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10 février 2013 7 10 /02 /février /2013 18:27

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Mon travail dans le drôle de logis de Marie Cratère étant terminé, je m'apprêtai à prendre quelque repos. Je savais que le banc de pierre scellé contre le pignon de la maison était tout disposé à m'accueillir.

En sortant, je remarquai qu'une niche avait été aménagée, très haut, dans l'arête du mur, et qu'on y avait installé, en des temps très anciens, une statue de granit. On pouvait deviner qu'elle représentait un chevalier debout, tout armé, avec son heaume, son armure, sa lance et son écu. Les intempéries, insensibles à toute forme artistique, en avaient rongé les détails, sans pour autant retirer, à cette noble figure, son allure altière.

Ce qui m'intrigua ne fut pas qu'elle se trouvât là, tant s'en faut, la maison avec ses caractères étranges ne me déconcertait plus guère, mais le socle, qui retenait le noble personnage afin qu'il restât vertical, s'était émoussé au fil du temps, de sorte que la statue penchait, et qu'elle penchait dangereusement, au risque de ne plus se maintenir.

Ce que voyant, je décidai, sans bien réfléchir je l'avoue, et avec toute la témérité dont tu me sais capable, fidèle lecteur, de sauver ce digne objet et de le rétablir dans sa majestueuse verticalité.

On peut être surpris de ce que je commets parfois des imprudences.

Ayant grimpé sur le banc qui n'était destiné qu'à recevoir mon séant, je me hissai donc sur la pointe des pieds et étendis les bras pour me saisir du preux. Bien qu'il fût très lourd, je le sentis bouger, instable, entre mes mains, mais je n'étais pas assez forte, dans cette position pour le moins inconfortable, pour le rétablir comme je l'aurais voulu, et si, à cet instant, je l'avais lâché, j'ose à peine imaginer ce qui serait advenu de lui... et de moi.

Plût à Dieu que j'eusse alors assez de force pour parvenir à mes fins !

 

Une petite goutte au bout de mon nez vint à me chatouiller. Mais j'avais les deux mains prises, bien occupées qu'elles étaient à retenir fermement la statue branlante et il n'était pas dans mon intention de la laisser choir, d'autant que j'étais de plus en plus certaine qu'elle me serait tombée dessus si d'aventure j'avais cessé de la tenir. La sensation que j'éprouvais au bout de mon nez était si vive que je me demandais comment il se faisait qu'une goutte aussi petite arrivât à ce point à capter toute mon attention. Mon esprit se révolta. L'idée même que cette infime goutte devînt le centre d'une unique préoccupation — à savoir que ce chatouillement dût cesser promptement — m'empêchait de me concentrer sur l'activité commencée. Et l'alternative qui se présentait à moi ne me donnait pas un choix véritable. Soit que je continuasse à essayer de remettre la statue en place en supportant l'insupportable chatouillis, soit qu'il me fallût me gratter d'urgence le bout du nez, et dans ce cas, j'allais tout lâcher et recevoir l'indocile objet sur la tête ; tout me sembla sans issue. J'imaginai alors avec effroi que ma vie, à coup sûr, pourrait être en un instant différente de celle que j'avais eue jusqu'aujourd'hui. Mais voilà que la démangeaison arriva à son comble. Qu'elle en vînt à subjuguer ma pensée m'étonna au plus haut point. Que mon corps tout entier fût dominé par une goutte minuscule me mit dans une colère noire. Tous mes efforts tendaient à m'obliger à rester calme, autant que je le pouvais, dans ce moment qui était, croyez-moi, je vous l'assure, un vrai moment de torture. Mon attention était captive, avec tant d'acuité, de ce petit rien, ou, pour le moins, de l'effet qu'il produisait sur ma personne que j'étais bien incapable de réfléchir à la façon la plus rapide de remettre sur pied la statue qui, comme mue d'une vie propre, commençait à trembler dans mes mains, lesquelles étaient prises soudain d'un trouble nerveux contre quoi je me sentis bien impuissante. Elle oscillait dangereusement, elle tanguait comme sur un bateau ivre dans la tempête, et ce tremblement s'accélérait sans que j'y pusse rien et je voyais approcher avec effroi l'instant où tout basculerait. Mes pieds, haussés sur leurs pointes menaçaient de lâcher ; mes mains s'engourdissaient. La goutte perla. Une violente envie de pleurer me prit par surprise et je mesurai à quel point mon imagination exacerbée me fit me représenter déjà tombée sur le sol, la tête broyée par l'impitoyable chevalier.

La pensée de la mort imminente me traversa, fulgurante. Et je songeai en un éclair que cette mort, qui allait survenir, me priverait irrémédiablement de la possibilité de découvrir tout ce que je voulais savoir du monde où je vivais.

Au moment ultime où aucune solution salvatrice ne semblait d'offrir à moi, je sentis les deux bras secourables de Marie Cratère qui venait à point nommé de se hisser à côté de moi. J'en vins presque à croire au miracle. J'eus tout juste le temps de m'étonner de la voir tout à coup plus grande qu'elle me fût jamais apparue. Elle se saisit vigoureusement de la statue près de tomber et la cala autoritairement dans sa position originelle, telle qu'elle n'aurait jamais dû cesser d'être.

Et je pus, sitôt que je fus sauvée, me gratter le nez.

...................................................

 

NOTES

je m'apprêtai à prendre quelque repos

passé simple, le temps du récit.

 

Le banc de pierre, scellé contre le pignon de la maison était tout disposé à m'accueillir.

♦ Le banc de pierre était tout disposé à m'accueillir 

Une figure de style, LA PERSONNIFICATION. 

Aussi dans > Les intempéries, insensibles à toute forme artistique...

Le pignon (de la maison)

Cf. Littré - Terme d'architecture. La partie des murs qui s'élève en triangle et sur laquelle porte l'extrémité de la couverture. J'habitais au milieu des hauts pignons flamands. [Victor Hugo, Les Contemplations V, 8]

Avoir pignon sur rue signifiait autrefois avoir une maison dont le pignon donne sur la rue. Aujourd'hui, être fortuné, être reconnu dans une activité particulière.

 

une statue de granit, ou de granite.

Le granit est une roche éruptive, cristalline, dure et d'aspect granuleux.

 

un chevalier avec son heaume, son armure, sa lance et son écu

le heaume, casque du Moyen Âge qui enveloppait la tête et auquel on avait pratiqué des ouvertures pour les yeux.

L'écu, le bouclier du chevalier.

 

son allure altière, d'une fierté hautaine.

 

Ce qui m'intrigua ne fut pas qu'il se trouvât là, tant s'en faut

♦ trouvât, subjonctif imparfait.

> Valeurs et emplois du subjonctif

♦ tant s'en faut, loin de là.

À noter : l'expression Loin s'en faut est fautive.

 

au risque de ne plus se maintenir

se maintenir peut s'employer sans complément prépositionnel.

au risque de ne plus se maintenir dans sa position première, de bout...

 

Ce que voyant,...

en voyant cela.

survivance qu'une syntaxe ancienne : ce que suivi d'un participe présent.

Ce qu'entendant,... est plus rare.

 

On peut être surpris de ce que je commets parfois des imprudences.

Ou bien

♦ On peut être surpris que je commette parfois des imprudences

> Cf. Littré - Surpris dans le sens de étonné, régit l'indicatif après de ce que : Vous êtes surpris de ce qu'il ne vient pas. Mais après que, il régit le subjonctif : Vous êtes surpris qu'il ne vienne pas.

 

mon séant, mon fessier, mon derrière.

 

Bien qu'il fût très lourd, je le sentis bouger

fût subjonctif imparfait

> Bien que + indicatif, subjonctif ou conditionnel, quel mode choisir ? 

 

ce qui serait advenu de moi

advenir, dans la langue courante, se produire comme d'une chose possible.

 

Plût à Dieu qu'il me donnât assez de force pour tenir !

Tournure qui exprime un souhait, subjonctif optatif.

Plût à Dieu..., subjonctif imparfait

Plaise à Dieu..., subjonctif présent

 

La maison ne me déconcertait plus guère

ne... plus guère,

synonyme, ne... plus beaucoup.

 

Une petite goutte au bout de mon nez vint à me chatouiller.

Venir à, suivi d'un infinitif, signifie que le fait est inattendu ou qu'il est arrivé à son aboutissement : en venir à.

> j'en vins presque à croire au miracle.

 

Mais j'avais les deux mains prises, bien occupées qu'elles étaient à retenir la statue branlante

occupées, attribut de elles

 

soit que je continuasse à essayer... soit qu'il me fallût me gratter...

la locution conjonctive marque l'alternative

> Soit que... soit que - subjonctif

 

en supportant l'insupportable

Une figure de style, LE POLYPTOTE est la répétition d'un même mot revêtant différentes formes grammaticales dans une même phrase.

 

Qu'elle en vînt à subjuguer ma pensée m'étonna au plus haut point.

subjuguer, soumettre par la force.

vînt subjonctif dans une propostion introduite par que en tête de phrase. Même chose pour la phrase suivante.

> Les verbes difficiles conjugués à l'indicatif présent, au passé simple, au subjonctif présent et au subjonctif imparfait

 

celle que j'avais eue jusqu'aujourd'hui 

> Jusque, jusqu'à, jusqu'hier, jusques, jusques et y compris, jusques à quand, jusqu'à ce que...

 

une colère noire

> Jeux sur les couleurs : Complétez les phrases avec des noms de couleurs

 

ce tremblement s'accélérait sans que j'y pusse rien

sans que j'y pusse quelque chose.

Pas de ne négatif ni de ne explétif.

> Sans que

> NE explétif - Quand peut-on l'employer ? - sans que je ne - avant que je ne - je crains que tu ne - j'empêche que tu ne - je m'attends à ce que tu ne - je ne nie pas que tu ne...

et > Rien.

 

la voir tout à coup plus grande qu'elle me fût jamais apparue

> Jamais, ne jamais, jamais plus, au grand jamais, à jamais, si jamais, oncques... + Adverbes et locutions adverbiales de temps

 

la statue près de tomber

> Ne pas confondre : près de, prêt à 

 

Et je pus, sitôt qu'elle m'eut sauvée, me gratter le nez.

♦ sitôt que (langue soutenue), aussitôt que, après que,

♦ eut sauvée, passé antérieur.

Ne pas confondre passé antérieur et subjonctif plus-que-parfait

> Passé simple ou subjonctif imparfait ? Passé antérieur, subjonctif plus-que-parfait ou conditionnel passé ? QUIZ 29

locutions conjonctives de temps suivies de l'indicatif.

Voir Sitôt que simultanéité, antériorité

♦ elle m'eut sauvée, le participe passé conjugué avec avoir s'accorde avec le complément d'objet direct me ( féminin) placé avant lui.

> Règles de l'accord des participes passés

 

SURPRIS ou ÉTONNÉ

Le célèbre lexicographe français Émile Littré avait l'habitude de travailler de longues heures dans son cabinet, ou personne n'osait le déranger. Mais un jour, son épouse, qui avait une affaire urgente à discuter avec lui, monta quand même au cabinet de M. Littré pour lui parler. Elle ouvrit la porte, entra - et trouva son mari avec la bonne !

Monsieur, je suis surprise ! s'écria la bonne dame, bouche bée.

Non, madame, lui répondit le grand lexicographe, sans pourtant tourner la tête – c'est moi qui suis surpris ; vous, vous êtes étonnée !

Pour un vrai lexicographe la distinction de sens reste, comme on le voit, le point central dans n'importe quelle situation.

Note : Il y a beau temps que je connais cette anecdote pour l'avoir inscrite dans mes petits carnets. Malheureusement j'ai omis d'en écrire le nom de l'auteur et je ne m'en souviens plus.

J'ai retrouvé ce texte sur la toile, mais sans le nom de son auteur, dans le Dictionnaire explicatif et combinatoire du français contemporain: ... - Volume 4 - Page ix - Résultats Google Recherche de Livres

books.google.fr/books?isbn=2760617386

Igorʹ Aleksandrovič Melʹčuk, Igor A. Mel'cuk, Nadia Arbatchewsky-Jumarie

Étonnant, non !

 

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Amoureuse des mots, je cherche comment faire partager ma passion. Il y a tant à découvrir dans les bibliothèques du monde, tant de mots à connaître intimement pour affiner notre pensée, tant de mots qu'on n'entend plus sur nos lèvres, enfermés qu'ils sont dans des livres poussiéreux. Il ne tient qu'à nous de les faire revivre et de les faire chanter. Notre langue, si belle, si riche, demande qu'on la respecte, qu'on la préserve, qu'on s'en amuse et qu'on la chérisse. Mamiehiou ............................................................................................................................................................................................ ...................................;....................................................................... « La langue française est une femme. Et cette femme est si belle, si fière, si modeste, si hardie, touchante, voluptueuse, chaste, noble, familière, folle, sage, qu'on l'aime de toute son âme, et qu'on n'est jamais tenté de lui être infidèle. » Anatole France ....................................................... ............... ................................................................................................................. « C'est une langue bien difficile que le français. À peine écrit-on depuis quarante-cinq ans qu'on commence à s'en apercevoir. » Colette

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