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15 décembre 2012 6 15 /12 /décembre /2012 06:49

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Je jurai de ne plus me laisser emberlificoter ni enjôler par la vieille Marie, en me tenant sur mes gardes, moi qui, de timide et de naïve que j'avais été lors de notre première rencontre, m'étais retrouvée toute meurtrie, mortifiée même, lorsqu'elle avait jeté son dévolu sur ma personne.

N'était la curiosité irrépressible qui m'étreignait sans relâche et que seule Marie pouvait assouvir, je fusse restée éloignée d'elle à jamais.

 

Elle m'invita à entrer, d'un ton doucereux, et me proposa une collation. 

Je ne fis pas de façons, trop contente de m'octroyer quelque repos. Elle m'offrit un vin chaud et doux, à la cannelle, sur lequel elle s'appliqua à presser deux ou trois zests d'orange, fit éclater quelques noix entre ses doigts de fer pour en extraire les cuisses qu'elle me présenta dans une coupelle.

Je dégustai.

Prétatou s'était réfugié dans une encoignure, près de l'âtre, trop heureux qu'on ne l'eût pas laissé dehors. La faim et la soif le taraudaient. Quelques lippées lui eussent convenu quelles qu'elles eussent été. Tout en bâillant d'inanition, il en vint à imaginer de devenir sec comme le bois. Mais il n'osait réclamer par crainte d'entendre encore des paroles malveillantes à lui faire bouillir le sang. Eût-il émis le moindre son, il se fût donné des verges pour se faire fouetter°. Il promenait son regard alentour pour se faire une idée de l'antre de la mégère.

« Elle ne donne pas dans le luxe, pensa-t-il. »

Bien qu'il s'appliquât à être le plus discret possible, Marie Cratère, qui ne le portait guère dans son coeur, à ce qu'il semblait, s'adressa à lui. Il s'en émut tant et si bien qu'on lui vit le poil se hérisser.

« Il ferait beau voir que tu grognasses ! l'avertit-elle. Je ne supporterai aucun murmure de toi. Tiens-le toi pour dit. »

 

L'arôme diffusible du vin emplissait l'air jusqu'à l'étourdir et il se demandait combien de temps il lui faudrait encore attendre pour qu'une âme compatissante s'intéressât à lui.

Ne voulant pas indisposer Marie en lui montrant trop manifestement l'attention que je portais à mon chien, je laissai croire à cette vieillarde —  ne la savais-je pas insensible — que je le traitais comme quantité négligeable.

Je songeai à cet instant à Souci, le petit marcassin, qui avait échappé à la broche mortifère, et que j'avais sauvé de justesse.1

J'aurais voulu savoir ce qu'il était advenu de Sissi, mon amie que je n'avais pas croisée sur le chemin, mais je n'osai interroger Marie Cratère de peur qu'elle n'en conçût une grande jalousie.

 

Cher lecteur, tu me diras peut-être que tu es très étonné de voir que je pris tant de précautions pour ménager la susceptibilité de Marie, mais je te rétorquerai aussitôt que, bien que cela ne fût pas dans ma nature de n'être point directe ni spontanée, j'usai alors de tous les atouts pour amadouer celle qui me livrerait bientôt — et peut-être — les secrets que je voulais découvrir.

 

Après un silence que j'appréciai, toujours gagné sur des propos acerbes, Marie reprit la parole.

« Orendroit2, commença-t-elle, voyons quelle mouche t'a piquée° pour me rendre visite hic et nunc3.

—Je connais ta perspicacité, Marie. Peux-tu imaginer un seul instant que, ayant vécu une année entière à Utopinambourg, je puisse me satisfaire de ne rien savoir des secrets de cette cité ?

—Hem ! Hem ! fit-elle. S'il ne tenait qu'à moi de te les dévoiler, peut-être le ferais-je, mais je ne suis pas seule dans cette affaire. »

Elle coupa court à la conversation qui ne lui plaisait guère, et m'invita à aller dormir.

 

Il se faisait tard. J'entraînai Prétatou dans la remise inconfortable qui m'avait naguère maintes fois tenu lieu de refuge et, lui ayant servi à boire et donné quelques rognures dénichées dans un coin de bahut chez Marie, je m'endormis séance tenante, de concert avec lui.

.................................................

1- Oli sauve Souci de justesse dans l'épisode : 24 Délires d'une cuisinière assassine - Tant va pot à l'eve que brise.°

2-orendroit, maintenant, terme archaïque

3-Hic et nunc, ici et maintenant.

 

NOTES

Je jurai de ne plus me laisser emberlificoter, ni enjôler...

♦ Je jurai, passé simple, temps du récit

♦ emberlificoter (familier), embrouiller, entortiller.

♦ enjôler, attirer par de belles paroles, séduire par des promesses trompeuses.

 

de timide et de naïve que j'avais été lors de notre première rencontre

Cas où l’adjectif (ici : timide et naïve) est précédé de la préposition de, pour marquer qu’il s’agit d’un état antérieur.

Les adjectifs sont attributs de je (j'avais été).

 

N'était la curiosité irrépressible... je fusse restée éloignée d'elle à jamais.

♦ N''était, si ce n'était, s'il n'y avait pas...

Voir : Propositions conditionnelles commençant par : n'était, n'étaient, n'eût été, n'eussent été - Variations syntaxiques

♦ irrépressible, irrésistible, impérieuse, irréfrénable.

♦ à jamais, pour toujours.

Voir : Jamais, ne jamais, jamais plus, au grand jamais, à jamais, si jamais, oncques...

 

Le ton était doucereux.

Doux doucereux douceâtre

Cf. Académie 8e édition :

♦ Doucereux - Qui est d'une douceur fade et affectée, en parlant des Personnes. Quel personnage doucereux ! Par extension, Un langage, un ton, un air doucereux.

♦ Douceâtre - Qui est d'une douceur fade. Un goût douceâtre. Un sirop douceâtre. Par extension, Une façon de parler douceâtre.

 

Je ne fis pas de façons.

Je ne fis pas de cérémonie (et j'acceptai).

 

elle s'appliqua à presser deux ou trois zests d'orange

un zest de citron ou d'orange, une fine lamelle que l'on découpe sur l'écorce pour parfumer quelque boisson. (Attention que le fruit n'ait pas été traité !)

 

ZEST ! ou ZESTE ! interjection qui marque

♦ qu'une action est soudaine et rapide.

Un cambrioleur a pénétré dans ma maison. Les policiers doivent intervenir au plus tôt, zeste !

♦ qu'on rejette les paroles, l'argument de son interlocuteur.

Tu m'as assuré que tu voulais me faire plaisir, zeste !

 

Lu sur le Dictionnaire de Furetière , à l'entrée ZEST

                     > Gallica - Furetière, Antoine (1619-1688). Dictionnaire universel

Je n'ai pas conservé la graphie des mots du XVIIe siècle. (note de mamiehiou)

1- Zest pellicule dure qui est au milieu de la noix, qui est entre les quatre cuisses. Quelques médecins assurent que le zest séché & bu avec du vin blanc, environ demi-once, guérit de la gravelle.

2- Zest est aussi un petit instrument avec lequel on souffle de la poudre sur les cheveux, sur une perruque. C'est une espèce de boucle de cuir qui s'enfle & se serre par le moyen d'une baleine, et qui a une petite ouverture d'ivoire.

3- Zest est aussi un petit morceau de pelure d'orange duquel on espeint* le jus sur un verre de vin, afin qu'il en sente l'odeur. On le passe quelquefois à la chandelle, on lui fait faire son effet contre le nez.

4- Zest se dit quelquefois ironiquement, & absolument, pour montrer qu'on ne fait point cas d'une chose, qu'elle est de nulle valeur, comme le zest qui est au milieu de la noix. On a beau le menacer, il dit zest, il ne fait que s'en moquer.

 

*Espeindre ou épeindre : presser une chose qui a du suc ou du jus. Définition du Furetière

Je n'ai retrouvé ce mot dans aucun dictionnaire ancien avec cette acception. 

Dans Le Dictionnaire de Godefroy, espeindre : expier.

 

Sur Furetière, voir : Une petite histoire de la langue française - Chapitre 13 – LE XVIIe SIÈCLE 2 - Préciosité – Classicisme – Boileau, Furetière, et les autres...

 

Zest et Zeste dans :

Le Nouveau vocabulaire de la langue française, extrait du dictionnaire de l'académie et des meilleurs auteurs modernes : augmentée des éthymologies de tous les mots dérivés des langues anciennes et modernes

Lambert-Gentot, 1843

 

Zest s.m. entre le zist et le zest. Populaire et familier. Entre-deux, passablement, tant bien que mal – Espèce d'interjection dont on se sert dans le langage familier, quand on veut rejeter ce qu'un homme dit.

Zeste s. m. ce qui est au-dedans de la noix, qui la sépare en quatre. - Partie mince qu'on coupe sur le sessus de l'écorce d'orange, d'un citron, etc. On dit familièrement d'une chose qui a peu de valeur, cela ne vaut pas un zeste

 

 

Les cuisses d'une noix, les quartiers.

 

Prétatou s'était réfugié près de l'âtre.

L'âtre est la partie de la cheminée où l'on fait du feu.

Par métonymie, c'est la cheminée elle-même.


Quelques lippées lui eussent convenu quelles qu'elles eussent été.

> Il aurait mangé n'importe quoi

♦ une lippée, une bouchée.

♦ quelles qu'elles eussent été, quelles qu'elles fussent, quelles qu'elles soient...

Voir : Quel que

 

Eût-il émis le moindre son, il se fût donné des verges pour se faire fouetter°.

♦ La phrase commence par une proposition conditionnelle.

> S'il avait émis le moindre son, il se serait donné des verges...

-Eût-il émis... subjonctif plus-que-parfait

Voir : Eussé-je, eussè-je, j'eusse, fussé-je, fussè-je, je fusse, dussé-je, dussè-je, eût-il, fût-il, dût-il, fût-ce, fussent-ils, parlé-je...

Se donner des verges pour se faire battre° donner à son adversaire des arguments, des motifs pour recevoir des coups.

 

 Il promenait son regard alentour pour se faire une idée de l'antre de la mégère

♦ Un antre, une caverne qui sert d'habitation à des animaux sauvages.

Péjorativement, un lieu redoutable et sordide.

              Voir : Où habitent-ils, tous ces animaux que vous connaissez ?

Une mégère, une méchante femme, violente et agressive.

Cf. Littré: 1- Nom propre d'une des trois Furies (avec une M majuscule).

Ô haines ! ô fureurs dignes d'une Mégère ![Corneille, Rodogune, princesse des Parthes]

2- Figuré, Femme méchante et emportée (avec une m minuscule).

 

Il s'en émut tant et si bien qu'on lui vit le poil se hérisser.

Voir la locution conjonctive : Tant et si bien que + indicatif, subjonctif ou conditionnel, quel mode choisir ?

 

Il ferait beau voir que tu grognasses.(subj. Imparfait)

« On tolérera le présent du subjonctif au lieu de l'imparfait dans les propositions subordonnées dépendant de propositions dont le verbe est au conditionnel. » Arrêtés ministériels du 31 juillet 1900 et du 26 février 1901

> Il ferait beau voir que tu grognes. (subj.présent)

> Ce serait le comble si tu grognais.

> Cela dépasserait la mesure.

 

Tiens-le toi pour dit.

Se le tenir pour dit. Ne pas répondre, ne pas discuter.

 

L'arôme diffusible du vin emplissait l'air jusqu'à l'étourdir

Cf. Littré. Diffusible,

1- Qui peut se répandre dans tous les sens, de tous les côtés. Une odeur diffusible.

2- Terme de physiologie. Qui excite tous les tissus vivants d'une manière vive mais passagère, et réagit promptement sur le cerveau : tels sont l'alcool et l'éther.

Tous les diffusibles sont odorants, inflammables et sujets à s'évaporer.

 

Orendroit, commença-t-elle

Orendroit, terme des XIIIe et XIVe siècles.

Lu dans le Dictionnaire de Godefroy

> maintenant, présentement, désormais.

-Orendroit ou horendroit, orrandroit, arendroit, arandroit, orendret, orendroites.

-Desorendroit, désormais.

L'orthographe était loin d'être fixée à l'époque !

Dictionnaire de l'ancienne langue française et de tous ses dialectes du IXème au XVème siècle, Frédéric Godefroy, 1880-1895

 

Hem ! Hem ! fit-elle

Onomatopée qui imite le bruit de la toux pour attirer l'attention. Elle exprime ici l'hésitation et la défiance.

Qu'est-ce qu'une interjection ? Qu'est-ce qu'une onomatopée ?

 

quelques rognures trouvées dans un coin de bahut

des rognures, des restes de viande ou de pain, des reliefs de repas.

 

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Amoureuse des mots, je cherche comment faire partager ma passion. Il y a tant à découvrir dans les bibliothèques du monde, tant de mots à connaître intimement pour affiner notre pensée, tant de mots qu'on n'entend plus sur nos lèvres, enfermés qu'ils sont dans des livres poussiéreux. Il ne tient qu'à nous de les faire revivre et de les faire chanter. Notre langue, si belle, si riche, demande qu'on la respecte, qu'on la préserve, qu'on s'en amuse et qu'on la chérisse. Mamiehiou ............................................................................................................................................................................................ ...................................;....................................................................... « La langue française est une femme. Et cette femme est si belle, si fière, si modeste, si hardie, touchante, voluptueuse, chaste, noble, familière, folle, sage, qu'on l'aime de toute son âme, et qu'on n'est jamais tenté de lui être infidèle. » Anatole France ....................................................... ............... ................................................................................................................. « C'est une langue bien difficile que le français. À peine écrit-on depuis quarante-cinq ans qu'on commence à s'en apercevoir. » Colette

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