à fait, et de me perdre moi-même ; envoyez-moi son portrait avec quelqu'une de ses lettres ? Et écrivez-moi tout ce qu'elle vous dit ? J'y trouverais, peut-être, des raisons de me consoler, ou de m'affliger davantage ; je ne puis demeurer plus longtemps dans l'état où je suis, et il n'y a point de changement qui ne me soit favorable ? Je voudrais aussi avoir le portrait de votre frère et de votre Belle-soeur : tout ce qui vous est quelque chose m'est fort cher, et je suis entièrement dévouée à ce qui vous touche : je ne me suis laissé aucune disposition de moi-même : Il y a des moments, où il me semble que j'aurais assez de soumission pour servir celle que vous aimez ; vos mauvais traitements et vos mépris m'ont tellement abattue, que je n'ose quelquefois penser seulement, qu'il me semble que je pourrais être jalouse sans vous déplaire, et que je crois avoir le plus grand tort du monde de vous faire des reproches : je suis souvent convaincue que je ne dois point vous faire voir avec fureur, comme je fais, des sentiments, que vous désavouez. Il y a longtemps qu'un Officier attend votre Lettre ; j'avais résolu de l'écrire d'une manière à vous la faire recevoir sans dégoût : mais elle est trop extravagante, il faut la finir : Hélas ! il n'est pas en mon pouvoir de m'y résoudre, il me semble que je vous parle, quand je vous écris, et que vous m'êtes un peu plus présent : La première ne sera pas si longue, ni si importune, vous pourrez l'ouvrir et la lire sur l'assurance que je vous donne ; il est vrai que je ne dois point vous parler d'une passion qui vous déplaît, et je ne vous en parlerai plus. Il y aura un an dans peu de jours que je m'abandonnai toute à vous sans ménagement : votre Passion me paraissait fort ardente, et fort sincère, et je n'eusse jamais pensé que mes faveurs vous eussent assez rebuté, pour vous obliger à faire cinq cent lieues, et à vous exposer à des naufrages pour vous en éloigner ; personne ne m'était redevable d'un pareil traitement : vous pouvez vous souvenir de ma pudeur, de ma confusion et de mon désordre, mais vous ne vous souvenez pas de ce qui vous engagerait à m'aimer malgré vous. L'Officier qui doit vous porter cette Lettre me mande pour la quatrième fois, qu'il veut partir ; qu'il est pressant ! il abandonne sans doute quelque malheureuse en ce Pays. Adieu, j'ai plus de peine à finir ma Lettre, que vous n'en avez eu à me quitter, peut-être, pour toujours. Adieu, je n'ose vous donner mille noms de tendresse, ni m'abandonner sans contrainte à tous mes mouvements : je vous aime mille fois plus que ma vie, et mille fois plus que je ne pense ; que vous m'êtes cher ! et que vous m'êtes cruel ! vous ne m'écrivez point, je n'ai pu m'empêcher de vous dire encore cela ; je vais recommencer, et l'Officier partira ; qu'importe, qu'il parte, j'écris plus pour moi que pour vous, je ne cherche qu'à me soulager ; aussi bien la longueur de ma lettre vous fera peur, vous ne la lirez point, qu'est-ce que j'ai fait pour être si malheureuse ? Et pourquoi avez-vous empoisonné ma vie ? Que ne suis-je née en un autre Pays ? Adieu, pardonnez-moi ? Je n'ose plus vous prier de m'aimer ; voyez où mon destin m'a réduite ? Adieu.

 

*ma Mère, la Mère Supérieure du couvent

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Les Lettres Portugaises remportèrent un grand succès de librairie. Le roman épistolaire fit florès.

Jusqu'au XXe siècle, on a cru que ces lettres avaient été écrites par la religieuse franciscaine Mariana Alcoforado (1640-1723) amoureuse du marquis de Chamilly qui avait rejoint les troupes portugaises lors de La guerre de Restauration, guerre d'indépendance menée par le Portugal contre l'Espagne.

On attribue aujourd'hui ces lettres à Gabriel-Joseph Guilleragues (1628-1686). On y retrouve son style dans ses autres écrits.

 

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J'ai sous les yeux le magazine de Théâtre L'AVANT-SCÈNE du 1er juin 1973 qui donnait le texte des "Lettres de la Religieuse portugaise" à l'occasion de la mise en scène théâtrale de José Valverde lors d'une reprise au Kaléidoscope (Création au théâtre Daniel Sorano).

Je peux y lire une interview du magazine dont voici un extrait :

L'Avant-S.— Pensez-vous que ce texte soit effectivement d'une religieuse portugaise ?

J. Valverde — Savoir si Don Juan ou Faust ont existé, cela a-t-il un grand intérêt ? Pour moi, La Religieuse est un grand personnage tragique, ses lettres - telles qu'elles nous sont parvenues – sont un grand chef-d'oeuvre de la littérature du XVIIe siècle et la problématique qui s'y déploie me touche profondément comme elle en touche et en touchera d'autres sans doute encore longtemps. Je ne suis pas historien, mais homme de théâtre...

 

Voici un extrait de la critique après que la pièce fut jouée :

De André Ransan de l'Aurore :

"Voilà du feu ! Voilà où, le plus simplement du monde et dans une éblouissante clarté, se retrouvent, se reconnaissent, tous les esprits et tous les coeurs. Lettres brûlantes d'amour adressées par une femme désespérée à un homme infidèle, et qui sont parmi les plus belles, les plus poignantes qu'on ait jamais écrites.[...]"

 

L'Avant-Scène :

"Après bien des recherches en paternité infuctueuses, il semble admis maintenant, que les lettres d'amour de Mariana Alcoforado sont bien de la religieuse portugaise. À sa prouesse littéraire, vieille de trois siècles, fait écho aujourd'hui la prouesse artistique d'un metteur en scène et d'une comédienne, José Valverde et Micheline Uzan."

 

Ainsi donc, en 1973, les spécialistes littéraires n'avaient-ils pas dit leur dernier (?) mot.

 

Nota : Le texte donné dans l'Avant-scène, en français du XVIIe siècle, diffère quelque peu de celui donné ci-dessous.

 

Lire les cinq Lettres sur ABU : Lettres de la religieuse portugaise - ABU - Cnam

 

Voir d'autres textes d'auteurs dans : Florilège - la pensée des autres

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Voir aussi : Comment dites-vous "Je t'aime" ? Je te kiffe, je ne te hais point, tu me bottes, je suis morgane de toi, je t'ai dans la peau, mon coeur s'est embrasé, etc. ?

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12 mars 2012 1 12 /03 /mars /2012 19:47

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  -17-
 


 ALEXANDRE DUMAS - MES MÉMOIRES
 

 Deux noms "prédestinés" : Victor et Hugo


Alexandre Dumas 1802-1870

Victor Hugo 1802-188


Mes Mémoires, Chapitre CXXVI (extraits)

 

Consacrons quelques pages à l'auteur de Marion Delorme, de Notre Dame de Paris et des Orientales. Nous estimons qu'il mérite bien que nous fassions une halte pour lui.

Victor Hugo naquit le 26 février 18031.

Où, comment et dans quelles conditions ? Ouvrons le livre des Feuilles d'Automne et le poëte2 va nous le dire lui-même dès la première page.

Ce siècle avait deux ans. Rome remplaçait Sparte,
Déjà Napoléon perçait sous Bonaparte,
Et du premier consul déjà, par maint endroit,
Le front de l'empereur brisait le masque étroit.
Alors dans Besançon, vieille ville espagnole,
Jeté comme la graine au gré de l'air qui vole,
Naquit d'un sang breton et lorrain à la fois
Un enfant sans couleur, sans regard et sans voix ;
Si débile qu'il fut, ainsi qu'une chimère,
Abandonné de tous, excepté de sa mère,
Et que son cou ployé comme un frêle roseau
Fit faire en même temps sa bière et son berceau.
Cet enfant que la vie effaçait de son livre,

Et qui n'avait pas même un lendemain à vivre,
C'est moi. –

Cet enfant était si faible, en effet, que, quinze mois après sa naissance, il n'était pas parvenu à redresser sur ses épaules sa tête, qui, comme si elle eût déjà contenu toutes les pensées dont elle ne renfermait que le germe, s'obstinait à tomber sur sa poitrine.

Ainsi le poëte continua-t-il :

 

                  Je vous dirai peut-être quelque jour

Quel lait pur, que de soins, que de voeux, que l'amour,

Prodigués pour ma vie, en naissant condamnée,

M'ont fait deux fois le fils de ma mère obstinée.

 

Cette mère, au sang breton, qui, obstinée deux fois comme une bretonne et comme mère, disputait et arrachait son enfant à la mort, était fille d'un riche armateur de Nantes, petite fille d'un des chefs de la grande bourgeoisie de cette terre d'opposition [...]

Quant à madame Hugo, elle se nommait Sophie Trébuchet.[...]

[...] ce que nous dirons, nous qui croyons aux noms prédestinés, c'est qu'en vieil allemand, le nom hugo est l'équivalent du nom latin spiritus, souffle, âme, esprit.

Plus l'enfant était faible, plus il fallait se hâter de le baptiser. Le chef de bataillon, Sigisber Hugo3, qui commandait alors à Besançon le dépot d'un régiment corse, en voyant son fils naître si chétif, jeta les yeux autour de lui, et lui choisit pour parrain4 Victor Faneau de la Horie fusillé en 1812 comme ayant été l'âme de la conspiration dont Mallet était le bras.

Ce fut de lui que le poëte reçut le prénom de Victor, qui, réuni au nom, soit qu'il le précède ou qu'il le suive, ne peut se traduire autrement que par ces mots : « Esprit vainqueur, — âme triomphante, — souffle victorieux ! »

.....................................

NOTES

1-En réalité, c'est en 1802 qu'il est né

2- poëte, aujourdhui nous écrivons poète.

3-Le père de Victor, Sigisber Hugo, Joseph-Léopold-Sigisbert Hugo, qui deviendra le Général Hugo.

4- La coutume était de donner au filleul le prénom de son parrain.

 

Alexandre DUMAS (père) : Alexandre DAVY de la PAILLETERIE, écrivain français. Il porte le nom de sa grand-mère. 
Il est le fils de Thomas Alexandre Davy de la Pailletterie, le Général Dumas qui combattit pendant la Révolution française et le petit-fils du Marquis Davy de la Pailleterie qui émigra à Saint-Domingue et épousa une haïtienne, esclave affranchie, d'origine africaine, Marie-Cessette Dumas.  
Il écrivit près de trois cents romans dont Les Trois Mousquetaires.   
C'était un homme plein d'esprit en butte parfois au racisme de ceux qui le jalousaient. Un jour, l'un d'eux s'adressa à lui par ces mots : 
« Au fait, cher Maître, vous devez bien vous y connaître en nègres ?
Mais très certainement. Mon père était un mulâtre mon grand-père était un nègre et mon arrière-grand-père était un singe. Vous voyez, Monsieur : ma famille commence où la vôtre finit. »
Ce fut là sa réponse.
Il est le père de l'écrivain Alexandre Dumas fils (1824-1895) dit Dumas fils, auteur entre autres de La Dame aux Camélias.
Nous avons déjà rencontré parmi d'autres écrivains célèbres Alexandre Dumas dans le QUIZ 19 (1re partie) Les pseudonymes des écrivains    

Vous pouvez trouver Mes Mémoires dans Google books et ce passage précisément page 190 : 

Mes mémoires: 1.-10. Alexandre Dumas- Google Books

Et retrouvez d'autres textes d'auteurs dans la catégorie

Florilège - la pensée des autres

Vous pouvez y lire un autre extrait (bouleversant) de Mes Mémoires d'Alexandre Dumas : La mort de Géricault

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  J'ai beaucoup d'admiration et de tendresse pour Alexandre Dumas qui était un homme exquis. Ses romans sont baignés d'Histoire. Son livre "Mes Mémoires" sont d'une grande richesse d'événements et d'émotions.

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Victor ! Comme ce prénom m'est doux, à la fois éclatant et doux. Victor, mon petit-fils !

mamiehiou

 

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FLORILÈGE - LA PENSÉE DES AUTRES (titres des textes)

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3 janvier 2012 2 03 /01 /janvier /2012 11:10

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 Un florilège de textes sélectionnés par mamiehiou

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-16-

 

Lettre d'Héloïse à Abélard 

 
Héloïse (nom de famille inconnu) 1101 - 1164
Pierre Abélard 1079 - 1142
 
Internautes qui passez par hasard dans ce blog, connaissez-vous l'histoire tragique des deux amants, Héloïse et Abélard ?
Arrêtez-vous un instant pour la lire et pleurez sur les souffrances qu'ils ont endurées, pour leur seul crime : celui d'avoir trop aimé.

***

Héloïse est une délicieuse jeune fille, déjà savante à dix-sept ans* quand son oncle Fulbert, chanoine de Notre-Dame de Paris la confie à Abélard, pour qu'il soit son précepteur.
À quarante ans, Abélard est l'intellectuel le plus doué de son temps, philosophe, théologien, logicien, poète, compositeur. Il ose, par sa rigueur philosophique, s'opposer aux autorités ecclésiastiques, ce qui lui vaut d'être condamné pour hérésie.
Héloïse et Abélard tombent éperdument amoureux, et ils se marient en secret. Mais Abélard, en tant que clerc et chanoine n'a pas le droit de se marier. Fulbert se venge en organisant un guet-apens et fait castrer Abélard.
Abélard se retire à l'abbaye de Saint-Denis, Héloïse se retire dans le couvent d'Argenteuil où elle deviendra Prieure, sans avoir jamais eu de véritable vocation religieuse. 

*Certaines sources donnent vingt ans

Nous connaissons l'histoire de l'amour passionné d'Abélard et d'Héloïse grâce aux nombreuses lettres qu'ils ont échangées. En voici une d'Héloïse.

***

Extrait
Mon bien‑aimé, le hasard vient de faire passer entre mes mains la lettre de consolation que tu écrivis à un ami. Je reconnus aussitôt, à la suscription, qu'elle était de toi. Je me jetai sur elle et la dévorai avec toute l'ardeur de ma tendresse : puisque j’avais perdu la présence corporelle de celui qui l'avait écrite, du moins les mots ranimeraient un peu pour moi son image.
 
Après avoir raconté les per­sécutions dirigées contre toi par tes maîtres, puis l’injuste attentat perpétré sur ton corps, tu as peint l'exécrable jalousie et l'acharnement de tes condisciples [...]

Tu sais, mon bien‑aimé, et tous le savent, combien j'ai perdu en toi ; tu sais dans quelles terribles circonstances l'indignité d'une trahison publique m'arracha au siècle en même temps que toi ; et je souffre incomparablement plus de la manière dont je t'ai perdu que de ta perte même. Plus grand est l'objet de la douleur, plus grands doivent être les remèdes de la consolation. Toi seul, et non un autre, toi seul, qui seul es la cause de ma douleur, m'apporteras la grâce de la consolation. Toi seul, qui m’as contristée, pourras me rendre la joie, ou du moins soulager ma peine. Toi seul me le dois, car aveuglément j'ai accompli toutes tes volontés, au point que j'eus, ne pouvant me décider à t'opposer la moindre résistance, le courage de me perdre moi‑même, sur ton ordre. Bien plus, mon amour, par un effet incroyable, s'est tourné en tel délire qu'il s'enleva, sans espoir de le recouvrer jamais, à lui‑même l’unique objet de son désir, le jour où pour t'obéir je pris l'habit et acceptai de changer de coeur. Je te prouvai ainsi que tu règnes en seul maître sur mon âme comme sur mon corps. Dieu le sait, jamais je n'ai cherché en toi que toi‑même. C'est toi seul que je désirais, non ce qui t'appartenait ou ce que tu représentes. Je n'attendais ni mariage, ni avantages matériels, ne songeais ni à mon plaisir ni à mes volontés, mais je n'ai cherché, tu le sais bien, qu'à satisfaire les tiennes. Le nom d'épouse paraît plus sacré et plus fort ; pourtant celui d'amie m'a toujours été plus doux. J'aurais aimé, permets-moi de le dire, celui de concubine et de fille de joie, tant il me semblait qu'en m'humiliant davantage j’augmentais mes titres à ta reconnaissance et nuisais moins à la gloire de ton génie.
[...]
Quel roi, quel philosophe, pouvait égaler ta gloire ? Quel pays, quelle ville, quel village n'aspirait à te voir ? Qui donc, je le demande, lorsque tu paraissais en public, n'accourait pour te regarder et, quand tu t'éloignais, ne te suivait du regard, le cou tendu ? Quelle femme mariée, quelle jeune fille, ne te désirait en ton absence, ne brûlait quand tu étais là ? Quelle reine, quelle grande dame, n'a pas envié mes joies et mon lit ?
Tu possédais deux talents, entre tous, capables de séduire aussitôt le coeur d'une femme : celui de faire des vers, et celui de chanter. Nous savons qu'ils sont bien rares chez les philosophes. Ils te permettaient de te reposer, comme en jouant, des exercices philosophiques. Tu leur dois d'avoir composé, sur des mélodies et des rythmes amoureux tant de chansons dont la beauté poétique et musicale connut un succès public et répandit universellement ton nom. Les ignorants mêmes, incapables d'en comprendre le texte, les retenaient, retenaient ton nom, grâce à la douceur de leur mélodie. Telle était la raison principale de l'ardeur amoureuse que les femmes nourrissaient pour toi. Et, comme la plupart de ces chansons célébraient nos amours, bientôt mon nom se répandit en maintes contrées, excitant contre moi les jalousies féminines.
Quels charmes en effet de l'esprit et du corps n'embellissaient point ta jeunesse ? Quelle femme, alors mon envieuse, ne compatirait aujourd'hui au malheur qui me prive de telles délices ? Quel homme, quelle femme, fût-ce mon pire ennemi, ne s'attendrirait pas envers moi d'une juste pitié ?
Tant que je goûtai avec toi les voluptés de la chair, on a pu hésiter sur mon compte : agissais-je par amour, ou par simple concupiscence ? Mais aujourd'hui le dénouement de cette aventure démontre quels furent à son début mes sentiments. Je me suis interdit tout plaisir afin d'obéir à ta volonté. Je ne me suis rien réservé, sinon de me faire toute à toi. Vois quelle iniquité tu commets en accordant le moins à qui mérite le plus ; en lui refusant tout, alors même qu’il te serait facile de lui donner complètement le peu qu'il te demande.
[...] adieu, mon unique.

 
Dans "Abélard et Héloïse correspondance", Bibliothèque médiévale, texte établi et présenté par Paul Zumthor, 10/18, UGE, 1979

Pour lire le texte intégral de la lettre et d'autres lettres d''Héloïse, voir le site : 

Textes traduits d'Abelard, Heloise et autres

Pour en savoir +
Héloïse et Abélard - Étienne Gilson - Google Livres

(aperçu)  Lire, entre autres, les pages 17, 20 et suivantes

Librairie philosophique- J.Vrin

****

Ballade Des Dames Du Temps Jadis

de François Villon 
extrait
[...]
Où est la très sage Héloïs,
Pour qui fut châtré et puis moine
Pierre Abelard à Saint-Denis ?
Pour son amour eut cette essoine.
[...]
Mais où sont les neiges d'antan ?

                                           essoine, ici, mutilation >  ESSOINE


Pour en savoir + sur Villon et retrouver "La Ballade des Dames du Temps jadis", voir dans l'article :  

Une petite histoire de la langue française racontée par mamiehiou – Chapitre 8 - Le moyen français du XIVe au XVIe siècle - Les misères de la France - L'évolution de la langue - Villon 

 

D'autres textes choisis à lire dans  Florilège - La pensée des autres

Vous y trouverez d'autres lettres d'amour passionné : LETTRES PORTUGAISES (anonyme ?) - La passion amoureuse d'une religieuse 

***

Voir aussi : Comment dites-vous "Je t'aime" ? Je te kiffe, je ne te hais point, tu me bottes, je suis morgane de toi, je t'ai dans la peau, mon coeur s'est embrasé, etc. ?

 

 FLORILÈGE - LA PENSÉE DES AUTRES (titres des textes)

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11 décembre 2011 7 11 /12 /décembre /2011 19:07

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FLORILÈGE – Textes d'auteurs

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 Un florilège de textes sélectionnés par mamiehiou

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-15-

 

Lucifer

Entrée dans le :

 

Dictionnaire de la conversation et de la lecture

 

William Duckett (1805-1873)

Journaliste français

célèbre pour son dictionnaire encyclopédique

 

LUCIFER, que les Hellènes1 appelaient Phosphore, était fils de Jupiter (la pluie ou la rosée) et de l'Aurore. Ces deux noms, l'un latin, l'autre grec, signifient porte-lumière. En effet, revêtu d'une douce et candide lumière, ce charmant génie figure dans le ciel oriental la belle étoile du matin, compagne et messagère de l'astre du jour, qu'elle suit du levant au couchant par une éternelle attraction, phénomène que les anciens, avant Newton, appelaient amour. Aussi Vénus, ou Astarté, qui était la même déesse chez les Phéniciens, fut-elle une de ses appellations. On pensait qu'elle était la productrice des rosées : dès lors, on en fit la déesse de la génération. La mythologie persane en a formé une Vénus-Uranie2, sous le nom harmonieux d'Anahid, la chaste étoile d'orient. Cette étoile est Vénus (v.), brillante planète inférieure, la plus voisine de la terre, et qui tourne autour du soleil, dont elle est éloignée de 25 millions de lieues. Visible trois ou quatre heures, elle luit avant le lever et après le coucher de cet astre, tour à tour, comme lui, sur l'horizon oriental et occidental. Les anciens, les Chaldéens sans doute exceptés, la prenaient pour deux étoiles différentes ; ils la nommaient Hesper ou Vesper, l'occidentale, à son apparition du soir. Les modernes l'appellent l'étoile du berger, parce qu'elle est pour celui-ci le signal de la retraite dans les beaux jours ; et les cœurs tendres, l'étoile des amants, dont elle est le discret et mystérieux flambeau. L'ardente imagination des Grecs peuplant de divinités le ciel et la terre, donnant à tout une âme, un corps, un office, représenta Lucifer comme le conducteur des astres. C'est lui, selon eux, qui attelait, aidé des Heures couronnées de palmes droites sur le front, les chevaux de feu du Soleil au char de ce dieu, qu'il précédait lui-même, une étoile sur la tête, doucement emporté comme la Diana-Lucifera, la lune, par deux coursiers aux blanches crinières, qui ont donné à l'Aube ou Alba (la Blanche) son doux nom. En effet, dit, en analysant les teintes du jour naissant, l'auteur des Harmonies de la nature : « D'abord, une blancheur s'élevant au-dessus de l'horizon se décompose en différentes nuances de jaune qui parvient au jaune doré ; puis ce jaune doré, relevé d'un peu de vermillon, forme la couleur de l'aurore proprement dite, s'élevant ensuite par différentes teintes de rouge jusqu'au carmin, au zénith. » Ainsi, l'observation simple de la nature, chez les anciens, suppléait à l'analyse et aux fourneaux de nos physiciens. Le mythe grec fut depuis copié par les mythes indoustans. À Lucifer, le chef de l'armée mélodieuse des étoiles, ils substituèrent une chaste vierge dont nous avons parlé plus haut, la belle Anahid, créature accomplie. Vainement des génies ravissants de jeunesse et d'amour tendirent des pièges à cette vertu éthérée ; dans leur admiration, ils la transportèrent au centre de l'étoile du matin, d'où elle règle les chœurs des astres aux sons harmonieux de sa lyre. Les chevaux de main, que les Latins nommaient desultorii, étaient consacrés à Lucifer : ces fiers animaux furent aussi en grande vénération chez les Perses, qui les sacrifiaient au soleil, comme n'ayant point de plus nobles victimes à lui offrir. Job appelle Lucifer, ou l'étoile du matin, Boker, textuellement en hébreu le petit jour, et ailleurs Khima, que plusieurs prétendent être les Pléiades. Saint Jérôme traduit par Lucifer le mot sakar (aurore) du psalmiste, qui dit, en parlant au Verbe par la voix de Jéhovah3 : Ante Luciferum genui te (je t'ai enfanté avant Lucifer). Sakar, en hébreu, signifie tirant sur le noir, parce que, en effet, l'aurore est le crépuscule du matin ; et c'est avec la même justesse d'image que nous appelons celui du soir la brune. Le Christ* est quelquefois nommé dans les saintes écritures Lucifer, allusion à la lumière spirituelle qu'il est venu apporter au monde. Enfin, dans Isaïe, selon des talmudistes (interprètes), Lucifer était le plus beau et le plus brillant des esprits de lumière que Dieu ait créé, celui qu'il plaça dans la sphère paisible de l'étoile du matin, et qu'il vêtit des candides rayons de cet astre. Tombé du ciel depuis sa révolte contre son créateur, dans la nuit infernale, il frémit à cette interrogation du Voyant, qui, l'œil tourné vers le firmament oriental, son ancien palais, s'écrie d'une voix sombre :

 

Du haut de ton ciel pur, de la voûte éclatante,
Comment es-tu tombée, étoile éblouissante ?

 

D'abord, riant et frais comme l'Aurore sa mère, après toutes les malheureuses phases qu'il eut à subir dans nos légendes, Lucifer devint un objet de terreur. Cette appellation brillante fut depuis le titre tristement mémoratif de sa primitive splendeur, du prince des ténèbres, de satan, du diable, puisqu'il faut l'appeler par son nom. Écoutons La Fontaine, dans sa fable si poétique, si funèbre, de L'Ivrogne et sa femme :

 

Là-dessus son épouse, en habit d'Alecton,
Masquée, et de sa voix contrefaisant le ton ,
Vient au prétendu mort, approche de sa bière,
Lui présente un chaudeau propre pour Lucifer ;
L'époux alors ne doute en aucune manière,
Qu'il ne soit citoyen d'enfer.

 

À ce seul nom de Lucifer, les enfants poussent des cris d'effroi, et nos dévotes sont saisies de tremblement et d'horripilation, depuis que notre Jacques Callot4 a forcé ce roi des rois des pays bas du globe à venir poser devant son grotesque burin. Qui d'entre eux se sent assez de courage pour lever les regards sur la seule représentation de cet ennemi du genre humain par ce graveur-poète, sur ces cornes de bouc, ces cheveux roussis, ces yeux dont deux charbons ardents sont les prunelles, cette bouche de faune, ces ongles d'oiseau de proie, cette chair de cuivre, ces pieds couleur de feu, où sont entées des griffes ; et surtout cette queue immonde, et ce bras démesuré qui balance une fourche, avec laquelle incessamment il remue les damnés dans des chaudières d'huile bouillante ? Mais il était réservé au sublime et sombre Milton5, génie qui participait du ciel et de l'enfer, de porter un indicible et involontaire effroi dans les âmes les plus vigoureuses par cette peinture gigantesque de l'ange des ténèbres, débris vivant d'une sphère étoilée, et pour lequel le nom de Lucifer n'est plus qu'une sanglante épigramme : « Son bouclier pesant, d'une trempe éthérée, massif, large et rond, est suspendu derrière son dos ; on voit cette vaste circonférence pendre sur ses épaules comme l'orbe de la lune ; et sa lance est égale en hauteur au plus haut pin, coupé sur les rocs de la Norwége, destiné à être le grand mât de quelque vaisseau amiral. » Qu'il est beau, enfin, d'entendre cet ange rebelle, après sa chute d'un empyrée, rugir fièrement ce vers :

 

Better to reign in hell than serve in heaven.

Il vaut mieux régner dans les Enfers que d'être esclave aux Cieux.

.......

Notes de mamiehiou :

 

*Lucifer, "Porteur de lumière" a désigné Jésus, le Christ, pendant les premiers siècles après J.C.

Lucifer a désigné Satan à partir du Haut Moyen Âge. (Traduction de la Bible de l'hébreu en latin par saint Jérôme : La Vulgate - fin XIVe- début XVe siècle, premier livre imprimé par Gutenberg)

 

1Les Hellènes, les anciens Grecs

 

2Vénus-Uranie

[...] Or Mitra ou Anahid ou Anaïtis sont une seule et même déesse, l'étoile du matin ou le génie qui est supposé l'habiter, génie femelle qui préside à l'amour, qui donne la lumière, qui réside aux cieux, la Diana phosphora des Grecs, la Vénus-Uranie [ou Céleste] d'Hérodote,l'Athene ou l'Arthemis Persica de Strabon, Zaretis ou Sohre, qui dans la mythologie des Persans modernes, dirige la marche harmonieuse des astres avec les sons de sa lyre dont les rayons du soleil forment les cordes. (Soukra, la planète de Vénus chez les Hindous) 

Cf. "Religions de l'antiquité considérées principalement dans leurs formes symboliques et mythologiques", par Georg Friedrich Creuzer, J.D. Guigniaut, 1825. Pages 731, 732.

 

3Jéhovah

Le tétragramme (quatre lettres) hébreu YHWH (יהוה)

ne comportant pas de voyelles, on ne connaît pas la véritable prononciation du nom de Dieu, celle-ci s'est perdue dans la nuit des temps.

Histoire. Les Hébreux s'interdirent de prononcer le nom de Dieu puisque le troisième commandement était : « Tu ne prononceras pas le nom de YHWH en vain... »

Les prêtres ne prononçaient le nom de Dieu dans le Temple de Jérusalem qu'en deux occasions : le Grand Prêtre, dans le Saint des Saints, le jour de l'Expiation, et les prêtres, dans l'enceinte du Temple, lors des bénédictions au peuple, chaque matin.

Un Juif lit   Adonaï lorsqu'il rencontre le tétragramme.

Le chanoine Augustin Crampon (1826-1894), traducteur et exégète de la Bible conserva la transcription  Jéhovah en combinant les consonnes du tétragramme YHWH avec les voyelles du mot hébreu  Adonaï (« Seigneur »)

La Bible de Jérusalem donne Yahvé.

L'Église Catholique préconise aujourd'hui l’appellation « le Seigneur » pour YHWH. 

 

4Jacques Callot, 1592-1635, dessinateur et graveur lorrain fut célèbre pour ses gravures et ses eaux-fortes.

Entre autres oeuvres, Lucifer sur son trône dans les Enfers.

 

5John Milton, 1608-1674, écrivain britannique fit apparaître Satan qu'il nomme aussi Lucifer dans son célèbre long poème en vers Paradise Lost - Le Paradis perdu. Gustave Doré illustra le livre.

 

La chute de Lucifer, Gustave Doré.
(emprunt à Wikipédia)

 

.......

Lucifer du latin lux, lumière et de ferre, porter, apparaît dans la Vulgate (la Bible traduite en latin par saint Jérôme, 347-420) dans le livre d'Hénoch. Il est l'Archange déchu puni par Dieu pour son orgueil. Il entraîna dans sa chute d'autres anges qui devinrent les démons.

.......

« Comment es-tu tombé des Cieux
Astre du Matin, fils de l’Aurore
Comment as-tu été jeté par terre
Toi qui vassalisais toutes les Nations
Toi qui disais en ton cœur :
J’escaladerai les Cieux par-dessus les étoiles de Dieu
J’érigerai mon trône, je siégerai sur la montagne de l’assemblée, dans les profondeurs du Nord,
Je monterai au sommet des nuages noirs
Je ressemblerai au Très Haut
Comment ! Te voila tombé au Schéol, dans les profondeurs de l’abîme »
ISAÏE XIV : 12-15

Esaïe ou Isaïe

.......

Le Paradis Perdu de John Milton, texte en anglais : 

Paradise Lost  by John Milton

 

Traduction de François-René de Chateaubriand du Paradis Perdu de John Milton.

Sur Wikisource : Livre I et suivants 

 

Retrouvez cet article de William Duckett dans Google Books : 

Volume 36 - Lucifer page 46

 

Tous les volumes :

Dictionnaire de la Conversation et de la Lecture - William Duckett - Tous les volumes (lien Books-Google)

 

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22 novembre 2011 2 22 /11 /novembre /2011 08:54

FLORILÈGE

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 Un florilège de textes sélectionnés par mamiehiou

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 -14-

 

 

Boule de Suif - 1880

 

Guy de Maupassant (1850-1893)
 


Dans une diligence, sur la route du Havre où grouillent les envahisseurs prussiens...*

 

[...]

La femme, une de celles appelées galantes, était célèbre par son embonpoint précoce qui lui avait valu le surnom de Boule de Suif. Petite, ronde de partout, grasse à lard, avec des doigts bouffis, étranglés aux phalanges, pareils à des chapelets de courtes saucisses ; avec une peau luisante et tendue, une gorge énorme qui saillait sous sa robe, elle restait cependant appétissante et courue, tant sa fraîcheur faisait plaisir à voir. Sa figure était une pomme rouge, un bouton de pivoine prêt à fleurir ; et là-dedans s’ouvraient, en haut, deux yeux noirs magnifiques, ombragés de grands cils épais qui mettaient une ombre dedans ; en bas, une bouche charmante, étroite, humide pour le baiser, meublée de quenottes luisantes et microscopiques.

Elle était de plus, disait-on, pleine de qualités inappréciables.

Aussitôt qu’elle fut reconnue, des chuchotements coururent parmi les femmes honnêtes, et les mots de « prostituée », de « honte publique » furent chuchotés si haut qu’elle leva la tête. Alors elle promena sur ses voisins un regard tellement provocant et hardi qu’un grand silence aussitôt régna, et tout le monde baissa les yeux à l’exception de Loiseau, qui la guettait d’un air émoustillé.

Mais bientôt la conversation reprit entre les trois dames, que la présence de cette fille avait rendues subitement amies, presque intimes. Elles devaient faire, leur semblait-il, comme un faisceau de leurs dignités d’épouses en face de cette vendue sans vergogne ; car l’amour légal le prend toujours de haut avec son libre confrère.

Les trois hommes aussi, rapprochés par un instinct de conservateurs à l’aspect de Cornudet, parlaient argent d’un certain ton dédaigneux pour les pauvres. Le comte Hubert disait les dégâts que lui avaient fait subir les Prussiens, les pertes qui résulteraient du bétail volé et des récoltes perdues, avec une assurance de grand seigneur dix fois millionnaire que ces ravages gêneraient à peine une année. M. Carré-Lamadon, fort éprouvé dans l’industrie cotonnière, avait eu soin d’envoyer six cent mille francs en Angleterre, une poire pour la soif qu’il se ménageait à toute occasion. Quant à Loiseau, il s’était arrangé pour vendre à l’Intendance française tous les vins communs qui lui restaient en cave, de sorte que l’État lui devait une somme formidable qu’il comptait bien toucher au Havre.

Et tous les trois se jetaient des coups d’œil rapides et amicaux. Bien que de conditions différentes, ils se sentaient frères par l’argent, de la grande franc-maçonnerie de ceux qui possèdent, qui font sonner de l’or en mettant la main dans la poche de leur culotte.

La voiture allait si lentement qu’à dix heures du matin on n’avait pas fait quatre lieues. Les hommes descendirent trois fois pour monter des côtes à pied. On commençait a s’inquiéter, car on devait déjeuner à Tôtes et l’on désespérait maintenant d’y parvenir avant la nuit. Chacun guettait pour apercevoir un cabaret sur la route, quand la diligence sombra dans un amoncellement de neige et il fallut deux heures pour la dégager.

L’appétit grandissait, troublait les esprits ; et aucune gargote, aucun marchand de vin ne se montraient, l’approche des Prussiens et le passage des troupes françaises affamées ayant effrayé toutes les industries.

Les messieurs coururent aux provisions dans les fermes au bord du chemin, mais ils n’y trouvèrent pas même de pain, car le paysan défiant cachait ses réserves dans la crainte d’être pillé par les soldats qui, n’ayant rien à se mettre sous la dent, prenaient par force ce qu’ils découvraient.

Vers une heure de l’après-midi, Loiseau annonça que décidément il se sentait un rude creux dans l’estomac. Tout le monde souffrait comme lui depuis longtemps ; et le violent besoin de manger, augmentant toujours, avait tué les conversations.

De temps en temps, quelqu’un bâillait ; un autre presque aussitôt l’imitait ; et chacun, à tour de rôle, suivant son caractère, son savoir-vivre et sa position sociale, ouvrait la bouche avec fracas ou modestement en portant vite sa main devant le trou béant d’où sortait une vapeur.

Boule de Suif, à plusieurs reprises, se pencha comme si elle cherchait quelque chose sous ses jupons. Elle hésitait une seconde, regardait ses voisins, puis se redressait tranquillement. Les figures étaient pâles et crispées. Loiseau affirma qu’il payerait mille francs un jambonneau. Sa femme fit un geste comme pour protester ; puis elle se calma. Elle souffrait toujours en entendant parler d’argent gaspillé, et ne comprenait même pas les plaisanteries sur ce sujet. « Le fait est que je ne me sens pas bien, dit le comte, comment n’ai-je pas songé à apporter des provisions ? » — Chacun se faisait le même reproche.

Cependant, Cornudet avait une gourde pleine de rhum ; il en offrit ; on refusa froidement. Loiseau seul en accepta deux gouttes, et, lorsqu’il rendit la gourde, il remercia : « C’est bon tout de même, ça réchauffe, et ça trompe l’appétit. » — L’alcool le mit en belle humeur et il proposa de faire comme sur le petit navire de la chanson : de manger le plus gras des voyageurs. Cette allusion indirecte à Boule de Suif choqua les gens bien élevés. On ne répondit pas ; Cornudet seul eut un sourire. Les deux bonnes sœurs avaient cessé de marmotter leur rosaire, et, les mains enfoncées dans leurs grandes manches, elles se tenaient immobiles, baissant obstinément les yeux, offrant sans doute au Ciel la souffrance qu’il leur envoyait.

Enfin, à trois heures, comme on se trouvait au milieu d’une plaine interminable, sans un seul village en vue, Boule de Suif se baissant vivement, retira de sous la banquette un large panier couvert d’une serviette blanche.

Elle en sortit d’abord une petite assiette de faïence, une fine timbale en argent, puis une vaste terrine dans laquelle deux poulets entiers, tout découpés, avaient confi sous leur gelée ; et l’on apercevait encore dans le panier d’autres bonnes choses enveloppées, des pâtés, des fruits, des friandises, les provisions préparées pour un voyage de trois jours, afin de ne point toucher à la cuisine des auberges. Quatre goulots de bouteilles passaient entre les paquets de nourriture. Elle prit une aile de poulet et, délicatement, se mit à la manger avec un de ces petits pains qu’on appelle « Régence » en Normandie.

Tous les regards étaient tendus vers elle. Puis l’odeur se répandit, élargissant les narines, faisant venir aux bouches une salive abondante avec une contraction douloureuse de la mâchoire sous les oreilles. Le mépris des dames pour cette fille devenait féroce, comme une envie de la tuer ou de la jeter en bas de la voiture, dans la neige, elle, sa timbale, son panier et ses provisions.

Mais Loiseau dévorait des yeux la terrine de poulet. Il dit : « À la bonne heure, madame a eu plus de précaution que nous. Il y a des personnes qui savent toujours penser à tout. » Elle leva la tête vers lui : « Si vous en désirez, monsieur ? C’est dur de jeûner depuis le matin. » Il salua : « Ma foi, franchement, je ne refuse pas, je n’en peux plus. À la guerre comme à la guerre, n’est-ce pas, madame ? » Et, jetant un regard circulaire, il ajouta : «  Dans des moments comme celui-ci, on est bien aise de trouver des gens qui vous obligent. » — Il avait un journal qu’il étendit pour ne point tacher son pantalon, et sur la pointe d’un couteau toujours logé dans sa poche, il enleva une cuisse toute vernie de gelée, la dépeça des dents, puis la mâcha avec une satisfaction si évidente qu’il y eut dans la voiture un grand soupir de détresse.

Mais Boule de Suif, d’une voix humble et douce, proposa aux bonnes sœurs de partager sa collation. Elles acceptèrent toutes les deux instantanément, et, sans lever les yeux, se mirent à manger très vite après avoir balbutié des remerciements. Cornudet ne refusa pas non plus les offres de sa voisine, et l’on forma avec les religieuses une sorte de table en développant des journaux sur les genoux.

Les bouches s’ouvraient et se fermaient sans cesse, avalaient, mastiquaient, engloutissaient férocement. Loiseau, dans son coin, travaillait dur, et, à voix basse, il engageait sa femme a l’imiter. Elle résista longtemps, puis, après une crispation qui lui parcourut les entrailles, elle céda. Alors son mari, arrondissant sa phrase, demanda à leur « charmante compagne » si elle lui permettait d’offrir un petit morceau à Mme Loiseau. Elle dit : « Mais oui, certainement, monsieur, » avec un sourire aimable, et tendit la terrine.

Un embarras se produisit lorsqu’on eût débouché la première bouteille de bordeaux : il n’y avait qu’une timbale. On se la passa après l’avoir essuyée. Cornudet seul, par galanterie sans doute, posa ses lèvres à la place humide encore des lèvres de sa voisine.

Alors, entourés de gens qui mangeaient, suffoqués par les émanations des nourritures, le comte et la comtesse de Bréville, ainsi que M. et Mme Carré-Lamadon souffrirent ce supplice odieux qui a gardé le nom de Tantale. Tout d’un coup la jeune femme du manufacturier poussa un soupir qui fit retourner les têtes ; elle était aussi blanche que la neige du dehors ; ses yeux se fermèrent, son front tomba : elle avait perdu connaissance. Son mari, affolé, implorait le secours de tout le monde. Chacun perdait l’esprit, quand la plus âgée des bonnes sœurs, soutenant la tête de la malade, glissa entre ses lèvres la timbale de Boule de Suif et lui fit avaler quelques gouttes de vin. La jolie dame remua, ouvrit les yeux, sourit et déclara d’une voix mourante qu’elle se sentait fort bien maintenant. Mais, afin que cela ne se renouvelât plus, la religieuse la contraignit à boire un plein verre de bordeaux, et elle ajouta : — « C’est la faim, pas autre chose. »

Alors Boule de Suif, rougissante et embarrassée, balbutia en regardant les quatre voyageurs restés à jeun : « Mon Dieu, si j’osais offrir à ces messieurs et à ces dames… » Elle se tut, craignant un outrage. Loiseau prit la parole : « Eh, parbleu, dans des cas pareils tout le monde est frère et doit s’aider. Allons, mesdames, pas de cérémonie, acceptez, que diable ! Savons-nous si nous trouverons seulement une maison où passer la nuit ? Du train dont nous allons nous ne serons pas à Tôtes avant demain midi. » — On hésitait, personne n’osant assumer la responsabilité du « oui ».

Mais le comte trancha la question. Il se tourna vers la grosse fille intimidée, et, prenant son grand air de gentilhomme, il lui dit : « Nous acceptons avec reconnaissance, madame. »

Le premier pas seul coûtait. Une fois le Rubicon passé, on s’en donna carrément. Le panier fut vidé. Il contenait encore un pâté de foie gras, un pâté de mauviettes, un morceau de langue fumée, des poires de Crassane, un pavé de Pont-l’Évêque, des petits-fours et une tasse pleine de cornichons et d’oignons au vinaigre, Boule de Suif, comme toutes les femmes, adorant les crudités.

On ne pouvait manger les provisions de cette fille sans lui parler. Donc on causa, avec réserve d’abord, puis, comme elle se tenait fort bien, on s’abandonna davantage. Mmes de Bréville et Carré-Lamadon, qui avaient un grand savoir-vivre, se firent gracieuses avec délicatesse. La comtesse surtout montra cette condescendance aimable des très nobles dames qu’aucun contact ne peut salir, et fut charmante. Mais la forte Mme Loiseau, qui avait une âme de gendarme, resta revêche, parlant peu et mangeant beaucoup.[...]

 

...........................

Mais bientôt vint l'ingratitude, l'ignoble ingratitude... (Précision de mamiehiou)

 N.B. Vocabulaire

Passer le Rubicon, franchir le Rubicon,

lire la note du texte des Délires : 138 

 

  Lire le texte intégral sur Wikisource :  

Boule de suif

 

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FLORILÈGE - LA PENSÉE DES AUTRES (titres des textes)

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13 novembre 2011 7 13 /11 /novembre /2011 10:05

 

 

                                                                                                         

Un florilège de textes sélectionnés par mamiehiou

                                                                                                         

 

 -11- 

 

Un coeur simple

 

Gustave Flaubert (1821 – 1880)

 

 

Chapitre IV

Le perroquet de Félicité

 

Il s’appelait Loulou. Son corps était vert, le bout de ses ailes rose, son front bleu et sa gorge dorée.

Mais il avait la fatigante manie de mordre son bâton, s’arrachait les plumes, éparpillait ses ordures, répandait l’eau de sa baignoire ; Mme Aubain, qu’il ennuyait, le donna pour toujours à Félicité.

Elle entreprit de l’instruire ; bientôt il répéta : « Charmant garçon ! Serviteur, monsieur ! Je vous salue, Marie ! » Il était placé auprès de la porte, et plusieurs s’étonnaient qu’il ne répondît pas au nom de Jacquot, puisque tous les perroquets s’appellent Jacquot. On le comparait à une dinde, à une bûche : autant de coups de poignard pour Félicité ! Étrange obstination de Loulou, ne parlant plus du moment qu’on le regardait !

Néanmoins il recherchait la compagnie ; car le dimanche, pendant que ces demoiselles Rochefeuille, M. de Houppeville et de nouveaux habitués : Onfroy l’apothicaire, M. Varin et le capitaine Mathieu, faisaient leur partie de cartes, il cognait les vitres avec ses ailes, et se démenait si furieusement qu’il était impossible de s’entendre.

La figure de Bourais, sans doute, lui paraissait très drôle. Dès qu’il l’apercevait, il commençait à rire, à rire de toutes ses forces. Les éclats de sa voix bondissaient dans la cour, l’écho les répétait, les voisins se mettaient à leurs fenêtres, riaient aussi ; et, pour n’être pas vu du perroquet, M. Bourais se coulait le long du mur, en dissimulant son profil avec son chapeau, atteignait la rivière puis entrait par la porte du jardin ; et les regards qu’il envoyait à l’oiseau manquaient de tendresse.

Loulou avait reçu du garçon boucher une chiquenaude, s’étant permis d’enfoncer la tête dans sa corbeille ; et depuis lors il tâchait toujours de le pincer à travers sa chemise. Fabu menaçait de lui tordre le col, bien qu’il ne fût pas cruel, malgré le tatouage de ses bras, et ses gros favoris. Au contraire ! il avait plutôt du penchant pour le perroquet, jusqu’à vouloir, par humeur joviale, lui apprendre des jurons. Félicité, que ces manières effrayaient, le plaça dans la cuisine. Sa chaînette fut retirée, et il circulait dans la maison.

Quand il descendait l’escalier, il appuyait sur les marches la courbe de son bec, levait la patte droite, puis la gauche ; et elle avait peur qu’une telle gymnastique ne lui causât des étourdissements. Il devint malade, ne pouvait plus parler ni manger. C’était sous sa langue une épaisseur, comme en ont les poules quelquefois. Elle le guérit, en arrachant cette pellicule avec ses ongles. M. Paul un jour, eut l’imprudence de lui souffler aux narines la fumée d’un cigare ; une autre fois que Mme Lormeau l’agaçait du bout de son ombrelle, il en happa la virole ; enfin, il se perdit.

Elle l’avait posé sur l’herbe pour le rafraîchir, s’absenta une minute ; et, quand elle revint, plus de perroquet ! D’abord, elle le chercha dans les buissons, au bord de l’eau et sur les toits, sans écouter sa maîtresse qui lui criait :

Prenez donc garde ! vous êtes folle !

Ensuite, elle inspecta tous les jardins de Pont-l’Évêque ; et elle arrêtait les passants.

Vous n’auriez pas vu, quelquefois, par, hasard, mon perroquet ?

À ceux qui ne connaissaient pas le perroquet, elle en faisait la description. Tout à coup, elle crut distinguer derrière les moulins, au bas de la côte, une chose verte qui voltigeait. Mais au haut de la côte, rien ! Un porte-balle lui affirma qu’il l’avait rencontré tout à l’heure à Saint-Melaine, dans la boutique de la mère Simon. Elle y courut. On ne savait pas ce qu’elle voulait dire. Enfin elle rentra épuisée, les savates en lambeaux, la mort dans l’âme ; et, assise au milieu du banc, près de Madame, elle racontait toutes ses démarches, quand un poids léger lui tomba sur l’épaule, Loulou ! Que diable avait-il fait ? Peut-être qu’il s’était promené aux environs ?

Elle eut du mal à s’en remettre, ou plutôt ne s’en remit jamais.

Par suite d’un refroidissement, il lui vint une angine ; peu de temps après, un mal d’oreilles. Trois ans plus tard, elle était sourde ; et elle parlait très haut, même à l’église. Bien que ses péchés auraient pu sans déshonneur pour elle, ni inconvénient pour le monde, se répandre à tous les coins du diocèse, M. le Curé jugea convenable de ne plus recevoir sa confession que dans la sacristie.

Des bourdonnements illusoires achevaient de la troubler. Souvent, sa maîtresse lui disait :

Mon Dieu ! comme vous êtes bête !

Elle répliquait

Oui, Madame, en cherchant quelque chose autour d’elle.

Le petit cercle de ses idées se rétrécit encore, et le carillon des cloches, le mugissement des bœufs n’existaient plus ! Tous les êtres fonctionnaient avec le silence des fantômes. Un seul bruit arrivait maintenant à ses oreilles, la voix du perroquet.

Comme pour la distraire, il reproduisait le tic-tac du tournebroche, l’appel aigu d’un vendeur de poisson, la scie du menuisier qui logeait en face ; et, aux coups de la sonnette, imitait Mme Aubain.

Félicité ! la porte, la porte !

Ils avaient des dialogues, lui, débitant à satiété les trois phrases de son répertoire, et elle, y répondant par des mots sans plus de suite, mais où son cœur s’épanchait. Loulou, dans son isolement était presque un fils, un amoureux. Il escaladait ses doigts, mordillait ses lèvres, se cramponnait à son fichu ; et, comme elle penchait son front en branlant la tête à la manière des nourrices, les grandes ailes du bonnet et les ailes de l’oiseau frémissaient ensemble.

Quand des nuages s’amoncelaient et que le tonnerre grondait, il poussait des cris, se rappelant peut-être les ondées de ses forêts natales. Le ruissellement de l’eau que crachaient les gouttières, excitait son délire ; il voletait éperdu, montait au plafond, renversait tout, et par la fenêtre allait barboter dans le jardin ; mais revenait vite sur un des chenets, et, sautillant pour sécher ses plumes, montrait tantôt sa queue, tantôt son bec.

Un matin du terrible hiver de 1837, qu’elle l’avait mis devant la cheminée, à cause du froid, elle le trouva mort au milieu de sa cage, la tête en bas, et les ongles dans les fils de fer. Une congestion l’avait tué, sans doute. Elle crut à un empoisonnement par le persil ; et, malgré l’absence de toute preuve, ses soupçons portèrent sur Fabu.

Elle pleura tellement que sa maîtresse lui dit :

Eh bien ! faites-le empailler !

Alors elle demanda conseil au pharmacien qui avait toujours été bon pour le perroquet.

[...]

 

Lire le texte complet sur Wikisource :  

>> Un cœur simple 

 

 Voir d'autres textes dans : 

>> Florilège - la pensée des autres 

 

À connaître : "Le Perroquet de Flaubert" de Julian Barnes, écrivain anglais francophile et flaubertien.

Paru en Janvier 2000

 

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FLORILÈGE - LA PENSÉE DES AUTRES (titres des textes)

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