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3 janvier 2013 4 03 /01 /janvier /2013 10:53

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À peine le chat-huant avait-il lancé son dernier hou, l'aube n'ayant pas encore signalé de ses feux blafards que le jour poignait — comment d'ailleurs aurais-je pu en percevoir le moindre rayon dans cette forêt épaisse1 ? — que, déjà sur pied, je scrutais alentour, forçant ma vue à saisir quelque chose, ne fussent que le ver luisant dont l'éclat ténu accrocha un instant mon regard, les noires frondaisons se mouvant au rythme de la brise, et l'oeil de quelque félin brillant dans l'obscurité butyreuse.

J'aurais pu rester quelques heures encore sur ma couche vétuste, à vouloir me délasser, si grande avait été la fatigue qui m'avait terrassée la veille, mais la tiédeur de la nuit m'avait empêchée de goûter à un repos salutaire, troublé qu'il était par une agitation incoercible. Et mes jambes fourmillaient.

Je sentis le furtif effleurement du poil de Prétatou qui s'était approché pour se donner la sensation exquise de me signaler sa présence, toujours attentif au moindre de mes mouvements. Je lui sus gré de la délicatesse dont il fit preuve de ne point se manifester bruyamment, comme s'il ne voulait pas troubler les derniers instants de la nuit.

Une foultitude de questions m'assaillirent, celles-là mêmes que je m'apprêtais à poser à Marie Cratère, et j'imaginais la forme qu'elles prendraient, et les prodigieux efforts dont je devrais faire preuve et qui étaient si éloignés de ma propre nature. Il me faudrait user de la plus grande patience et du discernement le plus subtil et le plus éclairé, car je savais que mon interlocutrice ne manquerait pas de m'éprouver. Et cette épreuve serait d'autant plus difficile que je savais que je n'en sortirais pas indemne alors même que j'aurais aiguisé tous mes sens et exercé jusqu'à leur paroxysme, la perspicacité, le sang-froid, la persévérance et l'impassibilité même, fût-elle feinte.

 

« Oli, ne dors-tu point ? »

Je sursautai et palis, comme prise en défaut.

Marie connaissait sur le bout des doigts l'art et la manière de culpabiliser. Elle eût stigmatisé sans vergogne l'innocence même.

Elle m'entraîna dans sa masure où déjà le thé et le café fumant attendaient. Et quelques petits pains chauds étaient tout juste sortis du four. Un drôle de four en vérité qui, dès l'instant qu'on l'ouvrait jetait des flammes griffues, vertes et bleues.

J'eus tout juste le temps de m'étonner.

« Prends garde de ne point t'approcher trop de mon athanor et d'en vouloir connaître les vertus. Il t'en cuirait° à coup sûr. »

Elle me fit m'asseoir en face d'elle à la grande table de chêne.

Je n'osai piper.

« Ne va pas m'abasourdir par tes questions indiscrètes. Tu me ferais regretter d'être heureuse de te revoir. Ne t'avise pas de jaspiner et de vouloir me tirer les vers du nez°. »

Avant même que j'eusse émis une parole, elle m'avait coupé l'herbe sous le pied°.

« Ha ha ! ricana-t-elle, je suis bien aise de ne point t'entendre parler hardiment. Écoute, je m'en vais ici te dire quelque chose que tu brûles de savoir. Ne m'interromps point et mange, je te prie. »

 Elle suspendit son discours un instant pour se repaître de mon impatience.

 « Sache, reprit-elle enfin, qu'il fut un temps, très éloigné du nôtre où des hommes et des femmes peuplaient la terre entière. Les civilisations se succédèrent pendant des siècles. Elles naissaient, atteignaient le point culminant de leur prospérité, puis mouraient, sans qu'on pût rien changer.

Ce sont les fautes, les crimes, l'avidité et la bêtise qui funestèrent nos civilisations. La nature, accablée de déchets incorruptibles, croulait et menaçait de nous engloutir tous. Les hommes s'étaient crus longtemps les plus forts et leur faiblesse les avait rendus rogues et fiers.

N'avaient-ils donc jamais pensé recourir à la religion ? osai-je murmurer. »

Elle sourcilla et poursuivit. 

« Pour continuer à garder jalousement leurs privilèges qui s'amenuisaient de jour en jour, et s'accommodant d'une mitoyenne morale2, les jouisseurs avaient composé avec Dieu, se livrant — impunément, croyaient-ils — aux pires turpitudes. L'environnement corrompu, l'air devenu irrespirable, les sentiments de solidarité et de compassion s'étant étiolés pour laisser la place à l'égoïsme, la vanité, jusqu'à l'autolâtrie même, il fallait qu'une révolution s'accomplît pour sauver une partie de l'humanité, une toute petite partie, pour le moins. Il en fut ainsi, comme par gageure. Des esprits éclairés qui n'avaient point encore subi l'assaut du mal s'employèrent à vouloir mettre en sûreté, d'abord quelques-uns d'entre eux, leur famille, puis leurs amis, puis d'autres encore qu'il jugeaient dignes d'être sauvés. C'est ainsi que sortit de terre Utopinambourg. De rien, au milieu d'une forêt que nul ne devrait plus traverser, en deçà d'une frontière que nul ne devrait outrepasser. Mais tu sais déjà ce détail, petite... tu le sais déjà...

Me laisseras-tu t'interroger sur ce que je ne sais pas, Marie ?

Prends garde de vouloir jamais m'arracher un secret que tu regretteras de connaître sitôt que tu l'auras connu, me répondit-elle d'une voix sifflante et qui me glaça les os. »

 

Ce disant, la vieille houhou se leva, et sans qu'il me fût possible d'ajouter un seul mot, me somma de nettoyer la maison qui avait, précisa-t-elle, subi quelque dérangement à cause de ma venue. Puis elle s'en fut.

...........................................................................

1-cette forêt épaisse, la forêt obscure, la selva oscura

> 158 Délires sur de froides retrouvailles dans la forêt obscure - la selva oscura

 

2-Les jouisseurs, à peu près sans nombre, qui ne se croyaient pas des canailles, avaient rêvé de s'accommoder avec l'absolu divin et d'instituer, pour toute la durée des siècles, une mitoyenne morale. L. Bloy, Journal,1892

 

NOTES

Titre : une (vieille) houhou, une (vieille) haha.

Cf. Littré - houhou, terme burlesque.Vieille houhou, personne décrépite et grondeuse.

Vieille houhou, vieille haha, SCARRON Poésies, cité dans RICHELET.

Elles sont plus noires que des taupes, plus laides que des guenons, plus sottes que des houhous, CHAPELAIN, Trad. de Guzm. d'Alfar. cité dans SCHELER.

Voudrais-tu que je prisse une vieille houhou ? Partisan dupé,dans LE ROUX,Dict. comique. XVIe s. Houhou [vieille sorcière], OUDIN Dict.

 

À peine le chat-huant avait-il lancé son dernier hou

À peine est suivi d'une inversion du sujet (comme après : ainsi, aussi, sans doute, peut-être...)

Voir

Les homophones ou où hou ouh houx août houe / Ton père ou ta mère viendra ou viendront ?

et aussi

15 Délires pour un bestiaire. QUIZ 3 - Ces animaux qui nous parlent

 

Le jour poignait

Poindre, imparfait poignait

verbe qui se conjugue comme oindre, joindre.

Ici, poindre a le sens de commencer à apparaître

synonyme pointer

une autre acception de poindre, blesser, faire du mal

Proverbe.Oignez vilain, il vous poindra; poignez vilain, il vous oindra.

caressez un malhonnête homme, il vous fera du mal ; faites-lui du mal, il vous caressera

oindre, consacrer par une onction.

 

Je scrutais alentour

Scruter est un verbe transitif, on scrute une chose ou une personne. Ici il est employé absolument, c'est-à-dire non suivi d'un complément d'objet auquel on s'attendrait.

 

ne fussent que le ver luisant dont l'éclat ténu accrocha un instant mon regard

fussent, subjonctif imparfait de être suivi des sujets inversés le ver luisant, les noires frondaisons, l'oeil de quelque félin

quelque félin, un certain félin

 

l'obscurité butyreuse

butyreux, qui a l'apparence ou les propriétés du beurre

 

un repos... troublé par une agitation incoercible

incoercible, qu'on ne peut ni contenir, ni arrêter.

 

mes jambes fourmillaient

j'avais des fourmis dans les jambes

 

une foultitude de questions m'assaillirent, celles-là mêmes que je m'apprêtais à poser

une foultitude

un très grand nombre de questions

foultitude - Mot-valise formé à partir des mots foule et multitude.

Ni l'Académie ni le Trésor n'admettent le mot.

celles-là mêmes

> Ceux-là même ou ceux-là mêmes ? Celles-là même ou celles-là mêmes – cela même, ici même, là même, par là même, aujourd'hui même... QUIZ 64

 

je n'en sortirais pas indemne alors même que j'aurais aiguisé tous mes sens

>> Alors même que + indicatif, subjonctif ou conditionnel, quel mode choisir ?

 

l'impassibilté même, fût-elle feinte.

Fût-ce, fussent-ils, fût-il

>> Eussé-je, eussè-je, j'eusse, fussé-je, fussè-je, je fusse, dussé-je, dussè-je, eût-il, fût-il, dût-il, fût-ce, fussent-ils, parlé-je... 

 

Elle eût stigmatisé sans vergogne l'innocence même.

Conditionnel passé deuxième forme

Elle aurait stigmatisé, (première forme)

sans vergogne, sans honte.

 

Prends garde de ne pas t'approcher trop de mon athanor

Un athanor, vient de l'arabe (tannūr) : four à pain ; source d'eau chaude, fourneau des alchimistes, grand alambic, fourneau philosophique.

 

Je n'osai piper, je n'osai piper mot, je n'osai dire un mot.

 

Il t'en cuirait°

Cf. L'Académie 8e édition - Figuré et familier., Il vous en cuira quelque jour ; il m'en cuit ; il pourrait bien vous en cuire. Vous vous en repentirez ; je m'en repens ; vous pourrez bien vous en repentir.

Une figure de style, LA SYLLEPSE DE SENS, le mot est employé à la fois dans son sens propre et dans son sens figuré 

Ici le verbe cuire a deux acceptions dans le contexte.

Tu t'en repentirais & le four te cuirait.

 

Ne va pas m'abasourdir par tes questions indiscrètes.

abasourdir, vieilli et familier. Vient de l'argot des coquillards.

Cf. Dictionnaire du Bas Langage Charles-Louis d'Hautel

abasourdir, étourdir quelqu'un de plaintes sans fondement ; l'importuner, l'obséder ; le jeter dans la consternation et l'abattement.

Cet homme est abasourdissant. Pour, est ennuyeux, fatigant ; ses discours sont d'une insipidité accablante.

S'emploie aujourd'hui surtout au participe passé abasourdi, étourdi par un grand bruit.

Prononcer le s d'abasourdi [z] et non [s]

Prononciation problématique de quelques mots en français : gageure - abasourdir...

 

Ne t'avise pas de jaspiner et de vouloir me tirer les vers du nez°.

jaspiner jaser, bavarder, etc. Ce verbe du vieux langage est encore en usage parmi le peuple

Dictionnaire du Bas Langage – Charles-Louis d'Hautel

Tirer les vers du nez°

questionner quelqu'un adroitement pour lui faire dire ce que l'on veut savoir.

 

Couper l'herbe sous le pied°

Devancer

 

Ha ha ! ricana-t-elle, je suis bien aise de ne point t'entendre parler hardiment.

Ha ha ! Interjection qui exprime le rire ou la raillerie.

> Les homophones a as à ah ha

> Qu'est-ce qu'une interjection ? Qu'est-ce qu'une onomatopée ?

 

Ce sont les fautes, les crimes, l'avidité et la bêtise qui funestèrent nos civilisations.

Cf. Littré funester, rendre funeste.

"Enfin plusieurs assassinats auxquels la nation n'était point encore accoutumée, funestèrent quelque temps le règne de Charles II" VOLTAIRE Moeurs

 

leur faiblesse les avait rendus rogues et fiers.

Cf. Littré rogue, terme familier. Arrogant avec une nuance de rudesse en plus.

 

L'autolâtrie

le culte de soi-même, l'égoïsme poussé à l'extrême.

 

Il en fut ainsi comme par gageure, comme par défi

Prononciation problématique de quelques mots en français : gageure,..

 

une frontière que nul ne devrait outrepasser

outrepasser, emploi vieilli, franchir, aller au-là.

 

au-delà, au delà, en deçà...

Y a-t-il un trait d'union ou pas ? Au delà ou au-delà ? Par delà ou par-delà ? AU ou PAR ou EN etc. + deçà, delà, devant, derrière, avant, arrière, dessus, dessous, dedans, dehors, haut, bas.

 

Prends garde de vouloir jamais m'arracher un secret...

Jamais, ne jamais, jamais plus, au grand jamais, à jamais, si jamais, oncques... + Adverbes et locutions adverbiales de temps

 

La vieille houhou se leva... Puis elle s'en fut.

 Puis elle s'en fut  - elle s'en alla

Être dans le sens de s'en aller au passé simple, je m'en fus, il s'en fut...

Reprise de la note du texte :

145 Délires autour d'une inéluctable séparation

ALLER ou ÊTRE 

Je m'en fus, je m'en allai.

Le verbe être peut remplacer le verbe aller dans la langue courante aux temps composés ; J'ai été à Paris.

Littré précise que dans ce cas, j'y suis allé et j'en suis revenu.

Le verbe être au passé simple et au subjonctif imparfait est du style soutenu et littéraire :

Je m'en fus à la campagne. Il s'en fut regarder les avions dans le ciel.

Il fallait bien qu'il s'en fût sans se retourner. 

 

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Amoureuse des mots, je cherche comment faire partager ma passion. Il y a tant à découvrir dans les bibliothèques du monde, tant de mots à connaître intimement pour affiner notre pensée, tant de mots qu'on n'entend plus sur nos lèvres, enfermés qu'ils sont dans des livres poussiéreux. Il ne tient qu'à nous de les faire revivre et de les faire chanter. Notre langue, si belle, si riche, demande qu'on la respecte, qu'on la préserve, qu'on s'en amuse et qu'on la chérisse. Mamiehiou ............................................................................................................................................................................................ ...................................;....................................................................... « La langue française est une femme. Et cette femme est si belle, si fière, si modeste, si hardie, touchante, voluptueuse, chaste, noble, familière, folle, sage, qu'on l'aime de toute son âme, et qu'on n'est jamais tenté de lui être infidèle. » Anatole France ....................................................... ............... ................................................................................................................. « C'est une langue bien difficile que le français. À peine écrit-on depuis quarante-cinq ans qu'on commence à s'en apercevoir. » Colette

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