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15 avril 2013 1 15 /04 /avril /2013 17:41

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J'aurais failli à mon devoir, cher lecteur si je t'avais caché quoi que ce fût de mon histoire, quelque difficile à croire qu'elle pût l'être. Je me serais traitée volontiers de lâche, de quiche, de mollassonne même ; et il m'aurait fallu fouetter le jus de navet de mes veines, afin d'activer, de toutes mes forces, mon coeur1 pusillanime, si j'avais, ne fût-ce qu'un instant, renoncer à me battre contre vents et marées°. Mais tu me connais si bien, toi qui ne cessas de trembler pour moi en me suivant dans mes aventures périlleuses, où, à chaque  instant, ma frêle vie risquait de chavirer !

N'avais-je pas mille fois voulu quitter ce monde où le bonheur était un vain mot ! N'avais-je pas mille fois espérer franchir le mur épais de l'ignorance pour qu'enfin mon esprit s'éclairât, pour que mes souvenirs revinssent ; mille fois, tel Œdipe2 aveuglé, j'aurais aimé qu'une main secourable et amie prît la mienne pour guider mes pas. Que n'étais-tu là, courageuse Antigone, pour me porter secours ?

Mais Utopinambourg n'était point Colone2, et bien que j'eusse voulu de tout mon coeur ne plus voir ma cité que je ne pouvais dorénavant souffrir, mais d'où je ne pouvais m'échapper, je me dis : « Cela n'est pas de mon fait, je n'ai tué ni père ni mère pour vouloir me punir. Seuls l'hypocrisie, le mensonge et l'imposture des hommes sont les causes de mon désarroi et de ma détresse. »

Viendraient bientôt, après les frimas, les grandes ardeurs de la canicule, et mon coeur resterait glacé. Nulle tendresse, nulle affection, nul amour pour le réchauffer. Et la solitude, toujours – toujours la solitude – me menaçant de désespérance.

« Tu m'as bien l'air d'avoir là un coup de mou ! »

Je sursautai. Marie Cratère, qui m'épiait depuis longtemps peut-être, venait de me plonger dans l'âpre réalité. Je m'en voulus d'avoir laissé mes rêveries divaguer et se perdre dans un lyrisme qui eût tôt fait de me couper bras et jambes°.

.............................................

1-Cf. Alexandre Arnoux 1884-1973, Rhône mon fleuve 1944

"Lâche. Chante. Quiche, afin de fouetter les jus de navet de leurs veines, d'activer, leur cœur failli et mollasson !"

 

2-Mythologie grecque.- Lorsqu'Œdipe apprend qu'il a tué son père et épousé sa mère, il devient fou de désespoir et se crève les yeux. Accompagné de sa fille Antigone, il vient à Colone pour y trouver la paix, selon une prophétie d'Apollon.

Œdipe à Colone est une tragédie grecque de Sophocle (495-406 avant Jésus Christ)

Nous avons déjà rencontré Antigone, la fière Antigone, dans les Délires 32, voir la note.

> 32 Délires d'une femme atrabilaire dont la roideur d'esprit n'est plus à démontrer - de la libertad.""Es la libertad de tiranizar, que es lo contrario de la libertad."

 

NOTES

J'aurais failli à mon devoir

Faillir n'est usité aujourd'hui qu'à l'infinitif, au passé simple (je faillis...) au futur (je faillirai...) au conditionnel (je faillirais...) aux temps composés (j'ai failli, j'avais failli, j'aurais failli...)

 

quoi que ce fût

fût, subjonctif imparfait

> Quoi que

 

quelque difficile à croire qu'elle pût être

> Quelque... que

 

je me serais traitée de lâche si j'avais renoncé à me battre contre vents et marées°

contre vents et marées°, malgré vents et marées°, à travers vents et marées° (peu usité) : malgré les difficultés et les obstacles.

Cf. Littré - Aller contre vent et marée (vieilli), poursuivre obstinément un projet malgré les obstacles. Elle a établi son fils à la cour contre vent et marée. Madame de Sévigné, 236.

 

LA MÉTAPHORE FILÉE

C'est une suite de métaphores qui se rapportent toutes à un même champ sémantique. Ici, le champ sémantique du bateau : contre vents et marées - chavire

 

Cf. L'Académie 8e édition : MÉTAPHORE : Figure de rhétorique. Comparaison abrégée, par laquelle on transporte un mot du sens propre au sens figuré. Métaphore heureuse, juste, hardie, outrée, forcée, incohérente. C'est par métaphore qu'on dit d'un homme courageux : C'est un lion. Faire des métaphores qui se suivent.

 

pour qu'enfin mon esprit s'éclairât, pour que mes souvenirs revinssent

pour que, locution conjonctive de but, suivie du subjonctif.

La conjugaison des verbes au subjonctif - Comment déjouer ses difficultés

 

Que n'étais-tu là, courageuse Antigone

Que, ici, dans le sens de pourquoi.

> QUE dans tous ses états – pronom interrogatif - pronom relatif - conjonction de subordination ou élément d'une locution conjonctive - adverbe interrogatif ou exclamatif – ne... que - etc

 

N'avais-je pas mille fois ... N'avais-je pas mille fois ... mille fois

L'ANAPHORE : figure de rhétorique, répétition d'un même mot ou d'un même syntagme en tête de plusieurs phrases. Elle marque l'obsession, donne une force incantatoire en rythmant le discours.

 

que je pouvais dorénavant souffrir

dorénavant, désormais, dès lors, à partir de ce moment-là - dans une narration au passé.

 

Seuls l'hypocrisie, le mensonge et l'imposture des hommes sont les causes de mon désarroi et de ma détresse."

Voir l'article > Le mensonge - L'imposture - La fausseté

 

Viendront bientôt, après les frimas, les grandes ardeurs de la canicule

Ici, ardeurs est pris dans son sens propre : grande chaleur.

Les ardeurs du soleil

Ce sont les seuls cas où l'on puisse employer ardeurs au pluriel dans le sens propre. Ce peut être aussi une licence poétique, pour la rime ou la mesure du vers.

Sens figuré : être plein d'ardeur, l'ardeur de la passion...

 

Et la solitude, toujours – toujours la solitude – me menaçant de désespérance.

Menacer :

1-menacer, emploi absolu

Le ministre menace. >Il tient un discours menaçant.

L'orage menace.

2-menacer, verbe transitif.

Mais tu me menaces !

3-menacer de + substantif

Il me menace d'une bonne correction. > La correction sera ma punition.

Il me menace d'un couteau. > Le couteau sera le moyen de me corriger.

4-menacer de + infinitif

Il me menace de me renvoyer.

Mes espoirs menacent de s'écrouler. > Crainte que quelque chose n'arrive.

5-menacer + complétive (proposition conjonctive introduite par que)

Il me menace qu'il m'enfermera dans le placard à balais si je ne me tais pas.

Voir Le Trésor > MENACER

 

"Tu m'as l'air d'avoir là un coup de mou, Oli !"

avoir un coup de mou, être fatigué.

Registre populaire

Voir les registres de langue > Champ lexical - Champ sémantique - Niveau de langue - Registre de langue - style soutenu, courant, familier, populaire, argotique, ou vulgaire - Archaïsmes

 

me couper bras et jambes°

me priver de mes moyens

 

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Amoureuse des mots, je cherche comment faire partager ma passion. Il y a tant à découvrir dans les bibliothèques du monde, tant de mots à connaître intimement pour affiner notre pensée, tant de mots qu'on n'entend plus sur nos lèvres, enfermés qu'ils sont dans des livres poussiéreux. Il ne tient qu'à nous de les faire revivre et de les faire chanter. Notre langue, si belle, si riche, demande qu'on la respecte, qu'on la préserve, qu'on s'en amuse et qu'on la chérisse. Mamiehiou ............................................................................................................................................................................................ ...................................;....................................................................... « La langue française est une femme. Et cette femme est si belle, si fière, si modeste, si hardie, touchante, voluptueuse, chaste, noble, familière, folle, sage, qu'on l'aime de toute son âme, et qu'on n'est jamais tenté de lui être infidèle. » Anatole France ....................................................... ............... ................................................................................................................. « C'est une langue bien difficile que le français. À peine écrit-on depuis quarante-cinq ans qu'on commence à s'en apercevoir. » Colette

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