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14 avril 2012 6 14 /04 /avril /2012 08:43

LES DÉLIRES Tous les épisodes

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Pour moi, dès lors, tout rassérénement était impossible. Je m'en fus revoir Monsieur Pro.

Je poussai doucement la porte de son refuge pour ne point le surprendre au cas qu'il serait parvenu à s'endormir. Le volettement d'une mouche l'eût réveillé, si grande était sa crainte d'être découvert.

Sa vue me bouleversa. Chaque instant semblait augmenter les affres de son accablement. Tout son corps menaçait de partir à vau-l'eau. Le cheveu grison s'était fait plus rare, la barbe grivelée laissait entr'apercevoir une lippe tremblante.

 

« Je ne puis me résoudre à vous encombrer davantage, chère Oli, déclara-t-il. Vous avez mieux à faire que de vous occuper de moi. Si, par aventure, la mort me fauchait ici, que feriez-vous de ma dépouille ? Je vous aurais plus embarrassé qu'été utile. Et avec vos antécédents... (N'avez-vous pas été suspectée dans la ténébreuse affaire1 du meurtre d'Alcmène et d'Amphi2, vos amis ?)... vous auriez tôt fait d'être au centre d'un imbroglio3 qui pourrait vous porter préjudice.

Que me parlez-vous là de mes feus amis ? m'exclamai-je interloquée. Avez-vous eu vent de cette histoire° ? En savez-vous quelque chose ? Alcofribas, individu retors s'il en fut, que je soupçonne d'avoir trempé bassement dans cette tragédie effroyable, était-il le coupable ?

Votre intuition ne vous a pas trompée. Cet homme représente la lie de cette société, le Maître Horri impitoyable, le Sanson sans vergogne chargé d'éliminer tout individu capable d'en menacer les fondements.

Pourquoi eux ? Pourquoi ma chère Alcmène et son dévoué mari ?

Des résistants jugés impénitents, irrécupérables. Tel fut l'impitoyable verdict des autorités. "À éliminer !" fut le mot d'ordre. C'est ce que fit Alcofribas. J'intervins pour vous arracher aux griffes policières. Vous l'avez échappé belle.

Je ne savais rien.

Ils se sont tus pour vous préserver.

Ainsi ont-il payé de leur vie. Quelle injustice ! »

J'étais abasourdie. Rien n'aurait pu me causer plus de mal.

« Mais, repris-je, dites-moi, comment alors vous prouver ma reconnaissance ?

Ne venez-vous pas de le faire ? »

Je restai un instant silencieuse, la tristesse me submergeant.

 

J'aurais pu me faire violence et lui donner un baiser, m'en remémorant l'envie qu'il avait eue naguère lorsqu'il esquissa le mouvement pour se rapprocher de moi4, mais je ne me résolus pas à faire cet effort. J'eusse été prise d'un haut-le-coeur s'il m'avait fallu toucher, fût-ce du bout des lèvres, la peau glutineuse de cet homme catarrheux — eût-il été mon sauveur.

 

« Je ne suis qu'un songe-creux, murmura le vieil homme. J'ai ambitionné de changer les choses. Mais mon manque de courage ne m'a fait accoucher que de velléités. Il est trop tard maintenant. Je n'éprouve pour moi-même que du mépris. »

 

Je cherchai des arguments pour qu'il ne s'effondrât point, pour qu'il ne se jugeât point aussi sévèrement. Qu'aurait-il pu faire, face à un appareil aussi puissant, prêt à l'écraser à la moindre tentative de rébellion ?

 

« Parlez-moi, lui demandai-je, de ces agents recruteurs qui capturent par delà (par-delà) la Frontière de pauvres innocents.

Chaque fois qu'un des nôtres disparaît (je veux dire qu'un Utopinambourgeois5 meurt ou s'échappe et se fond dans l'inconnu) la Haute Autorité charge l'un de ses sbires de le remplacer. Pour ce faire, il passe la Frontière et kidnappe un jeune homme, ou une jeune fille, c'est selon. L'affaire est savamment montée. Mais les erreurs foisonnent et les recrutés, pour la plupart, ne sont pas à la hauteur de ce qu'on peut espérer d'eux. Plût aux dieux que les abrutis, les balourds et les crétins ne volassent point ! Il ferait nuit.6 

Il se cacha le visage, imaginant probablement la chose.

« Ainsi fûtes-vous ravie du sein de votre famille, poursuivit-il. Et l'on s'appliqua à vous ôter tout souvenir. Le travail fut mal fait, vous en conviendrez.

Voilà pourquoi de vagues et intermittentes réminiscences ne laissent de me hanter depuis le jour de mon arrivée dans cette cité.

Voilà pourquoi votre soif de découvrir la vérité tout entière est à ce point inextinguible. »

Je dus me contenter de ces dernières explications.

 

Lorsque, le soir même, je revins voir Monsieur Pro, il avait disparu. Je déplorai de ne rien savoir de la résolution qu'il avait prise pour lui-même, et je lui sus gré de s'être esquivé ainsi — au péril de sa vie — sans un adieu.

...............

1-Une Ténébreuse Affaire, de Honoré de Balzac.

2-Alcmène et Amphi, restaurateurs à Utopinambourg, employeurs et amis d'Oli.

Pour en savoir + sur les personnages de la mythologie grecque, Alcmène et Amphitryon, (et Zeus !) voir la note du texte : 59 Délires conjugaux chez Alcmène et Amphi

3-L'arrestation d'Oli >> 120 Délires au commissariat + Des aphorismes incongrus

Comment prononcer imbroglio, voir : Prononciation problématique de quelques mots en français : gageure, almanach, handball, imbroglio, mas, tomber dans le lacs, abasourdi, Auxerre, Bruxelles, Cassis...

4-J'aurais pu me faire violence et lui donner un baiser... moi.

Voir le texte des Délires : 86 Délires où le charme opère -"Yeah ! We all shine on

5-Utopinambourgeois, habitant de Utopinambourg, la cité étrange où vivent les personnages du conte.

6-Plût aux dieux que les abrutis, les balourds et les crétins ne volassent point ! Il ferait nuit.

Cf. Frédéric Dard."Si les cons volaient, il ferait nuit.", San Antonio.

 

NOTES

je m'en fus revoir monsieur Pro

Être dans le sens d'aller

Je m'en fus, je m'en allai.

je m'en allai revoir monsieur Pro

Le verbe être peut remplacer le verbe aller, dans la langue courante aux temps composés ; J'ai été à Paris.

Littré précise que dans ce cas, j'y suis allé et j'en suis revenu.

Le verbe être au passé simple et au subjonctif imparfait est du style soutenu et littéraire :  

Je m'en fus à la campagne. Il s'en fut regarder les avions dans le ciel.

Il fallait bien qu'il s'en fût sans se retourner.

 

dès lors tout rassérénement était impossible

Dès lors, locution adverbiale, dès ce moment-là, dès ce temps-là.

= dès alors, vieilli.

rassérénement ou rassérènement, action de devenir serein ou de rendre serein.

Je ne serai jamais rasséréné quoi que vous fassiez.

Tu me rassérènes par tes propos.

 

au cas qu'il serait parvenu à s'endormir

> En cas que, au cas que, dans le cas que, pour le cas que

 

le volètement ou volettement, fait de voleter

voleter, voler à petits coups d'ailes, voler ça et là.

je volette, je voletterai...

 

chaque instant semblait augmenter les affres de son accablement

Les affres, la grande angoisse.

Les affres de la mort.

 

tout son corps menaçait de partir à vau l'eau

(à) vau l'eau, vau l'eau, vau leau, vau-leau.

locution adverbiale, en suivant le fil de l'eau – sens figuré, au gré du hasard.

 

le cheveu grison se faisait plus rare

voir dans Le Trésor de la Langue française, TFLi

> GRISON, -ONNE, adj. et subst. masc.

 

la barbe grivelée laissait entr'apercevoir une lippe tremblante

Grivelé, ée, cf. Littré : Mêlé de gris et de blanc.

Un plumage grivelé.

Cuisses.... Grivelées comme saulcisses, Villon, Regrets de la belle Heaulmière. 

une lippe, lèvre (inférieure) épaisse et proéminente. Cf. Littré

entrapercevoir ou entr'apercevoir

> L'agglutination – entr'acte ou entracte, grand'mère ou grand-mère, appui-tête ou appuie-tête, garde-meuble ou garde-meubles, des soutiens-gorge ou des soutien-gorge, un et des faire-part...

 

je ne puis me résoudre à vous encombrer davantage

Davantage, ici synonyme de plus longtemps.

Voir l'article : Ne pas confondre : davantage, d'avantage – bientôt, bien tôt – sitôt, si tôt - près de, prêt à - etc.

 

l'affaire est savamment montée

Affaire, à faire : voir l'article : Avoir affaire ou avoir à faire ? Les affaires, une affaire de coeur, j'en fais mon affaire, je lui ai fait son affaire, une ténébreuse affaire, faire le bizness...

Savamment, adverbe formé sur savant+ment.

 

si, par aventure, la mort me fauchait ici

D'aventure, par aventure, par hasard

 

Avoir eu vent de quelque chose°

avoir entendu parler de quelque chose.

 

Que me parlez-vous de mes feus amis ?

Pourquoi me parlez-vous...

QUE dans tous ses états – pronom interrogatif - pronom relatif - conjonction de subordination ou élément d'une locution conjonctive - adverbe interrogatif ou exclamatif – ne... que - etc. 

mes feus amis, mes défunts amis.

feu, feue, feus, feues.

Feu dans le sens de décédé récemment.

Invariable, Feu Monsieur. Feu Madame.

Varie lorsque l'adjectif est placé entre le déterminant et le nom, la feue Princesse d'York, les feus enfants du Roi, votre feue famille.

"On dit feu la reine s’il n’y a pas de reine vivante, et la feue reine si une autre l’a remplacée."Cf. Littré

Le Grevisse précise que "cela est vrai pour feu la reine mais la feue reine est possible qu'il y ait une reine vivante ou non."

Ne pas confondre : feux et feus – sensé et censé – chaos et cahot – efficace et efficient – émotionné et ému - bruire et bruisser

 

 Alcofribas, individu retors s'il en fut

Retors, qui use sournoisement de mauvais moyens pour arriver à ses fins,

Cf. le Trésor : cauteleux, finaud, madré, malin, matois.

S'il en fut, passé simple du verbe être, locution figée.

 

cet homme représente la lie de cette société

La lie, au figuré, les éléments mauvais, le rebut (ici : de la société).

 

Le Maître Horri impitoyable

Maître Horri, l'éboueur-type du Moyen Âge.

Voir La Complainte Rutebeuf dans : Une petite histoire de la Langue Française racontée par mamiehiou– Chapitre 7 - L'ANCIEN FRANÇAIS DU IXe AU XIIIe SIÈCLE - CINQUIÈME PARTIE : Les complaintes de Rutebeuf

Ci encoumence la complainte Rutebuef de son oeuf

Que sunt mi ami devenu
Que j’avoie si pres tenu
Et tant amei ?

  Que sont mes amis devenus
  Que j'avais de si près tenus
  Et tant aimés ?

[...]

Mi autre ami sunt tuit porri :

Je les envoi a maitre Horri

Et cest li lais.

  Mes autres amis sont si pourris :
  Je les envoie à maître Horri le vidangeur
  Et les lui laisse.

............................................................... 

le Sanson sans vergogne

Charles-Louis Sanson est le premier d'une longue lignée de bourreaux qui ont pratiqué "leur art" de 1688 à 1847.

Sans vergogne, sans honte.

 

Je restai un instant silencieuse, la tristesse me submergeant.

La tristesse me submergeant, proposition participiale.

Le participe présent submergeant a un sujet qui lui est propre : la tristesse.

=comme la tristesse me submergeait.

Complément circonstanciel de cause et de temps (simultanéité) du verbe de la principale.

Voir l'article : Ne pas confondre participes présents, gérondifs et adjectifs verbaux, (en) fatiguant fatigant – (en) convainquant convaincant – (en) émergeant émergent – (en) résidant résident...

 

Ils se sont tus pour vous préserver.

Se taire, verbe pronominal subjectif. Le participe passé s'accorde avec le sujet.

Le pronom se est inanalysable.

Voir le § J dans l'article :

Qu'est-ce qu'un verbe pronominal (réfléchi, réciproque, subjectif...) ? + QUIZ 32 Accord du participe passé des verbes pronominaux

 

l'envie qu'il avait eue naguère

eue, participe passé, s'accorde avec le complément d'objet direct placé avant lui : que (mis pour l'antécédent envie)

> Règles de l'accord des participes passés

Naguère (il n'y a guère) il y a peu de temps.

 

la peau glutineuse de cet homme catthareux

Glutineux, visqueux et collant comme du gluten

Catarrheux, qui tousse, qui est enrhumé.

La catarrhe est une inflammation des voies respiratoires.

 

J'eusse été prise d'un haut-le-coeur

conditionnel passé 2e forme.

> j'aurais été prise... 1ère forme

 

fût-ce du bout des lèvres

subjonctif imparfait, même si c'était du bout des lèvres.

 

eût-il été mon sauveur = même s'il avait été mon sauveur.

> Eussé-je, eussè-je, j'eusse, fussé-je, fussè-je, je fusse, dussé-je, dussè-je, eût-il, fût-il, dût-il, fût-ce, fussent-ils, parlé-je...

 

je ne suis qu'un songe-creux, murmura le vieil homme

Un songe-creux, péjoratif, un idéaliste utopiste.

Vieux ou vieil ? Beau ou bel ? Nouveau ou nouvel ? Fou ou fol ? Mou ou mol ? Un vieux monsieur et un vieil homme - Un beau monsieur et un bel homme...

 

mon manque de courage ne m'a fait accoucher que de velléités

Velléité, désir, volonté de faire quelque chose, mais qu'on ne réalise pas.

 

Je cherchai (passé simple) des arguments pour qu'il ne s'effondrât point, pour qu'il ne se jugeât point...

effondrât, jugeât, subjonctif imparfait dans des subordonnées finales (complément circonstanciel de but) > Pour que

Concordance des temps.

On utilise le passé simple et le subjonctif imparfait dans le style soutenu, littéraire.

 

prêt à l'écraser à la moindre tentative de rébellion

la moindre superlatif relatif de l'adjectif petit.

La moindre = la plus petite.

Rébellion, révolte contre l'autorité (ex. de l'état), contre quelque chose.

Se rebeller

 

par delà la frontière, au-delà de la frontière, etc.

>Y a-t-il un trait d'union ou pas ? Au delà ou au-delà ? Par delà ou par-delà ? AU ou PAR ou EN etc. + deçà, delà, devant, derrière, avant, arrière, dessus, dessous, dedans, dehors, haut, bas.

 

la haute autorité charge l'un de ses sbires de le remplacer

Un sbire, un homme de main.

Mot rencontré dans : 123 Délires de sbires et consorts

 

Plût aux dieux que les abrutis ne volassent point !

Les verbes sont au subjonctif imparfait.

Subjonctif optatif, voir le § 29 dans l'article :

Valeurs et emplois du subjonctif

 

Ainsi fûtes-vous ravie du sein de votre famille

inversion du sujet après ainsi.

L'inversion du sujet après ainsi, aussi, aussi bien, à peine, peut-être, sans doute, encore, du moins, pour le moins, tout au plus, encore moins, toujours est-il, encore, à plus forte raison.

vous fûtes, passé simple.

Ravie, enlevée de force.

c'est ainsi qu'on vous kidnappa

 

de vagues réminscences ne laissent de me hanter

Réminiscence, souvenir vague, profondément enfoui dans la mémoire. 

ne laissent de me hanter = ne cessent de me hanter.

 

La vérité tout entière

> Ne pas confondre : TOUT adjectif indéfini, pronom indéfini, adverbe (variable dans certains cas) et substantif

 

votre soif [...] est à ce point inextinguible

Inextinguible, qu'on ne peut éteindre, qu'on ne peut étouffer, qu'on ne peut faire cesser.

 

Je lui sus gré, passé simple de savoir gré.

Lecteur indulgent, je te sais gré d'être sensible à mon style !

 

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Amoureuse des mots, je cherche comment faire partager ma passion. Il y a tant à découvrir dans les bibliothèques du monde, tant de mots à connaître intimement pour affiner notre pensée, tant de mots qu'on n'entend plus sur nos lèvres, enfermés qu'ils sont dans des livres poussiéreux. Il ne tient qu'à nous de les faire revivre et de les faire chanter. Notre langue, si belle, si riche, demande qu'on la respecte, qu'on la préserve, qu'on s'en amuse et qu'on la chérisse. Mamiehiou ............................................................................................................................................................................................ ...................................;....................................................................... « La langue française est une femme. Et cette femme est si belle, si fière, si modeste, si hardie, touchante, voluptueuse, chaste, noble, familière, folle, sage, qu'on l'aime de toute son âme, et qu'on n'est jamais tenté de lui être infidèle. » Anatole France ....................................................... ............... ................................................................................................................. « C'est une langue bien difficile que le français. À peine écrit-on depuis quarante-cinq ans qu'on commence à s'en apercevoir. » Colette

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