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18 septembre 2012 2 18 /09 /septembre /2012 04:51

 

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L'heure était tardive. Nous avions bien parcouru sept lieues dans la forêt où la profusion des arbres, l'épaisseur des fourrés, l'emmêlement des branches mortes jonchant le sol, et le chevauchement des racines sur lesquelles nous butions, rendaient notre progression de plus en plus difficile, d'autant plus que l'obscurité s'épaississait sous le couvert des arbres. C'est alors que Prépatou commença à geindre.

Il se laissa soudainement tomber comme une masse.

« Je n'en puis mais, Oli. Que ne suis-je accouvé auprès du feu, me donnant le loisir de rêvasser à quoi bon me semble ! Je me sens défaillir. Peut-être même vais-je bientôt clapser.

Devrai-je présentement user d'une houssine pour t'en fouetter le train ? Je vois là une belle baguette de coudrier qui ferait bien l'affaire. »

Jamais au grand jamais Prétou n'avait entendu à son endroit de propos aussi durs. Il en fut tout marri.

« Toi, jérémia-t-il, d'ordinaire si douce, si enjouée, si indulgente même, as-tu à ce point-là changé ? À croire que la forêt maléfique ne te vaut rien. »

Il ne bougea d'un pouce, faisant mine d'être accravanté sous le poids de la fatigue.

« Lève-toi et marche !1  » lui intimai-je, ne croyant qu'à demi qu'un miracle pût se produire.

Il n'en fit rien. J'usai d'arguments.

« Eh bien cela promet ! N'ai-je pas jusqu'ici fait preuve de générosité envers toi ? Ne t'ai-je pas recueilli lorsque ta maîtresse a disparu ? Ne t'ai-je pas nourri, logé, câliné même ? J'ai cru à ton dévouement sincère et voilà que tu m'abandonnes dans un moment où j'ai besoin de toi !

Certes tu m'as recueilli, nourri, logé, câliné même et je me suis rassoté de toi. Tu m'as demandé de faire des choses si périlleuses qu'elles eussent pu m'envoyer tout droit au gibet. Rappelle-toi avec quelle constance et quelle habileté j'ai pu détourner les regards pervers des policiers en chasse2. Et lorsque tu me vois, ici, pantelant, gueusant quelque repos, tu demeures insensible. Je suis prêt à céder au coup qui me tue3. »

Je perçus un tantinet de sincérité dans ces propos quelque peu grandiloquents et je me radoucis. Certes, nous aurions pu, encore une heure, poursuivre notre chemin, mais je consentis à faire une halte pour la nuit.

Je déployais sur le sol ma couverture, et Prétatou, auquel je n'aurais pour rien au monde retiré mon affection, vint se lover dans mon giron.

« Viens mon bon chien et cessons nos querelles. » 

Il me gratifia d'une grosse lichade bien chaude, et il se délecta quand mes doigts le grattouillèrent (gratouillèrent) entre les deux oreilles.

..............................................................

*1-Lève-toi et marche !

Parole de Jésus dans l'Évangile (Nouveau Testament) Luc, 5 :24

2-Rappelez-vous les cabrioles et les pirouettes de Prétatou dans : 144 Délires à vous couper bras et jambes

3- Je suis prêt à céder au coup qui me tue.

Cf. Le Cid

Don Rodrigue "mon âme abattue / Cède au coup qui me tue."

Le Cid , Acte I, Scène VIPierre Corneille

Acte 1 , Scène 6

Don Rodrigue


Percé jusques au fond du coeur
D'une atteinte imprévue aussi bien que mortelle,
Misérable vengeur d'une juste querelle,
Et malheureux objet d'une injuste rigueur,
Je demeure immobile, et mon âme abattue
Cède au coup qui me tue.
Si près de voir mon feu récompensé,
Ô Dieu, l'étrange peine !
En cet affront mon père est l'offensé,
Et l'offenseur le père de Chimène !

 

NOTES

Nous avions bien parcouru sept lieues

une lieue, quatre kilomètres.

 

Il se laissa soudainement tomber comme une masse.

comme une masse : voir l'article sur les comparaisons :  Comparaisons – léger comme... méchante comme... long comme... nu comme... sourd comme... solide comme... ronfler comme... sauter comme... battre comme... jurer comme... menteur comme... QUIZ 52 

soudain, soudainement

1-soudain, adjectif, qui survient promptement et de façon inopinée.

Elle fut prise d'une soudaine envie de crier. 

2-soudain adverbe (dans le texte)

tout à coup, subitement, sans signe avant-coureur – Il peut se placer en début de phrase.

Soudain il apparut et je fus pris d'effroi.

Il apparut soudain et je fus pris d'effroi. 

3-soudainement (littéraire) adverbe formé sur l'adjectif au féminin, soudaine - d’une manière rapide et imprévue, on ne s'y attend pas

À la fin de l'été, ma mère tomba soudainement malade.

Des hirondelles avaient bâti leurs nids sous le bandeau du toit. Je les avais vues élever leurs petits hirondeaux. Puis elles partirent soudainement un jour d'automne.

Vues, le participe passé suivi d'un infinitif s'accorde avec le COD placé avant lui (les, mis pour hirondelles) quand ce COD fait l'action de l'infinitif (elles élèvent leur hirondeaux)

Voir l'article : Règles de l'accord des participes passés (§2, quatre cas)

 

Je n'en puis mais, locution vieillie.

Mais, adverbe.

Je n'en puis plus.

N'en pouvoir mais. Ne rien pouvoir à quelque chose

 

que ne suis-je accouvé auprès du feu

accouvé Cf. dictionnaire de Furetière : qui se tient au coin du feu en fainéant, en paresseux, sans vouloir en sortir pour travailler

 

peut-être même vais-je bientôt clapser

clapser, claboter (argot), mourir

 

devrai-je présentement user d'une houssine pour t'en fouetter le train

Une houssine, terme vieilli.

Cf. Littré. Baguette de houx ou de tout autre bois flexible, employée notamment pour faire aller sa monture ou battre les tapis, les vêtements. Houssine de houx, de coudrier. Battre un costume, un habit avec une houssine.

le train, le train arrière, le train de derrière - synonyme : l'arrière-train

 

jamais au grand jamais

> Jamais, ne jamais, jamais plus, au grand jamais, à jamais, si jamais, oncques... + Adverbes et locutions adverbiales de temps

 

il n'avait entendu en son endroit

à son endroit, à mon endroit, à l'endroit de quelqu'un, envers quelqu'un, à l'égard de quelqu'un.

 

Il en fut tout marri.

marri (vieux, littéraire) attristé, affligé.

 

Toi, jérémia-t-il, d'ordinaire si douce...

Mots dérivés de Jérémie :

jérémier, jérémiader, faire des jérémiades.

 

Jérémie (VIe siècle av. J.-C.) est l'un des prophètes majeurs de la Bible hébraïque ou Ancien Testament.

L'histoire de Jérémie se situe au temps de l'exil, en Perse.

Jérémie met en garde le peuple d'Israêl qui préfère servir des idoles plutôt que le vrai Dieu.« Revenez au Seigneur de tout votre coeur. » 

"Qui changera ma tête en eaux et mes yeux en sources de larmes pour que je pleure nuit et jour les blessés à mort de la fille de mon peuple?" Jérémie 9 : 11

Pour en savoir +

JÉRÉMIE

www.abbaye-saint-benoit.ch/saints/chrysostome/synopse/jeremie.htm

ABRÉGÉ DES CHOSES DITES PAR LE PROPHÈTE JÉRÉMIE. Prédiction des maux qui arriveront à Israël par Nabuchodonosor.

Et Jérémie et son temps :

Étude sur le prophète Jérémie, par AugustinGretillat

http://ba.21.free.fr/gretillat/gretillat_jeremie.pdf

 

 

faisant mine d'être accravanté sous le poids de la fatigue

Accravanté, Cf. dictionnaire de Furetière :

Accabler sous un poids excessif. Si vous lui faites porter ce fardeau, c'est le moyen de l'acravanter, cet homme a été accravanté sous les ruines de sa maison. Ce mot est composé et dérivé de crever.

 

« Lève-toi et marche ! » lui intimai-je...

je lui intimai de se lever...

je lui enjoignis de se lever...

je lui ordonnai autoritairement de se lever...

 

ne croyant qu'à demi qu'un miracle pût se produire.

Pût se produire, subjonctif imparfait

Voir : Valeurs et emplois du subjonctif 

 

je me suis rassoté de toi

Rassoter, Cf Littré -Terme familier. Faire devenir sot ; rendre fou de....

Rassoter qqn de. Faire éprouver à quelqu'un un attachement déraisonnable envers.

Se rassoter, s'amouracher.

Se rassoter, v. réfl. Devenir rassoté. Se rassoter d'un nouvel amour.

 

gueusant quelque repos

gueuser, mendier, demander l'aumône

 

il me gratifia d'une grosse lichade

Lichade, baiser

autre acception : beuverie

 

mes doigts le gratouillèrent

Gratouillement, dérivé de gratouiller ou grattouiller (gratter légèrement).

(mot trouvé dans le Trésor de la Langue Française - TFLi)

 

<< 151 Délires où Prétatou trahit son nom

>> 153 Délires sur l'amour que d'aucuns portent aux animaux

 

Je cite plusieurs fois le Dictionnaire de Furetière que vous pouvez retrouver sur la toile.

Dictionnaire universel de Furetière XVIIe siècle - 1690

Dictionnaire universel, contenant généralement tous les mots ... 

Titre complet : Dictionnaire françois, contenant les mots et les choses, plusieurs nouvelles remarques sur la langue françoise : Ses Expressions Propres, Figurées & Burlesques, la Prononciation des Mots les plus difficiles, le Genre des Noms, le Régime des Verbes : Avec Les Termes les plus connus des Arts & des Sciences. Le tout tiré de l'Usage et des bons Auteurs de la Langue françoise.

A-E - F-O - P-Z

Edition de 1725, revue et augmentée par Henri Basnage de Beauval & Jean-Baptiste Brutel de La Rivière :

A-D - E-K - L-P - Q-Z

Je cite Furetière dans l'article :

Du plaisir de la lecture des dictionnaires

 

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Amoureuse des mots, je cherche comment faire partager ma passion. Il y a tant à découvrir dans les bibliothèques du monde, tant de mots à connaître intimement pour affiner notre pensée, tant de mots qu'on n'entend plus sur nos lèvres, enfermés qu'ils sont dans des livres poussiéreux. Il ne tient qu'à nous de les faire revivre et de les faire chanter. Notre langue, si belle, si riche, demande qu'on la respecte, qu'on la préserve, qu'on s'en amuse et qu'on la chérisse. Mamiehiou ............................................................................................................................................................................................ ...................................;....................................................................... « La langue française est une femme. Et cette femme est si belle, si fière, si modeste, si hardie, touchante, voluptueuse, chaste, noble, familière, folle, sage, qu'on l'aime de toute son âme, et qu'on n'est jamais tenté de lui être infidèle. » Anatole France ....................................................... ............... ................................................................................................................. « C'est une langue bien difficile que le français. À peine écrit-on depuis quarante-cinq ans qu'on commence à s'en apercevoir. » Colette

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