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24 juillet 2016 7 24 /07 /juillet /2016 08:44

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J'avais un cancer très avancé qui me menaçait de me grignoter toute. À petit feu.

Mon chirurgien m'a dit : "Il faut vous opérer, mais je vous préviens, il y a des risques."

Et il m'a demandé de signer que j'accepte l'opération en en connaissant les aléas.

J'ai signé.

Me voilà sur le billard.

Je ne vois rien, je n'entends rien, je ne sens rien.

Et je meurs.

J'ai gâché les quelques jours qui me restaient à vivre.

J'apprends ici-haut que mon chirurgien était une buse et que bon nombre de patients sont morts sous lui. Il avait le bistouri aléatoire.

On n'échappe pas à son destin.

 

Notes

Micronouvelle, micro-fiction, short-short story ou microconte.

Un aléa, un risque.

Le billard (argot), la table d'opération.

Une buse (familier), un imbécile.

Un bistouri et pas un scalpel.

> http://fr.wikipedia.org/wiki/Scalpel

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7 mai 2016 6 07 /05 /mai /2016 17:46

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FULGURANCE

 

Dès que mes yeux se posèrent sur la photo accrochée au mur de la salle d'attente de ma cardiologue, je fus frappée d'une émotion intense. Un couple s'y étreignait avec violence.

Le jeune homme avait enfoui la tête dans le creux de l'épaule de sa bien-aimée. Elle, rejetant la tête en arrière, se cambrait sous le poids de l'embrassement. Il la serrait passionnément contre lui, la pressait de toutes ses forces.

Derrière eux, tout près encore, un train s'en allait, crachant sa fumée blanche, un halo qui emprisonnait les deux amants.

Le plan italien, qui ne permettait pas de voir le bas des corps, laissait deviner, dans la perspective, qu'ils étaient au milieu de la voie. Qu'importait le danger ? Qu'un autre train fût arrivé, il les eût fauchés dans l'extase. En y prenant garde, ils auraient pu lire deux pancartes dressées à gauche : Beware of trains, Please do not cross the line here. La répétition de l'avertissement laissait supposer le danger extrême.

Ils restaient là, immobiles, l'un à l'autre.

 

Elle portait une coiffure haute avec un chignon sur la nuque retenu par des peignes invisibles. Comme elle était fraîche et délicate dans sa petite robe sombre à pois blancs ! Lui, semblait vêtu d'un par-dessus ordinaire et froissé. Ses cheveux frisés, en bataille, ajoutaient à sa fougue.

S'étaient-ils séparés longtemps ? On pouvait le croire, à voir l'élan qui les unissait. La guerre peut-être. La guerre sûrement. J'en imaginais l'époque sombre.

*

Qui a jamais vécu un tel instant de retrouvailles connaît les sensations ardentes qui submergent le corps, les transports qui subliment l'âme ! Retrouver l'être aimé après l'absence ! L'exaltation fait exploser le coeur et inonde la tête de petits corps subtils et délicieux. On est autre, on est ailleurs, dans un paradis qu'on croyait jusqu'alors perdu. Et le partage de l'amour le décuple. Sentiment à jamais gravé au fond de soi et qu'on recherchera toujours. Aucun érotisme ne l'égale.

*

Le noir et le blanc expressionniste et la lumière qui baigne le couple, soulignent l'histoire tragique des deux jeunes gens en cet instant rare où se mêlent à leur paroxysme la souffrance et la joie.

*

Je plongeai tout éveillée et à corps perdu dans l'univers onirique qui me rappelait un souvenir très ancien, et intact.

*

Tout autour de moi, les gens allaient et venaient, s'asseyaient et se levaient à l'appel de leur nom. Je les regardais les uns après les autres avec l'envie furieuse de leur montrer du doigt la photo. Aucun d'eux n'y jeta un regard. Aucun d'eux ne sembla l'apercevoir. Elle était grande pourtant et j'étais la seule à la voir. Je me retins de rien dire. Que se serait-il donc passé si je leur avais fait part de mon admiration ? Ils m'auraient cru folle. Trop originale pour le moins. Je résolus de rester raisonnable — et muette.

 

Ma cardiologue vint me chercher pour la consultation. Tout excitée encore par l'émotion, je ne pus que dire : « Vous avez une bien belle photo dans votre salle d'attente ! »

Étrange. Elle sembla ne pas savoir de quoi je parlais et se contenta de me regarder, interloquée. Peut-être était-elle trop absorbée par le cas d'un patient qu'elle venait d'examiner.

Elle était bien douce ma cardiologue, attentive, gentille presque. Je lui confiai mon coeur.

 

Note prise furtivement sur mon agenda :

le photographe est Jocelyn Bain Hogg.

La photo est éditée par Portfolio Gallery.

 

Quelques mois plus tard, alors que je retournais la voir pour un suivi médical, je ne trouvai plus la photo à sa place.

    « Qu'est donc devenue la belle photo que vous aviez dans votre salle d'attente ? » lui demandai-je.

    Oh ? La photo ? Elle est tombée un jour et le cadre a volé en éclats. On l'a jetée. »

Que n'avais-je été là le jour où c'est arrivé ; je l'aurais bien récupérée - même un peu froissée !

Mars 2005

 

J'ai cherché en vain la photo sur internet mais je ne l'ai pas trouvée.

N'y a-t-il pas d'archives sur l'Oeil de la photographie

qui se veut le Wikipédia de la photo ?

> http://www.loeildelaphotographie.com/fr/quest-ce-que-loeil-de-la-photograph

 

 Les différents plans

    Lire sur > Cours Photographie : Le Cadrage et les Plans - Valbou Photogra

    • Le Plan Général : est un plan très large de prise de vue d'un contexte permettant d'y intégrer un maximum de données sur le décor, l'ambiance etc...
    • Le Plan Pied : est un plan relativement large où le sujet est visible des pieds à la tête.
    • Le Plan Italien : montre le sujet des genoux à la tête
    • Le Plan Américain : prend le sujet de mi-cuisse à la tête
    • Le Plan Taille : comme son nom l'indique, il permet de faire apparaitre le sujet de la tête à la taille. Ce cadrage permet de mettre le sujet à une distance qui correspond à l'écart entre deux personnes qui discutent. Il met en avant le dialogue et atténuant la place du décor.
    • Le Plan Poitrine : Il est également utilisé pour mettre en avant les conversations. Il est cependant plus intime et donnera plus de poids à ce qu'exprime l'individu. Ce plan est très utilisé par les journalistes. Il intègre la tête et la poitrine.
    • Le Gros Plan : est un plan très intime puisqu'il ne prend que la tête et une partie du cou. Il mettra avantageusement une expression en valeur.
    • Le Très Gros Plan : est un cadrage très particulier, il met l'accent sur un détail d'un visage ou d'un objet. Il permet de plonger le spectateur dans un élément qui pourrait passer inaperçu sur un plan moins serré.

     

    > Retour au début de l'article

     

    CONTES, NOUVELLES, POÉSIES & RÉCITS DE MAMIEHIOU

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    4 avril 2016 1 04 /04 /avril /2016 08:39

     

    LES PATINEURS

     

    Ils dansent aériens sur la piste glacée,

    Et glissent, enlacés sitôt désenlacés.

    Dans l'excellence ils portent la grâce incarnée ;

    Et les regards sur eux s'émeuvent, subjugués.

     

    > Gabriella PAPADAKIS / Guillaume CIZERON ... - YouTube

    2016 European Championships

     

    Les poèmes de mamiehiou

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    10 décembre 2015 4 10 /12 /décembre /2015 18:13

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    Il est bien difficile de se dire : "Je suis très malade. J'ai la certitude que je vais mourir."

    Ce qui est insupportable, c'est quand on voudrait faire encore beaucoup de choses, comme si le monde attendait de nous qu'on réalise ce qui nous emplit la tête. On regrette de ne pas pouvoir mettre en route ce dont on rêvait, de petites choses, à coup sûr, de petites choses. Il ne reste plus de temps pour envisager de grands projets. Et l'on regrette déjà ce qu'on est sur le point de quitter, comme si, en se projetant dans un futur qui n'existe pas on imaginait précisément ce qu'on aurait pu faire et ce dont on aurait pu être fier, ce que les autres auraient peut-être aimé, apprécié, admiré, qui sait.

     

    La vanité n'a pas de limites, non pas cette vanité qui veut qu'on se prétende meilleur que les autres, mais la vanité qui, en définitive, nous fait entrevoir que tout est vain.

    Vanitas vanitatum dixit Ecclesiastes vanitas vanitatum omnia vanitas.

    Vanité des vanités, dit l'Ecclésiaste, vanité des vanités, tout est vanité.

     

    Alors que reste-t-il après que la colère, le déni, et le désespoir ont fait leur oeuvre ? Il reste à être prêt à partir, pour le grand voyage. Il nous reste à rouler dans notre tête des mots, supportant des pensées insupportables mais qu'on supporte malgré tout ; il le faut bien.

     

    C'est alors qu'arrive la résignation.

    Eh bien, puisqu'il faut mourir, mourons !

    Nous sommes biologiquement appelés à mourir, quoi qu'on en dise.

    Issue incontournable qui nous rend tous égaux. Et bientôt...

    Quant de la chair, que trop avons nourrie,
    Elle est pieça devoree et pourrie,
    Et nous les os, devenons cendre et pouldre.
    De nostre mal personne ne s'en rie :
    Mais priez Dieu que tous nous vueille absouldre !
    1

    Ainsi doit s'accomplir notre destinée.

     

    Il y a beau temps qu'on connaît le verset biblique : Tu es poussière et tu retourneras à la poussière. [Genèse 3:19]

    Quand nous l'avons lu ou entendu la première fois, qu'avons-nous compris ? Qu'en avons-nous retenu ? En avons-nous été bouleversés ? Était-ce une mise en garde ? Un appel à la lucidité ? Tout orgueil ne s'est-il pas effacé d'un seul coup devant la prise de conscience de notre fragilité, de notre fin inéluctable ? Non, la plupart d'entre nous ont continué à vivre comme si de rien n'était, comme si l'on ne devait jamais mourir. L'homme pressé n'a pas à se soucier d'une pareille affaire.

    J'ai cherché sur la toile le nombre total de personnes ayant vécu sur la Terre : 108 milliards.

    Source : Quel est le nombre total de personnes ayant vécu sur la Terre

    On en déduit aisément le nombre de celles qui sont passées de vie à trépas. Alors moi, que suis-je ? Moi qui compte pour une. Une sur plus de 100 millards. Une poussière parmi cet amas de poussière.

     

    Qu'importe ! pourrais-je dire. Qu'il y en ait une de moins. Qu'importe ! Que cent ans passent, je serai oubliée.

    On se rebiffe cependant. Quand on sait qu'on meurt, ce ne sont pas des autres qu'il est question, c'est du seul être auquel on soit viscéralement attaché : soi-même, encore qu'il y en ait quelques-uns qui se détachent d'eux-mêmes avec sérénité, sauf à se dire, en se donnant ainsi l'illusion de la liberté, que le suicide est encore possible ce qui, dans certaines circonstances ne l'est pas et qu'il reste une porte de sortie, une porte de sortie misérable ou courageuse ; ainsi le jugeront ceux qui ont eu vent de nous. Faut-il qu'ils soient prétentieux ceux qui se risqueront à imaginer ce que nous avons été pour avoir pris une telle décision ?

    Se projeter dans l'avenir, toujours, malgré le point de non retour qu'on se décide à franchir...

     

    Le croyant pense à l'Au-delà. Que sa foi soit ferme ou fragile, il tremble. Les saints sont-ils les seuls à ne pas trembler ? Quelle erreur de le croire ! Bon nombre d'entre eux ont tremblé, ont douté même ce qui n'enlève rien à leur sainteté.

    On doute, et ce n'est point pécher que douter. Quelle conscience aiguë d'être quand on doute2 !

    L'agnostique, indécis, suspend son jugement.

    En droite ligne du stoïcien, celui-là même qui travaille à acquérir la tranquillité de son esprit pour parvenir à l'ataraxie où l'âme devient maîtresse d'elle-même au prix de la sagesse acquise3, je me répète :

    [...] il faut donc que je meure. Je ne suis pas l'éternité ; je suis un homme, une partie du tout, comme une heure est une partie du jour. Une heure vient et elle passe ; je viens et je passe aussi : la manière de passer est indifférente ; que ce soit par la fièvre ou par l'eau, tout est égal. Épictète4

     

    Rejoindre le Grand Tout, et s'y fondre, voilà peut-être la question.

     

    Qui n'a pas ressassé le monologue d'Hamlet ? Qui ne s'est pas tourmenté en pensant à l'ultime instant ? Être ou ne pas être.5

    Hamlet.

    To be, or not to be - that is the question :
    Whether 'tis nobler in the mind to suffer
    The slings and arrows of outrageous fortune
    Or to take arms against a sea of troubles,
    And by opposing end them. To die - to sleep -
    No more ; and by a sleep to say we end
    The heartache, and the thousand natural shocks
    That flesh is heir to. 'Tis a consummation
    Devoutly to be wish'd. To die - to sleep.
    To sleep - perchance to dream : ay, there's the rub !
    For in that sleep of death what dreams may come
    When we have shuffled off this mortal coil,
    Must give us pause. [...]

     

    Être, ou ne pas être, c’est là la question. Y a-t-il plus de noblesse d’âme à subir la fronde et les flèches de la fortune outrageante, ou bien à s’armer contre une mer de douleurs et à l’arrêter par une révolte? Mourir.., dormir, rien de plus... et dire que par ce sommeil nous mettons fin aux maux du cœur et aux mille tortures naturelles qui sont le legs de la chair: c’est là un dénouement qu’on doit souhaiter avec ferveur. Mourir.., dormir, dormir ! peut-être rêver ! Oui, là est l’embarras. Car quels rêves peut-il nous venir dans ce sommeil de la mort, quand nous sommes débarrassés de l’étreinte de cette vie ? Voilà qui doit nous arrêter.

    Traduction de Hugo, François-Victor (http://fr.wikisource.org)

     

    À quoi servirait de vouloir connaître toute la littérature sur la mort ? Elle ne nous apprendrait rien de plus. À quoi servirait de savoir ce que tous les philosophes ont écrit sur ce qu'a été et sera toujours leur principale préoccupation ?

    Quand il s'agit de notre propre mort, on ne peut que s'étonner. On sait que la mort existe, et l'on s'étonne. C'est mon heure ? Est-ce possible ? J'ai si peu vécu !

    Car enfin, on ne connaît la mort que par ouï dire, même si l'on a assisté à la mort de ses proches, à la mort d'inconnus qui ont croisé notre chemin. La mort, c'est avant tout celle des autres.

     

    Me revient en mémoire la nuit de la mort de ma mère.

    Ô nuit désastreuse6 qui ne cesse de me faire trembler lorsque j'y pense ! Ces instants douloureux où, à son chevet, j'accompagne dans la mort celle qui m'a donné le jour, celle qui m'a donné, sans mélange, sa tendresse, son amour, je les revis encore aujourd'hui en pensée. La résilience n'a pas encore fait son oeuvre...

     

    On se fait une idée de la mort. Chacun a son idée, une idée qui lui est propre ; mais quand la mort est là, l'idée disparaît. La mort même n'existe plus.

     

    En nos temps troublés, il n'est pas de jours où notre monde nous renvoie les pires scènes de massacres, de crimes, de guerre, d'attentats7 l'humanité souffrant des pires atrocités perpétrées par l'homme lui-même.

     

    Je ne veux pas manquer d'évoquer ici la pensée de Michel de Montaigne. Qui mieux que lui a approché la mort au plus près, par son corps souffrant, par sa pensée lucide et éclairante ?

    [...] si elle nous faict peur, c'est un subject continuel de tourment, et qui ne se peut aucunement soulager. Il n'est lieu d'où elle ne nous vienne. Nous pouvons tourner sans cesse la teste çà et là, comme en pays suspect : quæ quasi saxum Tantalo semper impendet.8[...]

    *ce rocher de Tantale, toujours suspendu sur [notre] tête [Cicéron]

     

    A-t-on voulu conjurer la mort en inventant les fantômes, les zombies, Halloween, les lieux hantés ? Histoires que tout cela, bien que certains d'entre nous y croient comme fer. Peut-être pour apprivoiser la mort ou pour l'exorciser, pour la rendre plus tangible, plus humaine (?), plus vulnérable. Ne la voit-on pas se promener çà et là brandissant sa faux ? La mort, la Faucheuse. La Grande Faucheuse.

    Voir sur la toile : Images correspondant à la grande faucheuse

     

    On pourrait croire que lire sur la mort apporterait quelque sérénité, l'illusion de mieux la connaître, de mieux l'appréhender peut-être. Il n'en est rien. Non, il n'en est rien. Elle se dressera un jour ou l'autre devant nous, inquiétante, menaçante, effrayante. On veut l'apprivoiser, elle nous échappe. La mort n'est point une allégorie, c'est une réalité qui s'efface au moment où elle fait son oeuvre.

     

    Aucune crainte que les pensées mortifères que je viens d'égrener ne m'empêchent de continuer à vivre, à rire et à aimer, aussi longtemps qu'il me restera un souffle !

    Plaise à Dieu que, le moment venu, nous puissions dire comme Jean d'Ormesson : Je dirai malgré tout que cette vie fut belle9.

     

    Notes

    1-La Ballade des pendus, François Villon > Une petite histoire de la Langue Française – Chapitre 8 Villon

    2- Cogito ergum sum - Je doute donc je suis – René Descartes

    3-Ataraxie - ATARAXIE http://www.cnrtl.fr/definition/ataraxie

    4-ÉPICTÈTE - Entretiens - Ce qui dépend de nous et ce qui ne dépend pas de nous

    5-Hamlet Acte 3, scène 1, William Shakespeare

    6-Ô nuit désastreuse ! ô nuit effroyable Jacques-Bénigne Bossuet Oraison funèbre d'Henriette d'Angleterre 1670

    7-Les attentats de Paris du 13 novembre 2015 nous ont ébranlés il y a peu.

    8-Que Philosopher, c'est apprendre à mourir - Montaigne Essais Livre I Chapitre XIX.

    9-Je dirai malgré tout que cette vie fut belle, Jean D'Ormesson, texte à paraître en librairie le 1er janvier 2016

     

    Pour en lire plus :

    http://agora.qc.ca/thematiques/mort/categories/etudes_sur_la_mort/la_mort_perceptions_et_figurations

    Encyclopédie sur la mort | Accueil - Encyclopédie sur la mort

    agora.qc.ca/thematiques/mort/

     

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    12 août 2015 3 12 /08 /août /2015 09:30

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    CONTES, NOUVELLES ET POÉSIES DE MAMIEHIOU

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    « La vie est tout simplement

    un mauvais quart d'heure

    composé d'instants exquis. »

    Oscar Wilde

    Oh les beaux jours à Trinity College

    Une étudiante française à Dublin

    À ma fille, mon amour

    Octobre 2000

    En franchissant le porche principal de Trinity College ce jour-là, je sentis une vive émotion m'étreindre le coeur. Quel défi m'avait jetée dans l'aventure ? Je me rendis à l'évidence : je n'étais plus, maintenant, aussi sûre de moi que je l'avais été, et il s'en fallut guère que je ne m'en retourne.

    Vouloir devenir comédienne, quelle folie ! Et pourtant, n'avais-je pas tous les atouts en mains ?

     

    J'avais, depuis si longtemps, rêvé d'entrer dans un monde qui m'offrirait tous les possibles. Sensibilisée dès l'enfance par une mère qui ne cessait de me lire des contes où mon imagination faisait le reste, je m'abîmais dans mes rêves : n'étais-je pas Gretel ou Blanchette, Cendrillon ou la Princesse au petit pois, Raiponce ou la Belle ? Ne venais-je pas à bout des sorcières, des marâtres et des bêtes immondes ?

    Toute petite déjà, j'allais au théâtre et je me voyais déjà sur une scène, endossant tous les rôles et faisant rire et pleurer l'auditoire. L'adolescence m'apporta des joies tout aussi éclatantes. Il me fallait assister aux spectacles des oeuvres les plus admirables et j'absorbais, vorace, tout ce qui se présentait dans les théâtres de ma ville. Très tôt je me mêlais aux travailleurs du théâtre, je les côtoyais avec bonheur. Spectatrice, mais aussi correspondante de théâtre auprès de mes camarades de classe, je m'appliquais à leur faire une pub du diable pour les inciter à goûter les mêmes délices. Je choisis, comme il se devait, l'option théâtre en seconde. Quelles heures merveilleuses j'ai passé avec mes camarades ! Jouer la comédie ! Quel bonheur ! Être une, être mille ! Être une chose, un animal, une fille ou un garçon ! Tout était permis dans les exercices les plus extravagants, les plus inattendus, où l'imagination débridée est lâchée à tous vents. Plaisir où je me jetais à corps perdu !

    Je décidai d'être comédienne. Cela ne pouvait être autrement.

    Mais ma chère mère qui voulait, en douceur, me remettre la tête sur les épaules et qui entrevoyait tous les écueils qui se dresseraient devant moi, si j'optais pour cette hasardeuse carrière, me dit, pragmatique : « Passe une licence d'abord ! Assure tes arrières. Après, tu feras ce que tu voudras. »

    J'avais dix-sept ans. Je passai une licence d'anglais.

    À vingt ans, je n'avais rien oublié de ma passion, bien au contraire. Elle s'était renforcée à l'université, puisque pendant trois ans, je m'étais donnée corps et âme au club de théâtre où sévissait un professeur merveilleux. Le travail en équipe me ravissait, si grand était l'esprit de camaraderie qui y régnait. Je partis à Dublin pour une année d'assistanat dans le Lycée de Malahide et c'est à ce moment-là que je tentai ma chance pour entrer à Trinity College.

     

    J'étais désormais étudiante dans la classe d'Actor Training de cette prestigieuse école. J'avais été capable de franchir tous les obstacles pour parvenir à ce statut. Cette pensée me réconforta. Il n'était plus question d'avoir une quelconque hésitation.

    J'entrai dans le campus. Une file d'étudiants s'engageaient dans l'entrée comme le flot d'un canal étroit qui brusquement s'élargissait, et on se sentait déversé dans un grand espace verdoyant où s'égaillaient les jeunes gens et les jeunes filles. C'était Front Square. L'animation et les éclats de voix affaiblirent mes doutes et je me sentis envahie par une joie extrêmement vive.

    Des stands colorés étaient dressés le long de l'allée centrale dont les pavés patinés luisaient sous le soleil. On proposait des inscriptions à des clubs. Chaque stand avait son groupe d'étudiants recruteurs qui expliquait avec passion la marche à suivre. On pouvait lire entre autres : Karting, Juggling, Therapy, Progressive Democrats, et Lesbians, Gay, Bisexual and Transgender Society ! Quelques enseignes m'étonnèrent. Me trouvais-je donc bien dans la très catholique République irlandaise ?

    Je poursuivis mon chemin tout droit et je m'arrêtai devant le Campanile qui se dressait en face de moi. Comme je levais les yeux et faisais le tour du bâtiment, mon regard croisa celui des quatre têtes sculptées sur les clefs de voûtes des arches. Démosthène, Socrate, Homère et Platon m'observaient, et leur expression, à la fois sévère et bienveillante m'encouragea. Ils contemplaient le déploiement vivant et joyeux des étudiants de première année, dont c'était la semaine, Freshers'week. Comme il me fallait rejoindre le studio de danse du Théâtre Samuel Beckett, ce jour de rentrée des classes, je dus traverser tout le campus. Cette appellation me paraît bien anachronique. Elle est trop récente pour pouvoir s'appliquer à ce lieu. L'université, soeur cadette des très britanniques d'Oxford et de Cambridge, fut fondée en 1592 par Elisabeth Ire, la Reine Vierge, la Protestante, sur une terre autrefois ravie aux Gaëls.

    Je passai devant la chapelle au portique corinthien, longeai les courts de tennis, the Buttery — la cantine — et l'édifice moderne Arias and Phiarsaigh, et je parvins devant le théâtre où allait se dérouler mes cours.

     

    Ce bâtiment plein de promesses et qui m'impressionnait, je le connaissais déjà. C'était là que j'avais passé, au mois d'avril, le concours d'entrée. Trois cent cinquante étudiants fébriles et anxieux y avaient subi les épreuves pendant une semaine, et j'étais parmi eux. Chaque épreuve passée éliminait son lot de candidats malheureux. On collait sur la vitre extérieure du foyer du théâtre la liste de ceux qui avaient la chance de passer l'épreuve suivante. Visages souriants, visages inondés de larmes. D'abord l'audition qui consistait en des scènes imposées et des scènes libres, puis les entretiens, la danse, le chant et les exercices de mouvements se déroulaient à un rythme effréné. Je me donnai tout entière à la scène de Shakespeare°, et à celle de Ionesco° que j'avais choisie au grand étonnement du jury qui n'assistait qu'à des scènes originellement de langue anglaise.

    À chaque épreuve passée, et réussie, j'exultais. Je téléphonais à ma mère qui attendait, inquiète, que son supplice s'achève. Ne souhaitait-elle pas, au fond de son coeur, que je sois éliminée très vite afin de pouvoir partir sur d'autres lancées, plus rationnelles, plus solides. Ne tremblait-elle pas à l'idée que je resterais peut-être toujours sur cette terre qu'elle ne connaissait pas ?

    Au bout de la semaine, la liste des sélectionnés fut affichée une fois de plus. Seulement quelques dizaines de candidats restaient en lice. À mon grand étonnement, j'étais dans le groupe mais je ne me faisais pas encore beaucoup d'illusions : il n'y aurait que quatorze reçus. De plus, j'étais française et l'on n'avait jamais admis d'étrangers dans ce cours. L'épreuve de la scène de Shakespeare m'avait donné beaucoup de mal.

    Quand les dés furent jetés après le dernier exercice, et que je m'approchai, impatiente, pour lire les noms des reçus, ce fut le choc. C'était là bien mon nom que je lisais, le premier de la liste alphabétique, celui qui commençait par B, c'était le mien. Suivaient ceux de mes camarades, ceux avec qui j'allais vivre une expérience inoubliable : John C., Barum J., Andrea K., Nick L., Gavin L., Gillian MacC., Ruth McG., Anthony M., Gayle N., Domhnall O'D., Jody O'N., Patrick R. dit « Pa » et Kelly S.

    Leurs noms, comme une musique rugueuse, résonnent encore aujourd'hui dans mon coeur et leur souvenir m'arrache des larmes.

    Je veux préserver leur anonymat

    en n'écrivant pas leurs patronymes en entier.

     

    ◊◊◊◊◊◊◊◊◊◊

    J'étais très fière d'appartenir à cette université qui m'en imposait. Si ses racines plongent dans la renommée dont elle jouit depuis des siècles, elle augure d'un brillant avenir. Dans ce centre culturel et scientifique d'une grande richesse, pas une seule discipline n'est dispensée sans le souci des dernières découvertes et d'une grande qualité d'enseignement. Elle est résolument moderne.

    Lorsqu'on pénètre dans l'enceinte de Trinity College, on est saisi par le contraste de l'atmosphère qui y règne avec celle des rues de Dublin, étourdi qu'on est par la circulation intense, les embouteillages interminables, le flux des piétons sur les trottoirs. L'animation extrême donne à la ville cette impression particulière qu'elle attire à elle une jeunesse venue des quatre coins du monde, séduite par l'explosion économique remarquable du pays, The Celtic Tiger.

    Il faut avoir longé Grafton Street, l'artère chic piétonnière où l'on peut entendre les baladins, musiciens et poètes et où l'on se presse dans les beaux magasins. Si l'on en sort pour entrer dans l'Université, on se trouve dans un parc étonnamment calme et paisible. Il est si vaste qu'on a grand'peine à s'imaginer que des milliers d'étudiants le traversent chaque jour. Les touristes aussi sont nombreux à visiter ce lieu ancestral, entre autres merveilles The Old Library, la somptueuse bibliothèque du musée. Ils viennent y admirer The Book of Kells, chef d'oeuvre de l'art chrétien du IXe siècle.

    J'aime flâner dans les allées de ce parc très soigné, et je prends garde de ne pas marcher sur les pelouses : un gardien sévère et vigilant aurait tôt fait de se précipiter sur moi pour me rappeler l'interdiction. Pourtant certains privilégiés ont le droit de fouler le gazon velouté, dense, et tondu très court. Ce sont les étudiants exceptionnels à qui l'on octroie cet honneur ! Lorsqu'il y a un peu de soleil — il paraît presque chaque jour, mais il est fugace — on voit les étudiants se promener sur la pelouse du College Green, seul endroit autorisé, devant le grand Pavilion Bar. On y joue même au rugby et au soccer irlandais.

     

    Lorsque j'y vins pour la première fois, je fus saisie par une vision peu ordinaire. Il avait plu — mais quand ne pleut-il pas ? — et le sol était détrempé. Des sortes de pantins de terre gesticulaient avec frénésie, joueurs de rugby improbables, recouverts de boue jusqu'aux yeux. Miracle de la terre d'Erin, la pelouse serait vite à nouveau verte et lisse.

    On sait que le climat de l'Irlande est doux et pluvieux. Cependant, les jours d'hiver, quand le vent s'engouffre dans les allées du parc, chargé d'humidité, le froid est bien vif.

    Un matin, j'arrivai à l'Université après une nuit agitée et troublée par les sifflements impressionnants des rafales. Je découvris un étonnant spectacle : le sol était parsemé de taches multicolores. Je ne compris pas tout de suite ce que c'était : le vent avait été d'une telle violence qu'il avait arraché des mains les parapluies, qui gisaient par terre, démantibulés.

    Ce qui manquait le plus en cette saison, c'était la lumière. Il faisait nuit quand j'arrivais le matin, et nuit quand je partais le soir, le soleil se couchant à 15h30 au solstice. Je profitais de ses furtifs rayons pendant le break de midi. Mes camarades et moi, nous nous asseyions sur le rebord des fenêtres de la Sandwicherie de Áras An Phiarsaigh pour avaler notre frugal repas. Je fus bientôt lassée des sandwichs et je me confectionnais, dans des boîtes Tupperware, de savoureuses salades variées auxquelles tous voulaient goûter au risque qu'il ne me reste plus rien. Quels merveilleux moments nous passions là, d'une gaieté cordiale et juvénile  !
     

    ◊◊◊◊◊◊◊◊◊◊

    Le printemps arriva avec sa floraison éclatante ; les jonquilles jonchaient les flots de verdure, les magnolias en fleur parfumaient les allées. Ébahis, nous nous promenions dans la roseraie, le clair soleil revenu. Les passereaux amoureux s'ébattaient dans les frondaisons. Des nuées de mouettes rieuses tournoyaient puis se posaient sur l'herbe pour composer un tableau impressionniste.

    L'émotion que j'éprouvais se révélait, chaque matin, intacte, après une heure de trajet pour venir de Malahide, le faubourg cossu de Dublin où je louais un cottage avec ma colocataire hongroise Krisztina – Krisztina ! Tu me resteras toujours une amie très chère, toutes les deux déracinées que nous étions !

    M'amenait à la porte de l'Université, à Pearce Station, le D.A.R.T.*, le petit train dublinois dont l'exotisme tient tout entier dans ses passagers, pour la plupart irlandais. Ils ont un accent très, mais très marqué. Les heures passées quotidiennement, ensemble, cimentent leurs relations, si bien qu'il se produit une alchimie langagière complexe, d'où il sort un vocabulaire, et des intonations particulières reconnaissables entre toutes. Après m'être plongée dans ce monde populaire, ce qui me ravissait, j'entrais dans un tout autre monde, le temple du savoir. Le soir, le corps brisé par les efforts soutenus qu'on m'avait demandés, je retrouvais mon petit train qui me ballottait au rythme des cahots.

     

    Travail très exigeant que l'apprentissage du métier de comédien ; mais ce sont au cours de ces efforts qui allaient parfois jusqu'à la souffrance, que des liens très solides se tissaient entre nous. Nous, les treize Irlandais et moi. Comme dans une famille, l'amitié et la tendresse même engendraient des émotions si fortes qu'aujourd'hui encore j'en ressens l'acuité ; elles ne se sont pas estompées dans mon souvenir.

    Nous unissait par-dessus tout une franche gaieté.

    Pour preuve la journée du happening. Christie, notre professeur d'impros nous demanda d'en créer un, exceptionnellement à l'extérieur de nos murs. Ce travail devait être fait par groupes de deux ou trois. Nous serions ainsi tour à tour acteurs et spectateurs. Le mot d'ordre était d'utiliser comme décors et comme accessoires ce que nous trouverions dans le campus, mille choses ordinaires en vérité.

    Avec le premier groupe, on joua à Hunt the thimble : cold, colder, freezing, warmer, hot, boiling, you're burning ; chez nous c'est cache-tampon : tu brûles, tu refroidis, tu gèles. Gillian nous pilota si bien que nous arrivâmes au coin glauque des ordures. Kelly poussa soudain un cri d'horreur : une jambe sortait d'une poubelle. Nous fûmes tous saisis d'effroi par ce spectacle réaliste et inattendu. Le gardien arriva, affolé. Nous dûmes aller chercher notre professeur qui signa une décharge pour le trouble occasionné. Les gens qui passaient s'étaient agglutinés. Pa sortit de la poubelle, sale et puant.

    Un autre groupe fit une parade déjantée. Jody se mit en culotte et soutien-gorge, et Barum et Gavin en slip. Ils débouchèrent soudain de derrière un buisson et se mirent à courir, pieds nus, en hurlant ; Jody, en pom pom girl, agitait à bout de bras des boules faites de branchages et de joncs et les deux garçons jouaient au rugby avec l'une de leurs chaussures en guise de ballon, se jetant au sol et s'y vautrant, et bientôt noirs de boue. Nous n'en pouvions plus de rire. Les passants étaient médusés de voir les gesticulations de ces fous dénudés.

    Je me produisis avec Ruth pour le dernier exercice. Nous avions découvert sous l'escalier derrière le Pavilion une caisse abandonnée, vieille et crasseuse. Après l'avoir installée au milieu d'une allée passagère, nous jouâmes les contorsionnistes pour nous y lover, non sans mal ; nous étions bien grassouillettes toutes les deux.

    Des cris et des miaulements émanèrent de cette étrange boîte close. Quand, près d'étouffer, nous soulevâmes lentement le couvercle, des dizaines de paires d'yeux étaient fixés sur nous avec stupeur. Personne n'avait eu la curiosité — ou le courage — d'aller y voir. Nous sortîmes telles des jumelles nouveau-nées, empoussiérées, brisées par la douleur de la mise au monde, étonnée nous-mêmes d'avoir pu tenir dans un giron aussi étroit.

    Je souris aujourd'hui, indulgente, au souvenir de ces démonstrations joyeuses et presque enfantines.

     

    ◊◊◊◊◊◊◊◊◊◊

    Le mois de mai arriva vite. Il annonçait la fin des cours avec la grande fête de fin d'année, très prisée, très attendue, remarquable par son faste, sa méticuleuse organisation, son bal. Il fallait faire toilette et l'entrée était payante : 60 livres irlandaises, 75 euros environ. Une année passée à Trinity était déjà assez chère pour moi. Pour mes camarades aussi. Nous décidâmes d'y renoncer, sauf deux petits malins qui trouvèrent une bonne astuce pour faire la fête gratuitement. On demandait des hommes-sandwichs pour l'animation, partant, ils ne paieraient pas l'entrée. Aussi, Domhnall et Nick endossèrent-ils un costume extraordinaire. Mais au fil des heures, ils en eurent assez d'évoluer dans leur accoutrement emcombrant ; ils se cachèrent et parvinrent à l'échanger contre leurs vêtements pour rejoindre la fête. Ils furent aussitôt happés par les surveillants chargés de traquer les resquilleurs et on les mit dans la rue illico.

    Il faut dire que tout était surveillé de très près pour la circonstance. Vingt-quatre heures avant le coup d'envoi, on fermait les quatre portes aux quatre coins du campus. Nul ne pouvait ni entrer ni sortir pendant la préparation. Les professeurs mêmes qui y logeaient, étaient, si l'on peut dire, assignés à résidence. Rien n'aurait servi de montrer patte blanche. On raconte qu'un jour, un jeune homme qui ne voulait pas payer l'entrée, s'était juché sur un arbre, la veille. Il avait passé très inconfortablement, sous la pluie, la nuit à la belle étoile et le froid l'avait bien fait souffrir. On était venu le cueillir au petit matin, transi.

     

    ◊◊◊◊◊◊◊◊◊◊

     

    L'année scolaire se termina par des embrassements amicaux.

    "Au revoir ! À bientôt en octobre prochain !"

    Je passai mes vacances en France et octobre revint. Je partis pour ma deuxième année. Mais tout changea en moi. Malgré la chaude amitié qui m'unissait à mes camarades, malgré mon amour du théâtre, j'éprouvai à mon arrivée un sentiment jusque-là inconnu : celui de l'exil. Le soleil en France, encore si chaud en cet automne, laissait la place au froid et à la pluie d'Irlande. Un désir nostalgique m'envahit si fort qu'il ne pouvait que grandir au fil des mois.

    Je me surpris à déambuler, le soir, dans le grand parc, pour réfléchir à la décision qu'il me fallait prendre. Peu à peu, des ombres m'accompagnèrent, qui hantaient ces lieux.

    George Bernard Shaw s'affligeait que cette terre d'Irlande fût propice aux rêveries ; William Butler Yeats me raconta The land of the Heart's Desire.; Bram Stoker passa comme un bruit d'ailes avec son Dracula ; Jonathan Swift n'en avait pas fini de stigmatiser ses semblables ; Oscar Wilde faisait des mots d'esprit oh que je t'aime Oscar ; Samuel Becket jouait un bouffon sinistre ; et James Joyce, James Joyce bien sûr, venait de croiser l'ombre de Nora Barnacle à la porte de l'Université, près de la statue de Molly Malone**.

    L'Irlande a enfanté et inspiré ces génies, et ils l'ont quittée, pour la plupart. Il fallait que, ivre de l'air qu'ils avaient respiré, je m'en aille aussi, et que je rentre à la maison.

     

    Notes :

    Titre : Oh les beaux jours à Trinity College, en référence à Oh les beaux jours (Happy days) de Samuel Beckett

    *D.A.R.T., Dublin Area, Rapid Train : Un train "rapide", réputé pour sa lenteur.

    **Molly Malone, Figure populaire et mythique de l'Irlandaise qui vend du poisson et des coquillages sur les marchés de Dublin. On trouve sa statue à proximité de l'entrée principale du campus de Trinity College, au bas de Grafton street.

     

    Pour en savoir plus sur Molly Malone : Molly Malone — Wikipédia

    Admirez sur la toile The book of Kells

    trinity college Dublin images

     

     

    °Les scènes présentées en anglais au concours

    William Shakespeare

    Henry VI

    Act I, Scene 2

    Tirade de Jeanne d'Arc devant le futur Charles VII de France

    Extrait

    Joan la Pucelle - Dauphin, I am by birth a shepherd's daughter,
    My wit untrain'd in any kind of art.
    Heaven and our Lady gracious hath it pleased
    To shine on my contemptible estate:
    Lo, whilst I waited on my tender lambs,
    And to sun's parching heat display'd my cheeks,
    God's mother deigned to appear to me
    And in a vision full of majesty
    Will'd me to leave my base vocation
    And free my country from calamity:
    Her aid she promised and assured success:
    In complete glory she reveal'd herself;
    And, whereas I was black and swart before,
    With those clear rays which she infused on me
    That beauty am I bless'd with which you see.
    Ask me what question thou canst possible,
    And I will answer unpremeditated:
    My courage try by combat, if thou darest,
    And thou shalt find that I exceed my sex.
    Resolve on this, thou shalt be fortunate,
    If thou receive me for thy warlike mate.

     

    Le Roi se meurt (1963)

    (que j'ai joué en anglais)

    Eugène Ionesco

    Dernière tirade de MARGUERITE

    Extrait

    Il perçoit encore les couleurs. Des souvenirs colorés. Ce n'est pas une nature auditive. Son imagination est purement visuelle... c'est un peintre... trop partisan de la monochromie. (Au Roi) Renonce aussi à cet empire. Renonce aussi aux couleurs. Cela égare encore, cela te retarde. Tu ne peux plus t'attarder, tu ne dois pas. (Elle s'écarte du Roi) Marche tout seul, n'aie pas peur. Vas-y. (Marguerite, dans un coin du plateau dirige le Roi de loin) Ce n'est plus le jour, ce n'est plus la nuit. Il n'y a plus de jour, il n'y a plus de nuit. Laisse-toi diriger par cette roue qui tourne devant toi. Ne la perds pas de vue, suis-la, pas de trop près, elle est embrasée, tu pourrais te brûler. Avance, j'écarte les broussailles, attention, ne heurte pas cette ombre qui est à ta droite... Mains gluantes, mains implorantes, bras et mains pitoyables, ne revenez pas. Ne le touchez pas ou je vous frappe ! (Au Roi) Ne tourne pas la tête. Evite le précipice à ta gauche, ne crains pas ce vieux loup qui hurle... ses crocs sont en carton, il n'existe pas. (Au loup) Loup, n'existe plus ! (Au Roi) Ne crains pas non plus les rats. Ils ne peuvent pas mordre tes orteils. (Aux rats) Rats et vipères, n'existez plus ! (Au Roi) Ne te laisse pas apitoyer par le mendiant qui te tend la main... Attention à la vieille femme qui vient vers toi... Ne prends pas le verre d'eau qu'elle te tend. Tu n'as pas soif. (A la vieille femme imaginaire) Il n'a pas besoin d'être désaltéré, bonne femme, il n'a pas soif. N'encombrez pas son chemin. Evanouissez-vous. (Au Roi) Escalade la barrière... Le gros camion ne t'écrasera pas, c'est un mirage... Tu peux passer, passe... Mais non, les pâquerettes ne chantent pas, même si elles sont folles. J'absorbe leurs voix ; elles, je les efface ! Ne prête pas l'oreille au murmure du ruisseau, c'est une fausse voix. Objectivement, on ne l'entend pas. C'est aussi un faux ruisseau, c'est une fausse voix... Fausses voix, taisez-vous ! (Au Roi) Plus personne ne l'appelle. Sens, une dernière fois cette fleur et jette-la. Oublie son odeur. Tu n'as plus la parole. A qui pourrais-tu parler ? Oui, c'est cela, lève le pas, l'autre. Voici la passerelle, ne crains pas le vertige. (Le Roi avance en direction des marches du trône) Tiens-toi tout droit. [...]

     

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    Quatrains pour le petit Loïc

     

    Petit enfant, tu nous es né

    Pour n'apporter que du bonheur,

    Vois tous les yeux émerveillés

    Qui t'admirent avec douceur.

     

    Tu as changé en un seul jour

    La vie de ceux qui t'attendaient ;

    C'est un miracle qui s'est fait,

    Et qui n'est autre que l'amour.

     

    Tu as fait germer des promesses.

    Tout près du coeur de ta maman,

    Celle-là même qui ne cesse

    De te mignoter tendrement.

     

    On t'entend gazouiller parfois

    De tout petits airs jolis ;

    Vêts-toi de ton plus beau souris,

    Qu'on t'embrasse plus de cent fois.

     

    Il faudra bien qu'un jour tu saches

    Qu'à toi le monde s'ouvrira ;

    Tu découvriras ce qu'il cache,

    Et pour son bien tu oeuvreras.

     

    Petit enfant, tu nous es né

    Pour que ton destin s'accomplisse.

    Nous te souhaitons tous les délices :

    Que tu aimes, et sois aimé.

     

    ♥ ♥ ♥

    Ceux et celles qui connaissent Le petit Loîc pourront décrypter dans le poème les patronymes de ses parents

     

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    12 juillet 2015 7 12 /07 /juillet /2015 12:45

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    La très étrange aventure de Dino Marin

     

    Depuis quelques jours, Dino Marin était troublé. Un malaise étrange s'était emparé de lui, depuis qu'il était passé devant la vitrine de son voisin l'antiquaire et qu'il avait été saisi par la vue d'une oeuvre remarquable.

    Tous les matins, lorsqu'il partait pour son travail de bureau à la mairie de Brignoton, il jetait un coup d'oeil rapide pour découvrir les nouveautés que Monsieur Ferrati avait acquises et s'était dépêché d'installer en bonne place, afin que les passants pussent les admirer.

    Monsieur Ferrati était très fier de ses choix, et il n'avait pas de plus grand bonheur lorsque les amateurs curieux se collaient le nez sur la vitre, des minutes durant, pour apprécier l'objet donné à convoiter. Il se tenait au fond du magasin, faisant semblant de s'occuper, tout en guettant le chaland éventuel, lequel ne manquait pas de l'apercevoir. Monsieur Ferrati s'empressait alors de faire un sourire sirupeux qui s'éternisait sous sa fine moustache noire jusqu'à ce qu'il obtînt un sourire en retour, ou un hochement de tête, ou un haussement de sourcil qui aurait traduit le degré d'intérêt que l'admirateur avait pour le nouvel objet d'art. Car c'était bien d'art qu'il s'agissait. Pour rien au monde Monsieur Ferrati ne se serait laissé tenter par un achat qui, il en était sûr, aurait séduit immédiatement — l'occasion eût-elle été grande de faire une affaire — s'il n'avait été certain de la qualité de l'oeuvre. Il ne se serait laissé corrompre en aucun cas et il était fier d'être estimé dans sa petite ville poitevine où personne, jamais, n'aurait eu l'idée de se méfier de lui. Il arborait son intégrité comme une décoration.

    C'était un petit homme au teint olivâtre, bien gominé, toujours fringant et désireux de plaire, et par surcroît, d'une politesse exquise, sinon appuyée. Il tenait, de ses ascendants napolitains, les gestes amples qu'il développait sous le nez de ses interlocuteurs, pour accompagner les démonstrations imagées qu'il donnait, quand il expliquait, avec force références artistiques et historiques, le pourquoi et le comment de la création de l'objet auquel ils avaient fait mine de s'intéresser. Il était prêt à répéter la même histoire mille fois, si mille clients avaient regardé l'oeuvre en question avec un peu d'insistance. C'est ainsi que, toujours à l'affût, Monsieur Ferrati avait remarqué que Dino Marin semblait très attiré par le portrait de femme qui trônait, bien à la vue.

    « Entrera, n'entrera pas ? » murmurait-il entre ses dents en essayant de capter le regard du client. Mais Dino n'avait rien à faire du sourire obséquieux de l'antiquaire. Ce qu'il voulait, c'était contempler le portrait ; il s'y appliquait avec une attention toute particulière, le scrutait, en découvrait avec délectation tous les détails. Il le contemplait le matin quand il s'en allait. Il le contemplait le soir quand il revenait.

    Ce manège durait depuis trois jours et Monsieur Ferrati n'en pouvait plus. Il décida qu'il sortirait sur le seuil de sa boutique le lendemain pour parler à l'admirateur de son tableau, ce qui n'était pas son habitude. Cette attitude de rabatteur lui aurait répugné en toute autre circonstance. Mais là, c'en était trop, vraiment. Tout juste si Dino Marin ne gênait pas, en empêchant les passants de s'arrêter pour contempler l'objet. Il en aurait même oublié l'heure, et sa station debout, immobile, en devenait presque inquiétante comme s'il était la victime d'un mystérieux magnétisme qui le retenait malgré lui.

    Dino Marin ne se contentait pas de se laisser absorber par la fascination que ce portrait exerçait sur lui, il y pensait toute la journée, il y pensait le soir au moment du coucher et il avait de ce fait beaucoup de peine à s'endormir. Pire encore, il y rêvait la nuit, et l'émotion était si violente qu'il se réveillait en sursaut et passait des heures d'insomnie en ayant devant les yeux des images mentales obsédantes qui reconstruisaient incessamment le tableau, chaque coup de pinceau y étant à sa place, comme si Dino lui-même avait assisté au travail de l'artiste. Dino s'était bien arraché les yeux pour découvrir le nom du peintre qui aurait dû figurer dans un coin de la toile, comme il l'avait espéré, mais en vain. De signature, il n'y en avait aucune. Ce qui ajoutait au mystère. Sa femme, couchée à côté de lui se réveillait parfois, dérangée par les mouvements intempestifs de Dino qui se tournait et se retournait, puis se levait, puis se recouchait.

    « Que se passe-t-il mon ami ? Tu es malade ? » lui demandait-elle, inquiète.

    Il lui expliquait que tout allait bien, il s'excusait de l'avoir réveillée, mais il se gardait bien de lui préciser le motif de son agitation. Mélie Sun n'en demandait pas davantage.

    Ce qui perturbait si fort ce pauvre Dino, ce n'était pas, à vrai dire, l'oeuvre elle-même, mais le sujet : la ressemblance qu'il trouvait entre son épouse et la femme du portrait. Cette ressemblance extraordinaire l'avait frappé dès l'abord, et plus il essayait de se persuader que ce ne devait être que pure coïncidence, plus il analysait les moindres détails de ses traits, de son expression, de son attitude, et plus il était convaincu que le modèle ne pouvait être que Mélie Sun, et elle seule. Cette idée n'était pas vraisemblable car le tableau semblait d'une facture ancienne, et Dino aurait bien voulu en avoir le coeur net, mais il hésitait à franchir la porte de la boutique. Il savait que le renseignement qu'il demanderait ne pourrait entraîner l'achat du tableau, le prix affiché étant prohibitif, et Dino, qui était un homme trop timide pour jamais oser sortir d'un magasin sans avoir acheté l'objet sur lequel il s'était renseigné, faute de moyens suffisants, fût mort de honte et de confusion si Monsieur Ferrati avait compris que Monsieur Marin, l'heureux époux de la très belle Madame Marin, avait des revenus étriqués. D'ailleurs à ce propos, Monsieur Ferrati s'était toujours étonné qu'une femme aussi magnifique se fût donnée en mariage à un homme très ordinaire, timoré de surcroît, au regard fuyant, au cheveu clairsemé, qui occupait un poste modeste à la mairie.

    Il savait beaucoup de choses sur l'activité professionnelle de ses concitoyens et la hauteur de leur patrimoine, Monsieur Ferrati. Assurément, Monsieur Marin ne roulait pas sur l'or, et l'antiquaire avait bien compris les raisons qu'il avait de ne pas oser franchir sa porte. Mais le perspicace Monsieur Ferrati n'était pas aveugle non plus et il avait bien remarqué la ressemblance qui existait entre la superbe Mélie Sun et le portrait. C'est pourquoi il se disait que, s'il entrait en conversation avec Monsieur Marin, il serait peut-être en mesure de l'amener à acheter le tableau, en usant de son habileté commerciale et des ficelles qu'il tirait admirablement, pour forcer le client réticent à capituler.

     

    La nuit se passa comme on l'imagine pour Monsieur Marin, et le matin, il se réveilla, épuisé, ayant laissé passer l'heure, et fort contrarié de savoir qu'il n'aurait pas le temps d'admirer le tableau. Il ne prit pas un instant pour avaler son café, omit de se raser, s'habilla en coup de vent, et, après avoir dégringolé l'escalier de son immeuble dont il habitait le cinquième étage sans ascenseur, il dévala la rue qui l'amenait à la place de la mairie.

    En passant devant la vitrine des antiquités, il remarqua que Monsieur Ferrati était sur le pas de sa porte, et il se félicita de ne pas avoir à s'arrêter ce matin-là, car il n'aurait pas eu le coeur de devoir converser avec lui. Il lui était plusieurs fois arrivé que l'antiquaire engageât la conversation, quand il le croisait sur le trottoir en train de le balayer ou de laver sa devanture, et ses bavardages, qui n'en finissaient jamais, avaient fort contrarié Dino Marin qui n'avait pas su comment leur mettre un point final et qui avait regardé désespérément sa montre pour se rendre compte de combien de temps il s'était mis en retard pour assumer sa charge d'intérêt public, chose qu'il ne traitait jamais à la légère et à laquelle il se donnait quotidiennement avec beaucoup d'application. En croisant Monsieur Ferrati, il ne put tout de même pas s'exempter d'un « Bonjour monsieur » rapide, soucieux qu'il était de vouloir garder toujours de bonnes relations avec ses congénères. Éberlué, Monsieur Ferrati n'eut pas le temps de le saluer, si grande était la vitesse à laquelle son voisin passa devant lui, et, déçu de n'avoir pu faire l'article en jouant le harponneur, il en fut pour ses frais.

    Toute la journée, Monsieur Marin s'efforça, avec beaucoup de peine, de se concentrer sur son travail. C'était bientôt le temps des élections régionales et il s'appliquait à enregistrer, sur son logiciel, le nom des électeurs, suivi de leur adresse, pour les reporter ensuite sur les registres appropriés qui recevraient les signatures.

    Pendant ce temps, un homme bien habillé poussa la porte du magasin de Monsieur Ferrati. Il demandait à voir de plus près le tableau de la vitrine pour l'examiner et voulut savoir les renseignements qui l'éclaireraient sur son origine. Il resta longtemps à réfléchir. Il marchanda. Monsieur Ferrati, qui d'ordinaire laissait toujours une marge dans le prix, histoire de donner satisfaction aux acheteurs qui éprouvaient une jouissance non feinte quand on leur rabattait quelques dizaines d'euros, ou des centaines parfois lorsqu'il s'agissait d'un achat important et que Monsieur Ferrati, las de tergiverser, se laissait aller à une sorte d'impatience qui lui coûtait, certes, mais qui laissait toujours un bénéfice substantiel, ce jour-là donc, Monsieur Ferrati fut inflexible et ne retrancha pas un kopeck. Le monsieur n'en parut pas contrarié, il ne donna pas l'impression que l'intransigeance de l'antiquaire eût le moindre poids sur sa décision d'acheter ou non l'objet, mais il se contenta de dire qu'il aviserait et qu'il reviendrait bientôt pour conclure l'affaire. Monsieur Ferrati aurait dû jubiler de savoir que bientôt la vente serait faite, et ce, à son avantage. Il en fut tout contrarié. Il pensa à Monsieur Marin et décida que, comme il n'était pas trop tard, il était bien déterminé à le saisir au vol à la fin de l'après-midi quand il repasserait.

    Comme il ne voulait pas le manquer, Monsieur Ferrati resta collé contre la porte vitrée de sa boutique, à guetter. Il sortait parfois dans la rue pour la scruter, aussi loin que le portait son regard, jusqu'au bout, là où elle débouchait sur la place, Il ne manquerait pas de voir si Monsieur Marin arrivait. Mais il ne pouvait pas rester longtemps à faire ainsi le guet, car le froid de l'hiver naissant se faisait sentir, et il rentrait dans son magasin, avec la peur au ventre que quelque fâcheux eût l'idée de vouloir acheter une marchandise, ce qui l'aurait forcé à quitter son poste d'observation, à zyeuter, et il aurait dû renoncer à faire la démarche qu'il s'était imposée.

    En affaires, on ne fait pas de sentiment. Monsieur Ferrati se surprit à s'entendre murmurer l'adage dont il était un ferme adepte, et à prendre conscience qu'il se laissait aller à une sensiblerie bien curieuse. Il se demanda pourquoi il se donnait tant de mal pour Monsieur Marin, qui ne lui avait jamais rien acheté, qui était le plus souvent d'une humeur maussade, et qu'il voyait très nettement s'impatienter quand il lui faisait la conversation. Alors quoi ? S'il se posait la question, c'était bien pour se donner le change, pour se duper lui-même. Peut-être s'avouait-il mollement, retenu par un certain amour-propre, que c'était parce que Mélie Sun était sa femme. Et que Mélie Sun, c'était quelqu'un. Il imagina le plaisir qu'il aurait de savoir que Mélie Sun pourrait posséder un tableau venant de lui, mais peut-être surtout caressait-il l'espoir qu'elle franchirait le seuil de sa boutique pour venir voir l'objet, si d'aventure son mari décidait de se l'offrir. Ce dernier ne pourrait décidément pas engager une telle dépense sans en parler à son épouse et elle lui proposerait à coup sûr de connaître l'objet du désir avant d'engager toute transaction.

    Aucun client ne dérangea Monsieur Ferrati toujours aux aguets, et il se précipita dans la rue lorsqu'il aperçut son voisin qui approchait. Monsieur Marin tiqua, mais pouvait-il se décider à autre chose qu'à faire bonne figure ? Ce qui l'énervait par dessus tout, c'était de ne pouvoir donner libre cours à son moment préféré, celui de la contemplation du tableau, comme il y songeait depuis des heures, d'autant plus qu'il n'avait pu s'en délecter le matin.

    « Pardonnez-moi, Monsieur Marin, de vous interpeller ainsi dans la rue », dit Monsieur Ferrati tout excité, avec son léger accent de Naples dont il était très fier, et dont il n'avait jamais voulu se départir malgré le fait qu'il était né en France, ayant toujours voulu conserver fidèlement l'inflexion de la voix de sa mère. « Monsieur, je vous en prie, insista-t-il, pardonnez-moi, mais j'ai quelque chose qu'il faut que je vous dise et qui ne peut attendre. »

    Monsieur Marin, tellement imprégné de la pensée qui le liait au tableau, devina de quoi Monsieur Ferrati allait lui parler, il lui était venu aussi à l'idée que ses stations répétées devant chez lui n'avaient pas échappé au regard inquisiteur et il s'attendait à souffrir le martyre.

    « Monsieur, reprit l'antiquaire, contrit de voir la mine défaite de Monsieur Marin, si vous pouvez m'accorder quelques minutes, je vous supplie de me suivre à l'intérieur. Nous serons mieux pour parler.

    Mais, je vous en prie, je vous suis, répondit poliment Monsieur Marin.

    Comme il y avait un précieux salon Louis XV en exposition, Monsieur Marin s'assit sur l'un des fauteuils ainsi que son interlocuteur l'en priait — n'était-ce pas une marque de déférence, de confiance même ? Dino Marin en fut flatté.

    « Je ne vous apprendrai pas, Monsieur Marin, que je vous ai aperçu plusieurs fois admirant mon beau portrait de femme. »

    Monsieur Marin acquiesça d'un hochement de tête. Monsieur Ferrati continua.

    « Monsieur Marin, Je ne saurais vous dire le plaisir que vous me faites lorsque vous appréciez les belles choses que j'ai choisies avec soin et amore... amore, et que vous les regardez dans ma vitrine. Mais ce portrait, Monsieur Marin, ce portrait est exceptionnel.

    Il l'est, soupira le pauvre Dino accablé.

    Venons au fait, Monsieur Marin, vous rêvez de le posséder.

    Peut-être, murmura Dino, acculé dans ses derniers retranchements. Peut-être.

    Je devine que le prix vous rebute, Signore Marini.

    Marin, Marin, corrigea nerveusement Dino qui supporta mal l'allusion pécuniaire.

    Scusi ! Marin. Monsieur Marin, je vous trouve très sympathique.

    Dino fut bien gêné et ne fit aucun commentaire devant la remarque qui n'admettait pas la réciproque.

    J'aurais bien une proposition à vous faire, Monsieur Marin, au cas où l'achat de cette oeuvre d'art vous intéresserait. Car j'ai bien peur qu'elle vous intéresse, Monsieur Marin.

    Ayez peur, ayez peur, ne put s'empêcher de répliquer Dino que la situation commençait à amuser malgré le fait qu'il était attristé de reconnaître qu'il dirait bientôt à ce marchand de tapis qu'il n'acquerrait pas le tableau, et que ce dernier comprendrait pourquoi.

    Ah ! Ah ! Monsieur Marin ! Je vois que vous aimez la plaisanterie. Je vous croyais très froid, Monsieur Marin, mais je me trompais, Monsieur Marin, je me trompais. »

    Dino commençait à s'impatienter mais il craignait de vexer le marchand.

    Vous avez deviné : le prix me semble trop élevé.

    Il vous semble, Monsieur Marin, il vous semble. Mais je peux vous assurer qu'il est en rapport avec le tableau. Un tableau inestimable.

    Que vous avez bien estimé, je vous l'accorde. Mais vous avez mal interprété mes paroles. Le prix que vous en demandez, s'il correspond à la valeur du tableau, ne correspond pas, pour moi, au prix que je veux mettre à l'achat de quelque oeuvre d'art que ce soit, expliqua le fonctionnaire peu argenté, et cela sur un ton qui ne voulait pas admettre de réplique.

    Je comprends, je comprends, répondit Monsieur Ferrati, dubitatif. Mais je peux vous faire quelques facilités de paiement.

    Une lueur imperceptible et involontaire brilla dans l'oeil de Dino, ce qui n'échappa pas à celui très exercé du marchand ; avant qu'elle ne s'éteignît, et que le futur acheteur n'eût le temps de la réflexion, l'habile homme, qui était sûr maintenant que l'affaire était faite, reprit vivement :

    Monsieur Marin, vous pourrez payer à tempérament si vous le désirez, et je n'appliquerai pas le taux de l'usure. Taux zéro pour cent, sur trois ans. Qu'en dites-vous ?

    Monsieur Marin, éberlué, hésita.

    J'ajouterai, continua l'antiquaire, que je ne pourrai pas attendre. J'ai un acheteur pour ce tableau. Il doit venir demain. Je ne peux pas me permettre d'en manquer la vente. Je ne vous mens pas, Monsieur Marin. Demandez autour de vous. Tout le monde connaît ma probité.

    Vous me prenez tellement au dépourvu, répondit Dino que l'on sentait confusément s'affoler, et qui regretta aussitôt d'avoir laissé entrevoir sa faiblesse.

    Que la signora vienne donc l'admirer, tenta le marchand qui n'était pas sans savoir qu'il prenait un risque énorme qui pouvait faire capoter la transaction dans le cas où Mélie Sun y mettrait le nez, mais son désir était si grand de la voir de près, et de lui parler, qu'il tenta la chose.

    Non, non... Si je le prends, ce sera pour faire une surprise à ma femme.

    Vous le prenez donc. Topez-là. Concluons l'affaire. »

    Marin crut un instant qu'il était sur le marché aux bestiaux et que le maquignon l'avait emberlificoté. Il craignit que la denture du cheval ne fût pas à la hauteur du prix demandé. Comment savoir ?

    « Pourriez-vous m'en dire un peu plus sur le tableau ? demanda-t-il, histoire de faire figure d'un acheteur responsable.

    Normal qu'il voulût savoir ce qui pouvait en faire la valeur. Mais sa décision, déjà, était prise.

    L'oeuvre n'est pas signée comme vous avez pu le voir, mais elle est de l'École Italienne de la Renaissance. Le travail a été dirigé sans aucun doute ce que je vous garantis par un grand maître du Quattrocento dont vous reconnaissez les règles picturales, j'en suis sûr : la composition géométrique dans laquelle s'insère le tableau, la mise en perspective, au milieu, la ligne horizontale de la table qui se prolonge par la taille de la jeune femme, le rayon de soleil, oblique, qui part de la fenêtre et suit le mouvement du bras, et la lumière, ah ! la lumière qui tombe doucement sur les reliefs en clair-obscur, la présence des miroirs, les natures mortes disposées...

    Oui, je vois tout cela, coupa Dino Marin, qui n'avait maintenant plus qu'un seul désir : qu'on en finisse avec les palabres, qu'il signe ses chèques — Monsieur Marin ayant toujours sur lui son chéquier au cas où — qu'on emballe le tableau, et qu'il l'emporte sous le bras.

    Monsieur Marin signa donc douze chèques que l'antiquaire lui promit de déposer à la banque, successivement, l'un après l'autre, tous les trois mois.

    Dino, Dino... murmura le vendeur pendant que son client s'appliquait à écrire.

    Marin, un court instant, crut à une familiarité

    — Dino, c'est un prénom italien n'est-ce pas ? N'aurions-nous pas une origine commune ?

    Pas du tout ! s'empressa de répondre le Dino en question. Je ne vous cacherai rien : mon parrain n'aimait pas son prénom Odin, il en a fait un anagramme pour son filleul que je suis.

    Ah ! Signore, les anagrammes recèlent souvent un sens caché. S'il vous avait appelé Dion, vous auriez peut-être fait carrière dans le music-hall, osa monsieur Ferrati, mais il cessa aussitôt de plaisanter quand il vit le regard sombre de son acheteur. »

    Monsieur Marin aurait dû être heureux d'avoir en main, enfin, le portrait qui le faisait tant vibrer. En fait, il frissonnait en se sentant terriblement coupable de s'être laissé emporter par sa passion. Il était d'ordinaire si économe pourtant, ayant toujours peur du lendemain. « On n'est jamais à l'abri de rien, pensait-il, même en étant fonctionnaire. Les gens croient que c'est gagné quand on entre dans la fonction publique. Que nenni ! » Dino Marin avait peur des restructurations du système qui risqueraient de supprimer son poste, il se voyait déjà affecté dans un service impossible, loin de sa ville, et il lui faudrait l'accepter. Cela le couperait de son monde familier. Cela entraînerait des frais considérables. Et lui venait, malgré ses angoisses, malgré l'incertitude du lendemain, il venait de s'engager dans une voie effroyable qu'il avait toujours honnie, la voie du crédit. Il se voyait déjà pousser la porte du Crédit municipal, celle qui jouxtait la porte de son bureau, mettant un à un ses biens en gages, demandant quelque menue monnaie pour joindre les deux bouts. Grands Dieux ! Il irait au Mont-de-Piété, pire encore, chez ma tante ! Quelle déchéance ! Ses collègues se moqueraient. Dur dur de perdre la face.

     

    Dino Marin gravissait lourdement l'escalier de sa maison, chargé de son fardeau, et ses pensées lugubres roulaient dedans sa tête. Il ouvrit sans faire de bruit la porte de son appartement. Il entendit sa femme lui crier : « C'est toi, mon ami ? » Il pensa : « Quelle question stupide ! » et puis : « Qu'a-t-elle à m'appeler toujours son ami ?” Et pourtant comme il l'aimait, sa femme ! L'avait-elle jamais contrarié ?

    Dino hésita à déballer le tableau et à le montrer à Mélie Sun. L'affaire était considérable et il voulait prendre les précautions nécessaires pour que sa présentation ne fût point ordinaire. Il faudrait y mettre quelque éclat pour forcer l'enthousiasme de la jeune femme, lui coupant de ce fait toute possibilité de se plaindre au sujet de son prix, si jamais elle voulait le connaître. Il attendrait le samedi suivant, quand il serait seul, pour faire une jolie mise en scène. Il le rangea soigneusement dans un des placards du vestibule, celui où sa femme ne mettait que rarement le nez.

    « Mais que fais-tu donc, mon ami ? On t'attend ! Gaston est ici. Viens !

    J'arrive ! répondit Dino. »

    Il était un peu contrarié par la visite de son collègue de travail. Il aurait voulu se consacrer entièrement à ses réflexions après l'émotion qu'il venait de vivre. Encore heureux que Gaston ne se fût pas précipité à l'entrée quand Dino était arrivé, il eût découvert le pot aux roses et la surprise eût été gâchée. Il passa à la salle de bains pour éponger son front brûlant et se composa un visage avant d'entrer au salon.

    « Surprise ! s'exclama Gaston quand il vit Dino.

    Tu ne m'avais pas dit que tu viendrais à la maison, je t'ai quitté il y a une heure à peine !

    Vois comme Gaston est gentil. Il a apporté une bouteille de champagne pour ton anniversaire, lui dit Mélie Sun en l'embrassant.

    Buvons à ta santé, vieux frère ! s'écria Gaston joyeusement.

    Dino crut un instant qu'ils allaient chanter Happy Birthday, mais non. Mélie Sun savait qu'il n'aimait pas les enfantillages. Il sortit la bouteille du seau à glace et se mit en devoir de la déboucher. Il le fit avec les précautions nécessaires et remplit les flûtes que Mélie Sun avait préparées. Dino n'aimait pas trop que son ami — il le considérait comme tel depuis quinze ans qu'ils travaillaient ensemble — rendît visite à Mélie Sun en son absence. Il fut un peu contrarié de voir qu'ils avaient manigancé cette rencontre à son insu. Il n'appréciait pas beaucoup les surprises organisées pour lui, mais il s'efforça d'esquisser un sourire et il remercia Gaston, aussi chaleureusement qu'il le put.

    La conversation roula sur des banalités. Dino avait de la peine à se concentrer et le temps lui semblait long. Il aspirait à se retrouver seul avec ses pensées qui, il le savait, seraient un curieux mélange de plaisir et de crainte. Gaston remarqua son inquiétude et la mit sur le compte de la fatigue. Dino ne faisait que répondre par monosyllabes, et sa femme et son ami se jetaient des regards étonnés. Ils savaient que Dino n'était certes pas loquace mais ils regrettaient qu'il ne fît aucun effort pour rendre sa compagnie agréable. Gaston se mit à présenter le projet du voyage qu'il allait entreprendre aux prochaines vacances. Il irait en Anatolie. Il commença à parler du pays, il aimait bien étaler son savoir. La conversation s'éternisait. Dino était mal à l'aise.

    « N'auriez-vous pas un atlas, que je vous montre le périple que j'ai organisé ? »

    Mélie Sun se leva et marcha en direction du vestibule, vers le placard où était rangé le livre en question.

    Une pensée fulgurante traversa l'esprit de Dino. Mon Dieu ! Le placard !

    C'est alors qu'on entendit un grand cri. Dino se leva et s'effondra de toute sa hauteur. Sa tête heurta sa flûte de champagne et les éclats de cristal se fichèrent dans sa chair. Les jets de sang impressionnèrent. On appela une ambulance.

     

    Le médecin qui examina et pansa le blessé rassura vite Mélie Sun et Gaston qui avaient accompagné Dino aux urgences de l'hôpital.

    « Ce ne sera rien, leur dit-il. Il a repris ses esprits. Les coupures sont superficielles. Son malaise est probablement dû au surmenage. Il sera sur pied demain. Il faudra cependant qu'il se surveille. »

    Gaston pensa que Dino était bien loin du burn out. Ils avaient du travail à la mairie, mais pas trop. Ils ramenèrent Dino chez lui. Ils le mirent au lit et le bordèrent en lui prodiguant des paroles encourageantes. Dino se sentit humilié. Il les remercia.

     

    Le lendemain matin, après une nuit tourmentée, Dino passa devant l'antiquaire qui aurait bien voulu savoir des choses au sujet de la réaction de Mélie Sun, si elle avait aimé le tableau que son mari lui avait offert. Monsieur Ferrati ne put qu'être bouleversé quand il aperçut la tête de son client. Elle disparaissait sous un bandage, le visage écorché ne laissait voir que des pansements rougis.

    « O Madre de Dio ! Elle l'a battu », murmura-t-il avec horreur.

    Et il se sentit un peu coupable.

    Comme il s'était promis de le faire, Dino attendit patiemment le samedi pour élaborer sa stratégie concernant l'installation du tableau. Mélie Sun s'absentait tous les samedis pour rendre visite à ses deux soeurs qui étaient célibataires et qui, assurait-elle, la recevaient avec plaisir. Dino n'était jamais convié, ce qui lui convenait. Le samedi était à lui tout seul et il jouissait de cette liberté hebdomadaire d'autant plus qu'elle ne s'éternisait pas. Il n'aurait pu se passer de Mélie Sun plus longtemps. C'était une preuve de confiance qu'ils s'accordaient l'un à l'autre, et leurs retrouvailles du dimanche avaient une ferveur érotique renouvelée. Mélie Sun y pourvoyait.

    Dino sortit pour faire les courses nécessaires. Il acheta une perceuse adéquate, de grosses vis, deux projecteurs accompagnés de leur appareillage, et, aussitôt muni de son attirail, il se mit au travail. Cela lui prit la journée. Quand il eut fini, et qu'il eut accroché solidement le tableau sur le mur du salon, il se mit à jouer à allumer et à éteindre les projecteurs qui jetaient leurs feux dirigés sur le portrait. L'effet était des plus heureux. Le tableau, à chaque fois éclairé, lui donnait un coup au coeur, délicieux. Dino fut content de lui. Il ne lui restait plus qu'à affronter, le lendemain, à l'instant ultime, le regard de Mélie Sun. Les efforts qu'il avait déployés avaient atténué son angoisse. Il était confiant.

     

    Lorsque Mélie Sun revint dans la matinée du dimanche, elle remarqua que son époux avait une attitude particulièrement attentionnée, voire enjouée, comme du temps où il lui faisait la cour. Elle en fut toute contente, émue même, et se rappela l'époque heureuse où tout n'était que prévenances, galanteries et plaisirs. Si elle avait eu un esprit retors, elle aurait pensé que Dino préparait quelque chose à lui dire, de difficilement acceptable, comme de lui faire part d'une demande incongrue, ou de se faire pardonner une indélicatesse, mais Mélie Sun, qui était sans détour, songea que la conduite de Dino voulait atténuer la crainte qu'elle avait eue de le voir si fatigué l'avant-veille, ou lui prouver l'immense joie de la retrouver après son escapade du samedi.

    Lorsqu'elle pénétra dans le salon, son étonnement fut à son comble à la vue du tableau qui lui faisait face. Elle se retint de pousser un cri de stupeur. Dino, qui l'observait avec une attention particulière, pour décrypter les signes de son étonnement, se retint de rien dire. Mélie Sun s'assit sur le canapé, en bonne place, en face du portrait, afin de contempler l'oeuvre tout à son aise. Comme elle ne pipait mot et se contentait de regarder, Dino s'impatienta et l'interrogea tout de go.

    « Ma chère Mélie, dit-il, que penses-tu de mon acquisition ?

    C'est très beau, répondit-elle, laconique.

    Mais encore. Ne remarques-tu rien ? ajouta-t-il, impatient de connaître son sentiment, après un silence qui n'en finissait pas.

    Ce portrait me ressemble.

    À un point... ! soupira-t-il.

    Ainsi, l'original ne te suffisait-il pas ? ironisa-t-elle gentiment.

    Je n'ai pas pu résister.

    Ma foi, tu as bien fait, dit-elle calmement, si cela te plaît.

    Dino aurait dû être satisfait de la réaction de sa femme. Il la sentait contente qu'il se fût fait plaisir, et surtout, elle n'avait fait aucune allusion au coût faramineux de la toile, qu'elle devait deviner, forcément. Il se surprit à être frustré qu'elle ne demandât pas plus d'explications au sujet de cette acquisition si peu ordinaire, mais il n'insista pas et dut se contenter de s'asseoir près d'elle sur le canapé. Ils contemplèrent longtemps le tableau de concert et jouirent de son charme.

     

    La jeune femme du portrait était d'une beauté peu commune. Ses yeux, peints avec un art accompli, semblaient s'animer au point qu'ils se fixaient sur le couple avec insistance, comme s'ils s'étaient mis à l'épier, à l'interroger même, ce qui donnait l'impression étrange que le personnage était bien vivant et considérait lui-même les observateurs. On saisissait par moments un vague sourire qui s'évanouissait puis revenait derechef si d'aventure on avait posé le regard sur un autre point du tableau. La peau était laiteuse et on aurait eu fort à parier qu'elle était aussi douce que celle de Mélie Sun, tant le grain que rendait la surface finement grenue de la toile était délicat et régulier, et la carnation, rendue par l'habile mélange de couleurs, transparente. La chevelure cuivrée tombait en cascade savante sur les épaules dénudées. Le vêtement aux différentes nuances de rouge, selon qu'il était éclairé ou non, seyait à merveille. Le personnage se tenait debout près d'une table recouverte d'un tapis de velours émeraude qui retombait sur les côtés en plis harmonieux rehaussés de broderies d'or et de glands précieux, tels que surent si bien les tisser les tapissiers flamands. Sur cette table étaient posés la clepsydre et le globe terrestre pour donner la mesure du temps et de l'espace, cadres finis de la vie humaine. Derrière le personnage et disposée en trois-quarts profil, une grande psyché reflétait en abyme, grâce à un autre miroir que l'on devinait lui faire face mais caché à la vue, le corps de l'inconnue, alternativement de demi-profil dos puis de demi-profil face, et cela à l'infini, tout au moins c'est l'impression que donnait l'effet qu'avait su si bien traduire l'artiste. C'était un tour de force, et le regard du spectateur devenait vertige s'il s'y attardait, lorsqu'il tentait d'en découvrir le secret. Tant de détails, tous plus curieux et plus extraordinaires les uns que les autres retenaient si bien l'attention, qu'il était naturel de se laisser prendre à les admirer, à s'extasier même ; en outre on ne pouvait se soustraire à l'envie d'en comprendre la génèse et l'exécution.

    Dino et Mélie Sun restèrent ainsi longtemps, assis côte à côte, sachant que le bonheur qu'ils éprouvaient à la vue du tableau ne s'épuiserait jamais.

     

    L'habitude les prit de s'installer devant lui chaque soir, après que Dino fut revenu de son travail. Parfois un sentiment de tendresse très fort les unissaient. Ils se prenaient la main, émus et ravis, jusqu'à y ressentir les pulsations de leurs coeurs battant à l'unisson. Seul le samedi laissait Dino dans la solitude. Il en fut contrarié, allez savoir pourquoi, et il devint de plus en plus nerveux au fil du temps.

    Un soir, alors que le bonheur semblait devoir régner à jamais dans le foyer tranquille, un malencontreux incident fut le début d'un drame dans lequel Dino Marin allait s'enfermer, pour son malheur et celui de Mélie Sun. Pourquoi l'ombre du Malin avait-il choisi ce havre d'entente et de douceur pour y fondre et y poser sa main griffue qui devait s'insinuer dans les chairs et les coeurs ? Nul n'aurait su le dire. Il suffit qu'un poison, que l'on nommera doute ou fièvre délirante, s'abattît soudain, sans crier gare, sur le pauvre Dino, qui n'en sut jamais trouver l'antidote.

    Tu brûles de connaître, cher lecteur, l'instant fatal qui fit basculer le destin de nos deux héros. Je vais m'appliquer à t'en conter l'occurrence, avec autant de vérité et d'impartialité qu'il m'est possible.

    Or donc, un soir que Dino et Mélie Sun prenaient leur moment de plaisir à plonger ensemble dans la beauté mystérieuse du chef-d'oeuvre qui ne cessait de les surprendre et de leur prodiguer ses délices, Dino, malencontreusement, laissa échapper une petite cerise qu'il avait saisie, d'un geste maladroit, de la coupe remplie dont il dégustait le contenu en savourant les fruits croquants, et parfumés, et colorés comme l'étaient les lèvres vermeilles de Mélie Sun. La coquine petite drupe ne se laissa pas rattraper à temps et alla rouler dans un coin du salon, importunant de ce fait Dino qui se décida à la récupérer, malgré le dérangement que lui procura cette initiative, arraché qu'il était à sa jouissance quotidienne. Un homme négligent eût laissé courir, se disant que son épouse ferait place nette lors du prochain ménage, mais l'idée que la petite cerise allait pourrir tranquillement, si l'on ne s'occupait pas d'elle avant longtemps, fut insupportable à Dino. Lorsqu'il s'approcha du fruit rebelle qui avait roulé jusqu'à l'angle du coin, et qu'il voulut s'en saisir, Mélie poussa un soupir, allez savoir pourquoi, ce qui eut pour effet de faire tourner la tête de Dino curieux de voir ce qui se passait. Son regard se posa par un pur hasard sur la toile qu'il voyait maintenant de biais, presque de profil, et le choc qu'il ressentit, en l'apercevant de ce point de vue nouveau, fut indescriptible. Une anamorphose se révélait. Le portrait n'était plus celui qui lui était devenu familier. C'était une sorte d'image à la fois complètement déformée mais obéissant toutefois à des règles parfaitement intelligibles bien qu'elles fussent incohérentes dans ce qu'elles voulaient représenter. L'art consommé du peintre eût forcé l'émerveillement de quiconque. La jeune femme si belle que Dino connaissait, était devenue une créature à demi-serpentine dont la queue était formée d'écailles que donnait l'illusion des reflets multipliés des miroirs. Le visage, bien qu'il gardât une certaine beauté, avait une expression inquiétante tant les éclairs que lançaient les yeux semblaient vouloir foudroyer celui qui le regardait. La fenêtre s'était muée en une fontaine d'où jaillissait une onde bleutée, remplaçant de ce fait les rayons de lumière. Les murs et la table avaient disparu et l'on était maintenant dans un coin de nature où semblaient évoluer deux nymphes évanescentes qui dansaient, gracieuses, autour du personnage mi-femme mi-bête qui fascinait Dino.

    « Mélusine, murmura-t-il, Mélusine, est-ce toi ? » Ce faisant, il tourna le regard vers Mélie Sun qui, toujours assise sur le canapé, le regarda, médusée. Elle crut à un moment de folie.

    Qu'as-tu donc, mon ami ? lui demanda-t-elle, mais elle comprit qu'il était incapable de s'expliquer. Le choc qu'il avait ressenti ayant anéanti toute pensée logique.

    Mélie Sun, Mélusine*...

    Il se rappela la réflexion de l'antiquaire : Les anagrammes recèlent souvent un sens caché.

    Il se tut pour réfléchir à nouveau, puis il cria à Mélie Sun :

    Je sais, je sais maintenant pourquoi tu ne pouvais échapper à ton destin, créature immortelle !

    Que veux-tu dire ? murmura Mélie Sun, bouleversée.

    Si tu cherchais ton Raimondin* dont la dépouille mortelle a dû depuis des lustres disparaître en poussière, Fée traîtresse, tu l'as trouvé en Dino Marin.

    Que dis-tu là ? interrogea à nouveau Mélie Sun qui se rendait compte avec horreur que son époux perdait l'esprit.

    Aaaaaah ! Aaaaaah ! continua-t-il, maintenant couché à terre dans le coin de la pièce, les yeux toujours rivés sur le tableau qui lui avait révélé son autre vérité.

    Raimondin, Dino Marin... Raimondin, Dino Marin... J'ai compris, perverse. J'ai compris pourquoi tu m'as choisi. Ne faut-il pas qu'au fil des siècles tu trouves pour compagnon un Raimondin, fût-ce un Dino Marin ? Ah, Mélusine ! Qu'importe qu'il soit laid ! Qu'importe qu'il soit borné ! Qu'importe qu'il soit petit ! Qu'importe qu'il me ressemble ! Personne d'autre que moi n'aurait pu faire l'affaire ! Tu me disais que tu m'aimais. Fadaises ! Tu t'es accrochée à moi pour perdurer. N'y avait-il aucun autre anagramme de Raimondin de par le monde pour que tu lui fasses son affaire ? Non ? Personne d'autre de par le monde ! Je sais maintenant ce qui se passe dans ton corps quand tu t'en vas. Qui donc ignore que le samedi est le jour maudit de Mélusine ? Mélusine ! Tu reprends ta forme primitive de reptile repoussant et tu te caches aux yeux de tous qui t'abhorreraient s'ils connaissaient ton secret. Mélior et Palestine ! Ne sont-ce pas les fées qui t'accompagnent à la Font de Sé, la Fontaine de soif ? Tes soeurs ? Tes prétendues soeurs, oui ! Ah ! Que de mensonges depuis le jour où je t'ai connue ! Faut-il que je te haïsse aujourd'hui après t'avoir tant aimée !

    Mon pauvre ami, mon cher ami, murmura Mélie Sun complètement désemparée, anéantie par la tournure que prenaient les événements.

    Elle se décida à téléphoner à Gaston qui lui serait de bon conseil. Il arriva, trop content de rendre service à Mélie Sun et de mériter sa confiance.

    Le pseudo-Raimondin s'était lové, tout recroquevillé, dans son coin. On eût dit que son corps avait diminué de moitié, si grand était son désir de disparaître aux yeux de sa femme.

    En deux mots, Mélie résuma l'affaire.

    « Es-tu donc Mélusine ? l'interrogea Gaston. »

    Mélie Sun fit mine de tomber des nues quand elle entendit cette ineptie. Elle dut nier. Gaston se mit en devoir de faire entendre raison à l'insensé dont le corps se rétrécissait et se desséchait à vue d'oeil jusqu'à devenir une sorte de cafard aux élytres noires qui craquaient à chaque centimètre perdu. Mélie Sun ne put s'empêcher de songer à la Métamorphose kafkaïenne. Elle se frotta les yeux pour y voir plus clair. Non, elle rêvait. Ce n'était pas possible. L'histoire terrible que lui avait racontée Dino l'avait ébranlée. Une chose était réelle : Dino ne voulait pas sortir de son coin dont il épousait les angles droits avec une plasticité étonnante.

    « Si tu ne sors pas d'ici, lui ordonna Gaston, nous serons obligés d'appeler les secours psychiatriques. »

    Mais lui et Mélie Sun hésitaient à employer les grands moyens et ils restèrent toute la nuit à le veiller. Ils ne jetèrent aucun regard au tableau en oblique, croyant qu'il n'était pas nécessaire de donner du crédit aux élucubrations vociférées par Dino qui les suppliait, mais sans succès, de se rendre compte par eux-mêmes de ce qu'ils pouvaient constater si facilement. Ils ne tournèrent jamais la tête. La fureur de Dino augmentait d'autant plus qu'ils avaient, sous le nez, la preuve qu'il ne mentait pas.

    Au petit matin, après une nuit sans sommeil, Dino demanda :

    « Quel jour sommes-nous, Mélie ?

    Nous sommes samedi, répondit-elle.

    Dino, ébaubi, la regarda en s'exclamant :

    Samedi ? Et tu es là ? Est-ce possible ? Tu es là ! Est-ce possible ?

    Gaston murmura tout doucement dans le cou de Mélie Sun, sans que Dino pût l'entendre :

    Tu te trompes Mélie, nous sommes vendredi.

    Quelle importance cela a-t-il ? murmura-t-elle à son tour. »

    Dino, lui, aurait su.

     

     *La fée Mélusine et son mari Raimondin

    >> Mélusine (fée) — Wikipédia

    >> Anamorphose — Wikipédia

     

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    11 janvier 2015 7 11 /01 /janvier /2015 08:18

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    CONTES, NOUVELLES, RECITS ET POÉSIES DE MAMIEHIOU

     

    Je suis arrivée aux urgences à 11 heures, le 16 décembre 2014, pour insuffisance respiratoire avec suspicion d'embolie pulmonaire. Bien que j'aie suivi scrupuleusement les conseils de mon médecin qui m'avait donné un traitement de fond pour me soulager de mon asthme, rien n'y avait fait et voilà deux mois que je souffrais le martyre. Mon cas s'aggravait. Ma fille, toujours maternelle, a pris le taureau par les cornes et m'a donc amenée aux urgences sur le conseil de mon médecin qui n'en pouvait mais.

     

    Les urgences sont débordées. Beaucoup de malades et d'accidentés sont là, qui dans les box, qui le long du couloir, et cela des deux côtés où les brancards sont alignés, à la queue leu leu.

    Mais avant qu'on m'y trouve une place j'ai dû être examinée.

     

    Appliqué et attentif, un jeune externe, brun et de belle allure, frais émoulu de la fac de médecine, s'est enquis de mon état ; il m'a, comme il se doit, écouté le coeur et les poumons, vérifié mes réflexes d'extension au coude et au genou et posé les questions adéquates sur mes maladies antérieures.

    Comme il m'est arrivé plus d'une fois de hanter les hôpitaux, j'ai établi un petit dossier tout prêt pour faciliter les choses aux médecins chargés de ma personne : il est constitué du résultat de mes dernières analyses de sang, de mes dernières ordonnances et d'une grande page intitulée 'BILAN DE SANTÉ" qui récapitule les grandes lignes des tribulations de mon organisme tout au long de ma vie accidents et maladies diverses bien classées par années et accompagnées du nom des médecins et des chirurgiens qui se sont occupés à vouloir me guérir. En un tournemain, on connaît tout de moi sans avoir à consulter les innombrables dossiers qui doivent encombrer les étagères des archives de l'hôpital.

    Très pratique Qu'on se le dise !

    Ainsi donc, le bientôt Docteur, après s'être forgé une idée de mon état, me voyant et m'entendant tousser à perdre haleine, me fait emmener dans le local des urgences, là où tout peut arriver.

     

    Pas de box libre pour moi. On m'installe m'installer, c'est beaucoup dire on me place, au début de la rangée des brancards, à gauche du couloir, près de l'entrée. À quelques mètres devant moi, une sorte de comptoir d'environ un mètre cinquante de hauteur, me sépare de l'espace où s'affaire la gent hippocratique, tout occupée à n'avoir d'un seul dessein : soigner, sauver.

    Je suis comme au théâtre. Je vais voir se dérouler devant moi, et cela pendant plus d'un jour entier, toute une série d'événements inattendus qui vont me distraire de mon mal. Distraire, le mot n'est pas trop fort. À ne pas confondre avec divertir, évidemment.

     

    Comme il m'est interdit de me lever, à cause du risque d'embolie pulmonaire, au cas où un caillot de sang malvenu prendrait l'idée d'aller se promener dans des organes vitaux comme le coeur ou le cerveau Qu'adviendrait-il alors de moi ? Quelle horreur ! je tâche de prendre mon mal en patience. Mais le confort n'est pas le fort du brancard recouvert d'un plastique noir glissant, et je me sens glisser malgré le drap sur lequel je suis étendue. Je ne puis rien faire pour me remonter et des infirmières compatissantes viendront par moments me tirer le drap par le haut pour me rétablir dans ma position première.

     

    Je découvre là une hiérarchie bien ordonnée, les uns donnant des ordres, les autres les exécutant. Derrière le comptoir, sont alignés des ordinateurs où pianotent les médecins. J'aperçois, qui dépassent, les têtes des officiants.

    De mon point d'observation, je ne vois que leurs visages éclairés, avec leurs chevelures brunes ou blondes qui s'agitent lorsque vient discuter un confrère ou une infirmière ou un autre encore. Je n'entends pas, d'où je suis, leurs conversations mais rien n'échappe à ma vue, le temps qu'il m'est donné de ne pas m'époumoner en des quintes incoercibles.

    La bonne humeur semble régner dans ce microcosme médical qui m'est étranger et l'on y rit souvent  tout bas, il va sans dire pour pouvoir, je le suppose, supporter le pire.

    En voilà un qui prend une infirmière à bras le corps et la soulève ; elle pouffe et s'empêche de crier trop fort.

    Vont et viennent les infirmières et les infirmiers, les brancardiers, les aides-soignantes et les aides-soignants, les médecins parfois. Ils circulent sans perdre un instant, absorbés qu'ils sont dans leurs pensées, longeant le couloir, entrant et sortant des box, chacun à son rythme.

    Il y a cette petite souris qui file toujours comme l'éclair, sans jeter un regard à quiconque ; et celle-là, une brunette comme Blanche Neige qui me lance un sourire en passant ; cette autre, qui se dandine, forte de sa tâche à accomplir, et qui avance, les bras presque tendus devant elle brandissant des documents comme si elle voulait occuper plus d'espace que les autres et montrer l'importance de sa fonction : "Moi, je fais mon travail !" m'a-t-elle dit en guise de réponse à une question que je lui ai posée, et elle ne m'a plus jamais adressé un seul regard ; et il y en a aussi beaucoup d'autres, toutes gentilles et aimables, parmi elles, deux jolies blondes que j'ai confondues longtemps.

    Des heures durant je les vois aller et venir sans cesse.

     

    Les pompiers viennent plusieurs fois pour amener des personnes en difficulté. Les ayant confiées aux soignants, ils montrent une jovialité étonnante ; ils saluent, serrent les mains, et disparaissent quelques instants dans une pièce du fond où l'on se réunit parfois, et où se trouve, je le suppose, toute la panoplie médicale. Ces soldats du feu et d'autres désastres en ressortent, requinqués par quelques minutes de convivialité et ils retournent courageusement à leur devoir ; ou bien une sirène retentit qui les appelle et les voilà qui courent vers la sortie avec la vitesse du vent.

     

    Le jeune homme qui m'a accueillie et examinée à mon arrivée est toujours là derrière le comptoir et je me demande, depuis des heures, ce qu'il a tant à écrire sur son l'ordinateur. J'interroge un infirmier qui passe et me répond : "Il reste ici vingt heures d'affilée. Ah mon Dieu, m'exclamé-je, eh bien, il doit être frais à la sortie !"

     

    Je vois peu les malades et les accidentés qui, dès qu'ils arrivent sont emmenés hors de ma vue ou bien ils sont placés derrière moi en enfilade. J'entends des phrases qu'on prononce de toutes parts, tout au moins quelques bribes.

    J'ai pris ces quelques notes sur le vif.

    On se penche sur un nouvel arrivant : "Regardez, de la mousse sort de sa bouche, il s'est drogué..."

    On essaie de réveiller quelqu'un qui dort profondément :"Réveillez-vous ! Réveillez-vous !" On lui donne des tapes sur la figure. Rien n'y fait. On lui prend les deux bras et on les agite au-dessus de sa tête. "Réveillez-vous !"...

    Et toujours des exclamations qui fusent de toutes parts :

    "Ah, vous n'avez pas le droit de partir !"

    "Vous allez bientôt changer de service."

    "Asseyez-vous là ! Faut s'asseoir ! Asseyez-vous !"

    "Il ne faut pas manger pour l'instant, c'est pas possible."

    "Restez allongé ! Ne bougez pas ! Restez allongé ! Ne bougez pas ! Ne bougez pas !

    "Vous poussez les fesses !"

    "Qui a fait votre ordonnance ? Quel est votre docteur ?"

    "Je vais chercher les sacs."

    "Vous avez eu votre repas ?"

    "C'est ici qu'il faut faire pipi !"

    "Qu'est-ce que vous avez fait ? Vous avez tout tiré !"

    "Attendez le scanner !"

     

    La nuit est longue, nuit blanche.

    Au bout de quelques heures, on me signale qu'un box s'est libéré. Est-ce que je veux bien y aller ? Ah non. Que ferais-je toute seule enfermée dans un si petit espace ? Avec ma toux et mes insomnies. Je mourrais d'ennui. Je préfère rester à ma place favorite.

    Mais il faut bien aller faire pipi. Alors on m'emmène quelques minutes dans un box à l'abri des regards et on me passe le bassin. Évidemment, interdiction de me lever. Mais, que vois-je lorsque je ressors : on m'a pris ma place ; et l'on me met tout au fond du couloir d'où je ne vois plus rien d'intéressant. J'en pleurerais. Je zieute si l'on déplace la personne qui m'a privée bien involontairement de ma première loge, si l'on peut dire. Je n'attends pas longtemps. Je hèle discrètement un infirmier qui me remet à ma bonne place. Ouf !

     

    Le médecin qui est soi-disant responsable de ma personne ne s'est pas déplacé pour venir me voir. Je ne sais pas encore qui il est. J'attends. Je tousse. Une infirmière vient pour me donner des antibiotiques. L'analyse de sang qu'on m'a faite a dû révéler que j'héberge quelques millions de bactéries. On m'a prescrit de l'Augmentin. Je connais cet antibiotique qui me donne des coliques sévères. Je demande à mon aimable soignante si je pourrais avoir un autre antibiotique qui soit aussi efficace et qui me rende moins malade. Elle va s'enquérir de la chose et elle revient : "Le docteur a dit que si vous n'étiez pas contente vous pourriez rentrer chez vous." Je n'en reviens pas. Je lui demande quel est ce docteur si aimable qui s'occupe de moi. Elle me le montre. Il est derrière le comptoir ; son petit minois ne daigne pas lever les yeux pour regarder ma réaction. Il est très jeune et doit faire ses premières armes.

    Je ne cesse de m'étouffer et mes quintes sont pénibles. J'entends quelqu'un qui gronde : "Mais arrêtez donc de tousser ! Plus vous toussez et plus vous allez tousser !" C'est lui ! C'est mon médecin discourtois qui, goujatement, réitère. Je ne dis rien, rien encore.

    Une petite demi-heure plus tard, une quinte terrible m'assaille de nouveau.

    "Arrêtez !" crie mon énervé de toubib.

    Je m'écrie, n'y tenant plus : "Vous devriez réviser votre cours sur les réflexes !"

    On entendrait alors une mouche voler.

    Je le vois un peu plus tard qui avance vers moi dans le couloir : "Vous boudez ?" me demande-t-il. Je lui réponds : "Ce n'est pas mon genre !"

    Quelques instants après, plusieurs infirmières s'approchent de moi. L'une d'entre elles me dit : "Vous l'avez bien eu !" Je lui réponds : "Je crois qu'il est un peu bête."

    Sachez que vous ne le retrouverez pas aux urgences, il s'en est allé sous d'autres cieux, m'a-t-on dit.

     

    Le lendemain de mon arrivée, on m'informe qu'on va m'envoyer dans le service de pneumologie pour y être soignée. J'attends jusqu'à 17 heures. C'est long. On a oublié de me donner à manger. Je réclame.

    Je resterai en Pneumo B vingt jours. Les soignants de ce service sont au top. En plus de leur compétence et de leur rigueur, ils distribuent généreusement leur gentillesse et leurs sourires.

    Et quelle gaieté pour Noël ! Je les remercie de tout coeur.

    Je suis heureuse de vivre en France, mon pays que j'aime tant. Non que je croie que tout soit parfait chez nous, mais il est des valeurs que le monde entier nous envie.

    Être malade en France, c'est être assuré d'être mis entre de bonnes mains, et de recevoir les meilleurs soins, financés par la solidarité nationale.

     

    J'aime la France pour sa générosité et pour la volonté qu'elle a eue, qu'elle a et qu'elle aura toujours de défendre la liberté.

    Nul doute qu'elle parviendra un jour à rayer de sa carte les pauvres malheureux qui n'ont pas de toit. C'est un chantier qu'il lui faut mettre en oeuvre parce qu'il y a urgence.

    Il y a urgence depuis trop longtemps, messieurs les princes qui nous gouvernent !

     

    "Nous vivons dans un monde d'impostures.

    Est-ce qu'il est normal qu'il y ait des gens très riches

    et d'autres qui meurent de faim ?"

    Jean d'Ormesson (lors d'une interview à la télévision)

     

    Les politiques qui vont visiter les pauvres sans domicile,

    pour Noël, dans les lieux d'accueil, n'ont-ils pas honte ?

    Moi

     

    Le titre de l'article :

    Clin d'oeil à "Vingt-quatre heures de la vie d'une femme",

    une nouvelle de Stefan Zweig, un écrivain que j'aime.

     

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    8 janvier 2015 4 08 /01 /janvier /2015 07:39

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    CONTES, NOUVELLES ET POÉSIES DE MAMIEHIOU

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    11 septembre 2001

    C'est fait ! Je me suis lancé. Je tombe. Que pouvais-je faire d'autre, quand on n'a pour alternative que le choix entre se faire griller — j'imagine à peine comme ça doit faire mal, de toute façon, je n'ai pas le temps d'y réfléchir vraiment — et faire la dernière expérience d'une pauvre existence écourtée, et de combien ! Je suis jeune, merde ! Basta ! Il n'est plus temps de tergiverser. C'est fait. Je tombe. J'ai toujours eu l'envie de sauter à l'élastique, mais je n'avais pas le courage. Je me rends compte que je tombe. Je découvre une sensation enivrante. Elle me donnerait du plaisir à coup sûr si je savais que j'en reviendrais. Mais ici, c'est de peur que je suis ivre. J'aimerais m'évanouir pour ne plus me livrer sans défense à cette situation terrifiante. Mais comme je suis bête ! Pas la peine de s'évanouir pour un temps aussi court. Allez ! Que je me ressaisisse donc ! Pour jouir, oui ! pour jouir de cette sensation imprévue et vertigineuse qu'il m'est donné de vivre en cet instant fugace et précieux : mon dernier instant. Réjouis-toi, carcasse, de vivre encore, et cesse de perdre ton temps à gémir ! Je tombe. Je vole. Le vent me cingle les oreilles bien qu'il n'y ait pas de vent. Le vent, c'est moi qui le fait, c'est la vitesse qui transporte mon corps. La gravité. On appelle ça la gravité. La gravité du moment ! J'écarte les bras et les jambes comme je l'ai vu faire lors des acrobaties de certains fous qui se lancent de si haut qu'on dirait, vus d'en bas, de petites étoiles noires. Ils savent tournoyer et danser et planer. Je n'aurai pas le temps de m'essayer à faire quoi que ce soit... ni le coeur. Le trajet est trop court. La position que j'ai prise, comme un oiseau qui donne à la résistance de l'air la plus grande surface possible, va me permettre de gagner quelques millièmes de secondes de vie. Je pense à des conneries alors qu'il vaudrait mieux crier l'amour que j'ai pour toi. C'est toujours comme ça que ça se passe dans les histoires de catastrophes. George, je t'aime ! Mais qu'est-ce qu'il s'en fiche que je l'aime ? Il est vivant, lui, il va refaire sa vie sans moi ! Eh bien, tant mieux. Il doit s'être arrêté de travailler, vu l'événement. Il doit regarder de sa grande baie vitrée ce qui se passe dans la tour d'en face, la tour d'où je tombe. Poor George ! Il a peur pour moi, forcément. Il doit se dire que ce pauvre Tom (c'est moi !) est dans une situation critique. Un pétrin pas possible, oui ! La Tour Infernale. J'ai bien aimé le film que j'ai vu tout gosse et je m'étais juré de ne pas habiter une tour aussi haute. Il doit y avoir plein de pompiers qui sont en train de risquer leur vie pour sauver des imbéciles qui n'ont pas hésité un seul instant à s'installer dans cette tour démesurée. Mais, pour la plupart, ces imbéciles-là n'ont pas choisi. Ils y bossent. Et des tours, on en construira toujours. Je perds mon temps à des réflexions inutiles. Elles me mitraillent, comme ça, sans que j'y puisse rien. Damn ! Je vais mourir ! Mes vêtements s'agitent et me fouettent. Ma cravate dernier chic virevolte comme une folle. C'est toi George, qui me l'a offerte. Je vais bien l'abîmer. Dommage. J'aperçois tout en bas comme un remue-ménage, mais je n'entends rien. Seul le sifflement de l'air, qui me bouche les oreilles. Il doit y avoir des gens qui me voient. Je les entends d'ici (si l'on peut dire) : Qu'est-ce qui tombe de là-haut ? Mais qu'est-ce donc qui tombe ? It's terrible ! It's a man ! A man ! Oh my God ! I can't believe it ! La télé doit me filmer. Avec un zoom, il va sans dire. Un zoom qui laisse deviner l'homme que je suis, qui plane, qui s'agite, qui va mourir. Merde ! Jamais mot n'a été plus juste. Je vais bientôt être en bouillie ! Non, je me refuse à penser au futur. Seul l'instant présent compte. L'instant ! Mon dernier instant ! C'est le cas de le dire. Tiens ? cet instant n'est pas aussi court que je l'aurais imaginer. À vrai dire, je n'ai pas eu le temps d'imaginer quoi que ce soit. Pas le temps. Le temps ! On sait bien que le temps s'étire quand l'émotion est forte. Mais à ce point, c'est à n'y pas croire. Un paradoxe de Zénon fulgure dans ma tête. Peut-être vais-je rester suspendu ainsi dans les airs pendant l'éternité, chaque seconde répétant sans cesse la précédente. Et je pourrai ainsi divaguer à l'infini sur l'air qui me siffle aux oreilles, sur les spectateurs qui s'étonnent et frémissent devant leur petit écran, sur les lois de la gravité, sur George, the guy I am in love with, qui me regarde derrière sa baie vitrée et qui s'exclame en me voyant :« C'est peut-être Tom. Oh Tom, no... » Mais qu'est-ce donc que je suis venu faire dans cette galère ? J'étais si bien chez moi dans ma Provence ensoleillée, et parfumée, et bercée par le chant des cigales, avec son bon vin fleuri et sa douceur de vivre. Ah ! Si j'avais emboîté le pas de mon père ! Je serais plombier à c't heure. « Mon p'tit gars, me dirait-il, on ira s'faire une partie d'pêche ce vikende. Quéque t'en penses, mon p'tit gars ? » Et il me frotterait doucement les épaules comme preuve d'amour. « Dis, tu vas pas nous faire ça ? avait-il grondé. Partir aux Amériques ? Dis donc, quéque t'auras de mieux ? » J'avais pas su lui expliquer, à mon papa. Qu'est-ce qui m'a donc pris un beau matin de m'envoler (aïe, le mot est dur !) de m'envoler pour un rêve américain qui est en train de se transformer en cauchemar, un cauchemar que personne n'aurait pu imaginer. Mais quel con, ce pilote ! Il ne pouvait pas faire attention ! Elle se voyait de loin ma tour. Il pilotait en aveugle ? Il a été pris d'une crise cardiaque ? Et son copilote aussi ? Ils s'envoyaient en l'air ces minables ? Mais dans quel monde vivons-nous ? Vrai, on n'est jamais à l'abri d'un accident. Mais aujourd'hui c'est de moi qu'il s'agit. Et pourquoi donc la terre est-elle si basse que je n'arrive pas à l'atteindre ? Allez ! Qu'on en finisse. Je n'ai plus rien à dire ( ! ) ni à penser. J'en ai marre de ces conneries ! Ah, j'oubliais. Peut-être qu'une petite prière ne serait pas superflue en ce moment ultime. Mon Dieu, pardonne-moi mes fautes passées, je Te promets que je n'en ferai plus à l'avenir ( ! ) Je regrette. Je regrette. Je Te supplie de me croire. Mon Dieu, je regrette... J'ai bien peur de n'être pas cru. Je suis tellement peu préparé. Pas préparé du tout, veux-je dire. Mais ma mère m'a toujours affirmé que Dieu était miséricordieux. Il faudra bien qu'Il le soit quand il passera en revue tous mes péchés. Mes péchés ! C'est un mot que j'avais presque oublié et qui me revient comme ça, sans crier gare, au bon moment quoi. Je suis aussi fatigué que si j'avais fait un Paris-Dakar. Depuis le temps que je suis parti de là-haut ! En fait je n'y vois plus. C'est le calme plat. À peine si j'entends quelque chose. Il devrait y avoir tout plein de sirènes. Le vent s'est arrêté de siffler. Mais pourquoi est-ce que je pense encore ? Pourquoi est-ce que je pense encore ? Pourquoi est-ce que je pense encore ? Je n'y crois pas, je monte, ça alors ! Je monte. Il y a un gros tas dégoûtant comme de la charpie qui jonche le sol. Je monte. Quelle vue panoramique ! Voilà que j'entends les bruits, les sirènes, les cris, et je vois, oui, je vois, et la rue, et le World Trade Center, (Tiens, l'autre tour est touchée, poor George !) et Manhattan, et New York City, et la côte, et le continent tout entier, et la terre. Mais qu'est-ce que je fais donc là ? C'est ça : Je suis mort. Je suis mort. Je suis mort...

    ...............................................................................

    2 mai 2011 “Justice has been done ! “ Obama

    « Justice a été faite ! ».

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    CONTES, NOUVELLES ET POÉSIES DE MAMIEHIOU

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    Notes

    Un paradoxe de Zénon voir :

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Paradoxes_de_Z%C3%A9non.

     

    J'ai exceptionnellement usé d'un langage peu châtié dans ce texte. Mais les circonstances étaient telles que mon héros ne pouvait guère y échapper ; je lui laisse l'entière responsabilité de ses propos.

    Mes lecteurs me comprendront.

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    1 décembre 2014 1 01 /12 /décembre /2014 07:42

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    CONTES, NOUVELLES ET POÉSIES DE MAMIEHIOU

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    On m'avait toujours mis en garde contre les inconnus. "Ne t'éloigne pas de moi," me disait ma mère quand nous allions faire des courses au supermarché. "Ne réponds pas si l'on te parle dans la rue," déclarait mon père d'un ton péremptoire. "Ne suis pas quelqu'un qui te proposerait des friandises, qui te demanderait de chercher son chien avec lui, ou de monter dans sa voiture."
    On me faisait répéter ce que je ne devais pas faire pour s'assurer que j'avais bien compris. Je répétais. J'avais bien compris. On m'en tympanisait les oreilles.
    Les inconnus, c'étaient peut-être des monstres qui cachaient bien leur jeu.
    "La rue n'est pourtant pas peuplée de Capitaine Crochet, de Barbe-Bleue, de Dracula, de Dark Vador, de Cruella, de Médusa, de Reine de coeur, de Maléfique et d'autres monstres qui me faisaient frémir à la seule évocation de leur nom," me disais-je. Qui sait ? Je scrutais le moindre des traits des passants lorsque je les croisais dans la rue, ces fantômes déguisés, ces vampires qui ne souriaient pas pour cacher leurs canines pointues, comment pouvais-je débusquer leur vraie nature ?
    J'étais un enfant docile. Jamais, au grand jamais je n'aurais pu désobéir aux règles qu'on m'imposait ; ainsi était-il impossible de me laisser embobiner par quiconque. J'obéissais toujours au doigt et à l'oeil car je savais que mes parents m'aimaient — bien qu'ils ne me l'aient pas dit de façon claire — je savais qu'ils ne voulaient que mon bien, et que leur principale préoccupation dans leur vie était de me protéger de tous les dangers du monde. N'avaient-ils pas fait installer sous la peau de mon bras une puce pour qu'ils puissent me suivre sur leur GPS partout où j'allais ? Elle me faisait mal d'ailleurs, ce dont je m'étais plaint.
    "Elle doit toucher un petit nerf, mon petit Noumou, ce n'est pas grave. Tu sais bien que le jeu en vaut la chandelle !"
    C'est peut-être pour ça que ça me brûlait — à cause de cette chandelle.
    Noumou, c'est mon nom, c'est le prénom que mes parents m'ont choisi. En aucun cas ils ne m'auraient donné un prénom qui existe déjà, un prénom qu'auraient porté d'autres petits enfants. — Pourquoi ? me demandez-vous. —  Parce qu'ils auraient eu peur que j'aie des ennuis avec de quelconques homonymes malintentionnés qui auraient pu voler mon identité.
    On voit de ces choses, parfois, contre lesquelles on est impuissant. Un jour, quelqu'un, qui a le même nom que vous, brûle un feu rouge, et c'est à vous qu'on retire le permis de conduire et, de surcroît, vous avez une grosse grosse amende.
    Je m'appelle Noumou. Vous imaginez d'ici les moqueries, les sarcasmes de mes copains à l'école. NOUMOU TOUT MOU ! crient-ils en me voyant. En fait, je n'ai pas de copains. Je suis la risée de mes camarades. Ils me traitent de fayot ou de lèche — ah le vilain mot ! — parce que je fais toujours exactement ce que mon maître me dit de faire. Je n'ai jamais compris pourquoi on se moque de moi qui suis obéissant.
    À croire que ce n'est pas la norme. Je me sens pourtant tout à fait normal.
    Mon maître ne tarit pas d'éloges quand il parle de moi à mes parents.
    "Votre fils a beaucoup de qualités. Il est intelligent, poli et très sensible." Papa et maman sont très fiers de moi. Et je suis content.

    "Noumou," me dit maman, "il est l'heure de partir à l'école. Prends ton parapluie."
    Je ne traîne pas. Quand on me donne un ordre, c'est comme si l'on appuyait sur un bouton. Me voilà déjà prêt.
    Dehors, il pleut des cordes. L'eau dévale la rue. Elle bouillonne. Elle commence à tout fracasser sur son passage. Je suis petit mais je tiens bon. Je lutte contre le flot qui m'arrive maintenant à mi-cuisse. Soudain je vois le clochard-à-qui-l'on-n'a-pas-le-droit-de-parler qui vacille et tombe. C'est le clochard qui s'est installé dans ma rue, et qui, tous les jours, me sourit quand je passe devant lui.
    "Ne t'approche pas de cet homme," me dit toujours ma mère. "Il n'est pas fréquentable. Qui sait quelles idées il roule dans sa tête ?"
    Mais le voilà qui patauge. Il tombe. Il a de la peine à se relever. J'ai peur pour lui. Il va peut-être se noyer.
    Un déclic se déclenche dans ma tête et dans mon corps tout entier. Je dois l'aider. J'accours vers lui aussi vite que mes petites jambes peuvent se mouvoir dans l'eau grise qui semble vouloir me retenir. Je vois la tête du vieillard qui émerge par instants.
    Il était temps. La main secourable que je lui ai tendue le hisse péniblement hors de l'eau. Bien que je sois de constitution frêle, je me suis arc-bouté de toutes mes forces, et j'ai réussi. Le naufragé se remet sur ses pieds. Il balbutie : "Merci, mon garçon !"
    La scène n'a pas échappé à quelques passants qui l'ont observée de loin.
    Ils se précipitent vers moi ; l'un d'eux me prend dans ses bras. J'entends des acclamations. Ils me disent que je suis un héros. Je suis un héros !
    J'ai dit où j'habitais et on m'a ramené chez moi. Il y a tout plein de gens qui m'ont accompagné et la maison grouille d'inconnus.
    On a rameuté des journalistes qui me prennent en photo. On va me décorer demain à la mairie, c'est sûr.
    Mais ce qui va me plaire au plus haut point, c'est que mes copains ne m'appelleront plus TOUMOU. Non, plus jamais.
    Ma mère se penche sur moi, sourcils froncés, et me dit : " Comment as-tu pu parler à un étranger, à un clochard ?" Je crois bien qu'elle n'a rien compris.

     

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    • J'aime trop les mots pour les garder par-devers moi - au fond de mon coeur et de mon esprit. Ils débordent de mes pensées en contes drolatiques, avec des quiz et des digressions sur la langue.
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    Amoureuse des mots, je cherche comment faire partager ma passion. Il y a tant à découvrir dans les bibliothèques du monde, tant de mots à connaître intimement pour affiner notre pensée, tant de mots qu'on n'entend plus sur nos lèvres, enfermés qu'ils sont dans des livres poussiéreux. Il ne tient qu'à nous de les faire revivre et de les faire chanter. Notre langue, si belle, si riche, demande qu'on la respecte, qu'on la préserve, qu'on s'en amuse et qu'on la chérisse. Mamiehiou ............................................................................................................................................................................................ ...................................;....................................................................... « La langue française est une femme. Et cette femme est si belle, si fière, si modeste, si hardie, touchante, voluptueuse, chaste, noble, familière, folle, sage, qu'on l'aime de toute son âme, et qu'on n'est jamais tenté de lui être infidèle. » Anatole France ....................................................... ............... ................................................................................................................. « C'est une langue bien difficile que le français. À peine écrit-on depuis quarante-cinq ans qu'on commence à s'en apercevoir. » Colette

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