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25 novembre 2012 7 25 /11 /novembre /2012 09:08

 

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Dieu sait qu'il n'était point coutume que Prétatou prît la place d'Oli la narratrice, et cependant c'est ce qu'il fit pour un court instant, au grand dam de sa maîtresse, à laquelle il n'eût jamais osé demander l'autorisation. Mal lui en prit.

 

Quand bien le soleil à l'aplomb forçait ses rayons à traverser les frondaisons touffues jusqu'à tout juste nous parvenir, lumières ténues et tremblotantes qui rendaient plus fantasmagorique encore l'endroit où nous étions, nous pûmes distinguer, se dressant brusquement devant nous, la masure de Marie Cratère.

« C'est là, susurra Oli. »

Je sentis, dans le frémissement de sa voix, une émotion difficile à contenir.

L'architecture étrange de cette demeure qui semblait menacer de s'effondrer au moindre souffle ne laissait pas de m'étonner. Oli, certes, m'avait raconté que les salles qui s'y trouvaient se multipliaient ou disparaissaient au gré de la volonté de la propriétaire.1

Tout chien que je fusse, indulgent quant aux assertions parfois invraisemblables de ma douce maîtresse, je me mis à douter à cet instant de sa capacité à voir la réalité des choses – mais, tu le sais bien, ô incrédule lecteur, pour avoir lu Platon2 et Descartes3 et pour ne citer qu'eux  que la réalité en soi est loin de ressembler à la réalité telle que nos sens sont capables de l'appréhender.

Trêve de digressions philosophiques qui brisent ici le suspense du moment.

 

« Cesse d'usurper ma place, se fâcha Oli. N'est-ce pas moi la narratrice ? Qu'as-tu à vouloir ainsi t'adresser à des lecteurs que tu ne connais ni d'Ève ni d'Adam° ? Je les connais bien moi qui les fréquente depuis longtemps. Retire-toi et sois assez content que je me soucie de toi et que je te laisse jouer l'un des premiers rôles dans cette aventure. Ainsi donc, vais-je continuer de raconter notre histoire, en te demandant de rester coi. »

 

Bref, nous étions arrivés à l'aboutissement de notre périple, non sans mal. Et soudain, avant que nous fussions tout à fait préparés à affronter Alecto4 plus cruelle et plus inflexible peut-être que Mégère ou Tisiphone — Marie apparut, plus vieille et décatie que jamais, les rides ravinant ses traits, les cheveux en bataille, les oripeaux crasseux. Elle me regarda et je lus dans ses yeux, doublée d'un étonnement dont on ne s'étonnera pas, une joie immense, profonde, presque grave.

Elle ne dit rien sur l'instant, trop paralysée qu'elle était par la soudaineté de cette circonstance imprévue, et que, peut-être, elle n'osait plus espérer.

Un ravissement subit coupe la respiration, annihile la parole, voire foudroie l'entendement, et vous réduit à croire que vous êtes la victime d'une hallucination. Quelque forte, indestructible même que fût Marie Cratère — ce qu'elle m'avait laissé croire — elle sembla se pétrifier comme si elle eût rencontré le regard de Méduse5.

« C'est bien moi, Oli, lui dis-je, pour la libérer de son enchantement, C'est bien moi. Je t'avais promis de revenir. Je suis revenue. »

.........................................................

*Titre, cf. Sartre, « Chaque homme doit inventer son chemin. » Les Mouches

 

1- les salles qui s'y trouvaient se multipliaient ou disparaissaient au gré de la volonté de la propriétaire. 

Voir ce phénomène extraordinaire dans : 29 Délires sur la plasticité et l'élasticité architecturale d'une habitation pour le moins étrange et suivants.

 

2-Platon (vers 427 avant J.C. - vers 346 avant J.C.)  

Voir l'allégorie de La Caverne de Platon dans les notes du texte : 136 Délires sur le décryptage du monde

 

3-René Descartes (1596-1650), dans sa Deuxième Méditation Métaphysique se pose la question de savoir pourquoi nos sens peuvent nous tromper : Nos sens ne nous trompent pas mais ce sont les jugements que nous portons sur les choses qui nous trompent. 

 

4-Les Érinyes ou Érinnyes (mythologie grecque) sont nées des gouttes de sang versées sur la terre lorsque Cronos mutila son père Ouranos.. Elles sont les déesses de la vengeance, poursuivant les criminels sans relâche jusqu'aux Enfers s'il le faut. Elles sont craintes et fuies des hommes. Parmi elles, on connaît surtout : Alecto (la vengeance), Mégère (la haine) et Tisiphone (l'implacable).

Ce sont elles qui poursuivirent Oreste après qu'il eut assassiné sa mère Clytemnestre (qui elle-même avait tué son père Agamemnon).

Voir :

Eschyle, Les Euménides

Euripide, Oreste.

Homère, L'Iliade

Jean-Paul Sartre, Les Mouches

Etc.

 

5-Méduse

Mythologie grecque – Méduse, l'une des trois Gorgones. Ses sœurs sont Euryale et Sthéno.

Méduse change en pierre (pétrifie) ceux qui osent croiser son regard.

 

NOTES

Quand bien le soleil... forçait ses rayons... nous pûmes distinguer...

Quand bien, quand bien même, etc, locution conjonctive de temps et de concession, suivie de l'indicatif ou du conditionnel (futur hypothétique)

> Quand - quand bien même - quand bien – même quand

 

C'est là, susurra Oli.

susurrer, ce mot est d'origine onomatopéique (s s), comme chuchoter (ch ch). Ces mots imitent le son du bruit qu'ils évoquent.

> Cas où le S ne se prononce pas [z] entre deux voyelles 

 

L'architecture étrange de cette demeure qui semblait menacer de s'effondrer au moindre souffle ne laissait pas de m'étonner.

Ne pas laisser de, ne pas cesser de.

> Verbes qui se construisent avec à + infinitif ou de + infinitif 

 

au gré des volontés de la propriétaire

Volontés au pluriel a, dans ce contexte une nuance péjorative.

Cf. L'Académie, 8e édition : VOLONTÉS, au pluriel, se dit en mauvaise part dans le sens de Fantaisies, caprices.

 

Tout chien que je fusse, je me mis à douter

> Tout... que, locution conjonctive de concession suivie du subjonctif ou de l'indicatif.

> La conjugaison des verbes au subjonctif - Comment déjouer ses difficultés

 

indulgent quant aux assertions parfois invraisemblables de ma douce maîtresse

assertion : Proposition qu'on avance et qu'on soutient comme vraie. (Académie, 8e édition)

invraisemblable : Une seule s. Voir susurrrer ci-dessus.

Une s ou un s > Le nom et le genre des lettres - l'h, le h, un h, une h, un ache - l's, le s, une esse - etc.

 

Ne connaître (une personne) ni d'Ève ni d'Adam°

Ne pas du tout la connaître, ne jamais avoir entendu parler de cette personne.

 

en te demandant de rester coi

coi, féminin coite. Tranquille, silencieux.


Bref, nous étions arrivés à l'aboutissement de notre périple

bref, enfin, pour faire court, voilà, enfin bref (familier).

 

avant que nous fussions tout à fait préparés à affronter Alecto

> Avant que


doublée d'un étonnement dont on ne s'étonnera pas, une joie immense

LE POLYPTOTE est une figure de style qui consiste à employer un même mot deux fois dans une même phrase, sous des formes grammaticales différentes. Ici : étonnement, étonnera.

 

Un ravissement subit coupe la respiration, annihile la parole, voire foudroie l'entendement

subit - ne pas confondre l'adjectif subit(e) > soudain(e) avec subi(e) le participe passé de subir.

annihiler, anéantir

voire, ou voire même : 

> Second ou deuxième ? Voire ou voire même ? Que doit-on dire ?

le présent de l'indicatif des verbes en yer : ayer, oyer, uyer, eyer.

> Les verbes difficiles conjugués à l'indicatif présent, au passé simple, au subjonctif présent et au subjonctif imparfait

 

Quelque forte, indestructible même que fût Marie Cratère

quelque + adjectif + que, locution conjonctive suivie du subjonctif (concession)

> Quelque... que

Ne pas confondre : quoique et quoi que – quelque, quelque... que, et quel que

 

elle sembla se pétrifier comme si elle eût rencontré le regard de Méduse.

Comme si elle eût rencontré, subjonctif plus-que parfait.

OU comme si elle avait rencontré, indicatif plus-que-parfait.

> Comme si

 

Elles [les Érinyes] sont craintes et fuies des hommes.

Cf. Littré : participe passé (fui, fuie) de fuir

Dont on s'éloigne. Fui, comme un réprouvé, par ceux qui l'entouraient.

 

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Amoureuse des mots, je cherche comment faire partager ma passion. Il y a tant à découvrir dans les bibliothèques du monde, tant de mots à connaître intimement pour affiner notre pensée, tant de mots qu'on n'entend plus sur nos lèvres, enfermés qu'ils sont dans des livres poussiéreux. Il ne tient qu'à nous de les faire revivre et de les faire chanter. Notre langue, si belle, si riche, demande qu'on la respecte, qu'on la préserve, qu'on s'en amuse et qu'on la chérisse. Mamiehiou ............................................................................................................................................................................................ ...................................;....................................................................... « La langue française est une femme. Et cette femme est si belle, si fière, si modeste, si hardie, touchante, voluptueuse, chaste, noble, familière, folle, sage, qu'on l'aime de toute son âme, et qu'on n'est jamais tenté de lui être infidèle. » Anatole France ....................................................... ............... ................................................................................................................. « C'est une langue bien difficile que le français. À peine écrit-on depuis quarante-cinq ans qu'on commence à s'en apercevoir. » Colette

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